Kleutgen, ibid
deux facultés différentes, mais les actes différents d'une même faculté. Le parallèle n'est pas entre comprendre et sentir^ mais entre comprendre, raisonner, d'une manière directe, implicite, spontanée, et comprendre, raisonner d'une manière réflexe et pleinement consciente. Il est manifeste que cette première manière a une analogie lointaine avec le sentiment proprement dit. Cette analogie a donné naissance à la métaphore qui a droit de cité dans notre langue et dans bien d'autres et que nous employons tous les jours. « Je sens bien que j'ai raison, répondra le premier venu embarrassé par un sophisme ou par la difficulté d'exprimer sa pensée, et Bossuet, lui-même, parlant du silence qui s'impose à certaines heures de prière n'aura pas peur de dire : « On se tait parce qu'on ne sait comment exprimer sa tendresse, son respect, sa joie, ni enfin ce qu'on sent de Dieu^. »
1. Elévations, xui' semaine, xi' élévation. Remarquez dans cette élévation les deux mots caractéristiques, et qui résument à leur manière l'idée principale du présent travail. Parlant de l'admiration où étaient Marie et Joseph, Bossuet nous dit : « 11 faut tâcher aujourd'hui de la comprendre, et sil se peut viéme de la dcDnir. »
Remarquez aussi à propos du mot « sentir » que la langue anjrlaise ne prête pas à la même équivoque que 1? français. Elle dislingue « sensé » et « feelinr/ », et Newman pour peindre la quasi inconscience du sensé, nous le montre « as nnceriain as mère feelinr) », « aussi incertain que le pur feelinr] ». University sermons, iv° sermon.
Pour n'être pas trop long, je me suis abstenu de traiter le côté moral de la question, de montrer les relations entre l'honnêteté de la vie et la justesse de ïimplicil t/iought, la bonne volonté du chercheur et le succès de ses recherches. Ce serait la matière d'un nouveau travail où, plus encore que dans celui-ci, nous aurions simplement à traduire Newman.
M. BRUNETIÈRE ET l'iRRATIONNEL DE LA FOI 129
Nous avons enfin tous les éléments d'une solution. Le principal objet du débat, la pierre, de scandale était ce malheureux mot à.' irrationnel. Si M. Brunetière le prend dans le sens rigoureux, nous ne saurions être avec lui; mais il est des nôtres, au contraire, si, comme il me semble bien, on peut assimiler le mot irrationnel — tel qu'il le comprend — à Vimplicit thoiightào, Newman et de VVard. « Irrationnel » implique une négation. Estce la négation de tout acte d'intelligence, ou seulement la négation des actes de raison raisonnante? Tout le débat est là, et une fois la réponse donnée à cette question, il n'y a plus à discuter.
N'ayant pas qualité pour demander à M. Brunetière de répondre, je tâche de deviner sa pensée d'après ses articles, et cette attentive lecture me permet d'espérer que je ne trahis pas sa pensée en la rapprochant de celle de nos docteurs.
Pour lui, rationnel Q?X synonyme de scientifique (p. xxxvn), et il oppose « aux apparences rationnelles et aux pronostics môme de la science une autre certitude plus intérieure dont nous ne pouvons pas déduire les raisons, mais à laquelle nous n'en accordons pas pour cela moins de confiance » (p. xxxviii). Suis-je téméraire de reconnaître ici notre distinction entre la logique naturelle et la logique artificielle, entre les actes directs et les actes réflexes de notre esprit?
Qu'on me permette, en terminant, une brève remarque. Tout ce que je viens de dire sur les deux articles de M. Brunetière pourrait servir à déterminer la pensée secrète d'un de nos plus grands écrivains. Je ne veux pas réveiller ici la vieille querelle du scepticisme de Pascal, mais je tiens à dire qu'aucun livre — mieux que la Grammar of Assent de Newman — ne donne la clé des Pensées. Et peut-être me pardonnera-t-on cette longue analyse si l'on songe qu'en se résignant à la suivre on a fait un pas vers la solution du problème de Pascal.