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On sait les tempêtes qui ont accueilli ces deux volumes. Un article du Nineteenth Century commençait ainsi : « La publication de cet ouvryge est presque un crime » ; et ces terribles paroles avaient été mûrement pesées puisqu'elles étaient signées de la main même du successeur de Manning. La presse catholique fit vigoureusement écho au cardinal Vaughan. En dehors de l'Eglise, pendant que les journaux fanatiques applaudissaient à outrance celui qui, selon eux, avait «démasqué Manning», les revues sérieuses et indépendantes, le Guardian^ le Spectator et d'autres, jugeaient sévèrement le biographe et ses procédés. Parmi ceux dont le jugement compte, je ne vois guère que M. Filon, à l'excuser; pour lui, le livre de M. Purcell est « provisoirement définitif » ; mais, malgré tout son esprit, il ne réussit pas à me convaincre, et il me semble que la cause de M. Purcell est une cause perdue.
M. Edmond Sheridan Purcell est membre de l'Académie romaine de littérature. En apprenant de quelle manière il traitait son héros, plusieurs, cheznous, durent supposer, enM. Purcell, quelque farouche anglican, jaloux de la gloire catholique de Manning. Eh bien, non; M. Purcell est catholique, lui aussi; — mais alors, c'est un ennemi personnel de Manning? — Tout au contraire, un ami, un de ses meilleurs amisi On l'a contesté,
mais à qui fcra-t-on croire que Manning n'ait pas regardé comme un de ses meilleurs amis l'homme auquel il a confié son journal de la mission d'écrire sa vie ? Si les héritiers du cardinal n'avaient pas été bien sûrs des sentiments de M. Purcell, ils n'auraient certes pas mis à sa disposition tous les papiers intimes et presque compromettants qui défilent dans cet incompréhensible ouvrage !
Mais alors, qui nous donnera la clé du mystère? Un biographe, ami privilégié de son héros, et l'écrasant sous \m. pamphlet de seize ceats pages! Je crois avoir trouvé.
M. Edmond Purcell, de l'Académie romaine de littérature, a eu, il y a quelques années, une des plus enivrantes joies qu'il soit donné à l'homme d'éprouver, c'est-à-dire, la découverte d'une de ces vérités rares, insoupçonnées pendant des siècles, et dont la lumière peut changer la face des choses.
Perdu dans la forêt vierge de documents, où une confiance imprudente l'avait laissé pénétrer, tâtonnant vainement pour trouver un chemin, il vit enfin, au bout de plusieurs mois d'angoisse, la lumière surgir des ténèbres. Un sentier, une route droite et sûre était devant lui. Il n'avait jamais soupçonné, le saint homme, qu'en nous, la nature lutte avec la grâce, et que nous ne sommes pas fixés, dès le sein de nos mères, dans les plus héroïques vertus. Jusqu'à ce jour, il avait regardé Manning comme impeccable, et voilà que le journal du héros montraildes traces évidentes de combat. Quoi donc, lui, l'admirable cardinal, il avait
eu de secrètes et puissantes tendances vers les objets qui attirent les âmes vulgaires ; il avait aimé les honneurs, lutté contre le désir de commander ; il avait été tenté de dureté pour ses adversaires! Etait-ce possible? Les petits cahiers montraient bien aussi qu'il avait triomphé de ces faiblesses, et que, par exemple, dans une mémorable circonstance, il avait noblement décliné une position qui, en le plaçant tout près de la reine, lui assurait le plus rapide avancement. N'importe. Il y avait eu lutte, et jamais M. Purcell, l'ami et le confident, ne s'en était douté ! M. Purcell venait d'inventer la psychologie. Il ne devait pas s'arrêter en si beau chemin. Peu à peu, à force de retrouver toujours l'homme dans le saint, il finit par se demander si les faiblesses humaines n'avaient pas tout envahi et tout corrompu dans la vie de Manning. Pendant sa longue familiarité avec le cardinal il n'avait vu que les « vertus du saint », l'austérité, le zèle infatigable, la vie surnaturelle ; en un mot, un Manning idéal, statue de marbre, ou vitrail rayonnant pour la future cathédrale de Westminster... Hélas, la terrible psychologie faisait promptement son œuvre de mort. Bientôt, à son impitoyable lumière, le vitrail paraissait brisé, la statue par terre et Manning n'était plus qu'un autocrate jaloux et qu'un ambitieux vulgaire. Un homme, un homme enfm ! Homo swn, dirait M. Purcell, qui aime à citer les classiques et compare agréablement au combat d'Achille et d'Hector autour des remparts, la lutte entre M^''Searle et le prévôt Manning auprès de Wiseman mourant.
