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CHAPITRE III

WISEMAN ET LES CATHOLIQUES AiNGLAIS PENDANT LA CRISE D'OXFORD <

Quatre ans à peine après la mort de Manning, son maladroit biographe révélait, parle menu, en deux lourds volumes, presque tous les secrets de cette illustre existence. Deux fois plus heureux que son successeur, le cardinal Wiseman a attendu pendant trente ans un biographe digne de lui et il vient enfin de le trouver. Au surplus, cette grande mémoire pouvait attendre. A côté de Newman, à côté de Manning, plus haut peut-être que celui-ci, le premier cardinal de Westminster est, en ce siècle, une des plus chères gloires de l'Eglise. Belle figure, très romaine et très anglaise à la fois, loyale et noble, simple sous des dehors un peu solennels, prompte aux hautes espérances, entreprenante d'instinct et persévérante par vertu, M. W. Ward vient d'en donner un portrait qui restera.

Ma pensée n'est pas de résumer ce travail, mais seulement de m'arrêter sur une des pages de cette vie si remplie et de mettre en relief un des traits principaux d'une physionomie

1. Wilfrid Ward, Tlie Life ànd times of cardinal Wiseman^ Londres, Longmans, 1897, 2 vol. m-8.

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très attachante. Je voudrais dire l'attitude de Wiseman en face du mouvemeiit d'Oxford : comment le jeune évoque prépara, aida et vit enfin aboutir ces conversions laborieuses, et comment il acheva son œuvre en soutenant les convertis et même, au besoin, en les défendant contre d'injustes défiances. L'histoire du mouvement a été étudiée souvent, mais pas encore du point de vue oii le livre de M. ^Yard nous permet de nous placer. Jusqu'ici, pour suivre les péripéties de celle histoire, on nous menait à la petite chambre d'Oriel oii la jeunesse d'Oxford venait prendre le mot d'ordre, ou bien on nous arrêtait devant les masures de Littlcmore où les meilleurs enfants de l'Eglise anglicane cachèrent pendant trois ans leur angoisse, jusqu'à cette nuit d'orage qui vit enfin venir le pauvre missionnaire italien chargé de recevoir l'abjuration de Newman.

Littlcmore, Oxford, quittons aujourd'hui cette terre protestante, pour suivre Wiseman au collège anglais de Rome et au pensionnat d'Oscott. Dans ce milieu catholique, que sait-on, autour de Inique pense-t-on de monneur Newman et de ses amis; de quel œil avide, indifférent ou hostile regarde-t-on le drame d'Oxford?

Au mois d'avril 1833, M''' Wiseman, reclcur du collège anglais, a Rome, recevait une vi ite

qu'il devait se rappeler longtemps ^ Deux de ses compatriotes, jeunes professeurs d'Oxford, R.-H. Froude et J.-H. Newman venaient à lui, non pas, comme tant d'autres, pour demander quelque recommandation, mais plutôt en vue d'obtenir un peu de lumière sur certains problèmes religieux qui les inquiétaient. Pour remédier aux insuffisances — par trop évidentes pour eux — de l'anglicanisme, ils s'étaient mis à l'école des Pères de l'Eglise et, marchant à leur suite, ils s'étaient un jour trouvés à quelques pas du chemin de Rome.

1. Sur Froude et sur le voyage des deux amis, je transcris ici quelques détails sur lesquels les récents historiens du mouvement n'ont, selon moi, pas assez insisté. Ces détails sont tirés de notes sur le mouvement d'Oxford que je publiai dans VUnivers au printemps de 1894.

« 11 y avait à ce moment, parmi les fellows d'Oriel, un tout jeune homme qui allait devenir l'ami intime de Newman et exercer sur lui une grande influence. 11 s'appelait Hurrel Froude et était fils d'un archidiacre anglican. « Il avait — nous dit Newman — une haute intelligence, pleine d'idées originales..., il professait ouvertement son admiration pour l'Eglise de Rome et son aversion pour la réforme... Il se moquait de la maxime : la Bible et rien que la Bible... il avait une haute et austère idée de l'excellence de la virginité et regardait la sainte Vierge comme l'idéal de cette vertu. 11 m'apprit à regarder avec admiration l'Eglise de Rome... en même temps qu'il lue fit haïr la réforme ; il me pénétra profondément de l'idée de la dévotion à Marie et m'amena graduellement à croire à la présence réelle. »

Tous les contemporains de Froude sont unanimes à reconnaître la rare perfection de ce jeune homme. 11 devait mourir d'une maladie de poitrine peu après les débuts du mouvement, Newman publia les lettres et les mémoires de son ami et j'ai rencontré peu de livres plus curieux et plus saisissants.

On y suit la lutte quotidienne entre la sensualité et la vaine gloire : bizarre mélange de stoïcisme puritain et de vraie mortilication chrétienne. En voici deux ou trois passages qui feront voir dans quelle atmosphère morale vivaient les amis de Newman. Qu'on se rappelle que c'est un gentleman très correct, très élégant qui parle.

