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Un mois avant Newman

entièrement libre des préjugés innombrables que l'hérésie entretient contre son éternelle ennemie, familier avec les théologiens catholiques, muni d'une impeccable logique, connaissant à fond, pour les avoir habitées et défendues lui-même, les citadelles de Terreur, enfin, j'allais dire surtout, renouvelé et transformé par la prodigieuse influence de Newman, et uniquement soucieux des intérêts de Dieu, il était prêt pour son œuvre dans l'Eglise. La Providence allait bientôt lui apprendre ce qu'elle attendait de lui.

En quittant Oxford, Ward alla s'installer dans une petite maison bâtie pour lui par son ami l'architecte Pugin, à côté de Saint-Edmond, grand séminaire pour les provinces ecclésiastiques du Sud de l'Angleterre .

Il s'était marié peu après sa dégradation^ et sa femme avait abjuré l'anglicanisme en même temps que lui. Les ressources du jeune ménage étaient modiques. Pour Ward, comme pour d'autres convertis, passer à l'Eglise romaine, c'était accepter la pauvreté. M"^ Ward se mit courageusement à faire la cuisine et à laver la maison, pendant que l'ancien fellow de Balliol recevait avec empressement chez lui un jeune homme dont on lui confiait l'éducation^.

La fortune, une brillante fortune, lui vint

1. Le père de ce jeune homme désirait qu'il apprît l'astronomie. Ward, (|ui n'avait jamais éUidié que les matliemati(|ues pures, ne lit pas un mystère de son ignorance. Ayant donné un bon manuel à son élève : « C'est un sujet nouveau pour moi, lui dit-il, je suis ï^euiement de deux chapitres en avance sur vous, ne me posez aucune question sur ce qui vient après. »

enfin, quelques années plus tard, à la mort d'un oncle qui lui laissa d'immenses propriétés dans l'île de Wight. Mais sauf qu'elle lui permitd'abondantes aumônes, la richesse ne changea rien aux goûts et aux habitudes de William ^Yurd, et, devenu propriétaire, il entendit rester avant tout philosophe et théologien, comme l'avait été le jeune converii dans les années laborieuses où il lui fallait gagner sa vie.

Se doutait-on alors, au grand séminaire de Saint-Edmond, qu'on vivait dans le voisinage d'un homme qui passait le meilleur de son temps à étudier la théologie scolastique? Je ne sais, mais il me semble que dans ses allées et venues sur la route du collège, dans ses rapports quotidiens avec les professeurs de la maison, Ward dut souvent jeter un regard d'envie sur ces hommes à qui était confiée la formation du clergé. 11 a répété depuis qu'il ne voyait pas de plus sublime ministère, et, encore protestant, il avait inséré dans son livre de ï Idéal crime Eglise chrétien?ie, avec des témoignages d'admiration profonde, les règlements et les usages de quelques séminaires français. Peut-être fit-il alors le rêve de se donner à cette œuvre ; mais si pensée semblable traversa un instant son esprit, il dut la chasser avec un sourire de tristesse, car il connaissait trop Saint-Edmond pour croire qu'il y eût avant longtemps, dans la maison, une place pour lui. Du reste, quand le vicaire apostolique, le D"^ Griffith, l'avait reçu pour la première fois dans le collrgo, il le lui avait dit nettement :

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«Soyez le bienvenu, monsieur Ward, nous sommes heureux de vous voir; il va sans dire que nous ne pouvons pas vous donner de travail. » Nous avons tous connu, quand nous étions enfants, quelqu'une de ces vieilles familles immobilisées dans les souvenirs et les habitudes du passé. Leur costume, leur attitude, leur langue môme portaient la date d'une époque lointaine et depuis longtemps oubliée. Pas de bruit, presque pas de mouvement autour de la cheminée oii le long du jour sommeillaient à demi ces représentants d'un autre âge, et quand, par hasard, de jeunes hommes s'arrêtaient dans le salon et y causaient quelques instants, on les regardait et on les écoutait avec une muette et une grave surprise, sans comprendre qu'ils pussent s'intéresser à tant de choses nouvelles, inconnues il y a cent ans. Que Dieu me garde de manquer de respect aux héroïques débris de la religion catholique en Angleterre, à ces hommes admirables qui avaient gardé sans mélange la foi de leurs pères martyrs ; mais je crois qu'on peut sans irrévérence rapprocher de ces salons antiques les centres catholiques anglais de la première moitié de ce siècle, et entre autres le séminaire de Saint-Edmond. Dans cette paisible comnnmauté, on avait gardé religieusement les habitudes d'une piété austère et d'une parfaite régularité ; le règlement des années d'exil, tracé pour d'autres temps et d'autres pays, était encore en vigueur. Comme tout le reste, les études allaient tranquillement leur train, sans que personne s'occupât de les adapter aux idées et aux

tendances du dehors. On ignorait le mouvement tractarien^ et que la meilleure partie de l'Eglise anglicane venait de renoncer à plusieurs des vieux préjugés protestants. Au moment même des conversions d'Oxford, on regardait encore la conversion de l'Angleterre comme un projet chimérique dont il était inutile de s'occuper. Le vicaire apostolique, M""" Griffith, représentait très exactement ces idées et ces sentiments. Homme d'une rare vertu et de beaucoup de sagesse, mais dénué de tout esprit d'entreprise, il était uniquement conservateur et ne songeait qu'à garder des influences mauvaises le petit troupeau qui lui était soumis.

Mais l'Eglise est vivante, et son esprit conquérant, qui ne peut longtemps sommeiller au cœur d'un grand peuple, remuait déjà, au milieu des catholiques anglais, un parti très jeune et très ardent. Ce groupe peu nombreux encore, mais hautement encouragé à Rome, voulait qu'on s'occupât de convertir l'Angleterre, qu'on profitât du désarroi de l'hérésie, menacée de perdre ses têtes les plus chères, qu'on vécût enfin, comme vit l'Eglise, avec le respect du passé et l'intelligence sympathique du présent. Ces prêtres et ces laïques avaient à leur tête un homme dont le nom est immortel dans l'histoire de l'Eglise, Nicolas Wiseman.

Le premier, nous l'avons dit plus haut, il avait deviné l'immense portée du mouvement d'Oxford, et il en suivait l'évolution avec une anxiété intelligente et active, harcelant de ses articles et obligeant de mener au but leurs propres prin-

cipes, ces hommes qui allaient à l'Eglise romaine, mais qui sans lui, peut-être, se fussent arrêtés on chemin. Après avoir eu ainsi une large part dans la conversion d'Oxford, Wiseman désirait trop passionnément la renaissance de son pays au catholicisme, pour ne pas utiliser ce précieux renfort. Une fois reçus dans l'Eglise, n'avaient-ils pas, comme leurs frères plus âgés, le droit de mettre au service de la vérité reconquise par tant de sacrifices, leur ardeur enthousiaste et une culture intellectuelle qui depuis trop longtemps semblait être en Angleterre le privilège de l'hérésie. Une attitude de méfiance jalouse a l'égard des convertis eût été impossible à l'àme généreuse de Wiseman, et, à peine élu vicaire apostolique, en remplacement de M''''" Griffith, il eut l'occasion de donner une preuve éclatante et presque invraisemblable de ses sentiments. A William Ward, converti de la veille, laïque et marié, il confia la chaire de philosophie, puis, au bout d'un an, la chaire de théologie au grand séminaire de Saint-Edmond.

Il devait y avoir, il y eut une tempête de réclamations ; l'évêque tint bon avec le président de son collège, un des rares partisans de Ward ; on recourut à Rome, mais Pic IX répondit en souriant, au prélat qui lui montraitrinconvenance de confier une classe de théologie à un laïque marié : « C'est une objection nouvelle; on ne savait pas encore, Monseigneur, que le fait d'avoir reçu un sacrement de la sainte Eglise, que ni vous ni moi ne pouvons recevoir, pût empêcher quelqu'un de

travailler à l'œuvre de Dieu'.» Malgré ce haut patronage, malgré le succès évident de l'entreprise, malgré (faut-il laisser ce malgré ?), malgré l'enthousiaste et l'affectueuse admiration des élèves pour leur professeur, l'oppositionne désarma jamais complètement. Les mieux intentionnés s'aveuglent ainsi parfois et gênent ainsi, en voulant la servir, la cause du bien. Mais enfm, parmi plusieurs difficultés de ce genre, Ward put garder pendant plusieurs années ses importantes fonctions. Beaucoup, qui seraient pourtant bien privés d'avoir perdu les articles de Ward dans la Dublin Review, pensent quand même que sa vraie place était à Saint-Edmond et qu'il aurait dû y rester toute sa vie.

Il me semble qu'on naît professeur, et c'est peutêtre pour cela que les professeurs sont de tous les hommes ceux qui ont le plus enchanté ou le plus ennuyé le monde. Pour ne pas parler de ceux-ci, qu'on se souvienne que saint Augustin fut professeur de rhétorique. Mais pourquoi les vrais professeurs sont-ils rares, comme les poètes ou comme les saints? C'est qu'il faut à ce noble métier autre chose que la science, il y faut ce que Sainte-Beuve appellerait le rayon, un je ne sais quoi fait d'intelligence et de poésie, d'originalité et de bon sens,

1. Plus tard, Pie IX, pour contrebalancer l'effet de ce sacrement^ conféra à Ward le grade de docteur en philosophie, en même temps qu'il faisait Faber, le grand ami de Ward, docteur en théologie. On ignore en France que le P. Faber se servit beaucoup, pour la composition de ses ouvrages, de la science de son ami. Plusieurs chapitres de se.s livres ont été écrits après de longues conversations avec Ward, plus Tamilier que Faber avec les écrivains scolastiqueSt

de fermeté et de séduction, un charme enfin qui retienne autour d'une chaire, sans contrainte et sans lassitude, le plus capricieux des auditoires, des jeunes hommes ou des enfants. Et quelle œuvre unique! Former cet auditoire aux grandes idées et le façonner un peu et môme beaucoup- à sa propre image, tout en respectant avec une infinie délicatesse les tendances et exigences de chacun. Enfin, c'est là une influence persévérante qui a un retentissement sur la vie entière de ceux qui Ton reçue ; et plusieurs des meilleurs philosophes de ce siècle, à la suite de Caro, ont rendu un éloquent hommage de reconnaissance à l'humble prêtre, leur professeur de philosophie, qui leur avait appris à réfléchir.