Le bruit de la découverte avait, je ne sais comment, transpiré. Et je me rappelle l'espèce d'épouvante, avec laquelle on attendait, en Angleterre, l'apparition de ce livre. La jeune science est impétueuse, et on se demandait oii seraient les morts et les blessés. Le livre a paru à la fin de l'amiée dernière; grâce à Dieu, il n'y a pas de morts, et je ne vois de vraiment blessé que M. Purcell.
Mais, certes, il l'est en trop d'endroits pour se relever jamais. Sa gloire littéraire d'abord. Je ne sais ce qu'elle était avant son «Planning» (je l'avoue, à ma honte; car enfin M. Purcell a bien dû avoir quelques titres pour entrer à l'Académie romaine de littérature ) ; en tout cas, cette gloire est blessée à mort. Il n'y a pas un mot à changer dans le jugement exaspéré qu'en porte M. de Pressensé, et les Anglais eux-mêmes ont trouvé M, Purcell diffus.
L'historien n'est pas moins compromis. Toutes les revues lui signalent d'impardonnables distractions. Et du gentleman, que dirons-nous? Ceci importe plus que le reste. Etait-ce d'un gentleman de faire un pareil usage des documents, par trop confidentiels, que M. Purcell tenait de l'aveugle confiance du cardinal et de ses héritiers? On le lui a violemment reproché, et, n'étaient les mystères de l'âme anglaise, je m'associerais à ces reproches. Mais non; il me semble que M. Purcell a pensé, et pense encore, avoir rendu service à Manuing et à la vérité. J'aime mieux le croire inconscient et illogique que de mettre sa délicatesse en question. Encore une l'ois, la psychologie l'a grisé. L'idée
fixe de montrer, dans le cœur de Manning, la lutte entre la passion et le devoir, l'ambition et l'humilité l'a conduit aux abîmes. Il a cru qu'après avoir raconté, exagéré en vingt pages l'histoire de la lutte et des faiblesses, il suffirait d'affirmer en quelques lignes rapides la noblesse et la grandeur de la victoire. Lui, psychologue, ne s'est pas douté que la foule des petits esprits, — avides de tout ramener à leur taille, — s'arrêteraient sur le premier tableau si complaisamment dessiné et négligeraient de lire ou d'admettre le second, à peine esquissé, dans une courte parenthèse, ou au bout d'une interminable discussion.
Que les saints aient connu nos misères, que leur biographie doive différer d'une apothéose, on le savait avant M. Purcell. Est-ce une raison pour ne s'arrêter que devant les petits côtés, pour ne voir que les faiblesses? En les isolant, on les exagère d'une manière injuste, on laisse voir à peine un homme là oîi il y a eu, en réalité, dans un cœur de chair, les aspirations et la grandeur d'un héros.
C'est trop s'occuper de M. Purcell. Au surplus, tout n'est pas h regretter dans son œuvre. Elle aura eu, du moins, le mérite de provoquer d'éloquentes revendications.
A l'apparition de cette vie, les moins suspects de partialité envers le caractère et les actes de Manning, oublièrent de vieilles querelles et combattirent généreusement un livre qui ne leur donnai i que trop raison. Au même moment un protestan! français entrait en lice et écrivait le panégyrique du cardinal avec une telle fougue de conviction
que les catholiques se bercèrent un moment de l'espoir de saluer bientôt en M. de Pressensé la suprême conquête de Manningi. On sait à quelles flammes ces espérances se sont fondues, et le chemin parcouru depuis par cette intelligence, plus sincère que juste, qui se montrait déjà, -dans cette controverse purement spéculative, entière, extrême et presque violente.