« Aujourd'hui — assis près de X... — j'ai rougi d'avoir mon pantalon boueux, mais je me suis ré.solu à ne pas le cacher. » — « Au thé, grande démangeaison de faire des remarques avec un arrière-désir de montrer combien j'ai réfléchi sur des sujets

Leur loyauté généreuse n'aurait pas reculé devant la dernière étape, s'ils n avaient pas cru reconnaître, dans les formules du concile de Trente, des atteintes au dépôt sacré de la tradition. N'y aurait-il pas moyen de revenir sur les canons de ce concile ; ne pourrait-on pas permettre aux anglicans de les tenir pour non avenus sur quelques points ? Wiseman se garda de sourire devant la naïveté d'une pareille espérance, et entretint les deux chercheurs avec une parfaite bonté.

sérieux. » — Il s'était prescrit des jeûnes fréquents, beaucoup trop fréquents. Il cédait quelquefois à la faim et enregistrait minutieusement ses défaites. En excursion au pays de Galles, il couchait à lliôtel dans la mt"mc chambre que son compagnon de voyage. « J'ai vu combien j'étais peu sérieux puisque je me suis demandé simoncompagnon trouverait mes prières assez longues. » Et redescendant du Cader-Idris : «Le picétnit dans les nuages, j'ai bien pris cette déception, mais non sans être content de me figurer que je n'étais pas comme tout le monde. »

Sur ces entrefaites, la santé de l'im et de l'autre étant compromise, ils résolurent de faire ensemble un voyage en Grèce et en Italie. Rien nest curieux comme les lettres de voyage adressées par Newman à ses amis d'Oxford.

Malte. — Dimanche « je pense à Sainte-Marie (sa paroisse), nous ne savons pas combien nous sommes privilégiés. Cest si t)eau et si reposant de songer au calme de nos services, quand on vient de voir les cérémonies très excitantes de la religion de ce pays. »

Mais, voici Rome. Il y entre, rempli de ses idées apocalyptiques sur la bète infernale et la fin du monde; mais, sa piété ardente lutte contre les préjugés invétérés. Un mot revient dans toutes ses lettres : « This is a wonderful place. Quelle ville étonnante! C'est la première de toutes les villes. A côté d'elle, tout ce que j'ai vu nest que boue et poussière, même notre Oxford.» Et à un de ses élèves d'Oriel : « Les vers de Virgile disent dune façon suave et pénétrante ce que je ressens. Relisez-les, arrêtezvous à chaque mot. Urbem quam dicunl. Si vous aviez vu les cyprès de Corfou, vous comprendriez la beauté de cette comparaison entre vilnima, cupressi. Quelle ville étrange! » Il en est tout bouleversé.

« C'est la vrile à qui nous devons l'Evangile, c'est vrai, mais il y faut voir en môme temps les superstitions, ou mieux, la solennelle approbation des superstitions comme fait essentiel du christianisme. Des églises superbes, et en môme temps se dire

C'est triste, écrit Fronde, de penser combien peu on en a pour son temps et pour son argent. La seule acquisition qui en vaille la peine ici est la connaissance que nous avons faite de M^'' Wiseman. Il nous a éclairés, Newman et moi, sur nos relations vis-à-vis de Rome.

Nous avions demandé à être introduits auprès de lui, pour savoir si on nous recevrait dans TEglise romaine à des conditions abordables pour nos consciences. Et voilà qu'on ne peut faire même un pas sans avaler d'abord tout le concile de Trente. C'est navrant. A notre horreur, nous apprîmes que les actes de chaque concile

que la plus fameuse a été en partie construite avec l'argent des indulgences. Really this Is a cruel place. »

Les petits séminaristes le ravissent par leur piété — mais il est choqué de voir les chanoines rire et causer pendant l'office. « 0 Rome, si tu n'étais pas Rome ! » Je m'attarde, mais j'ai pour excuse l'intérêt de cette lutte entre l'instinct filial qui lui fait reconnaître sa vraie mère et les préjugés qui la lui cachent et lui ordonnent de la maudire. — De Rome, il partit pour la Sicile. A peine arrivé, une fièvre très sérieuse l'arrête. Son domestique, pensant qu'il va mourir, lui demande ses dernières instructions. 11 les donne, mais en disant : « Je ne mourrai pas, » et, dans son délire, sans savoir qui lui dictait ces étranges paroles, il répétait sans cesse : « Je ne mourrai pas ! Je ne mourrai pas ! Je n'ai pas péché contre la lumière. I hâve 7iol si?ined against light. » « Ce qui m'exaspérait le plus, c'était tous les matins la cloche pour la messe — quand elle commençait; je me tordais, je cachais ma tète sous les couvertures et je demandais à Gennaro si on ne pouvait pas la faire taire. » Mais quand la fièvre le laissa, pendant sa convalescence, il vit bien à quel point les sympathies pour Rome l'avaient envahi. En attendant le bateau qui eut un long retard, il se promenait impatiemment dans les rues de Palerme et ne trouvait un peu de calme qu'en entrant dans les églises catholiques.

11 a garclé le souvenir de ces visites dans de beaux vers qui nous montrent bien ce conflit d'influences :

«0, si ta foi était pure ! car tu sais apaiser le cœur. Eglise de Rome, le bercer et l'endormir par le cercle varié de tes offices et tes veilles infatigables dans la maison de ton Sauveur... — Ici, sur ce rivage étranger, seul et malade du mal du pays, homesick, j'ai vu venir a moi un ennemi, avec de l'huile et du vin pour panser mes plaies.

Un Samaritain, un ennemi — c'est vrai — mais un ennemi qu il commence insensiblement à ne pas pouvoir se défendre daimer.