Ce long couplet sur les gloires du professeur n'est pas un hors-d'œuvre, puisqu'il nous dit l'idéal que conçut et que réalisa William Ward.

Pour lui, en effet, c'est à peine s'il voyait une vocation plus importante que celle de professeur de théologie. Un jour qu'il se promenait dans la campagne avec un jeune prêtre, vice-président du collège, dont le nom déjà plein de promesses devait être sur toutes les lèvres au lendemain de la mort de Manning, Ward arrêta brusquement son compagnon et lui demanda : « Quel est en Angleterre l'endroit que le démon redoute et attaque le plus? C'est cette maison, continua-t-il en montrant du doigt les bâtiments de Saint-Edmond; en effet, le catholicisme est l'intérêt capital de ce pays. Or le progrès du catholicisme dépend avant tout d'un bon clergé ; la grande majorité de nos

prêtres est formée dans ce collège ; si le démon peut arriver à vicier l'esprit sacerdotal à Saint-Edmond, la masse du clergé est refroidie et le pays irréparablement atteint. »

Former l'esprit sacerdotal ! Ward professeur ne se crut pas d'autre mission. Laissons au cardinal Vaughan lui-même le soin de nous dire si le jeune professeur visa trop haut et manqua son but.

Quand je fus nommé vice-président à Saint-Edmond par M»' Wiseman, raconte le cardinal de Westminster, j'étais naturellement très curieux de faire la connaissance de \Yard.

J'arrivais au collège plein de fortes idées préconçues contre lui. L'anomalie de confier un pareil poste de confiance à un homme marié, récemment converti, et qui n'avait jamais suivi lui-même un cours régulier de théologie, me frappait comme une chose à faire disparaître au plus tôt.

Le lendemain de mon arrivée, je fis une promenade avec Ward, et lui, abordant de suite, à son habitude, le point brûlant, me demanda mon opinion sur sa situation dans le collège. Je lui répondis, avec une égale franchise, qu'à mes yeux sa situation n'était pas normale et que je désirerais qu'on le remerciât de ses services aussitôt qu'on pourrait trouver un bon professeur. Au lieu de marquer le moindre ennui ou ressentiment, il s'écria à plusieurs reprises : « Hoio interesiing! Oui je comprends tout à fait votre point de vue! Most interesting ! merci, merci de cette bonne franchise. »

Jetais loin de me douter alors avec quelle diligence il s'était formé sur les grands théologiens de l'Eglise

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et avec quels scrupules il avait abordé ses fonctions. Je commençai à m'en convaincre et à admirer sa modestie, quand j'appris qu'il avait lui-même exigé, comme condition sine qua non, la présence d'un prêtre à chacune de ses classes, pour surveiller son propre enseignement et donner aux élèves toute sécurité contre les dangers possibles d'une mauvaise direction.

N'ayant pas beaucoup à faire, je fus enchanté de remplir moi-même ce poste de censeur, car j'avais entendu souvent parler de l'enthousiasme excité par ces classes et du dévouement des théologiens à leur professeur. J'assistai donc régulièrement aux classes, et de neutre et froid que j'étais, je fus bientôt devenu ardent admirateur. Ward donnait trois leçons par semaine. Les théologiens se réunissaient à l'heure fixée dans la bibliothèque, et aussitôt nous entendions dans le corridor le pas rapide et pesant du professeur. Il entrait, sa gown au vent, et se plaçait au centre d'une longue table, au milieu des étudiants.

J'interromps un instant le récit de M^"" Vaughan pour placer ici quelques détails sur la façon dont Ward entendait l'enseignement.

Sa classe, très soigneusement préparée, était écrite, mais il la « parlait » sans .s'inquiéter de son manuscrit^. Puis venait la dictée d'un questionnaire qui épuisait, sous une forme nouvelle, la matière de la leçon. On devait lui remettre les réponses écrites h ces questions, avec les notes prises en classe pendant qu'il parlait. En un mot, Ward donnait des problèmes de théologie, comme jadis il donnait des problèmes de mathématiques

1. Classe, objections et devoirs, tout se faisait en anglais.

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h ses élèves d'Oxford. Ce n'est pas la façon ordinaire d'enseigner la théologie, mais je ne crois pas que les théologiens de Saint Edmond aient eu à souffrir de cette innovation* ?

Des deux écueils dont doit se garder le professeur, je ne sais quel est le plus dangereux : ne pas laisser de travail à faire aux élèves, ou au contraire leur en laisser trop. Avant tout l'élève doit recevoir, sinon à quoi bon venir en classe? mais s'il ne fait que recevoir il ne retirera pas grand profit. On ne sait pas une chose avant de l'avoir pensée et retrouvée soi-même, et sans cette assimilation personnelle, les plus belles idées passent sur notre esprit comme la pluie sur l'ardoise : elles passent, mais ne pénètrent et ne fécondent pas. Ward tenait beaucoup au travail personnel de ses élèves, et ses questionnaires les obligeaient à retrouver par eux-mêmes des solutions nouvelles et des aperçus originaux. Les copies corrigées scrupuleusement par lui étaient rendues aux élèves, et ceux-ci avaient ainsi, à la fin de Tannée, un cahier oii ils pouvaient retrouver la substance de l'enseignement du maître et le meilleur de leur propre pensée'^.

Ce qui charmait le plus le vice-président, c'était

!. Entre autres avantages de cette méthode, le professeur peut suivre d'une façon précise et plus sûre qu'en écoutant des réponses orales, les progrès des élèves.

« Je regarde leurs copies avant la classe suivante, écrivait Ward à Newman, et je vois par leurs réponses si je peux aller de l'avant ou s'il ne serait pas nécessaire de revenir sur mes pas. »

2. Et pourquoi, d'ailleurs, la composition personnelle ne seraitelle pas pour la théologie ce qu'elle est pour n'importe quelle autre science, le meilleur et le plus sérieux moyen de se former?

la façon dont Ward traitait les vérités de foi, en montrant toujours le retentissement qu'elles devaient avoir dans la vie morale du chrétien. Pour Ward, la méthode de la théologie ne pouvait être celle des sciences pures, car les grands objets de nos dogmes sont des choses éminemment réelles, capables d'affecter et de transfigurer notre vie de tous les jours.

C'était un étrange spectacle, continue le cardinal, de le voir à sa table, devant son manuscrit, pendant que son exposition doctrinale se précipitait comme un torrent, entraînant des applications à la vie quotidienne et des exhortations brûlantes sur les futurs devoirs de ses élèves. Parfois sa voix tremblait et tout son corps était secoué, et je l'ai vu fondre en larmes, incapable de maîtriser son émotion.

C'était ainsi souvent des classes mémorables, car la plupart des élèves étaient gagnés par l'enthousiasme et l'émotion du professeur. Enfin, malgré le caractère intellectuel et scolastique de son enseignement, c'était vraiment un cours de théologie affective, comme en aurait fait saint Augustin ^

Ward ne se contentait pas des plaisirs intellectuels et des émotions de la classe ; il faisait travailler son monde, corrigeant leurs copies, voyant en particulier les élèves et les prenant avec lui en promenade. Une course avec lui était le plus agréable et le plus rude exercice intellectuel de la semaine.

Enfin, de ces relations avec leur maître naissait et

1. Evidemment ces classes extraordinaires supposaient un professeur hors ligne. Et sans une intelligence brillante comme celle de Ward, on risquerait fort de transformer les classes en sermons et de négliger la formation intellectuelle des élèves sans beaucoup accroître leur ferveur.

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grandissait chez les élèves une estime enthousiaste de la théologie, et jamais peut-être on n'avait autant travaillé à Saint-Edmond.

Le Père Lacordaire parle quelque part des « sensations patrologiques » excitées ou réveillées en lui par les Etudes de M^'" Freppel; dans le même sens, Ward aurait pu parler de ses sensations théologiques. Lui qui ne put jamais bien comprendre les poètes, avait pourtant une facilité étonnante à se donner tout entier, sensibilité, imagination et intelligence, aux choses qu'il étudiait. Il était pris, dans toute la force du terme, par ces dogmes qui chez tant d'autres sont la part exclusive de l'intelligence pure, et il en avait pour ainsi dire la sensation i. De là naturellement le double caractère de son enseignement, le don d'illustrer les choses les plus subtiles par des comparaisons qui les mettaient au niveau de tous, et le don, plus précieux encore et plus rare, de ne pas traiter la théologie comme une science abstraite et froide, et, par exemple, de s'occuper du Verbe Incarné comme de la plus vivante, la plus aimable et la plus présente réalité de l'univers.

Quelques détails conservés par d'anciens élèves de ce temps-là montreront que cet idéal n'était pas chimérique et que, sans sacrifier la spéculation, il pouvait enflammer sa classe de l'amour des pauvres, de l'Eglise et de Dieu.

1. Une nuit, il se réveilla en sursaut, en proie à un horrible cauchemar : il se croyait thomiste et dans l'impuissance de vouloir librement, qui, en rêve, se traduisait pour lui par une impuissance de remuer bras et jaisbes.

