W. G. WARD
L'Angleterre sérieuse a accueilli avec une vraie sympathie la Vie d'un des catholiques qui ont le plus fait dans ce pays pour la défense des idées romaines. Le premier volume de cette Vie, paru en 1889, fixait la place du D"" Ward dans l'histoire du mouvement d'Oxford, et avait été très remarqué. Le second étudie, à propos de Ward, la renaissance du catholicisme en Angleterre. Journaux et revues de toute couleur, depuis le Spectator jusqu'au fanatique Church Times, ont parlé avec des éloges presque sans restriction du biographe et de son héros. Il ne sera peut-être
1. Wilfrid Ward, William G. Ward and the Oxford Movement, 2* édit., décembre 1889. — William G. Ward and the Catholic Revival, avril 1893, Londres, Macmillan.
pas sans intérêt pour le lecteur français, de faire connaissance avec cette Vie. En effet, père de famille et professeur de tiiéologie, homme du monde et fervent catholique, ami intime de Manning et de Faber, comme de Tait et de Tennyson, William G. Ward est bien une des natures les plus élevées et les plus bizarres, les mieux douées et sous certains rapports les plus incomplètes, les plus attachantes, et par moments, pour plusieurs, les plus irritantes qu'il soit possible de rencontrer.
Les débuts de W. Ward eurent pour théâtre la grande salle de l'Union d'Oxford. On sait que V Union est comme un noviciat des Communes, où les étudiants jouent aux députés et, où se révèlent et se façonnent les orateurs de l'avenir. C'est là, peu d'années après Manning, que la Providence conduisit William Ward encore protestant, mais dont elle comptait faire quelque jour un théologien catholique et un frère d'armes du grand cardinal. Rien, certes, dans les premières batailles de ce jeune homme, ne rappelait les doctes matières qui agitaient Oxford à l'époque du Docteur subtil. La politique avait depuis longtemps remplacé la théologie, et vers ce temps-là, 1830, l'Université prenait passionnément parti pour ou contre les fameux projets de lord John iuissell. Mais, dans ces débats politiques, comme il aurait DU le faire à oropos de n'importe auel autre sujet,
Ward forgeait son arme, cette impitoyable logique qui devait un jour égaler et vaincre la logique même de Stuart Mill. Ce fut le principal travail de ses premières années d'Oxford, car, dès son arrivée, son goût très vif pour la discussion lui avait fait négliger la vie et les études régulières des étudiants, et toute son énergie s'était concentrée sur les séances de l'Union. Là, sa belle voix de basse, ses convictions ardentes, l'air de gravité avec lequel il abordait le débat, comme s'il se fût agi sérieusement des destinées du pays, et surtout la clarté géométrique de son discours, lui donnèrent de suite une place saillante parmi les orateurs en vue. On remarquait dans ce jeune homme le don scolastique par exellence de fixer dès l'abord les limites du point discuté, d'accentuer l'enchaînement des preuves, de surprendre au passage les contradictions de l'adversaire.
Ces sortes d'esprits ont, pour l'ordinaire, un besoin insatiable de discussion, Ward ne songea jamais à modérer ce besoin. Discuter était sa vie.
« Il est toujours à me menacer des deux cornes de ses dilemmes», disait un de ses amis; et quelques années après, en plein mouvement d'Oxford, un autre disait encore : « Quand je me promène avec Ward, il commence par établir un certain nombre de principes, si simples qu'on dirait des truismes ; je les accepte l'un après l'autre, quand soudain une porte s'ouvre et me voilà sur le chemin de Rome. » Mais le duel n'était jamais plus sanglant que lorsque Ward se trouvait aux prises avec Tait, le futur archevêque et primat
anglican de Cantorbéry. Les survivants parmi les témoins de ces luttes hcroïquesdisent comment, un jour, Tait, impatienté des ripostes rapides et concluantes de son ami, et ne voulant pourtant pas rendre les armes, lança brusquement sa dernière volée et courut hors de la chambre en fermant derrière lui la porteavec fracas. Une autrefois, l'heure de l'office les trouvant encore en présence, Tait quitte la partie et se rend au vestiaire : pendant qu'il prend son surplis, il lui vient une réplique inéluctable, et le voilà qui retourne en surplis au salon et décharge son argument avec un air de triomphe. Sans attendre une seconde, Ward met cette réponse à néant et crie à Tait, au milieu des éclats de rire : « Si c'est tout ce que vous aviez trouvé, ce n'était pas la peine de nous revenir en surplis. »
Ainsi il avait toujours le dernier mot. Ce n'est pas qu'il eût toujours raison. Son intelligence primesautière et systématique, dédaigneuse des nuances et amoureuse des positions extrêmes, n'allait pas toujours à la vérité complète, mais même alors, impossible de lutter contre lui. 11 le savait bien et prenait un malin plaisir à stupéfier ses auditeurs les plus graves et modérés, par des conclusions invraisemblables qu'il les mettait au déh de renverser.