étaient à jamais obligatoires... aucune possibilité de changement... aucune condition, quand même l'Angleterre reviendrait à ce qu'elle était avant Vatroce concile... Nous profiterons encore de Wiseman ; c'est un trop charmant homme pour qu'on puisse plaisanter sur son compte. 11 veut que je m'adresse à lui, si j'ai besoin d'aller à la bibliothèque du Vatican.

« A quoi bon, — dut se dire quelque ancien professeur du collège quand Wiseman raconta l'entrevue, — à quoi bon tant de bienveillance pour ce jeune emporté et son plus grave compagnon? Fous et orgueilleux, qui mettent leur conscience au-dessus des conciles ; avec leurs Pères de l'Eglise, ces raisonneurs sont très loin de la conversion. » — Voilà bien, en effet, comment, chez les catholiques anglais, on jugeait alors les sympathies romaines des tractariens. Pas de milieu, disait-on : ou bien cette sympathie est de surface, fugitive impression d'artiste; ou bien, si elle est sérieuse, elle montre que ces anglicans ne sont pas sincères ; en effet, s'ils étaient sincères, pensant ce qu'ils pensent, ils ne pourraient rester protestants.

Wiseman laissait dire; mais, « à partir de ce jour, écrit-il, après cette visite de Froude et de Newman, jamais je n'ai hésité dans ma conviction qu'une ère nouvelle commençait pour l'Angleterre, ni dans ma volonté d'abandonner, pour me consacrer à cette œuvre, les études quiavaientjusqu'alors absorbé ma vie ».

Quoi donc ! y avait-il eu, pour lui et lui seul, une brusque et miraculeuse révélation de l'avenir? Non; mais son clair regard avait pénétré le cœur

de ces deux hommes. Malgré tant de différences dogmatiques et tant d'ignorances, il avait reconnu d'instinct, chez tous les deux, une âme profondément catholique et absolument sincère. Je n'ai pas peur d'exagérer l'importance de cet acte de foi en la vertu et la pleine franchise de ces deux « frères séparés ». Certes, sur le terrain doctrinal, les tractariens n'auront pas dans la lutte qui va s'engager un adversaire plus redoutable. Wiseman presque seul mènera la campagne et suffira à en assurer le triomphe. Mais on tremble en pensant à la catastrophe qui serait arrivée, si Wiseman, gagné à son tour par la défiance, avait modifié son attitude, s'il avait rétracté ce premier acte de foi en la loyauté de ses adversaires, et s'il avait cessé de regarder comme possible, probable et presque certaine la conversion de Newman.

Quel était ce jeune prêtre assez noble pour croire spontanément à l'honnêteté de ses adversaires, et quelles préparations providentielles l'avaient façonné à sa future mission? Répondons à ces questions.

Nicolas Wiseman, petit-fils d'un commerçant anglais émigré à Séville vers la fin du siècle dernier, naquit dans cette ville le 2 août 1809. Son père mourut peu d'années après, et la jeune veuve, mère de deux garçons, voulut les faire

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élever dans leur véritable patrie. Elle s'installa à Waterford et garda quelque temps ses enfants près d'elle ; puis elle les envoya au collège catholique d'Ushaw, héritier avec Saint-Edmond des traditions de Douay. Là, le futur cardinal devint le solide Anglais qu'il devait rester toujours.. Le succès semble s'être fait attendre ; mais un travail rigoureux eut enfin raison de je ne sais quelle . apparence, qui avait caché aux professeursd'Ushaw la valeur de cet enfant. Déjà curieux de toutes choses, Wiseman s'était uni à un condisciple pour étudier avec lui les antiquités romaines et composer, sans doute en cachette, un roman sur l'Eglise des catacombes. Fabius ce n'est pas encore Fabiola, mais ne vous plaît-il pas de voir passer de si belles images dans les rôves de ce jeune Anglais, dont le soleil d'Espagne a réchauffé le berceau? Brille maintenant le soleil de Rome, et cette éducation sera complète.

Le cardinal Consalvi, représentant du pape au congrès de Londres, avait gardé bon souvenir du cordial accueil qu'il avait reçu des Anglais. Pour se montrer reconnaissant, de retour auprès du pape, il demanda et obtint le rétablissement du collège anglais de Rome. La fameuse maison, pépinière de tant de martyrs, était abandonnée depuis l'invasion de 1798; mais le vieux portier qui gardait les murailles vides devait avoir encore la joie de saluer, dans sa langue inintelligible, les bandes heureuses et attendries des théologiens anglais. Wiseman fut de la première bando. On le choisit avec cinq de ses camarades d'Ushaw et

quelques autres jeunes gens. Ce devait être une des plus vives joies et une des plus grandes grâces de sa vie.

Bientôt, en effet, l'influence de Rome se fait sentir. L'austère discipline d'Ushaw a par trop comprimé cette âme d'enfant travailleur et refléchi. Il lui faut de la vie, de l'entrain, de la joie. Déjà le voyage a secoué cette torpeur taciturne. La passion de Rome fera le reste.