(( Son grand amour pour les pauvres et son intense désir de nous voir, plus tard, leur porter la nourriture substantielle de TEvangile et des doctrines révélées, avait gagné le cœur de tous. Il était remué jusqu'aux larmes en insistant sur leur malheur de ne pas connaître les belles vérités de l'Eglise et de ne rien avoir que le péché pour satisfaire leurs inclinations. Je n'oublierai jamais la façon dont il nous fit fortement comprendre et sentir le fait de la présence divine au milieu de nous, et notre ingratitude envers Celui qui, après tant de bienfaits, se tenait dans un coin délaissé de la chambre, comme un ami oublié. Ce fut une secousse électrique. Comment décrire aussi son attitude et son visage levé vers le ciel, quand il se laissait absorber par l'idée des droits de Dieu sur nous. Et pourtant, malgré ce don de s'emparer ainsi de nous, il abordait souvent la classe en tremblant, tant il avait peur de nous ennuyer. »

Mais sa joie et son triomphe étaient de parler de Jésus-Christs II a imprimé, sous le titre d'Introduction philosophique à la théologie, le cours qu'il professa pendant sa première année d'enseignement. 11 y a là un long chapitre plein d'idées neuves sur l'adaptation de notre nature à la vertu. Il développe d'une curieuse manière cette vieille thèse que la sainteté ne consiste pas à réprimer nos tendances naturelles, mais simplement à les diriger vers un objet surnaturel. « La mortifica-

1. Il disait souvent qu'un prêtre, sans une connaissance personnelle du Christ, devait chercher une île déserte pour au moins y vivre seul et ne pas faire de mal.

tion chrétienne, dit-il, ne nous demande pas de gêner, de contrarier, d'essayer de déraciner nos propensions, mais, au contraire, de leur donner un champ plus vaste, en les faisant tendre vers ce qui leur donnera la plus haute et la plus pleine satisfaction. » Alors, après avoir prouvé cette doctrine en parcourant les principaux besoins du cœur humain, il arrive enfin au besoin d'aimer et d'être aime, et il montre que rien n'assouvira cette faim comme une affection intime pour le Christ. N'est-il pas touchant de voir ce laïque développer d'une façon solide, en même temps que pénétrante, la nécessité d'aimer la personne de Jésus comme nous aimons nos autres amis ; et comprend-on maintenant qu'entendant la théologie de la sorte, ce riche propriétaire oubliât sa fortune et parfois sa famille pour s'occuper uniquement de ce sublime objet?

Il donna une preuve amusante de cet absolu détachement, au moment de la naissance de son premier fils. Tout le monde autour de lui attendait avec impatience cet événement qui devait fixer dans la famille de William Ward les domaines et la fortune que son oncle lui avait laissés. Parents et amis comblèrent Ward de félicitations contre lesquelles celui-ci fit semblant de s'indigner. « Comment, disait-il, voilà des années que je fais à Oxford et ici une sérieuse besogne intellectuelle dont très peu voudraient ou pourraient se charger, et jamais personne ne m'a écrit pour m'en féliciter. J'ai un fils, ce qui peut arriver au premier venu, et je reçois cinquante ou cent lettres de félicitations. »

L'étrangeté de son caractère, et non pas seulement sa passion pour la théologie, était cause de cette apparente inditTérence. Partant de cette majeure qu'on ne peut aimer ceux dont on ne connaît pas le caractère, il affectait de ne pas s'inquiéter et s'occuper de ses enfants avant qu'ils fussent en âge de causer sérieusement avec lui. Et c'est un des déficits de ce scolastique, qui lui-même ne fut jamais enfant, de n'avoir jamais compris les enfants. « Je suis toujours averti quand mes enfants viennent au monde, disait-il avec sa gravité comique, mais c'est tout ce que je sais d'eux. » En revanche, une fois grands, ses enfants recevaient ses plus intimes confidences. Et malgré son curieux besoin de passer aux yeux de tous pour un misérable, il leur laissa lire parfois dans son âme des choses charmantes qui achèvent le portrait de cet étrange professeur. Ainsi il dit un jour à sa fille aînée « qu'il ne pouvait se rappeler aucune époque de sa vie où il n'ait eu un vif désir de plaire à Dieu ».

« Quand j'étais toute petite, raconte encore sà fille (ce qui montre qu'en dépit de son syllogisme il n'attendait pas trop longtemps pour s'occuper de ses enfants, lorsque l'intérêt de leur âme était en jeu), quand j'étais toute petite, il se donnait beaucoup de peine pour m'expliquer l'union des deux natures en Kotre-Seigneur, et me disait comment chacun de mes péchés avait fait de la peine au Sacré Cœur qui les avait prévus. 11 aimait à s'arrêter aux émotions humaines de l'âme de Jésus et un jour où je lui disais que les religieuses, mes maîtresses,

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choisissaient toutes une devise pour leur anneau, il me répondit que la devise de son choix serait : Anima Christi sanctiftca me. »

Même pendant son séjour à Saint-Edmond, cet ardent théologien n'avait pas renoncé à l'opéra. « Mes matinées sont dogmatiques et mes soirées dramatiques », répétait-il; mais il venait à ce grand original, en plein spectacle, des pensées peu familières à la foule des amateurs de l'opéra.

« Il me dit une fois — c'est toujours sa fille qui parle — que l'opéra lui avait fait, quelques mois auparavant, beaucoup de bien, et qu'il avait eu l'occasion de faire pendant les entr'actes plusieurs actes d'amour de Dieu. » Et une autre fois, il disait lui-même dans l'intimité : « Quand je contemple la splendide mise en scène de l'Opéra italien et que j'écoute la musique de Mozart, l'idée me vient que Dieu ne peut pas être uniquement an Dieu terrible et vengeur, puisqu'il nous permet de voir et d'écouter de si belles choses i. »

Ces quelquos heures de distraction par semaine ne contre-balançaient pas assez la fatigue croissante du D''Ward. La préparation des classes, la correction minutieuse des devoirs, la surexcitation de la classe elle-même, le sentiment toujours pénible, à son âme délicate, d'une opposition persistante quoique voilée, l'avaient surmené et épuisé. Le repos était nécessaire. D'autre part, son ami et directeur, le P. Faber, estimait que le professeur

1. Ces sentiments ont scandalisé un journaliste protestant qui s'étonne que je les ai cités sans y trouver rien à redire. — (Le CkrisLianisme, premier Paris du 12 septembre 1894. « L'Eglise et le Théâtre. »)

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devait laisser la place au père de famille et avait maintenant d'autres devoirs à remplir auprès de ses enfants. Ward se vit donc obligé de quitter ses élèves, et ce fut un des plus durs sacrifices de sa vie. Il voulut, une dernière fois, imprimer dans l'crprit des théologiens les idées qui avaient été la base de son enseignement, et ce discours d'adieu montre si bien l'homme avec sa passion pour le devoir, son besoin d'adjectifs énergiques et d'idées extrêmes, sa modestie et sa candeur, que je me reprocherais de ne pas le traduire ici tout entier. « Depuis ma première classe jusqu'à la dernière, je n'ai pas eu de préoccupation plus constante que l'application de la vérité théologique à l'ascétisme, et il n'y a pas non plus de point sur lequel je serais plus peiné d'être mal compris. Dans quel dessein Dieu a-t-il révélé les grandes vérités de la théologie que nous contemplons dans les études théologiques? dans quel dessein, si ce n'est pour que nous puissions élever sur ces vérités notre édifice spirituel, pour que nous arrivions plus facilement à reproduire en nous l'image de Dieu, du Sauveur crucifié. La doctrine de l'Evangile, dit saint Paul, c'est la puissance de Dieu pour tous ceux qui croient, c'est le vrai levier dont il se sert pour élever à toute sorte de sainteté ceux qui veulent se soumettre à sa merveilleuse influence. De plus, comme l'enseignement scientifique du dogme abstrait, sans son corollaire ascétique, serait, même au point de vue intellectuel, une œuvre mutilée et très imparfaite, ainsi dans la pratique cela aboutirait nécessairement aux plus

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terribles mailiours. Des amis indulgents m'ont quelquefois félicité de vous avoir rendu quelque service en développant votre zèle pour l'activité intellectuelle. De pareils éloges produisent en moi un étrange conflit de sentiments.

« D'un côté, je suis toujours très profondément reconnaissant pour tout témoignage d'intérêt qu'on a donné à mon œuvre de Saint-Edmond ; d'un autre côté, cependant, je sens que, si le résultat de mes efforts avait été réellement ce que mes indulgents amis le supposent, j'aurais simplement été l'instrument d'un mal inouï. Dieu vous garde toujours de ce grand malheur! Dieu vous garde d'un accroissement de zèle pour l'activité intellectuelle qui ne serait pas accompagné d'un accroissement, au moins égal, d'amour pour la vie intérieure et de désir pour ces joies seules véritables que le Saint-Esprit réserve à ceux qui lui abandonnent tout leur cœur. Dieu vous garde de chercher jamais le repos et la paix dans les plaisirs vides, vains, illusoires et matériels, d'une activité purement intellectuelle. C'a été ma très intime conviction de l'énormité de ce mal, qui m'a fait attacher tant d'importance à la vérité ascétique. Que de fois j'ai dû faire un réel effort pour vous exposer ces théories élevées de spiritualité qui sont, somme toute, les seuls objets vraiment dignes de l'attention d'un être immortel. Que de fois, dis-je, j'ai fait effort pour en parler, malgré la très vive souffrance que me causaient les dérisions, les mépris et les amers reproches de ma conscience.

« Qui suis-je, me disais-je, et qu'est donc ma vie de tous les jours, pour que j'ose aborder un pareil sujet ? Et devant qui ? Devant des étudiants ecclésiastiques, c'est-à-dire devant des hommes qui ont eu le courage de correspondre à cette haute et noble vocation dont Dieu les a favorisés, et qui aspirent à une carrière devant laquelle je n'aurais su que reculer par une lâche crainte et une honteuse faiblesse. Volontiers, très volontiers, j'aurais gardé le silence, quand ce n'eût été que par honte; mais j'étais aiguillonné par la pensée de ces grands principes que je viens d'exposer. Je me trouvais dans l'impossibilité de rester neutre. Si j'avais réussi à captiver votre intérêt en ne faisant que développer votre intelligence, j'aurais été votre pire ennemi. J'aurais ouvert le chemin à la plus grande calamité qui puisse désormais vous atteindre, je veux dire l'habitude de Voffusio ad externa^ la disposition à vous laisser entraîner par l'excitation du travail, loin du repos tranquille et profond que votre cœur goûte en Dieu. J'aurais simplement porté préjudice, et cela en proportion de mon succès, à la cause même du Dieu toutpuissant que je m'efforçais de soutenir. J'aimerais mieux m'engager dans les occupations les plus pénibles et les plus basses, que de traiter les saintes vérités de la théologie d'une façon si vile et si dégradante. »

Un certain effort est nécessaire pour suivre jusqu'au bout ces phrases bizarrement faites et chargées d'idées. Mais il me semble que cette rude façon de comprendre et d'exprimer les choses, ce

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besoin, chez un homme très intelligent, de malmener l'intelligence pure, cet envahissement de toute l'âme par la pensée souveraine de Dieu, montrent mieux que tous les commentaires la puissance et l'élévation de cet étrange théologien.