M. de Pressensé n'hésite pas, en effet, à prendre position dans un conflit qui intéresse au plus haut point la conscience religieuse ; je veux parler des divergences profondes qui ne pouvaient manquer d'éclater, qui éclatèrent entre le cardinal Manning et le cardinal Newman. Très catégoriquement et sans restriction, M. de Pressensé se prononce en faveur du premier contre le second et il appuie cette sympathie instinctive de raisons qui nous semblent insuffisantes. Puisque la question est posée, les amis de Newman n'ont plus le droit de se taire, d'autant qu'ils peuvent, je crois, relever le gant sans manquer de respect à la mémoire du second cardinal de Westminster.
Prenons les deux rivaux à une heure solennelle qui va les mettre en présence, et essayons de pénétrer dans leur âme pour en démêler les seutimculs.
i. De Pressensé, Maiming (Perrm).
Tous deux sont convertis depuis de longues années, Newman a donné l'exemple en 1845, Manning a suivi cinq ans après. Au sein de la véritable Eglise, leurs voies ont été différentes comme elles l'étaient autrefois. Fondateur des Oblats de Saint-Charles, toujours en course entre Rome et Londres pour négocier les affaires délicates qui surgissent souvent entre les membres de la hiérarchie épiscopale récemment établie par Pie IX, prévôt du chapitre de Westminster, sans cesse enquête de créations nouvelles, il est facile de voir que l'ancien archidiacre de Ghichester n'a rien perdu de sa débordante activité.
Pour l'autre, le charmeur d'Oxford, le solitaire de Littlemore, le théologien, le penseur, le poète, il continue sa tranquille carrière, attirant à lui les âmes par l'irrésistible séduction de son style, de sa personne, de sa sainteté, et faisant d'une humble cellule de Birmingham un centre où les errants viennent demander leur route, oii l'élite des fidèles vient se retremper dans la foi.
Entrons dans cette cellule. Newman est seul, occupé aune lettre laborieuse. Monsignor Manning vient de l'inviter à son sacre, et il faut répondre à l'invitation. Cette fine plume, jamais vagabonde, toujours maîtresse d'elle-même, va plus lentement qu'à l'ordinaire ; évidemment, tous les mots sont pesés. Lisons cette lettre « mal gracieuse » qui a scandalisé M. de Pressensé :
L'Oratoire Birmingham, 31 mai 1865.
Mon cher archevêque. En apprenant votre nomination, j'ai dit la messe pour vous sans retard. Je suis tout prêt à assister à la consécration, mais à une con-
dition que je vais vous dire. Comme je viens en qualité d'ami et non d'oratorien de Birmingham, je ne compte amener aucun autre Père avec moi. Je suis sûr que vous me dispenserez du dîner ou de tout autre meeting, choses si fort en dehors de mes habitudes. D'ailleurs ce n'est pas pour cela que vous m'invitez, puisque votre raison, me dites-vous, est d'avoir mes prières pendant la cérémonie.
Voici mes conditions. Il y a un an ou deijx, j'appris que vous faisiez tous vos efforts pour me faire nommer évêque inpartihus... Si c'est vrai, il n'est pas improbable que votre bienveillance envers moi essaie encore maintenant la même chose. En vous demandant de n'y plus songer, je risque de vous voir me répondre que vous n'y songez pas du tout. En tout cas, si pareil honneur m'était oilert, je le refuserais obstinément, très obstinément. Et, si je puis l'éviter, je ne voudrais pas peiner le Saint-Père, toujours si^bon pour moi. Donc, si vous me laissez venir, je garderai cela comme un engagement de votre part à ne rien tenter de semblable. Je suis, etc.
P. S. — Je suppose que les journaux de samedi donneront l'heure de la cérémonie.
Cette lettre est de nature à faire sourire qui ne connaît pas John Bull. Rien de plus anglais que ce petit billet et son post-scriptum. Voila assurément une curieuse faconde féliciter un archevêque élu et de lui promettre qu'on assistera à son sacre. Mais, malgré cette teinte de john-bullisme, je ne voudrais pas retrancher une ligne de ce billet, et plût au ciel que toutes les lettres d'autres personnoges, et même de Manning, insérées au volumineux dossier de M. Purcell, fussent aussi faciles à excuser, à expliquer, à admirer que celle-là!
Elle est bien froide pourtant, surtout quand on se rappelle que celui qui l'a écrite savait, quand il le voulait, exprimer, d'une manière si aimante, les tendresses de son cœur. Il y a donc évidemment de la gêne, du froid entre ces deux hommes. D'où ceîa vient-il?