Car cet Anglais a aimé Rome avec passion. De Rome, il savait toutes les histoires, il connaissait toutes les pierres. PJus tard, longtemps après l'avoir quittée, il écrira de souvenir, et sans presque consulter aucun livre, les pages merveilleusement exactes de Fabiola. Plus tard encore, le cardinal mourant, refusant tous les remèdes, dira à son confident, le chanoine Morris :

Parlons de Rome; rien ne me fera plus de bien... Parlons de Monte-Porzio. Je vois encore la couleur des .noyers, le couvent des Camaldules, le sommet de Tusculum. Le beau coup d'œil de la fenêtre du réfectoire. Un nouveau venu ne peut pas en juger ; il faut un an de Rome pour apprendre à savourer ce paysage. Je l'aimais tant! j'en ai un tableau dans ma chambre à coucher, ici et à Leyton. Ils ont gardé le fauteuil du recteur à la place où j'avais l'habitude de me mettre; ce fauteuil d'or que j'avais acheté pour la réception du pape Léon. Depuis je m'en servais toujours. J'y passais de longues heures à écrire quand tout le monde était couché, et de temps en temps je me rafraîchissais en regardant, par la fenêtre ouverte, la nuit au clair de lune.

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On se demande peut-être si cette digression ne nous a pas mené' loin d'Oxford. Non, en écrivant ces lignes, je n'ai pas cesse' de penser à Newman, car ce séjour de vingt-deux ans à Rome a beaucoup influé sur l'attitude que le recteur du collège devait prendre en face des tractariem. iMiraculeusement rendue à la vie, acclamant le Pontife qu'elle n'avait pas cru revoir, fière de la moisson d'artistes et de penseurs qui surgissait du sol autour de l'Eglise renaissante, Rome redisait à l'exilé d'avoir confiance et que le rêve de voir l'Eglise refleurir aussi en Angleterre était moins fou que la résignation endormie des désespérés. Non contente de lui montrer l'idéal, Rome lui apprenait aussi comment se gagnaient les vraies victoires. Ce n'était plus la citadelle des papes conquérants, c'était la ville de Pie VI, de Pie Vil, et de ce bon et savant moine qui allait s'appeler Grégoire XVI. La bienveillance patiente, l'invincible charité des pontifes persécutés avaient eu raison de tout. Comme au temps de Fabiola, l'Eglise avait repris sa chère politique de douceur et de bonté, et il se préparait pour elle' des triomphes qu'aucun de ses paipes les plus magnifiques n'avait connus.

A vingt-quatre ans, Wiseman était déjà célèbre par un travail sur les traductions syriaques de la sainte Ecriture. Peu après, il était choisi pour vice-recteur, et enfin pour recteur du collège anglais. Il avait déjà fait ses preuves dans cette importante position, quand il reçut, en 1833, la visite dont j'ai parlé tout à l'heure. A partir de ce jour, il laisse les travaux commencés et ne pense

plus qu'à la conversion de son pays. En 1835, il cre'e, avec 0' Connel, la Dublin Review, dont il est, de Rome même, le plus actif et le plus brillant rédacteur.

La campagne des tracts avait déjà commencé. Ces courtes brochures périodiques, répandues dans tout le pays, mettaient le trouble et l'angoisse dans les presbytères anglicans. Également éloignés de la « mondanité » du clergé anglican, et des « corruptions dogmatiques » de l'Eglise romaine, les tracts prêchaient le retour aux croyances et aux mœurs des premiers siècles chrétiens. Le succès de cette croisade était immense. Mue par un pressentiment du danger qui la menaçait, la haute Eglise combattait, avec colère, l'inlluence grandissante des tractariens. Evidemment, les catholiques avaient quelque chose à dire dans cette ardente controverse, d'oii il pourrait résulter pour eux tant de bien ou tant de mal. Mais comment trouver dans leur camp un homme capable de se faire lire et discuter à Oxford? Pour répondre à des savants nourris de saint Augustin et des Pères, une érudition de seconde main n'était pas suftisante ; et, pour ne pas froisser un public dont les leçons et l'exemple de Nevvman avaient avivé les délicatesses morales, il fallait une sympathie de ton, une modestie dont les plus impérieux logiciens n'ont pas toujours le secret. Heureusement, Wiseman était là.

Son érudition était connue et on pouvait compter que sa modération et sa bienveillance

éduiraient les plus susceptibles. Il avait de plus,

— et jem'otoime que son biographe n'ait pas fait cette remarque, — il avait un don, toujours précieux dans la controverse, mais indispensable quand il s'agit de discuter avec des Anglais. D'une intelligence moins subtile que vive, Wiseman aimait, comme ses compatriotes, à aller by facts, et son argumentation, presque toujours concrète^ enveloppée dans quelque histoire de ce passé qu'il connaissait si bien, avait de ce chef une singulière puissance. En un mot, après plusieurs années d'une obscurité douloureuse, l'Eglise catholique d'Angleterre avait enfin, le moment venu, un homme capable de la défendre contre les plus brillants adversaires et de tenir tête même à Newman.

Le lecteur a rencontré peut-être, dans quelque bibliothèque, un vieux numéro de la Dublin Review. Pour ma part, chaque fois que je revois, sur cette couverture d'un vert fané, la petite harpe d'Irlande, je ne puis m'empêcher de penser avec émotion aux triomphes dont cette harpe a donné le signal. Voici venir pour la jeune revue catholique une date glorieuse. Un soir de juillet 1839, pendant qu'à Rome Wiseman fait sa prière quotidienne devant l'autel de Saint-Thomas de Gantorbéry, le plus pieux, le plus savant, le plus fidèle desenfaats de l'Eglise anglicane, tenant à la main le dernier fascicule de la Dublin Review, se demande, pour la première fois de sa vie, si, par un impossible malheur, il ne serait pas dans l'hérésie.