A ne considérerqiie son bonheur et sa tranquillité personnelle, le D' Ward avait pleinement raison de tant regretter sa chaire de Saint- Edmond. En effet, ces années paisibles de travail intense et de grande joie, passées dans la contemplation des dogmes et la lecture des théologiens, encouragées et récompensées par l'affection enthousiaste de ses élèves, il allait les échanger contre vingt années de luttes pénibles pour une cause impopulaire auprès de beaucoup, et contre des hommes dont il ne se sépara jamais qu'avec un déchirement de cœur-

En Angleterre comme sur le continent, vers le milieu de ce siècle, Villasion libérale avait séduit plusieurs catholiques des plus généreux et des plus brillants. 11 me semble même que cette chimère d'indépendance mena quelques laïques anglais à des exagérations d'idées et de langage que la France n'a, je crois, jamais connues. C'est à peine si on conservait le respect dû au Pape, et entre autres manquements graves, on passait toute mesure en parlant des congrégations romaines,

L'attitude du jourual où ces idées étaient exposées devenait de plus en plus alarmante, et au mois d'octobre 1862 tous les évêques anglais, un seul excepté, signèrent une protestation publique contre la Home and Foreign Review. Mais le journal frappé, les idées demeurent, et pour les combattre, une revue entièrement romaine était nécessaire. La Dublin /?ey?eio existait bien ; mais battant de l'aile et presque mourante, plus rien ne rappelait en elle le triomphe de ses débuts. Wiscman forma le dessein de lui infuser une sève nouvelle, et, malgré bien des raisons qui pouvaient le dissuader de le faire, il conlia cette besogne désespérée à William Ward.

Le 16 octobre 1863, celui-ci écrivait à Newman pour lui annoncer ce changement et le prier de collaborer à la revue. « Mon cher Père, lui disait-il, je ne veux pas que vous appreniez de personne autre que j'ai eu l'imprudence d'accepter la rédaction de la Dublin. C'est certainement un phénomène inconnu jusqu'ici qu'un directeur de revue, parfaitement ignorant d'histoire, de politique et de littérature. Mais si je n'avais pas accepté, impossible d'empêcher la Revue de devenir exclusivement politique, ce qui serait encore pire que de m'avoir pour rédacteur en chef. »

Le premier numéro qui parut sous la direction de Ward est du mois de juin 1863, et jusqu'en 1878 cet homme infatigable resta courageusement à son poste. De l'aveu de tous, ce furent, sans comparaison, les plus belles années de la Revue. Comme sûreté de doctrine, richesse d'in-

formations, noblesse d'attitude et de langage, la collection de ces quinze années aune très grande valeur. On peut ouvrir au hasard, entre ces deux dates, ces livraisons un peu massives qui portent sur leur couverture verte la harpe d'Irlande, on sera toujours surpris de l'excellence des études qu'elles renferment. Une part de ce mérite revient aux principaux collaborateurs de Ward : Manning, Dalgairns, Henri Wilberforce et Healy Thompson; mais c'est bien Ward sans contredit qui fit la fortune de la Revue. Il y a parfois dans un seul numéro deux ou même trois articles de lui. Ecriture Sainte, Théologie, Controverse, Education, Politique générale, il aborde tour à tour, sauf la littérature et l'histoire, les grandes questions qui passionnent l'intelligence. On peut ne pas penser comme lui, mais on est obligé de s'intéresser à ses déductions originales et puissantes et de reconnaître que jamais écrivain ne fut moins superficiel et banal que celui-là.

La Dublin Revieio devait être avant tout une revue de combat, et le principal de l'œuvre de Ward, dans les années qui précédèrent le concile, fut une polémique incessante contre le libéralisme et les adversaires de l'infaillibilité. Dirons-nous qu'il ne se trompa jamais et ne passa jamais les bornes? Ce ne serait pas la vraie manière de rendre justice à ce chrétien qui, de toutes les vertus, aima et pratiqua davantage l'humilité. Mais on peut dire, et sans la moindre hésitation, quejamais ombre de passion personnelle n'inlhia sur ses jugements et que jamais il ne perdit de

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vue les intérêts de la gloire de Dieu. Ses adversaires le reconnaissent unanimement. En faut-il davantage pour excuser et oublier les fautes qui lui échappèrent dans Tentraînement du combat.

Son malheur fut de trop aimer les adjectifs retentissants ; pour lui, une doctrine est admirable ou déplorable. Déplorable est encore trop doux, abominable ., exécrable^ sont toujours à sa portée pour lui apporter du renfort. Son vocabulaire, un peu monotone, est fait de superlatifs; quand le superlatif manque, il en forge un ou il a recours à des périphrases, ou bien il accouple superlatifs et périphrases et laisse triomphant, dans l'esprit du lecteur, une impression d'énormité. On sera peutêtre tenté de croire que c'étaient chez Ward des exagérations méridionales, purement dans l'expression et pas du tout dans la pensée ; un Provençal peut affimer, sans mensonge bien entendu, qu'une chose est évidente au moment même où une difficulté l'embarrasse et oii il commence à douter intérieurement de ce qu'il affirme. Chez \Yard, les mots traduisent fidèlement la pensée, on peut toujours le prendre à la lettre, et ces adjectifs du genre énorme étaient vraiment nécessaires pour rendre la façon intense dont les vérités le saisissaient ; comme je l'ai déjà dit, toutes ses facultés étaient en branle en présence des thèses dont il avait à s'occuper, et, à la vue des dangers des mauvaises doctrines, sa nature vivement impressionnable était prise d'une peur physique, comme l'est un enfant qui se voit en rêve au bord d'un précipice ou près de la gueule d'un lion. Il arriva

ce qui arrive toujours : lui, loyal et simple, ne visait que les doctrines et ne songeait pas à qualifier ainsi les personnes, mais ceux qui ne le connaissaient pas prenaient les épithètes pour euxmêmes et s'en trouvaient offensés.

Citons au hasard une phrase de lui ; voici quelques adjectifs dans un billet à son amiMansel (depuis lord Emly), Tami intime de Newman : « Je crois que vous êtes aussi fermement fixé dans votre opinion que moi dans la mienne, et que vous abhorrez la mienne aussi cordialement que moi la vôtre... Je vous en prie, croyez à la sincérité de mon respect pour vous et d'autres que je regarde comme des ennemis dangereux, quoique inconscients, de l'Eglise, et en particulier, à mon impérissable gratitude et à mon affection envers l'illustre chef (Newman) de votre formidable et dangereuse bande. »

Newman, le fin Newman lui répondait un jour : «J'admets vos idées, mais je ne puis pas toujours aimer vos mots, par exemple ces immense; » et au moment le plus aigu des divergences, il disait encore en parlant de Ward : « Je n'ai pas un mot à dire contre lui, il a toujours eu des sentiments beaucoup plus tendres pour moi que moi pour lui. Il est profondément et extraordinairement honnête, dit tout ce qu'il pense, et de sa voix la plus affectueuse m'appellerait un hérétique convaincu. »

J'ai cité Newman; le meilleur moyen de connaître Tintelligence du D" Ward est de la rapprocher de celle de cet homme qu'il aima le plus

en ce monde et auquel il ressembla le moins. Rien de commun, en effet, entre ces deux grands esprits. A peine sensible au monde concret, Ward arrivait à la connaissance par des déductions mathématiques, sans s'inquiéter de l'expérience. Newman, au contraire, ne voyait les vérités que réalisées et vivantes dans l'histoire des âmes; de là, chez Ward, une méfiance invincible pour les demivérités, pour tout ce que l'on sent, mais qu'on ne peut énoncer et prouver solidement^ ; et, chez Newman, une considération sérieuse de ces commencements d'idées, de ces germes de vérité; de là, dans son style, ce mélange d'impressions et de sentiments personnels fondus dans la pensée abstraite, d'imagination et de dialectique; de là cette réserve, cette constante délicatesse et une sorte d'appréhension en face de l'expression pleine et précise. Ward disait toute sa pensée, tandis que Newman aimait à la laisser deviner. Dès que le premier rencontre Terreur (et Dieu sait s'il était perspicace à la découvrir), il dégaine impitoya blement, tandis que le second, avec une confiance plus grande, dans la droiture naturelle de l'esprit humain, tâche de retrouver les parcelles de vérité qui ont pu prêter un peu de séduction au mensonge. Pour Ward tout est dans la démonstration; une fois qu'il a trouvé une bonne preuve pour faire taire sa constante tentation de sccpti-

l. Et comme les épithètes, les dimimitifs, les adoucissements sont les lignes courbes qui viennent modeler l'abrupte et sèche vérité abstraite, Ward ne les emploiera jamais. 11 connaîtra seulement les épithètes qui exagèrent la vérité.

cisme, il est heureux. Le scepticisme, au contraire, répugne à Newman, et facilement il négligera ou sous-entendra la preuve, pour se donner à la contemplation de la vérité. « Cette thèse estelle juste?» demande Ward, et la réponse faite il passe à un autre point. « Si elle est vraie, cherche Newman, comment est-elle vraisemblable?» et il s'arrête à la considérer sous toutes ses faces, jusqu'à ce qu'il soit satisfaite

Mais c'est trop longtemps rester dans les idées générales, venons au concret, et par quelques exemples empruntés à la vie intellectuelle de Ward étudions les avantages et les inconvénients de sa méthode de penser.

