‹ L'Inquiétude religieuse (volume 2)Chapitre 38 sur 39 · Lettres inédites. Revue bleue, septembre · texte numérisé non relu

Lettres inédites. Revue bleue, septembre

persiste k ne montrer que la face austère. Ne wm an y revient après lui et, hier encore, le P. Tyrrell :

« Domine, quando te vidimus esicrientem ? Seigneur, quand vous avons-nous vu affamé et quand vous avonsnous donné à manger? » Les justes semblent n'avoir pas plus soupçonné que les pécheurs cette identification entre le Christ et le mendiant. S'ils avaient vu Jésus dans la personne du pauvre, maintenant ils ne demanderaient pas : Quand vous avons-nous vu? Pour eux c'est une révélation aussi extraordinaire que le furent pour Saul les paroles entendues dans l'éclair de Damas : « Pourquoi me persécutes-tu?... je suis Jésus que tu persécutes. » Ils avaient agi, poussés par ce que quelques-uns appelleraient dédaigneusement des motifs naturels » de bienveillance et de sympathie humaine. Tout comme Abraham, quand, sans les reconnaître, il accueillit les anges comme d'ordinaires voyageurs. Oublions-nous que la bienveillance naturelle est un instinct que Dieu nous a donné, que c'est Dieu criant au dedans de nous? Nous pouvons l'écouter ou refuser de l'entendre... D'où est venue cette doctrine diabolique qui met aux prises le Dieu de la nature et le Dieu de la grâce? A des millions d'hommes, qui n'ont même jamais entendu le nom du Christ, il sera dit au dernier jour : « J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger » ; — ils s'étonneront : « Qui êtes-vous, Seigneur ? » et il répondra : « Je suis Jésus '. »

Ce n'est pas ici le lieu de développer une si rassurante et si riche doctrine. D'autres, toutes voi- .sines, répondraient aussi à bien des doutes et

1. P. Tyrrell, Nova et vetera. cxl. Natural kindness. — Ceux qui savent quelle forte théologie nourrit les pages de ce beau avre n'auront pas besoin qu'on leur montre que celte doctrine u'exclut pas la nécessité de la grâce pour toute œuvre méritoire.

amèneraient à la même conclusion sur l'étendue du règne du Christ en ce monde ; ne pouvant les aborder, qu'on me permette de citer quelques lignes de ce théologien-poète qui, sans les fixer d'une manière assez précise, a entrevu tant de splendeurs. Dans ce passage, Gratry veut amener les individus et même les nations à se faire la « certitude expérimentale de la vie de Notre-Seigneur » en nous. N'est-ce pas là tout l'objet du travail qu'on vient de lire ?

Saint Paul n'énonce-t-il pas le plus beau fait de la science expérimentale de l'homme, quand il écrit à ceux qu'il aime : « Je vous ai dans mon cœur » ? En cela dit-il autre chose que ce qu'a dit le Christ lui même : « Celui qui m'aime demeure en moi et moi en lui... »? Dès lors saint Paul n'a-t-il pu dire en vérité et en réalité : « Je porte en moi la vie du Christ » ? N'a-t-il pas exprimé le comble de la haute science expérimentale du Christ, quand il sent, au milieu de sa vie personnelle, la vie même de Jésus?...

Mais pensez-vous que saint Paul seul ait eu droit à cette expérience et Jésus-Christ ne l'a-t-il pas promise à tous?...

« Venez à moi... » N'est-il pas là présent, plus vivant plus aimé que jamais ? Ne dit-il pas dans ce royal et divin Testament, pour tous les temps et pour tous les hommes: « Ayez confiance, car je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles » ?

Et qu'est donc à vos yeux, je vous prie, l'institution suprême de son amour, la communion? N'entrevoyezvous pas, vous qui avez beaucoup pensé aux mystères de la vie, vous dont le cœur n'est pas éteint et qui avez plus d'expérience que de système, n'entrevoyez-

vous pas qu'il peut et qu'il doit y avoir un sens dans toutes ces étonnantes paroles, que nous adresse, avec tant d'insistance, le plus grand, le plus fort, le plus sages des maîtres ?

Ecoutez-le. .. « Celui qui se nourrit de moi demeure en moi, et moi en liji... Comme... je vis par mon Père, de même celui qui se nourrit de moi, celui-là vit par moi-. »

Or, il y a une expérience positive de communion au Christ, qui est sans illusion. Il ne s'agit point de visions, de révélations, ni d'extases, qui ne sont rien dans la question; mais conscience croissante du devoir, force croissante dans le devoir et goût austère des choses du ciel; foi vigoureuse, amour actif de Dieu; goût de justice et de vérité... : là ne peut entrer l'illusion ; celui qui a cela porte en lui Jésus-Christ ^

Ce sont là de belles paroles, et sans doute il y a plus de réalité dans cette poésie, que dans une vue trop pessimiste de l'histoire religieuse du monde.

On voudrait voir maintenant un vrai savant entreprendre cette étude expérimentale de la vie du Christ dans les âmes. Imagine-t-on l'œuvre admirable qu'écrirait sur un tel sujet un Sainte- Beuve chrétien ? Je souhaite qu'un jeune talent conçoive cette ambition généreuse. Ici, on n'a pas même eu la prétention d'écrire la préface de cette histoire, mais simplement de rappeler que le temps est sans doute enfin venu de commencer ce travail de grande science et de grand amour, dont ces études sur la psychologie de la conversion font entrevoir les richesses infinies.

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