L'article, dont la lecture venait de faire sur l'esprit de Newman une telle impression, était de

vViseman. Très simple, très calme, il montrait comment les anglicans d'aujourd'hui ressemblaient, trait pour trait, aux donatistes, et il rappelait la courte phrase, tranquille et convaincue, qui, au dire de saint Augustin, tranchait la controverse : Securus judicat orbis terrarum.

A quelque temps de là, se promenant avec Henry Wilberforce, Newman, encore sous le coup de cette lecture, dit à son ami que peut-être, un jour, il faudrait, en conscience, se réunir à l'Eglise catholique. « Mieux vaudrait pour tous deux mourir », répondit Wilberforce stupéfait. Newman reprit son silence triste, car il ne savait pas encore à quelle vie nouvelle allaient les conduire tous deux l'agonie et la mort entrevues avec tant d'effroi.

Le chef des tractariens se remettait peu à peu de ce premier choc ; mais il n'était pas homme à rester sur un terrain ébranlé. La conversion ne s'impose pas encore à sa conscience. Si l'anglicanisme, comme théorie, ne tient pas debout, on n'a pas encore prouvé que le romanisme fût exempt de corruptions ; et si Rome est maîtresse d'erreur, n'est-il pas permis, n'est-il pas prescrit de demeurer dans cette pauvre Samarie anglicane, oij, malgré tout, souffle encore l'esprit de Dieu? On le voit, la pleine lumière n'a pas brillé pour Newman ; mais, malgré tout, un grand pas a été fait ; une phase nouvelle commence pour la controverse puséiste.

Le regard avide de Wiseman ne se méprend pas sur ce changement d'orientation. Du fond de

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ces cœurs protestants malgré eux, il voit poindre le germe d'une mystérieuse sympathie pour Rome. Il faut sauver la frêle existence de ce germe, faire disparaître la masse de préjugés qui menacent de Tétouffer, arrêter les pas insouciants qui sont sur le point de l'écraser. Wiseman est là, prêt à une mission plus délicate que celles que jusqu'ici il a conduites à bonne fin. Mais, dans de si graves circonstances, il ne peut plus rester loin de son pays. Ce pur romain doit ramener avec lui, en Angleterre, l'amour de Rome.

Le 8 juin 1840, Wiseman, choisi pour coadjuteur du vicaire apostolique du District central, reçoit la consécration épiscopale. Que tout a changé depuis la première visite de Newman au recteur du collège anglais. « Ah ! si tu n'étais pas Rome ! » écrivait alors tristement le pauvre égaré, incapable de reconnaître sa vraie mère et, en même temps, de se défendre contre son invincible beauté. Que tout a changé depuis ce cri d'angoisse ! Le jour n'est plus loin, maintenant, oi^i le glorieux vaincu de Wiseman dira dans une lettre intime : « Je ne puis plus prêcher dans une cliairc anglicane; j'aime trop l'Eglise de Rome. / love t lie Church of Rome too luell. »

Le nouveau coadjuleur devait être, en même temps, président du collège d'Oscott. Grâce à cet heureux choix, Oscott allait jouer un rôle impor-

tant dans l'histoire du mouvement d'Oxford. C'est là que les tractariens^ d'abord timides, puis de plus en plus confiants, viendront prendre contact avec les catholiques ; c'est de là que des amis communs partiront pour aller sonder à Littlemore les dispositions du mystérieux leader; c'est là que Newman enverra ses fidèles, avant d'y venir enfin lui-même avouer son heureuse défaite. 11 est donc temps de faire connaissance avec le personnel de cette maison.

Entrons au salon d'Oscott. Pendant que les enfants s'amusent dans les cours et cherchent à savoir le nom des visiteurs qui affluent au collège depuis l'arrivée de VViseman, demandons aux professeurs et aux habitués de la maison comment ils jugent les espérances de Wiseman. Il n'est pas de meilleur endroit pour connaître à ce moment les impressions etlestendances des catholiques anglais.

Il faut le dire, Wiseman est presque seul. Deux ou trois amis le soutiennent, sans doute des utopistes comme lui. Il a avec lui Ignace Spencer, mais c'est un converti; Philippe de Lisle, mais c'est un laïque, il n'est pas théologien; Pugin, le grand architecte, mais c'est un artiste. Après eux, personne qui sympathise avec les aspirations catholiques de la jeunesse d'Oxford.

Gardons-nous, en racontant ces choses lointaines, de concevoir la moindre amertume. L'événement a donné tort aux pessimistes, mais ce n'est pas toujours une faute de se tromper. L'habitude du malheur finit par étouffer toute possibilité d'espérance, et les catholiques, depuis trois cents

ans, avaient presque acquis le droit au suprême découragement. Plusieurs fois déjà, notamment sous l'archevêque Laud, un mouvement analogue à celui d'Oxford avait séduit leurs ancêtres; mais la désillusion n'avait pas tardé. Ce serait bientôt la même chose : bientôt, au premier danger sérieux d'un retour à Rome, tous les partis anglicans, un instant divisés, allaient se réunir et rire en commun de la naïveté de Wiseman.