Au moment où on lui confia la Revue, il écrivit une petite brochure pour développer une de ses chères idées, un axiome chrétien, analogue à cette pensée que Pascal avait magnifiquement exprimée. « Tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité. »

Dans ce travail, l'intellectuel Ward se contentait d'humilier rintelligence et de montrer qu'elle

4, Un coup d'œil sur leur bibliothèque confirmerait ces observations. Newman s'était sans doute contraint à étudier quelques théologiens scolastiqiies, mais il apprit la théologie dans les Pères. C'est à son influence et à son exemple qu'est due la renaissance merveilleuse des études patristiques dans l'Eglise anglicane, et nul n'a mieux parlé que lui de cette Church of ifie Fatliers, dont il semble presque avoir été le contemporain. Ward, au contraire, lisait très peu les Pères, qui ont moins le souci constant de démontrer; quant aux œuvres littéraires, Ward lisait tout ce qu'il renconlrait, très vite. Newman, plus sobre et plus dédiiigncux, ne lisait que les maîtres, entre autres, Térence et Gicéron, et, dans la littérature contemporaine, Walter Scott.

n'est pour rien dans la perfection de l'homme^. Il avait envoyé sa brociiure à Ncwman, comme il lui envoyait tous ce qu'il écrivait. Certes, s'il y eut jamais une thèse newmanienne, c'est bien celle-là, et Ward en l'écrivant s'était sûrement souvenu des sermons d'Oxford^. D'ailleurs, bien comprise, la thèse est évidente, et tout homme doit reconnaître que l'intelligence rentre aussi dans cet immense dépôt de choses indifférentes, que saint Ignace nous fait mettre à leur vraie place dans le fondement des Exercices spirituels. Il semble donc que cette fois au moins, Ward ne pouvait prêter le flanc à la fine censure de son ami. On va voir ce qu'en pensa Newman, dont je cite la réponse presqu'en entier, à cause de la jolie question littéraire qu'elle soulève et qu'elle résout.

« Mon cher Ward... je suis toujours d'accord avec vous sur les principes... Quand même on penserait que vous avez exagéré ce qui est substantiellement vrai, tout catholique doit vous être reconnaissant d'avoir écrit cette brochure, à ce moment où on est tenté d'idolâtrer l'intelligence...

« Je mets en doute vos faits psychologiques : par exemple, vous parlez quelque part « du pénétrant et constant plaisir que cause le travail intel-

1. « Ma grande intelligence, disait-il souvent, n'est pas plus digne d'éloges que mes grandes jambes. »

2. Quand on parle de sermons, à propos de Ward, il s'agit, il ne peut s'agir que des sermons de Pvewman. C'est le seul prédicateur qu'il ait aimé, les autres sermons le rendaient malade et il louait plaisamment la douleur prophétique d'un petit enl'ant qui se mit à pleurer toutes ses larmes, quand le ministre qui le baptisait, se tournant vers les parents, leur recommanda de conduire leur fils au sermon.

LA LOGIQUE DE l'eSPRIT 205

ectuel »; je suis loin de nier qu'il y ait un plaisir le ce genre, ménagé par la Providence comme le ^oût agréable des aliments. Mais, si vous voulez lire que ce plaisir pénétrant et constant accom- )agne habituellement le travail de l'intelligence, ilors, que ceux-là en parlent qui l'ont éprouvé; )our moi, mon expérience est toute contraire. Je •épète sans cesse, tant j'en fais souvent l'épreuve, [ue la composition d'un livre est un véritable mfantement. Je ne crois pas avoir jamais vidé me question, ou écrit mes pensées, sans une jouffrance aiguë, de corps autant que d'esprit. >la m'a fait pratiquement sentir que le travail n sudore vultus est la part de l'homme. C'a été lans toute la force du mot une pénitence, et en conséquence, je n'ai presque jamais écrit sans ivoir été obligé de le faire ^

« Ce que j'éprouve, d'autres peuvent l'éprouver, l'autres encore peuvent n'éprouver, en travaillant, li ma peine, ni votre plaisir. En tout cas vous ne )ouvez assumer, comme universellement vrai, ce [ui n'est pas vrai chez tous.

« Je suis loin de nier qu'on ne puisse être ;ontent d'une chose que l'on croit avoir bien faite, nais là c'est l'œuvre, non le travail, qui est Lgréable. Notre-Seigneur dit : «. Quand elle a mis ion enfant au monde, elle oublie sa souffrance. » IWe peut bien adorer son fils précisément parce [u'il lui a tant coûté ; mais les douleurs de l'en-

1. Tout ceci n'est vrai que pour les œuvres en prose. 11 écrivait n vers pour se reposer et sans effort, et l'immortel Dream of teroniius a été écrit presque sans ratures.

fantement n'ont pas été « un constant et pénétrant plaisir ».

C'est bien Newman qui a e'crit cette analyse, avec ce sentiment des moindres nuances et cette peur des assertions extrêmes; on peut même à propos de cette question sans grande importance, pousser plus avant dans la connaissance de ces deux esprits. Pourquoi le travail intellectuel estil si agréable au D"" Ward, si douloureux à Nev^man? Pourquoi? c'est que la facile et rapide intelligence de Ward marche de grandes idées en grandes idées, insouciante des mille détails de la pensée et ne se préoccupant que de la rigidité des déductions. Au contraire, qu'est-ce qui l'ait souffrir quand on écrit? C'est de voir à la fois les nombreux aboutissants d'une pensée, de sentir à chaque ligne qu'on dit trop ou pas assez, de laisser dans l'ombre, à contre-cœur, faute de mots pour les exprimer, ces fantômes d'idées et de sentiments qu'on entrevoit, mais qu'on ne peut suffisamment étreindre. A part les heures d'inspiration brûlante où s'écrivent de premier jet des pages achevées, il faut bien passer par les angoisses littéraires, sous peine d'écrire médiocrement et de décourager le lecteur. Or, comment ne pas avouer qu'il faut un effort, et parfois un rude effort, pour suivre jusqu'au bout, pendant des pages et des pages, les phrases surchargées et interminables des articles de Ward. Sans doute, celui qui s'est une fois rompu à cette lecture étrange est largement dédommagé de sa peine par l'abondance de nobles idées qu'il rencontre;

LA LOGIQUE DE l'eSPRIT 207

mais quel dommage d'en voir ainsi privée la fouie, qui reculera toujours devant un pareil effort. Si, grâce à son fils, quelques penseurs relisent encore les œuvres de Ward, leur nombre sera toujours petit, et pour Ward, comme pour tous ceux qui ont négligé la forme, viendra trop vite Toubli complet. Tandis que, aussi longtemps qu'on parlera la langue anglaise, on relira et on aimera la prose splendide de Newman, cet anglais royal, comme parle Hutton, et dont Mathew Arnold, grand écrivain lui aussi, disait : « Je trouve le style de Ruskin vulgaire, à côté de la prose de Newman. »

Et pourtant, les broussailles du style de Ward cachent, sans aucune exagération, de vrais trésors. Il y a, par exemple, des pages superbes sur l'atmosphère catholique dans laquelle il faut élever les enfants. 11 voudrait que tout ce que rencontre l'enfant, hommes ou livres, contribuât à former en lui l'esprit chrétien. C'est une de ses chères thèses, et il y revient constam.ment dans la Revue. Mais dès qu'il touche aux choses de fait, qu'il descend aux applications pratiques, il va trop loin ; il semble oublier qu'il y a, à côté de la grande vérité qu'il défend, d'autres principes, moins essentiels sans doute, mais non moins vrais et dont on ne peut pas ne pas tenir compte; il oublie que tous les hommes ne lui ressemblent pas et qu'il n'y a pas de chance qu'un laïque théologien comme lui ait beaucoup d'imitateurs. C'est ainsi qu'il donne, lui aussi, en plein dans l'illusion de M^' Gaume, et ne peut pardonner à Newman de

208 L INQUIETUDE REUGIEUSE

n'avoir pas insisté sur les dangers des classiques païens. C'est ainsi encore qu'il caressait un autre rêve aussi chimérique, celui de faire suivre aux laïques un cours régulier et sérieux de théologie.

« Je serais libre penseur, écrivait-il à Newman, que j'exigerais, dans une éducation libérale, Fétude de la pensée chrétienne, et par conséquent des dogmes chrétiens. Comment me prouvcra-t-on que les Mémorables de Xénophon aient plus droit à entrer dans le programme d'une éducation libérale que les ouvrage de Siuirez? »

!\Iais j'ai hâte d'arriver à ce qui fait le fond du débat dans les nombreuses batailles livrées par le D"" Ward, à cette thèse du magistère de l'Eglise que Ward défendit pourtant pendant vingt ans. Sur ce terrain, la position de notre scolastique n'est pas désavantageuse, môme en présence de l'homme de génie dont il se crut souvent et dont il fut quelquefois obligé de combattre les hésitations.

Certes, ici encore, qu'il s'agisse des définitions pontificales ou des congrégations romaines, Newman et Ward sont d'accord sur les principes jusqu'au jour où le décret de Vatican les trouvera parfaitement réunis dans une même facile et filiale soumission.

A tous deux en effet, au moment de leur conversion, Rome était apparue comme véritable et unique Eglise, précisément parce que seule elle soutenait la nécessité d'un magistère infaillible, et seule s'attribuait la prérogative de trancher sans appel les controverses de foi. Mais cette vérité

LA LOGIQUE DE l'ESPRIT 209

ég-alement capitale à leurs yeux, Newman et Ward en abordaient l'étude d'une manière toute différente, de la considérant trop exclusivement à des points et, vue opposés, ils arrivaient à s'accuser l'un et l'autre d'exagération, Ward répétant que Newman « minimisait » par trop l'étendue du privilège, et Newman reprochant à son ami d'exiger l'obéissance de foi dans les matières où l'Eglise n'avait pas voulu se prononcer.

Le premier disait, en riant, qu'il serait ravi d'avoir chaque matin, avec sa tasse de chocolat et le Times du jour, une nouvelle bulle du Pape; le second, au contraire, bien loin de les désirer, semble avoir redouté les définitions nouvelles, les regardant comme une mesure extrême, nécessitée seulement par l'apparition d'une grande hérésie ou l'imminence de redoutables dangers. 11 réduisait le magistère à un rôle de garde-fou, et, comme disait encore Ward, lui faisait à peine une part plus large qu'à l'ànesse de Balaam.

Pourquoi, chez cette haute intelligence et dans ce cœur loyal, cette crainte étonnante? Est-ce orgueil de l'esprit? Non, mais Newman avait charge d'âmes, et c'est à lui que les anglicans ébranlés venaient soumettre leurs doutes; et, comme l'a dit un des plus célèbres, la dernière conquête du cardinal, « quand les convertis voletaient comme des colombes aux fenêtres, c'était sa main qui leur ouvrait ». Or, à tous ces hommes, l'infaillibilité pontificale faisait peur, et, par contrecoup, sinon le dogme qu'il admettait, du moins la définition du dogme, faisait aussi peur à New-

man. Il se préoccupait du retentissement que pourrait avoir cette définition dans des esprits faussés par les diatribes anglicanes, tandis que Ward, croyant tout le monde aussi droit, aussi simple, aussi logique que lui-même, ne s'en inquiétait aucunement.

