‹ L'Inquiétude religieuseChapitre 102 sur 108 · Lellers, p · texte numérisé non relu

Lellers, p

2. He was above ail a believer in social and moral forces, a preacher and moralist. Edinburgh review, avril 1902.

Rien de plus naturel que le sentiment de nos propres insufûsances. A peine a-t-on saisi la réelle grandeur du travail de ce monde que les efforts particuliers paraissent infimes et méprisables. Puis on rencontre des intelligences et des tempéraments si au-dessus des nôtres qu'on renonce par une humilité mal comprise à tout sentiment de concurrence avec de si nobles travailleurs. Et puis dans le plus petit effort on est entravé à chaque pas par des circonstances qui achèvent de nous décourager et nous font désirer de tout laisser là.

L'essentiel, je crois, est de moins penser à nous et à ce que nous sommes qu'au travail et à ce qu'il est pour nous. Le monde marche non pas seulement par les ébranlements gigantesques que lui impriment ces héros, mais par les milliers d'imperceptibles secousses données par chaque travailleur honnête . . Les circonstances nous aiguillonnent au moins autant qu'elles nous retardent et dans la lutte quotidienne que nous leur livrons, nous fortifions nos muscles pour le vrai combat de la vie. Quant au sentiment de la supériorité des autres, c'est là une joie pour tous ceux qui réellement travaillent pour le bien de tous. Ce qu'ils ne peuvent eux-mêmes, ils se réjouissent de le voir faire par d'autres. Bespice finem. C'est la devise des vieux moines. Regardez la fin, non pas la mort, mais le bien de l'humanité ; non pas votre perfectionnement comme une fin en soi, mais simplement comme un moyen de travailler au bien de tous.

Quand on relit ces nobles paroles — et tant d'autres que j'aurais pu cueillir à chaque page de la correspondance — on revient avec une tristesse plus grande à l'histoire héroïque et navrante des dernières semaines de ce grand esprit el de ce grand cœur. Dès les premiers froids de l'automne 1881, Green se sauve, comme toutes les années, vers les pays chauds. Les épreuves de son livre : la Forma-

tion de V Angleterre, le suivent, ratleignent comme elles peuvent au Caire, à Louqsor, à Capri, à Menton.

Sa pauvre femme cherche dans les bibliothèques de la Côte d'Azur les indications nécessaires que son mari veut encore donner à quiconque s'adresse à lui. Quelques remarques d'un ami sur son dernier livre le plongent dans un découragement de six semaines. Puis, allègrement, il se remet au travail. Il dicte, il dicte à sa femme, car il ne peut souffrir d'autre secrétaire et voici que la crampe des écrivains paralyse cette main fidèle. Admiralîle de patience ingénieuse et de volonté, Mme Green se met à essayer d'écrire de la main gauche. Un jour qu'elle allait jeter au panier un pauvre brouillon où elle avait péniblement tracé quelques mots, son mari lui prend le papier des mains: «toutes les fois que je me crois à bout de forces, dira-t-il ensuite, je regarde ce papier et je me remets au travail ! »

Encore quelques mois à Kensington pendant l'été de 1882. Bientôt on repart pour Menton. Le dernier hiver, l'agonie commence. A toute vitesse Green travaille à son livre sur la Conquête de l Angleterre. Le livre presque achevé, il sent le besoin de quelques corrections importantes et fait mettre au pilon les quatre mille exemplaires déjà tirés. Un matin de janvier, il se lève avec un regain subit de force. Il fait approcher une table de sa chaise longue et récrit, de verve, plusieurs pages du premier chapitre. Ce fut son dernier travail. « Je ne puis plus rien maintenant. » Et cependant le 20 février, quand sa femme lui annonce que la fin est proche, « C'est gentil de me le dire ainsi, lui répond-il, mais j'ai en-

core à metUe dans mon livre quelque chose qui en vaut la peine. Je puis faire encore un peu de bonne besogne et je vais lutter en conséquence. Donnezmoi des potions endormantes, tant pis si après huit jours elles n'ont plus d'effet sur moi *... » S'est-il rappelé à ce moment-là la jolie page qu'il écrivait jadis sur le grand ancêtre des historiens d'Angleterre ?

Tandis que Bede chantait ainsi, les larmes remplissaient les yeux de ses élèves. On approchait de l'Ascension. Bede désirait terminer sa traduction de l'Évangile selon saint Jean et des extraits de l'évèque Isidore. « Je ne veux pas que mes élèves lisent des erreurs ou travaillent inutilement quand je m'en serai allé, » disait-il à ceux qui le suppliaient de se reposer. Peu de temps avant l'Ascension, le mal s'aggrava, et malgré cela il passa encore une journée à enseigner, répétant seulement avec calme à ses élèves : « Apprenez aussi vite que vous le pouvez, car je ne sais combien de temps j'ai encore à rester avec vous. » Une nouvelle nuit s'écoula sans sommeil. . . Le soir arriva au milieu des larmes et des adieux. « Cher maître, dit le jeune scribe, il y a encore une phrase qui n'est pas écrite. — Écris-la vite, reprit alors le vieillard mourant. — Tout est achevé maintenant, dit enfin le petit scribe. — Tu dis vrai, répondit le maître, tout est fini maintenant. » Étendu sur le plancher, la tête soutenue par ses élèves, et le visage tourné vers l'endroit où il avait eu l'habitude de prier, Bede se mit à chanter l'hymne solennel « Gloire à Dieu » ; comme il terminait le cemtique, il s'éteignit doucement.

Pauvre cher maître, pauvre « Johnnie », comme disaient familièrement le bon évêque Stubbs et le grave Freeman, tantôt pour vous mieux connaître

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