D'inconscientes passions se mêlaient à ces naturelles défiances et les augmentaient. Ces tractariens^ si brusquement favorables à Rome, n'étaientils pas les héritiers des bourreaux d'Elisabeth et de ces persécuteurs, moins violents et plus dangereux, qui avaient réduit les catholiques d'Angleterre à une si humiliante médiocrité ? Leur brillante formation, ne l'avaient-ils pas reçue dans ces collèges dOxford, fondés jadis par des catholiques? Tout en eux, et surtout l'éclat de leur talent, ravivait de vieilles blessures au cœur de ces hommes qui n'étaient pas parvenus à se faire illusion sur l'infériorité intellectuelle du clergé anglais. Ces causes, et d'autres du même genre, expliquent l'attitude des professeurs d'Oscott en face du mouvement.

D'ailleurs, il faut être très intelligent et détaché de soi, pour admettre spontanément la bonne foi de ceux qui ne pensent pas tout à fait comme nous, et, plus il est diflicile de répondre à un adversaire, plus il semble naturel de mettre en doute sa sincérité. M. Rathbone, prêtre catholique, écrivit une brochure violente avec ce titre :

Les puseysistes sont-ils sincè?'es ? Il avait approfondi les tracts, disait-il, et découvert la trahison de leurs auteurs.

Le baiser deNewman est le baiser du traître ; l'unique objet de cet homme est de retenir dans l'Eglise anglicane les braves gens fatigués de l'hérésie qui étaient presque décidés à revenir à nous.

Avec moins de fougue dans l'expression, les principaux catholiques étaient de cet avis. Le savant Lingard et le vicaire apostolique de Londres, Griffith, conseillaient à Wiseman de ne pas croire à la sincérité des tractariens.

Chose curieuse et pourtant naturelle, l'inintelligence était la même chez les anglicans. Les deux camps traitaient également de traîtres les disciples de Newman et Newman lui-même : tant il est difficile de s'élever au-dessus des détails et des conséquences immédiates d'une controverse, pour voir uniquement les principes généraux qui im portent plus que tout.

Dans cette pure splendeur des principes, Wiseman et Newman se rencontraient : « Les principes catholiques sont vrais, disaient-ils tous deux, suivez-les hardiment; sympathisez avec ceux qui les défendent : les principes vrais doivent mener à des conclusions vraies. » Au contraire, la masse des catholiques et des anglicans regardait avec effroi les etïets particuliers que pourraient avoir les principes newmaniens. Les prélats anglicans anathématisaient les tracts, parce que ceux-ci créaient un courant vers Rome ; et les catholiques

les anathématisaient aussi, parce que ces tracts risquaient de maintenir dans l'anglicanisme des hommes qui, sans cela, se seraient convertis. Et les uns et les autres avaient, en partie, raison ; mais leur courte vue les égarait.

« Que les tracts fassent, oui ou non, aimer Rome, pensait Ncwman encore très antiromain, peu importe ; c'est un détail : la vérité qu'ils contiennent nous sauvera, n'ayons pas peur de la vérité. » Dans un même sentiment, Wiseman consentait au retard, à la perte même de quelques conversions particulières, plutôt que de voir échouer tout ce magnifique mouvement. Pour lui, les tracts étant, en somme, catholiques, il fallait avoir confiance en eux, les alléger des restes d'erreur qu'ils traînaient encore et les laisser aller à la définitive et complète vérité.

Il avait raison de penser de la sorte et d'agir en conséquence; et je ne sais si celte conduite fait plus d'honneur à son esprit ou à son cœur. Etudions en détail la tactique qu'il eut le courage de continuer malgré ses amis et malgré lui-même, malgré les tentatives de découragement qui vinrent souvent dans ces cinq années assaillir son âme très impressionnable, à la vue de la terrible lenteur de l'évolution de Newman.

La lettre qu'on va lire peint au naturel la pensée intime, les espérances, les craintes du président d'Oscott. Elle est adressée à un prêtre irlandais très remarquable, le D"" Russell K Si on se rappelle

1. Les Irlandais semblent avoir été, dès avant la conversion, plutôt sympathiques à Newman.

que cette lettre est datée de 1841, on admirera sans réserve la clairvoyance de celui qui l'écrivait :

Les apparences de surface ne sont rien, je vous l'assure, à côté de ce qui se prépare au fond des âmes. Le mouvement catholique n'est pas, comme quelques-uns se le figurent, dans quelques cérémonies extérieures et quelques formules adoptées par les tractariens ; il se passe dans leurs cœurs, il est dans leurs désirs. Chaque jour ils se dégoûtent davantage de l'anglicanisme, de sa pauvreté, de son manque de sérieux, de sa doctrine « bégayante ». Leur marche en avant est si décidée, si régulière, si unanime que, de deux choses l'une, ou bien ils entraîneront avec eux leur Eglise ou bien ils la laisseront derrière eux. Malgré leur attente, cette seconde solution dénouera le drame. Si leur Eglise les repousse et essaie de briser leurs efforts, ils l'abandonneront; car, maintenant, ils ont laissé le catholicisme pousser en eux des racines trop profondes, pour que le telum imhelle sine ictu dos évêques anglicans puisse les arracher. En attendant, ils ne voient pas du tout où est pour eux le devoir présent. Si chacun me consultait en particulier pour soi-même, je lui répondrais, il me semble, de quitter la maison de son père, et d'assurer son salut en allant où la grâce de Dieu le conduit. Mais tant qu'ils n'ont pas assez de grâce et de lumière, pour sentir qu'en restant anglicans, ils compromettent leur salut (et je n'en ai encore rencontré aucun qui se rendît compte de cela), tout ce que nous pouvons faire est de les pousser plus avant encore dans leurs idées, de manière à les leur faire répandre partout, et à les inviter doucement plutôt que de les repousser, comme quelques-uns semblent inclinés aie faire. Certes je voudrais bien les voirdeve-