M. de Pressensé va nous l'apprendre. Tandis que Manning devenait catholique dans l'âme, Newman restait protestant! Pendant que son ancien lieutenant (?) est au pinacle, Newman est dans une demi-disgrâce, qui durera jusqu'à l'avènement de Léon XIII; de plus, Manning n'a pas les mêmes idées que Newman et « l'oratorien inaillible » « devrait voir une certaine malhonnêteté, explicable seulement par l'intérêt personnel, dans l'état d'un esprit en opposition radicale avec le sien sur toute chose. »
N'est-ce pas plus qu'il n'en faut pour expliquer la lettre mal gracieuse de tantôt et beaucoup d'autres du même ton? Je suis un peu injuste en mettant bout à bout ces accusations. Dans les pages du livre, elles sont entremêlées de magnifiques éloges et de pénétrantes analyses, oii il y a beaucoup de vrai. Mais tout cela est imprimé pourtant. Je l'ai lu et relu avec stupeur, et, chose plus étrange encore, à la fin de ce long parallèle, il me semble que M. de Pressensé insinue que, entre ces deux hommes, si le génie était d'un côté, la sainteté était de l'autre :
Manning... n'ayant ni ne prenant le temps de polir sa pensée ou de limer sa phrase, allant droit au but : le
salut des âmes (comme si, juste ciel! Newman avait oublié les âmes!)... Manning croyait que la mission du prêtre est de rendre témoignage par sa parole, mais surtout par sa vie, aux vérités surnaturelles de la rêvé lation (p. 381).
Mais, quoi? parce que le style de Manning ne supporte pas la comparaison avec celui de Newman, en peut-on conclure que la vie de Newman, autant et plus que son incomparable style, n'ait pas rendu témoignage aux vérités surnaturelles? J'avoue ne pas transcrire ces lignes sans un frémissement, et j'ai hâte d'en citer d'autres qui remettent les choses au point, du moins en ce qui concerne Newman :
Lorsqu'on esquisse ce parallèle qui est un contraste
dit admirablement M. Filon — comment ne pas
sono"er aux deux sœurs qui donnent l'hospitalité àNotre- Seio-neur. Marie écoute et contemple; Marthe s'empresse au soins matériels. Eh bien ! Manning, comme Marthe, s'est « mis en peine de bien des choses » ; il a passé beaucoup d'heures dans la cuisine.
Et s'il diminue, dans le rapprochement avec ce grand Newman, une des gloires les plus pures de ce siècle et un des saints de l'avenir, ce n'est pas seulement Tinégalité des dons intellectuels qui fait tourner la comparaison à son désavantage.
M. de Pressensé, n'apportant aucune preuve pour étayer ses affirmations, je ne crois pas à propos de les réfuter en détail : la discussion des plus spécieuses se présentera bientôt d'elle-même,
MANNING ET KEWMAN 241
si nous essayons de redire les causes et les divers incidents de ce douloureux conflit.
Rappelant, dans un de ses plus admirables livres, les difficultés qui s'élevèrent entre saint Basile et saint Grégoire, Newman écrivait, à une époque où il ne pouvait assurément pas prévoir qu'on lui appliquerait un jour ces lignes à luimôme :
Le contraste de leur caractère après en avoir fait deux amis intimes, devait, dans la suite, les séparer. Grégoire, l'affectueux, le tendre de cœur, l'iiomme aux affections vives et profondes, l'orateur exquis et éloquent ; Basile, Tliomme des fermes résolutions et des rudes œuvres, le sublime conducteur du troupeau du Christ, l'actif ouvrier dans le champ de la politique ecclésiastique; — certes, ils différaient beaucoup, mais pas cependant sans avoir quelques traits communs, tous deux avaient, bénédiction et croix tout ensemble, une âme sensî/zue ; tous deux étaient saints.
A sensitive mind. Gomment traduire ce mot qui s'applique exactement à nos deux cardinaux? Sensible ne dit pas assez ; susceptible dit peut-être trop. Retenons, si vous voulez, le sens de cette dernière épithète; mais, par respect, ne l'employons ni à propos de Newman, ni à propos de Manning.
