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lOi L INQUIETUDE RELIGIEUSE
pourrait croire, la poursuite d'un problème de mécanique ou d'histoire, mais bien la question de savoir si, oui ou non, l'Évangile, lu de plus près, rend témoignage à la divinité de Jésus-Christ. Ce travail, dont la simple idée aurait bouleversé l'âme de Dinah, Marie-Anne Evans l'entreprend, le conduit, l'achève, dans une sérénité presque parfaite. D'après ce que cette lettre dit et sous-entend, on voit clairement que la question est déjà résolue pour elle, mais loin de s'arrêter à gémir sur la ruine imminente de sa foi, G. Eliot regarde joyeusement vers l'avenir, et, comme par un reste d'habitude, sa pensée à peine aftranchie croit encore à la nécessité d'un semblant de religion, elle se tourne — on voit avec quelle prompte allégresse — vers cet autre temple plus vaste où Ton parle à l'Univers et oîi on contemple l'Infini. Quant au soupir qui ferme la lettre, il ne mérite pas qu'on s'y arrête. Marie-Anne s'est aperçue, dirait-on, que le grand changement qui s'accomplit en elle, ne l'a pas assez émue, et elle se tire d'embarras avec un regret de convention trop abstrait, trop général pour indiquer une vraie souffrance. Ni l'anglicanisme qu'elle abandonne, ni la religion naturelle où elle s'abrite pour quelques jours, n'auront jamais eu toute son âme. Dans ce court débat qui s'achève, rien de profond, de vivant, de vraiment elle, n'est engagé.
Nous ne nous attarderons donc pas à rechercher par le menu quels arguments ont eu raison de cette moitié de foi. M. Bray, son hôte, et le beau-frère de M. Bray, Charles Hennell, lui proposèrent une explication rationnelle des miracles de l'Évangile et George Eliot s'inclina. Elle aurait accepté n'importe quelle autre objection, d'apparence critique, formu-
lée par une de ces intelligences viriles, auxquelles, sans le savoir, elle avait besoin de s'appuyer. Lorsque dans la barque emportée par la marée, Stephen ordonne à Maggie de se lever et de couvrir ses épaules contre la fraîcheur du soir, Maggie obéit, « éprouvant un charme inefl'able à s'entendre dire ce qu'il faut faire et à avoir quelqu'un qui décide tout pour elle. » En écrivant ces lignes, G. Eliot ne songeait pas sans doute à la fascination intellectuelle qu'exercèrent tour à tour sur elle les différents maîtres de son esprit. Cependant il n'est que juste d'appliquer ce passage d'un de ses romans à l'histoire de la brusque crise où sa foi vient de sombrer. Nul ne croit plus que moi à la pénétration, à la vigueur, à la sincérité de cette magnifique intelligence, mais je ne mets en cloute aucune de ces qualités, en constatant qu'elle a reçu toutes faites et s'est assimilé de toutes pièces les objections que ses amis lui ont passées. Combien et de très intelligents et de très sincères ne vont pas autrement soit à la vérité, soit à l'erreur. Chez la plupart d'entre nous, la raison vraie de nos décisions intellectuelles ou morales n'est pas celle qui semble aux yeux d'autrui et à nos propres yeux emporter notre assentiment de la dernière heure. L'histoire d'une conversion consiste à montrer le secret travail intérieur qui de très loin prépare ce changement, la lente désagrégation d'une doctrine longtemps soutenue, la préparation insensible de toute l'âme à une nouvelle façon de penser.
Chez G. Eliot ce travail datait de loin. Certaines âmes sont naturellement religieuses, elles ont sans difficulté le goût des choses pieuses, la facilité de prier, le besoin d'une communication familière avec
Dieu. Semblable en ce point à des chrétiens admirables, G. Eliot n'était pas de ces âmes, mais elle se figura par malheur que l'essentiel de la religion consistait dans une attitude de l'esprit et du cœur à laquelle elle-même ne pouvait arriver sans se contrefaire. C'est le prestige du protestantisme et c'est aussi sa faiblesse que cette religion pour s'accorder avec ses origines et ses principes fondamentaux doit être presqueexclusivementintérieure. Aristocratique, en dépit de lui-même, il ne saurait convenir qu'à un nombre, en somme peu considérable, d'être choisis. Plus, en effet, il tend à se détacher des formes sacramentelles et de l'intermédiaire du prêtre, plus il se restreint à certaines natures assez hautes, fortes et saines pour se passer de tout appui humain dans leur ascension vers le parfait. Certes, rien n'est plus beau que de réduire ainsi tout le drame de la conscience, selon la formule de Newman encore anglican, à un dialogue entre les deux seuls personnages qui comptent pour chacun de nous, Dieu et nousmême. Le premier acte où le pèlerin Christian réveillé s'aperçoit et se désole de l'absence de Dieu, le second où il cherche cet unique bien, le troisième enfin où il le trouve, personne ne peut méconnaître la grandeur pathétique, l'intérêt poignant de cette sublime aventure. Mais cela ne saurait être l'histoire de tous. Il n'est pas exact que tout le monde souffre ainsi de l'absence de Dieu, — j'entends d'une souffrance réelle, — et il est encore moins exact qu'une fois blessé de la conscience de cette détresse, il soit facile à chacun de retrouver la grâce absente.
George Eliot n'avait reçu pour sa part qu'une très avare mesure de ces dons et facultés naturelles qui
ouvrent l'àrae toute grande, toute vibrante aux influences religieuses, et, comme dirait Dinah Morris, aux « visites de TEsprit ». « Ce que l'œil n'a point vu, ce que Toreille n'a pas entendu » ne pouvait avoir pour elle qu'un attrait de devoir et de raison. Passionnément, de toutes les forces de son être, elle s'intéresse à « la figure de ce monde » dont le mystique tend au contraire à se détacher. Regarder, regarder encore les hommes et les choses qui l'entourent, son instinct le plus spontané la mène, la ramène toujours là. Là est sa vie, son activité naturelle, tellement naturelle que, pendant trente ans, elle s'y est livrée sans même s'en apercevoir. Enfant et jeune fille, fatiguée d'autres soucis, tendue vers d'autres efforts, elle amassait inconsciemment et sans joie ces trésors d'images qui devaient nourrir son inspiration pendant si longtemps. « Je suis toute prête, disait-elle en 1889, à pleurer de découragement et de dépit, à la pensée que je suis incapable de comprendre et même de connaître au moins quelquesuns de ces objets qui s'offrent à notre contemplation dans les livres et dans la vie '. » Elle avait vingt ans alors. Jusqu'au bout, ce goût de la vie, cette passion de prendre le monde comme un spectacle, la tiendra. Nous avons d'elle, presque au dernier jour, un mot caractéristique. Elle a perdu Lewes depuis quelques mois, elle est seule, dans ce climat de Londres qui l'accable toujours et la rend malade, elle ne sort pas, elle ne voit personne et cependant elle écrit :
u Je vais beaucoup mieux et je recommence à