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nir catholiques, dès aujourd'hui, un par un; mais, s'ils ne veulent pas, je serais navré de les arrêter dans leur mouvcmenl actuel.

Maintenant, cher ami, laissez-moi vous prier de vous unir à moi, dans la détermination où je suis de dévouer ma vie et mes forces à avancer cette œuvre divine. Demandez partout des prières, intéressez à nos espérances le jeune clergé irlandais. Plus que tout empêchez la violence^ dans l'expression des sentiments politiques. Quelle souffrance si, en fin de compte, quelqu'un de nous se reconnaissait coupable d'avoir fait avorter l'œuvre de Dieu, par sa violence, ses antipathies politiques ou ses négligences. J'espère que le D"" Miley^ changera de ton. Je lui ai écrit. — Que j'ai été frappé la semaine dernière, en récitant la cinquième leçon du Jeudi saint; combien tout cela va être bientôt de circonstance !

Relisons avec Wiseman cette leçon de saint Augustin :

Dieu fasse que ceux qui nous persécutent se convertissent et viennent se faire persécuter avec nous. En attendant, tant qu'ils seront de l'autre côté, nous ne les haïrons pas. Et que savons nous, s'ils doivent persévérer jusqu'à la fin dans le mauvais parti? Presque toujours, 'quand tu penses détester un ennemi, c'est ton frère que tu détestes et tu ne t'en doutes pas.

Or, au moment oii Wiseman, dans la joie de cette lecture, qui donnait raison à sa tactique,

1. Une des choses qui choquaient le plus Newm.in, et qu'il avait peine à pardonner aux catholiques, était l'alliance faite par O'Connei avec l'extrême gauche, non par sympathie, mais pour obtenir l'appoint de ses voix.

2. Prôlre irlauuais qui avait attaqué durement les Iraclarieii».

WISEMAN ET LES CATHOLIQUES ANGLAIS loi

écrivait ainsi au D"" Russell, celui-ci avait eu, cette même semaine sainte, des pensées analogues à celles de son ami :

Cher Monseigneur, lui répondait-il, voici une lettre d'Oxford qui fera plaisir à Votre Grandeur. Je ne saurais rendre compte de l'impulsion qui, le Jeudi saint, me poussa à écrire à M. Newman. J'achevais l'office quand l'idée me vint qu'il serait peut-être bon de lui écrire amicalement sur cette partie de son tract qui regardait le mystère du jour, la Transsubstantiation. Je cédai à l'impulsion et lui montrai combien sur ce point il nous avait mal compris... Je vous envoie sa réponse. Elle confirme tout ce que me disait Votre Grandeur. 11 y a là une franchise et cordialité de ton qui sont de bon augure. Les obstacles à une entente définitive sont bien plus diminués que je n'aurais jamais osé le rêver... Que je remercie Dieu de ce que vous êtes maintenant au milieu de nous, pour tendre une main bienveillante et chrétienne à ces frères, faibles encore, encore hésitants, mais pourtant, j'en suis convaincu, sincères, et pour faire rougir et forcer, par honte, au silence, la tendance hargneuse et méchante qui voudrait repousser leurs avances et se moquer de leurs angoisses!

Cependant la surface des événements semblait presque donner raison à l'ironie et à la violence de certains catholiques. La petite armée tractarienne, délogée de sa plus solide forteresse depuis l'article sur les donatisles, battait en retraite avec

une habileté consommée. Profondément bouleversé lui-même, Newman tentait l'impossible pour empêcher le trouble de gagner les âmes que l'Eglise anglicane lui avait confiées. Nul n'a eu, au même degré que ce grand convertisseur, le respect des âmes; nul ne s'est refusé, avec une délicatesse plus vite alarmée, ù mettre une influence, qu'il sentait si pénétrante, a la place de l'influence du Saint-Esprit. D'ailleurs, il ne voyait pas encore la lumière, il croyait apercevoir encore quelques pierres de scandale sur le chemin de Rome ; et, dans sa pauvre Eglise à lui, si dépouillée, si humiliée, il pensait trouver quand môme des gages de prédestination et de salut. Cette savante retraite dura cinq ans. Dieu le voulait ainsi pour éprouver la foi des quelques catholiques qui persistaient à croire en Newman, et pour montrer aux anglicans à venir que la place, abandonnée par un pareil capitaine et après une si opiniâtre défense, ne pouvait pas être sauvée.