242 L INQULËÏLDË IU::UCilEUSË
Etant donné cette sensitiveness aiguë, il faut nous attendre à des soupçons, à des amertumes, peut-ôtre à des aigreurs, même chez de saints personnages, si quelque antagonisme d'idées et d'opinions vient à éclater entre eux. Or, on pouvait facilement prévoir un pareil antagonisme, quand on connaissait tant soit peu ces deux nobles âmes du Grégoire d'Oxford et du Basile de Westminster.
M. de Pressensé, dans sa louable ardeur à venger Manning des insinuations de M. Purcell, a sa manière à lui d'expliquer cet antagonisme :
L'un, dit-il, (c'est Newman) et le type même de l'intellectualiste, aux prises avec ses propres conceptions, j'ai presque dit avec les fantômes de son esprit, porté, par scrupule et subtilité, à révoquer en doute ce qui l'attire, à se défier de ses propres postulats, à scier la branche sur laquelle il est assis. L'autre est, dans toute la force du terme, un homme d'action pour qui les idées ne sont pas les jetons d'un jeu infiniment subtil et compliqué, mais des bases d'opérations, les fondements sur lesquels il faut bâtir. Autant le premier sera fatalement incliné à tourner et à retourner sous toutes les faces son credo^ à en chercher avec inquiétude les points faibles,... autant le second, par besoin de certitude, par nécessité pratique, sera fidèle à ses prémisses et marchera droit à leurs conclusions logiques.
Voila comment Newman, converti, resta, ou mieux encore, devint protestant! Je ne nie pas la finesse de cette analyse : il n'y a rien à ajouter
pour qu'elle soit exacte; mais ce rien est peut-être la gloire suprême de Newman. Oui, nous avouons ces angoisses dans l'esprit de Newman; mais ce n'est pas pour lui, c'est pour les autres qu'il tremble : il a si peur de les troubler, de leur laisser croire qu'il ne les comprend pas et les méprise ! Tout le secret de son ministère est là, c'est par ces inlinies délicatesses que ce « protestant » n'a pas cessé d'amener des âmes à l'Eglise romaine. Hélas! pourquoi faut-il que nous trouvions là aussi le secret des préventions de Manning!
Ici le terrain est trop délicat pour que j'ose avancer seul. Que le lecteur, se rappelant les dernières lignes de M. de Pressensé, veuille bien les comparer avec les lignes suivantes, écrites par un Oblat de Saint-Charles (la congrégation de Manning), et dans la chambre môme oii Manning vécut pendant huit ans. Dessinant le parallèle entre les deux cardinaux, le Rév. W.-H. Kent montre d'abord comment Manning s'était décidé à lutter contre les doutes et les négations des contemporains, par une affirmation nette, hardie, dogmatique, — pour ne pas dire dictatoriale, — de la vérité. La méthode de Newman est tout opposée :
Il voyait la vérité avec autant de clarté que Manning et, autant que lui, il était décidément ennemi du libéralisme religieux. Mais son intelligence plus large et sa vive imagination le rendaient sensible à l'existence d'un danger tout opposé. M. Hutton compare quelque part le style merveilleux de Newman à un fluide délicat impressionné par les plus légères influences et qui pourtant serait emporté tout droit dans uue direc-
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lion unique. Ici, plus que jamais, le style c'est Vhomme. Son esprit était sensible aux impressions qui venaient de tous les vents de la pensée, sans pourtant jamais quitter le vrai courant . Parmi ceux qui ont enseigné le monde, peu ont eu comme lui le don de voir d'une manière si vive et de sentir si intimement les ténèbres et les difficultés qui entourent les points lumineux de la vérité. Il pouvait, dans une certaine mesure, entrer dans l'esprit de ses adversaires, ou de ceux qui étaient perplexes et errants, et voir les choses comme ils les voyaient eux-mêmes. De là, chez lui, un sentiment intense du mal que peut faire un dogmatisme rigide et impitoyable.
