René Bazin, En province, ix; les Enfanli
124 l'inquiétdde religieuse
« Donc. » C'est un des mots les plus courts du dictionnaire. Songez pourtant à l'intensité de vie psychologique, résumée, exprimée et nécessairement affaiblie par ce petit mot. Et songez d'ailleurs que le peu de temps nécessaire à prononcer ce mot nous suffit pour tirer un grand nombre de ces conclusions directes et spontanées, qui grossissent, à chaque instant, le trésor de nos idées.
« Notre manière naturelle de raisonner, dit Newman, nest pas d'aller d'une proposition à une autre, mais d'une chose à une autre, du concret au concret... Nous n'analysons pas les antécédents qui amènent notre conclusion, nous ne savons même pas quels sont ces antécédents... Un paysan habile à prévoir quel temps il fera peut se trouver tout à fait incapable de dire pourquoi il pense que demain il fera beau; et, s'il essaie de le faire, il donnera peut-être d'absurdes raisons, mais cela ne diminuera en rien sa certitude... Son esprit n'avance pas, proposition par proposition, pas à pas ; mais il sent tout à la fois la force probante de divers phénomènes, dont la rencontre promet le beau temps'. » « C'est l'histoire connue du conseil donné par un vieux magistrat à un juge novice qui, sans beaucoup de connaissances juridiques, avait un grand bon sens : « Donnez vos décisions avec confiance, lui disait-il, mais n'avancez pas vos raisons. Dix fois sur une, vos décisions seront justes, cent fois sur une, vos arguments seront mauvais. » Que voulait-il dire, comptait-il
1. Grammar of assent, par. Il, cliap. viii, g 3. Nalural inference.
que ce juge devinerait la solution ou qu'il serait inspiré du Ciel dans ces décisions? Non, mais simplement que son raisonnement serait habituellement juste et ses arguments mauvais'.»
Mais enfin, parlons net. Implicite, directe, ou de quelque nom qu'on l'appelle, cette faculté a-t-elle oui ou non des arguments, s'appuiet-elle sur des prémisses ; cette raison a-t-elle oui ou non, quand elle se prononce, de bonnes raiso?is?
Et pourquoi n'en aurait-elle pas ? Avons-nous rien dit jusqu'ici qui autorise à la regarder comme une faculté aveugle? Oui, elle a des raisons, et souvent d'excellentes raisons, mais l'acte d'intelligence qui atteint ces raisons n'est pas un acte réflexe; d'oii vient que, ne jugeant certes pas sans raisons, l'esprit est souvent incapable de démêler et encore plus de formuler ces raisons. Très claires, très suffisantes pour l'intelligence diî'ecte, elles embarrassent la raison lorsque celle-ci veut revenir sur elle-même et examiner, par un acte réflexe, les premiers actes spontanés de l'esprit. Voilà comment on peut n'exprimer que de piètres motifs pour soutenir la plus solide des conséquences.
Le D' Ward, toujours un peu inquiet quand il marche sur les traces hardies de Newman, est ici tout triomphant de rencontrer chez un scolastique éminent com.me Kleutgen la propre thèse et parfois les termes mêmes de son grand ami. Le