Ne semble-t-il pas que la vie doive être insupportable en face d'un homme dont le grand art est de vous convaincre sans cesse que vous ne savez pas raisonner? Qu'on se rassure, peu dhommes ont eu plus d'amis et de meilleurs que
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William Ward. A vrai dire, la moitié des deux volumes que lui consacre son fils est consacrée à l'histoire de ses amitiés. S'il discutait beaucoup, il le faisait avec tant de bonne grâce, il vous désarmait avec une si aimable humeur, en un mot, il était si bon qu'on lui pardonnait sa dialectique et ses victoires. (.( Ward est le dernier des grands causeurs,» a écrit le doyen de Durham ; mais le charme de sa conversation n'était pas moins fait des délicatesses, de la droiture, de la simplicité atîectueuse de son cœur, que des saillies originales de son esprit. Humble presque par tempérament comme d'autres le sont après des années de vertu, il parlait de lui, même en public, comme d'une tierce personne^ indifférente; divertissant ses amis par le récit de ses propres maladresses et provoquant ou acceptant volontiers des allusions au manque de légèreté de sa démarche et à ses autres défauts. En l'entendant passer des discussions serrées aux histoires bouffonnes, en voyant le contraste entre l'amabilité de son caractère et l'intransigeance de ses idées, la prestesse de son intelligence et les apparences massives de sa personne, tous étaient gagnés et subissaient de force la contagion de son gros rire, bon et puissant, dont les éclats ont déridé pendant des années maîtres et étudiants de la solennelle Université. Un trait manquerait au
1. Dans ses livres il n'était pas tenté davantage de sous-entendre ses imperfections, et il semble même avoir besoin d'en faire confidence au public. Ici, il nous apprend qu'il n'entend pas un traître mot aux sciences naturelles, là, il parle de sa déplorable ignorance de l'histoire, et ailleurs il avertit qu'il a choisi telle méthode de composition pour rendre son style moins ennuyeux qu'il ne l'est naturellement.
m l'inquiétude religieuse
tableau si je n'ouvrais ici un chapitre qu'on ne rencontre pas d'ordinaire dans la vie d'un théologien. Qu'on permette quelque chose à l'humaine faiblesse et qu'on ne se scandalise pas trop vite. Ce philosophe qui, encore protestant à Oxford, dévorait les in-folio de Suarès, eut et garda toute sa vie la passion du théâtre. Assister à une pièce, puis, rentré chez soi, en reproduire à lui tout seul, devant ses intimes, les principaux rôles, ce fut le seul délassement de sa vie, la seule trêve à l'activité incessante et presque morbide de son esprit. L'archevêque Temple a raconté avec beaucoup d'humour la première leçon de mathématiques que lui donna son jeune tuteur. La séance était d'une heur®. Ward expédia problèmes et explications dans la première moitié, puis, tournant le dos au tableau noir : « Etes-vous allé hier à V h Olympic ? » demande-t-il à son élève stupéfait, il faut y aller » ; et il se met à repasser, avec chants et gestes, la féerie burlesque entendue la veille. Ses autres leçons ressemblèrent à celle-là ; nous verrons plus loin que cette passion l'accompagna toute sa vie, mais pour rendre dès maintenant justice à son noble caractère, disons bien vite que l'àme de William Ward fut absorbée, toute sa vie aussi, d'une façon autrement intense, par la passion de la sainteté. Le mot semble fort, mais vraiment je n'en vois pas d'autre qui rende mieux les continuelles et ardentes aspirations de cette nature vers le bien. Encore enfant, il avait senti vivement cette vérité, que la seule ambition digne de l'homme est de promouvoir la cause de Dieu, et si l'entier
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oiihli de soi, la parfaite pureté d'intention et le constant souci des intérêts de Dieu sont les indices certains d'une âme peu commune, il ne faut pas hésiter à placer Ward parmi les grands chrétiens de notre temps.
Chrétien ! il ne l'était pas encore dans la plénitude de ce beau mot, et même, à cette époque, son intelligence aventureuse courait à grandes guides sur la route du scepticisme ; mais la volonté restait solidement attachée à l'idée et au désir du bien, et il allait montrer par son exemple la thèse favorite de sa vie de philosophe catholique : l'âme ne trouve pas la vérité par la seule force de l'intelligence, mais par la droiture et la noblesse du cœur.