Nous voici loin de M. de Pressensé, et du Newman tour à tour « sceptique » et « infaillible » qu'il nous a montré. Veut-on, en d'autres termes, le môme jugement? Je le demande au P. Sydney Smitli, un des plus éminents controversistes de l'Angleterre contemporaine :
Pendant queManning était, de nature, si incapable de sympathiser avec les difficultés intellectuelles d'un adversaire, chez Newman ce don particulier de sympathie était extraordinaire. Personne peut-être n'égale sa façon d'énoncer, dans toute sa force, la difficulté d'un adversaire, tout comme bien peu ont égalé le don qu'il avait de mettre en évidence la force plus grande de ses arguments à lui. Ce grand don de sympathie intellei-tuellc venait de cette faculté de saisir, d'une maniùre très compréhensive, le fort et le faible des difficultés et des arguments.
Nous avons donc, en présence, deux âmes très sensrtives et deux intelligences diamétralement opposées. Les circonstances où la Providence a placé ces deux hommes vont, presque nécessairement, les mettre aux prises. Voici, en deux mots, comment :
Imaginez — au sein de l'Eglise — un parti d'hommes de bonne volonté et d'une foi plus généreuse qu'éclairée, séduits parles affirmations et les promesses de la science, portés aux concessions, àrestreindre la part de l'autorité dogmatique, ouverts enfin à une foule d'illusions splendides, mais dangereuses. Newman, l'ennemi acharné du libéralisme, Newman qui, octogénaire, au moment de recevoir la barrette rouge, pourra dire, à quelques pas du Vatican, que toute sa vie a été une lutte contre le libéralisme. Newman pourtant accueillera ces catholiques au lieu de les repousser, il se gardera de heurter de front leurs idées, et trop fier, trop Anglais pour s'en défendre, il se laissera parfois confondre avec eux. Comme Manning, de son côté, n'a aucunement ce don de sympathie intellectuelle, il lui suffira de voir ces bonnes relations pour mettre en doute la parfaite orthodoxie de Newman. Et comme chez lui les idées sont « des bases d'opération », de très bonne foi et pour le plus grand bien de la noble cause qu'il défend, Manning ne cessera pas d'agir sous l'influence de cette idée.
Les dix ou vingt années qui suivirent le rétablissement de la hiérarchie en Angleterre (1852), dit le P. Sydney Smith, furent une époque de crise et d'angoisse pour l'avenir du catholicisme anglais... L'Eglise sortait de sa retraite, et un des premiers résultats de cette résurrection, était d'accentuer des divergences dans les idées des fidèles. Les uns s'étaient mis au ton do la grande renaissance catholique du continent, et brûlaient de mettre en évidence certains traits de la vie et du culte catholique, que, pendant les persécutions, les catholiques anglais avaient pris l'habitude de cacher, d'excuser même parfois comme s'ils en avaient eu honte. (Les statues de la Sainte Vierge et des saints étaient chose tout à fait inconnue dans les églises. Le rosaire, les litanies de Lorette, l'exposition et la bénédiction du Très Saint Sacrement passaient pour very extrême. Plusieurs attaquaient l'usage de l'encens et il y avait une certaine tendance à restreindre l'intervention du Pape dans les affaires religieuses du pays.)... D'autres constituaient la vieille école ; ils s'étaient attachés de cœur à des usages que la nécessité seule avait imposés jadis et ils s'étaient accoutumés à les regarder comme une victoire du bon sens anglais sur les extravagances du continent. Il faut ajouter la diversité des éléments qui concouraient à former la population catholique. La foule des convertis, les anciens catholiques anglais, l'immigration irlandaise à partir de la famine de 1846, c'étaient là trois courants, représentant chacun des différences d'habitude et d'éducation, et devant forcément amener, à leur confluent, un peu de trouble et de confusion.
L'influence des convertis, dont beaucoup étaient des hommes d'une rare culture, faisait naître dans bien des âmes un sentiment de mécontentement vis-à-vis des insuffisances de l'éducation catholique. Rien de grave
dans ce sentiment, si, pour combler les lacunes, on n'avait pas été tenté de recourir à des sources protestantes. Deux partis encore sur le terrain théologique : l'un dont la devise était sentire cum ecclesïa, c'est-àdire, non seulement de se régler sur la lettre des décisions doctrinales, mais sur le ton traditionnel de la pensée et du sentiment catholique et même sur les idées plus sympathiques au Pape régnant; Tautre, foncièrement catholique quant à la substance de la foi, était impressionné par les conclusions de la pensée moderne sur certains sujets de science et de politique et, par conséquent, enclins à mettre de côté, comme vieillies, les opinions traditionnelles que la pensée moderne condamnait et à regarder comme une intrusion toute intervention de l'autorité ecclésiastique dans leurs théories préférées.