'VN'^iseman, passionné comme il l'était, souffrait beaucoup de ces longueurs infinies. Cependant, alors niême que, presque découragé par moments, il semblait ne plus croire au triomphe final, il ne cessait pas de reconnaître l'absolue bonne foi des tractariens. Ces raisons ingénieuses, mais faibles après tout, que trouvait la féconde intelligence de Newman, ces mauvaises raisons qui retardaient l'heure de la conversion, Wiseman les respectait, les comprenait et défendait qu'on les tournât en ridicule. C'est toujours le même grand cœur qui, après les conversions de 1845, dans un moment de

fatigue et d'épuisement, lui fera écrire ces lignes anxieuses :

Qu'arriverait-il, si la maladie ou la mort m'arrêtaient? Ce n'est pas à moi à dire cela; mais, même aujourd'hui, je suis presque le seul vers qui les convertis puissent se tourner en bien des difficultés. Sans doute l'Eglise est leur guide, ils lui doivent une obéissance sans limites; mais pour beaucoup de choses qui réclament un secours personnel, si vous saviez combien peu sont capables de comprendre leurs besoins!

Il y aplus encore. Aucune vraie sympathie d'esprit et de cœur ne va sans humilité. Quand on veut gagner pleinement les âmes, il faut avoir fait taire pour tout de bon l'amour-propre, être prêt a reconnaître simplement, et leurs mérites supérieurs aux nôtres, et nos infirmités, en un mot, tout ce qui nous met au-dessous d'eux. J'ai déjà insinué qu'une sourde influence d'amour-propre envenimait le débat entre catholiques et tractariens. Ceux-ci étaient dans l'erreur, sans doute ; mais en dépit de cette tache originelle dont ils n'étaient pas coupables, que d'élévation chez eux, que de générosité, que de talent ! La plupart de ces jeunes ministres anglicans avaient renoncé au mariage, et l'exemple de leur vie, autant et plus que la noblesse de leur parole, avait singulièrement rehaussé l'idéal moral d'Oxford. Enfin, pour n'avoir plus rien à envier aux catholiques, plus rien que la vérité, l'élite de ces hommes menait à Littlemore, sous la conduite de Newman, une vraie vie de couvent. Forcément, de part et d'autre, la com-

paraison devait se faire tout bas : les uns sentant leur valeur, les autres ayant peur de s'avouer certaines infériorités. En tout cas, exprimée ou sousentendue, cette comparaison restait un point douloureux, et elle aurait pu entraîner de fâcheuses conséquences, sans une intervention inattendue de Wiscman.

(( Oui, dit-il en substance aux puseyistes ; oui vousvalez mieux que nous, vous êtes plus savants et plus saints. Raison de plus pour venir à nous. Nous vous donnerons ce qui vous manque, la vérité ; vous nous apporterez ce que nous n'avons pas, l'éclat du talent et de la vertu, et tous ensemble nous étendrons le règne de Dieu. »

On va voir avec quelle humilité parfaitement digne il conduit cette admirable tactique d'abaissement. La lettre suivante, écrite à un catholique, devait par lui être mise sous les yeux des amis de Newman.

Un point m'a toujours frappé, écrit Wiseman, comme très important pour nous, quoiqu'il ne doive pas les frap,per, eux, autant que nous. C'est que notre réforme est entre leurs mains. Certes, nous avons droit à la compassion, si on se rappelle l'écrasante persécution des trois derniers siècles. Notre éducation ecclésiastique a été nécessairement très imparfaite; car, faute de prêtres, nous étions forcés de lancer le plutôt possible le jeune clergé dans la vie active. Autre perte plus lamentable : la chaîne d'ordres religieux voués à la contemplation et la vie parfaite a été interrompue chez nous. En un mot, nous sommes maintenant comme les Juifs de retour à Jérusalem, ou comme la première

famille après le déluge. Tout est à reconstruire, et il nous faut commencer avec les matériaux que nous avons sous la main. Nous devons d'abord pétrir les briques avec la vase déposée par le déluge qui nous avait submergés, et bâtir avec les fragments du passé en ruines. Les soucis matériels viennent nécessairement nous distraire, pendant que nous sommes à faire plus que nos moyens et nos forces ne nous permettent, et, d'ailleurs pas assez saints pour nous abandonner pleinement à la Providence. On a recours à des expédients que tous déplorent et qu'on peut à peine empêcher. Un prêtre a une lourde dette. Peut-être a-t-il usé sa fortune à bâtir une école. Le voici en détresse. Il lance ^ — oh! le vilain mot — un festival quelconque, accepte des artistes de bonne volonté, etc.. Que faire? Si l'évêque intervient, on s'adresse à lui pour combler le déficit, et il ne peut pas

J'ai fait ces remarques pour expliquernotre bassesse en plusieurs points et montrer nos efforts vers le relèvement. Une chose nous sauverait sans retard. Qu'un nouveau sang afflue dans nos veines, que quelques écrivains des tracts viennent à nous, quelques-uns de ces hommes si pénétrés de l'esprit de la primitive Eglise. Ils ont la science d'Augustin, l'éloquence de Chrysostome, l'âme de Bernard... avec une poignée de ces hommes nous serions rapidement réformés et l'Angleterre vite convertie. Nous avons, nous, le privilège de la vérité, de la communion avec l'Eglise, d'où nous recevons beaucoup de grâces; mais, à part ces avantages, je suis prêt à reconnaître que nous leur sommes inférieurs.

(^e n'est pas la première fois que je le dis. Souvent j'ai répété à mon entourage que, si les théologiens

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