D'ailleurs les exagérations mêmes de Wàrd étaient pour quelque chose dans les hésitations de Newman.

Très solide et très sûr quand il défend le privilège du Pape, Ward lest moins quand il vient à délimiter le siège et l'étendue de l'infaillibilité. Délimiter! il voudrait presque enlever toutes les limites; il voudrait que la moindre lettre, le moindre discours, j'allais dire la moindre parole du Pape fût un document ex cathedra. Il voudrait même par endroits étendre le privilège aux congrégations romaines, et tranche trop vite des controverses délicates dont il ne soupçonnait pas la difliculté. Aussi fut-il surpris de voir plus de modération dans les théologiens de Rome; mais, toujours loyal, il confessa bien vite qu'il s'était trompé. « Je suis allé, sans aucune espèce de doute, trop loin sur divers points... cela venait en partie de la chaleur de la polémique, en partie aussi d'un certain besoin d'arriver de suite à un édifice logique idéal, lequel besoin est, je le sais bien, un des principaux défauts de mon intelligence. »

Mais les points de détail ne sont rien, ils montrent la faiblesse continuelle des meilleurs esprits et ne compromettent pas le gain essentiel de leur cause.

« Si Ward, c'est son fils qui parle, si Ward avait appuyé ses idées sur un échafaudage logique dont le temps n'a pas respecté toutes les assises, il avait néanmoins atteint son but. S'il avait péché, par exagération dans ses procédés, ou par une insistance outrée, sur quelques détails de sa cause, il avait, quand même, le succès d'un apôtre. »

Pendant le concile même, Pie IX adressa à ce bon soldat un bref de félicitation, la meilleure récompense due à ce grand chrétien, et sa joie la plus pleine fut de voir toute l'Eglise reconnaître le divin privilège du Pontife romain : c'est tout ce que Ward avait voulu.

Un des charmes du livre de M. Wilfrid Ward c'est qu'on y rencontre juste à point, pour reprendre haleine après une discussion serrée sur le libéralisme ou le Sy/labi/s, un chapitre qui nous montre, — dans la vie intime, — le héros du livre, entouré de sa famille et de ses amis.

Cet homme qui parlait si bien de l'esprit catholique, faisait voir par ses actes à quel degré il était pénétré de cet esprits Ainsi, il accomplit d'une volonté brisée, mais pleinement soumise, le sacri-

1. « Je ne puis comprendre, dit-il, comment de pieux ecclésiastiques peuvent avancer dans la vie et se résigner à ne pas connaître aussi pleinement que possible la vie de Notre-Seigneur. » Dublin, juillet 1875. II ne comprenait pas qu'on pût trouver trop long un commentaire de la Sainte Ecriture,

fice de deux de ses filles que Notre-Seigneur voulait pour lui. Une part de ses laborieuses journées était largement donnée à Dieu. Tous les matins, il passait quelque temps à la chapelle pour entendre la messe et faire sa méditation^. A neuf heures du matin, il retournait à la chapelle avant de se mettre au travail. « Sa piété était chaude, tendre, pleine d'onction, écrit son chapelain; parfois il voulait réciter lui-même la prière du soir : alors son ton de dévotion ardente et la beauté de sa lecture impressionnaient vivement ceux qui priaient autour de lui. Je ne me rappelle pas avoir rien vu de plus beau que sa figure au moment oij je lui donnais la communion. »

L'amour des hommes accompagne toujours dans une âme l'amour de Dieu. Ward était la charité même, et ne savait rien refuser. Un jour, une pauvre femme de Londres lui écrivit pour lui demander une machine à coudre; il lui envoya de suite l'argent nécessaire, et ce fut amusant de voir aux lettres qui affluèrent pendant plusieurs semaines, le nombre de femmes qui eurent toutes, au même moment, besoin du môme secours. Une autre fois, il rentre chez lui et demande qu'on le débarrasse de la provision de jouets qui gonfle ses poches : il avait été touché de la misère d'un petit marchand ambulant et avait acheté en bloc toute la hotte. Il avait cru, en faisant ainsi, obéir à son directeur qui lui avait conseillé d'ordonner à un but utile ses trop abondantes aumônes.

1. On a trouvé chez lui de nombreux livres de méditations couverts de notes au crayon.

Chacune de ses journées était absorbée par un travail presque incessant : son esprit ne connaissait pas de repos. A la fin de sa vie, Ward se fatiguait assez vite, mais il ne se délassait qu'en changeant de travail ou de lecture. Son fils fut une fois surpris de voir sur la table de son père cinq livres commencés, et la philosophie de Kleutgen à côté des Vieux garçons de Sardou : « Voici, lui expliqua Ward. Mes facultés de travail deviennent trop instables, et je passe par cinq états d'esprit différents ; il me faut un livre pour chacun de ces états. Dans mes bonnes heures du matin je prends Kleutgen, puis les sermons deNewman, puis Planché, puis Trollope; enfin, quand ma tète n'est plus bonne à rien, je prends une pièce française. » Il dévorait ainsi quelquefois par jour cinq ou six ou davantage, de nos comédies, qui l'intéressaient beaucoup.

La part de son temps qui n'était pas directement à Dieu, au travail et à sa famille, était à ses amis. Je voudrais ici pouvoir m'arrêter aux relations de Ward avec Tennyson. Le poète lauréat aimait beaucoup son voisin de campagne, et il a écrit, pour être placés au seuil du livre de M. Wilfrid Ward, quelques nobles vers oiî il appelle son ami, « le moins mondain des hommes et le plus généreux des ultramontains ».

Whose faith and words were bells of full accord.

Jusqu'à la fin, sa conversation étincelante, tantôt grave, plus souvent bouffonne, fit la joie de

214 l'ikquiétude religieuse

ses amis^ Mais ces éclats de rire et cette verve comique ne cachaient pas à ses intimes la profonde mélancolie du D'" Ward. Tempérament, fatigue physique, activité fébrile et excessive, sentiment poignant de l'existence en ce monde detoutes les formes du mal, d'autres causes encore aidant, il semble avoir souffert toute sa vie. A sa fille religieuse qui lui parlait de son bonheur au couvent, il i-épondait : « Je ne suis pas du tout surpris de votre bonheur, ma difficulté est de comprendre comment nous, pauvres créatures qui n'avons pas de vocation, pouvons supporter la vie »; et il dit un jour qu'il ne perdait pas une minute la pensée de la mort.

Une des choses qui l'affligeaient constamment était de ne pas se sentir en parfait accord avec l'homme qui a tenu le plus de place dans sa vie. Ward avait besoin de l'amitié de Newman. Mais comme par devoir, il se croyait tenu à le combattre sans cesse, il sentait bien que leurs relations ne pouvaient plus être et n'étaient plus ce qu'elles avaient été. Je ne crois pas qu'on lise sans émotion cette lettre désolée où il laisse librement parler son cœur :

« Je suis de plus en plus convaincu que ma direction était la bonne ; mais je suis aussi de plus en plus convaincu que de temps en temps j'ai fait de graves erreurs, soit dans ce que j'ai dit, soit dans ma façon de le dire. Je puis dire avec la plus

1. Son fils en a conservé quelques souvenirs qui ont spécialement inti'rcssé les reviewers et ont fait le tour de la presse anf,'!.iise ; entre autre», i'hisloire amusante de la visite de Ward à lu maison « où n'est pas né Jérémic Bentham ».

LA LOGIQUE DE L'ESPRIT 21 d

grande sinc(^rité que la grande cause de ces erreurs a été ma séparation d'avec vous. Jamais homme n'a été moins fait que moi pour le rôle de premier violon. Vous pouviez suppléer exactement ce qui me manquait, corrigeant les extravagances, les crudités, suggérant des vues opposées, signalant les exagérations do plume, etc.

(( Depuis que nous ne sommes plus dans la même ligne, je me suis toujours regardé, — ne riez pas de l'expression, — comme un intellectual orphan^ et la perte de votre sympathie a décoloré ma vie. »

La vie du D"" Ward est pleine de surprises, et malgré tout ce que j'ai dit de lui jusqu'à présent, mes lecteurs ne soupçonnent pas encore quelle fut la préoccupation continuelle de sa vie. J aurais anticipé sur l'ordre des faits en disant plus tôt quels furent cette secrète souffrance et ce constant travail de son esprit. En effet, ses classes de théologie, puis, pendant plusieurs années, la lutte dans la Revue contre les adversaires de l'infaillibilité, avaient absorbé son temps sans pourtant lui faire perdre de vue l'étude à laquelle il aarait voulu se consacrer. Mais dès que la bataille de l'infaillibilité fut gagnée, la théologie cessa d'être la science de prédilection de Ward, et il tourna ses efforts vers un autre objet. Pour tout autre que lui, on aurait pu croire que, las du travail intellectuel et des polémiques, il se serait mis paisi-

216 l'IiN QUIÉTUDE RELIGIEUSE

Llement à jouir de ses domaines et à contempler les beaux paysages de l'ile de Wight. Non, et bien au contraire, quelque étrange que la chose puisse paraître, depuis la fin du concile jusqu'à la veille de sa mort, Ward ne songea plus qu'à prouver l'existence de Dieu.

Quelques-uns peut-être, se rappelant avec quelle prestesse, quand nous étions jeunes en philosophie, nous enlevions, dans les manuels, les preuves de l'existence de l'Etre nécessaire, seront tentés de sourire en voyant le D"" Ward, dans la maturité de son talent, donner de pareilles proportions à ce facile travail. S'il s'en trouve comme cela, je prie de tout mon cœur la Providence de les garder dans leur bienheureuse assurance, et de ne pas mettre sur leur chemin un faiseur d'objections comme Stuart Mill.