Il y avait d'autres principes de confusion, questions do juridiction et d'argent, suscitées par la nouvelle délimitation des diocèses. En un mot, c'étaient de tous côtés des semences de soupçons, de malentendus et de conflits.
Si M. de Pressensé était entré dans l'église do l'Oratoire de Birmingham ou dans la chambre de Newman, il n'aurait jamais écrit que le grand converti donna son nom au parti modéré, à ces anciens catholiques qui auraient rougi d'accepter les dévotions romaines. Qu'il me permette de lui conseiller la lecture d'un exquis petit livre, paru après la mort de Newman et renfermant les plus chères dévotions du cardinal. Une bonne partie des prières que contient ce livre est tirée de la Raccoltà, recueil italien, fort peu en faveur
248 l'inqdiétude religieuse
auprès des catholiques anglais de 1850. 11 avait traduit, avant sa conversion, un autre recueil de prières de l'Eglise grecque et il s'en servait avec beaucoup de ferveur. Or, je tiens de la bouche même du plus intime de ses confidents que, une fois converti, malgré son amour pour ce livre (d'ailleurs très orthodoxe) il n'osait plus s'en servir. Cet argument est plus fort, il me semble, qu'un vague soupçon de Manning, fondé sur les bonnes relations entre Newmau et quelques catholiques « modérés ».
Dans quel parti faut-il donc placer Newman? La question l'aurait fait sourire. Qui dit parti dit exagération, élroitesse d'esprit, malédiction des adversaires, toutes choses que Newman ne supportait pas. Il n'était en réalité d'aucun parti; mais son nom était trop synonyme de génie, de bonté, de droiture pour que quelqu'un des partis en lutte n'essayât pas de s'en faire un drapeau.
Il était naturel — dit encore le P. Sidney Smith — que les intelligences troublées eussent recours à Newman ; et c'est pour cela que non seulement les anglicans avaient coutume de venir le consulter, mais la classe de catholiques dont les idées étaient défendues dans le Rambler^ et qu'on appela depuis catholiques libéraux, \'mt se grouper autour de lui. Newman n'était nullement tenté d'accepter leur programme pour luimême; il démêlait très bien la part de rationalisme qui gâtait ces idées,... mais précisément parce qu'il n'était pas lui-même victime des sophismes libéraux, il pouvait aider ceux qui l'étaient, dans l'espoir de les secourir à travers leurs perplexités et de garder, pour
la bonne cause, leur zèle et leur talent. Il trouvait aussi que Manning et Ward augmentaient, sans nécessité, les embarras de ces esprits harassés, en leur montrant comme obligatoire ce que l'Eglise n'avait pas encore défini. Manning, de son côté, partait de celte idée qu'une pleine reconnaissance des droits du Saint- Siège était le grand besoin de notre temps. De ce point de vue, avec sa difficulté à entrer dans l'esprit des autres et à se rendre un compte exact de leurs positions, il était très indigné contre les écrivains du RamUer, et les voyant groupés autour de Newman et jurant par son nom, il supposait que Newman les encourageait.
En 1861, le Rambler critiqua un livre de Man^ ning sur le pouvoir temporel; Manning ne douta pas que l'article ne fût de la main de Newman, ou du moins n'eût été inspiré par lui. Or, en fait, Newman ne prit connaissance de cet article qu'en 1867.
Je dois, pour l'honneur de Newman, citer ici quelques extraits de ses lettres qui montrent à l'évidence qu'il n'était pas en communion d'idées avec le Rambler.