Et qu'on ne s'étonne pas qu'à force de faire rendre les armes à tout le monde, Ward fût sur le point de douter de tout. Le scepticisme est la grande tentation de ces sortes d'esprits qui exigent partout, même dans le monde des vérités morales, une preuve géométrique et nécessitante. Les jeunes articles de Stuart Mill avaient vivement impressionné cette intelligence, déjà trop portée à secouer sans discrétion les fondements de tout. Né dans l'anglicanisme, il ne voyait pas qu'on eût le droit de poser des limites à l'exercice du jugement privé, ni pourquoi, libre de choisir entre les dogmes du christianisme, on ne discuterait pas aussi, avec une égale indépendance, le fait même de la révélation et de l'inspiration des Livres saints. Partant de là, il poussait les objections avec sa vigueur ordinaire, et les étudiants, au courant de
ses habitudes, un jour qu'ils le voyaient se promener et discuter avec un des leurs, disaient: <( Voici Ward qui est encore à mystifier ce pauvre Clough^, à lui persuader qu'il doit ou ne rien croire du tout, ou accepter en bloc les doctrines et superstitions romaines. » En effet, à force de raisonner, il en était venu à ce dilemme : Ou tout ou rien, ou Rome ou le scepticisme universel ; son jeune interlocuteur, qui n'était pas de force à subir ce traitement, choisit le scepticisme, et ce fut un remords cuisant pour toute la vie de Ward. Lui, Ward, choisit Rome et se soumit docilement au guide incomparable que la Providence lui fit rencontrer.
Il y avait en ce moment à Oxford une voix comme l'Angleterre n'en avait plus entendu depuis le temps de saint Anselme. Dix ans ont passé depuis que cette voix merveilleusement tendre a cessé de ravir les âmes, mais au frisson qui nous saisit à la lecture des sermons de ce charmeur d'âmes, on devine l'effet que dut produire vivante, à Saint- Mary's d'Oxford comme ii l'oratoire de Birmingham, la parole de Newman. L'heure décisive dans la vie de Ward fut, il me semble, celle où un ami l'entraîna de force au pied de cette chaire autour de laquelle se pressait, dans un enthousiasme recueilli, l'élite d'Oxford.
L'enseignement qui tombait de cette chaire protestante conduisait logiquement à Rome. Ward, le logique Ward, le comprit, peut-être avant New-
1. 11 s'agit de Ilugh Clough, une des gloires de Rugby el d'Oxford, cf. pp. 54-55 quelques vers de lui.
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man. Ce n'est pas le lieu ici de dire quelles preuves décisives eurent raison de cette haute intelligence; il a développé magistralemônt ces preuves dans son curieux et beau livre VIdéal d'une Eglise chrétienne^. Dès le lendemain de la publication, Gladstone dénonça ce livre dans un article emporté, et les autorités d'Oxford citèrent Fauteur à comparaître devant la Convocation, réunion plénière des membres résidents et non résidents de l'Université. Dans une séance mémorable oii littéralement la peur de Rome fit perdre la tête aux hommes les plus graves du monde, William Ward maître es arts et fellow de Balliol, fut solennellement dégradé. Enfin, après quelques mois d'études qui firent disparaître les derniers doutes, Ward, abjura l'anglicanisme dans les premiers jours de septembre 1845-.
Il avait trente-trois ans, mais ces longues années loin de Rome n'avaient pas été perdues. Libre,
1. Voici en deux mots son argument où il mêle et fond en une seule deux des notes de l'Eglise, la note de sainteté qui touche les humbles, et celle du magistère qui impressionne davantage les penseurs. Il y a une loi morale, un idéal complexe et magnifique d'élévation et de sainteté. Moi, Ward, tenté de scepticisme, je lais énergiquement taire toute insinuation contraire, et je veux croire à la valeur objective de la sainteté. Cet acte posé, où trouver la sainteté ? Dieu a sûrement mis sur cette terre une maîtresse de sainteté; où est-elle? On la reconnaîtra à ces signes : elle devra être, et nécessairement, une gardienne infaillible de dogmes nombreux, en même temps que fidèle dans sa vie, à lidôal qu'elle propose aux nations. Or seule l'Eglise romaine est cette maîtresse infaillible et sainte de sainteté.
Chose étrange, partant exactement des mêmes prémisses, un des plus honnêtes et vigoureux esprits de ce temps, un ami et un disciple de Newman qu'il a compris mieux que personne, R.-H. Hutton, ne peut admettre cette dernière mineure qui décida de la conversion de Ward. — R.-H. Hutton, Essays, Macmillan and C".