« Sur les deux rives du Rhin, dit quelque part Henri Heine, nous assistons à la môme rupture avec le passé. On crie bien haut que la tradition a fait son temps, et comme en France aucun privilège, ainsi en Allemagne aucune preuve n'est I)lus soufferte sans avoir fourni ses titres. On n'admet plus rien de confiance, et comme en France est tombée la monarchie, pierre de voûte du vieil édifice social, ainsi en Germanie s'est écroulé le théisme, pierre de voûte de l'ancien régime intellectuel. »

\Yard, qui a pu voir le scepticisme franchir le Rhin et gagner l'Europe, fait écho aux paroles du frivole artiste et prophétise la grande bataille dont le xx" siècle verra l'issue :

LA LOGIQUE DE l'eSPRIT 217

« Un duel à mort, écrit-il, est imminent entre l'armée du dogme et les troupes coalisées de l'indifférence, de l'hérésie et de l'athéisme ; duel qui se résoudra, en dernière analyse, à un conflit entre le théisme catholique, d'une part, et les différentes sortes d'athéisme de l'autre. »

Cette cause de Dieu, je me demande si, dans la seconde moitié de ce siècle, il y a eu un philosophe qui l'ait mieux défendue que le D'' Ward. Comment s'y prit-il? La réponse va mettre en lumière le trait le plus saillant de sa physionomie intellectuelle et résumer la meilleure leçon qui se dégage de sa vie. Attendons-nous encore à une surprise. Ce soldat de l'autorité, ce « fanatique de la soumission à Rome », montra cependant, mieux peut-être que tout autre philosophe catholique de ce siècle, que l'Eglise n'entend pas enchaîner l'indépendance légitime de la raison.

C'est un point délicat, et nous devons avancer avec précaution. Il existe une sorte d'indépendance que les droits de la raison sont loin d'exiger et qui est incompatible avec l'esprit chrétien. La matière de son étude a beau être étrangère au dogme, un catholique ne peut pas soutenir des thèses en oppositon avec l'enseignement de l'Eglise; impossible d'être catholique dans sa vie et rationaliste dans ses écrits. En tout cas, si pareille inconséquence a pu se rencontrer, on est sûr d'avance qu'elle n'a pas été dans la vie de Ward.

Mais il y a une autre manière, — légitime celle-là, — d'entendre l'indépendance de la pensée. Le philosophe, en tant que philosophe, n'est

pas théologien ; il ne doit donc pas, ni explicitement, ce qui est facile, ni implicitement, ce qui l'est beaucoup moins, argumenter en s'appuyant sur l'autorilé. S'il donne une preuve, qu'elle soit rationnelle; ou bien qu'il 'en donne pas et qu'il ne se croie pas tenu de prouver par la raison tout ce que l'Eglise lui propose comme vrai. En un mot, qu'il se place uniquement sur le terrain de ses adversaires libres penseurs. Il faut que, en philosophie, la voix du catholique ne fasse pas dissonance, et que nos adversaires nous regardent, nous traitent, nous redoutent, non comme hommes d'autorité, mais comme hommes de raison.

Est-ce là demander au penseur catholique de cacher son drapeau? Non. Qu'il garde et qu'il déploie son drapeau ; mais, s'il veut lui faire honneur, qu'il accepte les armes de son adversaire et qu'il n'ait pas peur de trouver jamais la raison contraire à l'enseignement de l'Jilglise et à la parole de Dieu.

Ward entendait sûrement ainsi le rôle du philosophe catholique, et il avait pour sa part ôté toute apparence de fondement au vieux et absurde préjugé qui refuse a priori toute valeur scientifique à la parole du philosophe ou du savant chrétien.

Quelques lignes de Stuart Mill le montrent jusqu'à l'évidence :

« Je regrette, écrivait Mill au rédacteur de la Dublin^ je regrette de n'avoir pas vu votre article sur la liberté, quand je préparais une nouvelle édition de mon livre sur Mansel : vous auriez été

LA LOGIQUE DE l'eSPRIT 219

un adversaire bien plus sérieux que tous ceux que j'ai rencontrés. »

Qu'on se rappelle, en lisant ces lignes, que le froid, l'austère, le puritain philosophe, appelé par Gladstone le Saint du rationalisme^ n'a jamais passé pour un faiseur de compliments.

Il écrivait à Ward : «Quelle que puisse être mon opinion sur l'ultramontanisme, je connais trop votre personne et vos écrits pour avoir jamais été tenté de vous confondre avec un fanatique. Peu d'hommes ont montré plus pleinement que vous, non seulement qu'ils voulaient, mais encore qu'ils savaient faire justice à un adversaire^. »

Enfin, pour abréger ces citations, plaçons ici le témoignage public, d'estime et de confiance que le positiviste donne au philosophe catholique. Mill, dans son Examen de la 2:)hilosophie de Hamilton-^ après avoir essayé de répondre aux objections soulevées contre lui par Ward, dans la Dublin, conclut en disant :

« En résolvant ces objections je crois répondre à ce qu'on a jamais pu et pourra jamais dire de plus fort contre moi. »

Alexandre Bain, peu suspect aussi de tendresse pour le dogmatisme, écrivait à Ward, dans une

1. Us avaient entre eux une controverse sur la valeur de Targument tiré des causes finales, et Ward, qui l'admettait sans aucun doute, disait pourtant à Stuart Mill : « Je ne suis jamais surpris que cet argument paraisse, à un homme versé dans les sciences physiques, folie et superstition. Des propositions insoutenables sont tellement mêlées à la vérité dans les livres religieux sur ce sujet, il y a un tel esprit d'exagération déclamatoire, que moi-môme, en les lisant, je suis tenté dathéismo. »

2. Cette phrase ne se trouve qu'à partir de la troisième édition.

intéressante correspondance sur la liberté : « J'ai rarement rencontré un adversaire qui unisse au même point que vous la pénétration et la candeur. »

Il y a mieux encore que ces paroles, un hommage encore moins suspect. Telle objection de ^Yard fit reculer Stuart Mill, et lui fit abandonner un des arguments favoris contre la valeur des idées pures. Logiquement cette retraite n'aurait pas dû s'arrêter là, et ayant une fois admis la légitimité des intuitions de la mémoire, Stuart Mill aurait dû sur toute la ligne s'avouer vaincu. Le scolastiqueWard n'eut garde de laisser passer uneconcessionsi pleine de conséquences. Il faut voir comme, après l'avoir obtenue, il harcèle Mill et ses disciples et ne leur laisse plus de repos.

M. \Vilfrid Ward a réuni en deux gros volumes la série des plus importants articles de son père. Comme je l'ai dit, tout ce travail des dernières années de Ward convergeait à la même question capitale. Malheureusement l'œuvre est incomplète, interrompue par la mort, et elle s'arrête au seuil môme du sanctuaire, au moment où le philosophe allait aborder les preuves de l'existence de Dieu.

Dans les nombreux articles qui nous restent, il avait commencé par déblayer le terrain en montrant contre Stuart Mill la valeur de nos connaissances, en étudiant à fond la liberté, et en répondant aux objections des agnostiques. Peu avant sa mort, il venait de jeter un regard d'ensemble sur le chemin déjà parcouru, et d'indiquer la méthode de théodicée que lui paraissent exiger

LA LOGIQUE DE l'eSPRIT 221

les temps nouveaux. Ce dernier article est bien peu loin de la perfection ; mais on ne peut lire sans un douloureux regret ces pages pleines de promesses, oii ce ferme penseur indique le plan qu'il compte suivre et esquisse les grandes lignes de son travail.

Gomme on le voit, le champ de ces controverses ne ressemble en rien à celui oii nous avons déjà suivi le D' Ward. Mais devant de nouveaux adversaires et dans un nouvel ordre d'idées son esprit garde toute sa vigueur et tout son éclat.

Ainsi la rare vigueur de cet esprit ne connut pas de vieillesse et conserva jusqu'au bout les brillantes qualités qui avaient fait le succès de la Dublin. Je dois ajouter qu'il devenait chaque jour plus humain. Oui, ce mathématicien comprenait enfin certaines choses qui lui étaient restées fermées longtemps. Gela tenait à bien des causes. D'abord et surtout à la persistante influence du cardinal Newman, dont il relisait sans cesse et admirait les sermons, et dont, — malgré bien des réserves, — il avait salué la Grammaire de l'assentiment, comme le fondement de laphilosophie religieuse de l'avenir. Puis le soir venait, et avec le soir, dans le calme et la piété de cette vieillesse chrétienne, des lumières plus douces et pourtant aussi vives que celles de sa jeunesse. L'amabilité naturelle de son âme était aussi pour beaucoup dans ce changement. D'ailleurs, un long commerce avec S. Mill et d'autres esprits trop exigeants et trop passionnés pour l'évidence géométrique, l'avait insensiblement convaincu de la nécessité

dadmettre dans les choses morales une certitude moins éblouissante quoique non moins sûre. Il revient souvent a cette idée à mesure quïl approche du terme, et il est heureux de répéter avec preuves à l'appui que le P. Kleutgen est comme lui de 1 avis de Newmîm. Je dois mentionner ici la dernière joie philosophique du D"" Ward. Il reçut un jour, — peu avant sa mort, — un livre français oij était exposée, avec une grande force de preuves et une admirable élévation de langage, cette doctrine de la certitude morale, que déjà la lecture de Newman lui avait fait aimer. 11 revint plusieurs fois à dire dans sa Revue ce qu'il pensait de ce beau livre, et si je ne me trompe il est encore parlé de M. Ollé-Laprune dans le dernier article de Ward. Je voudrais avoir le temps d'initier le lecteur aux secrets de la correspondance philosophique qui s'établit entre ces deux nobles esprits. Mais qu'il me suffise de dire que, sans se départir de sa rigide logique, Ward, ce terrible dialecticien, en vint sur ses vieux jours, à force de bonté, d'humilité et de bon sens, à redire avec Newman la belle parole de saint Ambroise : Non m dialectica complacuit Deo salvum facere populum suxim.

Comme on a pu déjà s'en convaincre, quand je citais tout à l'heure les lettres de Stuart Mill et d'Alexandre Bain, Ward entrait volontiers en

LA LOGIQUE DE l'eSPRIT 223

relations personnelles avec les hommes qui, sur le terrain religieux et philosophique, étaient le plus éloignés de lui. Malgré l'abondance d'adjectifs écrasants et indignés qui encombrent ses articles, rien ne prouve mieux l'absence totale d'amertume dans son âme que cette sorte de besoin, après et avant la bataille, de causer intimement avec ses adversaires.