2 octobre 1861. « J'ai déjà dit, il y a plusieurs mois, que la Revue était dans une situation fausse... Je ne vois rien qui me fasse changer d'avis. »
A: octobre 1861. «Je pensais que le Rambler avait perdu son rang parmi les catholiques. »
On voit ce qu'il pense du Rambler^ au moment même où Manning le soupçonne de coopérer à la rédaction de la Revue
Consultons le journal où Newman résume sa correspondance. En juillet 1859, il interrompt un article commencé par lui dans le Rambler; quelques jours après, il renvoie les épreuves qu'on lui demandait de corriger. En octobre, on allait publier un article sur la Tolérance^ Newman écrit que si cet article doit paraître sans une sérieuse revision, il retire son article à lui sur saint Chrysostôme. En novembre, il déclare dans les journaux que le bruit public qui fait de lui le rédacteur en chef du Rambler est sans fondement. En juin 1860, il écrit encore: « Je ne puis permettre qu'aucun article de moi paraisse à côté dun article théologique non revisé. » En juin 1861, il répond qu'en allant contre l'autorité on se met dans une fausse position, et qu'à son avis, les autorités désiraient l'interruption du Rambler. En juillet 1861, faisant allusion à un des principaux rédacteurs, il le blâme vivement et désespère de lui.
Et cependant, à York-Place comme à Rome, l'autorité était persaduée que J. -H Newman faisait en tout cause commune avec la rédaction du Rambler.
On pourrait multiplier, avec le P. S. Smith, des remarques analogues sur les autres points du conflit, par exemple, sur la question des catholiques et des universités protestantes. Mais ces remarques nous entraîneraient trop loin, qu'il nous suffise de dire que chaque nouvelle phase des vieilles controverses aggravait le malentendu entre l'archevêque et rOratorien.
S'il n'avait été question que de controverses Newraan se serait résigné aux divergences. Nul n'était plus que lui capable de demeurer l'ami iulime d'un homme dont il ne partageait pas les idées.
Je ne trouve pas, écrivait-il le 18 février 1866 au D"" Ward, je ne trouve pas que les différences qui sont entre nous soient un si grand malheur : il y a toujours eu, il y aura toujours dans l'Eglise de semblables divergences; si elles cessaient jamais, c'est que toute vie spirituelle et intellectuelle aurait cessé chez nous. C'est une conséquence de notre état militant. Aucun pouvoir humain n'y peut rien; en l'enrayant, tout au plus arriverait-il à faire la solitude et à lui donner le nom de paix. L'homme ne peut l'empêcher, Dieu ne le veut pas. Dans son intention, ces divergences sont une occasion d'exercer la charité. Sans doute, je désire autant que possible être d'accord avec tous mes amis, mais si, en dépit de nies^ efforts, ils vont au-delà ou restent en-deçà de moi, je n'y puis rien et je m'y résigne sans peine.
Quant à écrire un livre sur l'infaillibilité du Pape, ce n'est jamais entré dans ma pensée... J'ai toujours cru que celte thèse était probablement vraie, mais pas certaine; je trouve aussi que la définition serait peu opportune et elle m'étonnerait; mais si elle était faite, je n'aurais aucune difficulté à l'accepter.
Ah ! s'il n'avait jamais eu en face de lui que le bon D' Ward ! S'il n'avait eu à répondre qu'à des arguments ! Mais, en ce pauvre monde, nous
avons beaucoup de difficulté à ne pas juger coU' pables ceux que nous croyons dans Verreur^ et si Manning, s'abstenait personnellement de toute parole offensante, Newman savait trop bien de quelle manière on le traitait dans certains milieux et jusque dans l'entourage de l'archevêque. M. de Pressensé a-t-il eu une distraction en lisant les gros volumes de M. Purcell? A-t-i] sauté cette ligne extraordinaire que M^' Talbot, camérier de Pie IX et ami de Manning, écrivait à ce dernier? Je n'ai pas le courage de la traduire : « Z)' Newman is the inost dangerous man in England ^ » Si le brave homme à courte vue, mais aux excellentes intentions qu'était Talbot, a pu écrire semblable énormité, comment devaient parler les jaloux, les bons amis officieux, semeurs de discorde, qui avaient, dans la brouille de ces deux grands hommes une si magnifique proie?
Rome et Pie IX ! Puisque M^' Talbot amène ces deux noms sous ma plume, il est temps de parler de la grande souffrance de Newman.
Certes, il n'était pas impeccable. Il aurait pu — je pense — être moins sensible à ces misères, se départir un peu de sa fierté offensée et dire bien haut que les convictions de son esprit n'étaient pas nécessairement où étaient les amitiés de son cœur; peut-être même, aurait-il pu mieux accueillir les propositions de paix de Manning. Il n'était pas infaillible non plus ; il s'est trompé plusieurs fois, comme plusieurs de ces Pères de l'Eglise qui