Jamais homme ne fut moins que lui tenté de dénigrer son adversaire, ni de trouver argument pour sa propre thèse dans les défauts personnels de celui-ci. Jamais, dans ses écrits, le moindre soupçon de doute sur la valeur morale, la science, la loyauté de celui qu'il attaquait.

Cette confiance, très sincère, honorait en lui grandement l'homme sans diminuer le penseur. Elle lui valut très souvent des lumières, que sans elle il n'aurait pas rencontrées. Ainsi, avant de publier les pages où il les attaquait, il les soumettait souvent à l'examen de ses adversaires; plusieurs l'ois même, quand il avait affaire à Stuart Mill ou à quelqu'un des siens, ayant à alléguer contre eux des preuves qui exigeaient une connaissance approfondie des sciences naturelles, Ward écrivait et demandait à ses savants de rectifier ou de compléter^ au point de vue scientifique ses arguments dirigés contre eux. Toutes les questions sont permises à un homme droit, simple et confiant, comme Ward, et sa curiosité toujours en éveil profitait largement de la science de ses correspondants hérétiques ou libres penseurs. Il écrivit un jour une lettre sans fin, une vraie bro-

224 l'inqdiétcde religieuse

ciiure, à Stuarl Mill, lui posant, un peu sur tout, une longue série de questions, confessant sa profonde et absurde ignorance de ces choses avec une profusion de termes qui surprenait le rigide savant ^ .

On lui répondait toujours avec la même franchise et le même abandon, et ce commerce intime augmentait beaucoup, ce me semble, la valeur des articles du D"" Ward. En effet, rien n'est plus important ni plus difficile, dans la polémique, que de bien comprendre la pensée de l'adversaire. Souvent les livres ne la donnent que d'une manière imparfaite, et on voit quelquefois des duels sanglants entre deux hommes qui sont au fond du même avis. En conversant familièrement avec ses adversaires, Ward obtenait l'immense avantage de savoir au juste où finissait l'entente entre leurs idées et les siennes et oii étaient précisément leurs difficultés. A ne lire que ses articles, on n'aurait pas soupçonné chez cet intransigeant une pareille tolérance, au sens juste et chrétien de ce mot.

1. Je mets en note une de ces questions à Stuart Mill, que dictait à Ward son amour pour les pauvres.

« 11 y a une chose que je suis très inquiet de connaître exactement : c'est le genre de vie des classes ouvrières, la proportion de leurs souffrances et de l'abattement qui en résulte, la moyenne du travail qu'elles ont à fournir, la moyenne des crimes. Je ressens très douloureusement ma totale iirnorance sur ce sujet; if^orance qui vient de ma vie d'Oxford et plus encore de ma luarnure d'esprit unpraclical. Je veux dire que je ne saurais pas aller parmi les pauvres et étudier la question par moi-même : ma faculté d'observation est si déplorablemenl incomplète. Pensezvous que, oui ou non, dans l'ensemble, les pauvres sont mieux vêtus et nourris et jouissent plus de la vie qu'au temps d'Elisabeth ou de la féodalité ? »

LA LOGIQUE DE L'ESPRIT 22b

Un jour, un libre penseur développait devant lui les théories de Renan. Ward l'écoutait avec avidité, quand, soudain, à son grand désappointement son interlocuteur s'arrête : « Je ne devrais pas parler ainsi devant vous,» lui dit-il. A quoi Ward répondit d'un ton suppliant : «Continuez, je vous en prie ; bien sûr, je vous anathématise in petto tout le temps, mais je vous en prie, continuez. »

Un homme ainsi disposé devait donner son nom avec enthousiasme à la Société de Métaphysique qui fut fondée à Londres, en 1867, pour réunir dans une lutte commune contre l'athéisme des hommes de toutes les religions et de toutes les idées.

Pourlutter avec plus d'avantage contre l'athéisme croissant, les promoteurs de l'académie en avaient ouvert les portes toutes grandes, non seulement, comme je l'ai dit, aux spiritualistes de toutes nuances, mais encore aux sceptiques, aux agnostiques et aux athées. Ward va nous apprendre dans quel but on invitait ainsi au sein de la Société ceux-là mêmes qu'elle avait pour but d'exterminer.

Voci la lettre écrite par Ward à Stuart Mill, pour l'inviter aux séances.

Londres, 24 mars 1868.

Mon cher Monsieur. Certains Theisis, profondément inquiets des conséquences, à leurs yeux mauvaises, que vous, M. Bain et d'autres soutenez avec tant de talent, désirent extrêmement faciliter une discussion directe et personnelle sur les points controversés. A tort ou à raison, ils pensent que ceux de votre camp ne

font pas assez attention à ce qui se dit dans le nôtre, et qu'un rapprochement de personnes serait avantageux de tous points. Ils désirent donc fonder une académie de Métaphysique, et ont eu Tamabilitc d'y inviter quelques catholiques ; l'archevêque et moi avons donné nos noms... Ils tiennent spécialement à vous avoir, et comme on semblait éprouver quelque difficulté à vous l'écrire j'ai eu la hardiesse de leur offrir de m'en charger, me rappelant avec quelle bienveillance vous aviez reçu plusieurs de mes communications.

Et peut-être, étant ennemis si convaincus, n'en sommes-nous que meilleurs amis.

Mill n'était plus jeune : l'idée lui allait, mais il ne croyait pas trop au succès de l'entreprise, et il s'excusa sur ses occupations. Herbert Spencer refusa aussi.

Cependant l'académie gagnait rapidement du terrain et fut bientôt très nombreuse. On ne vit jamais assemblage plus bigarré : des athées décidés comme W.-K. Clifford, des hommes d'Etat comme Gladstone, lord Selbourn et le duc d'Argyll, de hauts dignitaires de l'Eglise établie, des D/'Ocid Chiirch men, comme le doyen Stanley et Fr.-D. Maurice, des unitaires comme Martineau, des catholiques comme Manning, Ward et Dalgairns, des agnostiques dans le monde des sciences comme Huxley et Tyndall, dans le monde des lettres comme John Morley et Lislie Stephen, en un mot les noms les plus distingués de l'Angleterre d'alors, le doyen Church et Mark Pattison, R.-H. Hutton, Ruskin et lord Tennyson.

LA LOGIQUE DE l'eSPRIT 227

Les réunions étaient mensuelles; la discussion philosophique était précédée d'un dîner auquel plusieurs membres assistaient. Ward était ravi de s'y trouver à côté de Huxley ou de Tyndall, et, dans une conversation animée et brillante, d'y aiguiser ses armes pour le combat qui allait suivre. On lisait alors le travail qui devait faire le sujet du débat et qui avait été imprimé et distribué d'avance aux académiciens; enfin, venait le débat lui-même, la partie la plus importante de la séance. Souvent la discussion se prolongeait jusque dans la rue; et quand Ward avait entrepris Huxley sur quelque point, ils n'en pouvaient plus finir : ils se reconduisaient ainsi mutuellement quatre ou cinq fois, continuant l'argument à la porte de Ward, qui trouvait une nouvelle réplique en arrivant à la maison de Huxley.

La politesse, la tolérance, le calme, j'allais dire la charité, qui présidaient à ces assemblées en faisaient une sorte de réunion idéale, et pour une chose idéale l'académie dura longtemps. Elle mourut enfin, comme dit Huxley « de trop d'amour» ; et Dalgairns, l'aimable Dalgairns, disait de ces séances : « Nous ne nous sommes pas convertis les uns les autres, mais certainement, nous penr sons mieux les uns des autres. »

Hutton, racontant une soirée passée à l'académie, fait une intéressante remarque sur l'attitude du petit groupe catholique, formé de trois hommes qui pourtant ne se ressemblaient guère, Ward, le P. Dalgairns et Manning. « Ils avaient, dit-il, un Doint commun qui les mettait en saillie au

milieu de cette foule ; on reconnaissait en eux l'obéissance à une autorité spirituelle définie, acceptée humblement et joyeusement, et on sentait aussi l'abondance de force et de solidité que leur donnait cette soumission. » Cela devait d'autant plus paraître que les autres membres, laissés à leur jugement propre, allaient plus ou moins à la dérive, n'ayant au-dessus d'eux aucune lumière qui leur montrât le chemin.

On peut dire que le D"" Ward eut une position unique dans la Société; il en présida souvent les débats, et devant ces élèves grisonnants l'ancien professeur de Saint-Edmond fit preuve d'une sûreté de regard et d'une précision d'idées que la scolastique presque seule peut donner.

(( Gomme promptitude de dialectique et vision rapide du point faible de l'antagoniste, je n'ai jamais rencontré son égal, » ditfluxley ; et Hutton ajoute :

« Aucun homme à l'académie n'était plus universellement aimé. La clarté, la force, la candeur de ses travaux le faisaient bien voir de tous, car dans nos séances, le nuage était presque de règle, et on y souffrait beaucoup moins du parti pris ou de la partialité que d'une faiblesse chronique d'intelligence et d'une grande difficulté de saisir la vraie position d'un adversaire. Depuis le jour 011 Ward cessa d'assister régulièrement à l'académie, elle commença à perdre de son intérêt, et peu à peu à descendre à la décadence. Telle est la puissance d'attraction et de cohésion que donne un credo philosophique ferme et défini.

LA LOGIQUE DE l'eSPRIT 229

C'est devant ce dernier tableau que je veux prendre congé du D"" Ward. Aussi bien n'estil pas là vraiment à sa place, au milieu de cette foule d'idées confuses et contradictoires, et parvenant à force de clarté à donner un peu de lumière à ces penseurs embarrassés. Il est là, scolastique jusqu'au bout, avec sa merveilleuse logique, ses incomparables facultés de disputeur et la vigueur de sa foi. Il y est aussi avec les qualités séduisantes de son caractère, qui le font aimer de tant d'hommes si différents de lui. Et dans cette société de rationalistes et de protestants, on écoute avec une faveur marquée ce que dit ce catholique romaiu.

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