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n'est pas là le travail d'un jour », il répète simplement et de son mieux une leçon que ses livres mystiques lui ont apprise, et ne songe aucunement à se repaître de ses propres maux. Ailleurs, M. Feugère oppose la sage direction de Fénelon aux recherches inquiètes et presque orgueilleuses du mysticisme mennaisien. Fénelon, paraît-il, serait « surpris et alarmé » de voir comment Lamennais se propose de « se familiariser avec la vie, c'est-à-dire avec la croix ^ ». Tout cela me semble un peu cherché, et, pour ma part, je ne connais pas un seul auteur spirituel, disons plus, un seul moraliste, que M. Feugère ne condamne en censurant de tels propos. En tout cas, je sais bien ce que Lamennais aurait répondu au directeur qui lui aurait conseillé, avec son jeune biographe, de ne pas s'exagérer les sacrifices et « d'envisager plutôt les consolations ». Les consolations lui sont refusées. C'est en cela que tout son mal réside. Autant conseiller à un aveugle de se réconforter par la pensée d'un beau paysage. Il n'y a pas de paysages pour un aveugle-né, pas de consolations mystiques pour un Lamennais. Vous me direz qu'il n'est pas seul à souffrir de cette privation. J'y consens, mais songez donc, à votre tour, que d'imprudents directeurs concentrent son activité sur l'impossible recherche d'un bien qui n'est pas fait pour lui. Ses livres, ses amis le « tantalisent », comme on dit en Angleterre. Dans l'éblouissement de ce « miroir spirituel » qu'on lui présente sans relâche, il ne parvient pas à se reconnaître lui-même , sauf pour quelques brèves minutes d'illusion qui, en
exallant ses désirs, redoublent bientôt sa misère.
En efl'ot, si, de son côté, M. Feugère hésite à prendre au pied de la lettre les confidences les plus douloureuses de Lamennais, on nous permettra de soumettre à unecritique plusexacte les pages, pleines d'onction, de joie mystique, de paix souriante, qui, certes, ne manquent pas dans Toeuvre du grand écrivain. Mystique ou rhéteur, tel est le dilemme où Ton pense nous enfermer. Nous répondons tranquillement « ni l'un ni l'autre », et nous faisons encore appel à l'expérience de tous les temps.
J'en appelle, non seulement aux prédicateurs, mais encore à tout chrétien, laïque ou prêtre, qui a été amené, soitpar devoir professionnel, soit par attrait, à rédiger ses impressions sur les choses spirituelles. Je pourrais invoquer de même quiconque a jamais ouvert la bouche ou pris la plume dans le dessein d'exprimer ses propres sentiments sur quoi que ce soit. On ne sait pas ce qu'étaient les entretiens d'Adam et d'Eve au paradis terrestre, avant le dialogue sous le pommier. Mais ce qui est trois fois sûr, c'est que, depuis ce jour néfaste, nous sommes tous éloquents. La sincérité est une limite idéale vers laquelle un honnête homme ne cesse de tendre, mais que personne n'atteindra jamais. Inutile d'en rougir. Cette confusion ferait un nouveau mensonge. Mieux vaut reconnaître qu'un monde tout à fait transparent serait un enfer.
J'invite donc M. Feugère à se pencher avec moi sur l'épaule de Lamennais, au moment oi^i celui-ci se met à écrire une méditation sur la beauté et les joies du sacerdoce. C'est fait, la page court chez l'imprimeur. Demain, elle remuera délicieusement, elle ré-
chauffera des milliers de prêtres. Les simples fidèles la liront aussi, et leur dévotion s'en trouvera renouvelée. Par malheur, une autre page existe, imprimée aussi. Celle-ci porte une dale qui en souligne tous les mots d'un trait de feu. « Je suis et ne puis qu'être désormais extrêmement malheureux... Tout ce qui me reste à faire est de m'arranger de mon mieux et, s'il se peut, de m'endormir au pied du poteau où l'on a rivé ma chaîne. » « Désormais », cela veut dire « maintenant que je suis prêtre », et le « poteau » n'est autre chose que la marque indélébile de l'ordination.
De l'article de journal que je rappelais tantôt ou de cette lettre, prise au hasard, entre vingt autres qui rendent le même son, que devons-nous retenir, nous qui désirons savoir, non pas les idées générales de Lamennais sur le sacerdoce, mais les expériences personnelles de ce prêtre malgré lui. Eloquence pour éloquence, où est le vrai Lamennais? La réponse s'impose et M. Feugère la fait comme moi, n>ais je veux le mener plus loin.
Il faut maintenant, qu'à la brûlante lumière de ce contraste, nous poussions au cœur du sujet. Je demanderai encore à M. Feugère de vouloir bien comparer minutieusement la page sur le prêtre, à tel autre texte analogue, et, par exemple, à la lettre où il est dit que « le cœur du chrétien est une fêle continuelle ». Plus heureux que moi,découvrira-t-il dans cette apothéose du sacerdoce une ombre de rhétorique, un atome d'insincérité, un élément quelconque de suspicion qui ne se retrouve pas, au même titre, dans l'autre passage. Non, les deux témoignages se valent. Ou ils no montent ni l'un ni l'aulre ou ils
mentent tous les deux. Or, d'une paii, M. Feugère admet avec tout le monde que la loyauté de Lamennais défie tout soupçon ; d'autre part, la pag-e sur le sacerdoce est tout autre chose que la traduction d'une expérience mystique. Il reste donc que le dilemme s'évanouit et que l'auteur désole' de tant de pieux écrits, n'est pas nécessairement ou un mystique ou un rhéteur.
La psychologie que de telles contradictions nous révèlent n'a rien, d'ailleurs, qui doive surprendre. Un Lamennais ne peut pas ne pas écrire. Chrétien convaincu, apôtre dévoré du besoin d'agir, il écrira sur les choses religieuses. Entouré de sollicitations pieuses, en relations constantes avec des contemplatifs, attiré, séduit par l'apaisante douceur de la littérature spirituelle, il se fera un devoir et un plaisir d'écrire à son tour sur la vie mystique.
Qu'importe que, seul à seul avec Dieu, il ne parvienne pas à éprouver les délices dont parlent ses livres et qui rayonnent dans le regard de ses amis. A l'heure de ses pires détresses, il n'a jamais mis en doute l'action bienfaisante de l'esprit de Dieu. S'il n'y croyait pas. il souffrirait moins de se voir interdire l'accès de cette source où tant d'autres viennent puiser. En célébrant les joies de la vie chrétienne, s'il ne raconte pas sa propre histoire, il est bien assuré d'ailleurs de ne pas écrire un roman. Cette vie, à laquelle il ne peut participer de façon plus directe, il la vivra, du moins, en la célébrant dans ses écrits, et, de la même plume qui a maudit le jour où s'est consommé pour lui le suprême sacrifice, il dépeindra les émotions du nouveau prêtre et la joyeuse liberté d'une servitude bénie.
Est-ce que, d'aventure, les termes lui manqueraient pour cette entreprise? Les termes ne manquent jamais à un poète. Ce qu'il n'a pas ressenti lui-même, il se l'est figuré trop souvent pour être impuissant à le décrire. Il forgerait, au besoin, une langue nouvelle. Mais, à quoi bon ? Cette langue existe. Lamennais s'est assoupli d'une façon très consciente à la manier. Génie d'écrivain, foi absolue à la réalité du surnaturel, désir persévérant d'obtenir que l'expérience des saints devienne enfin son expérience personnelle, en faut-il davantage pour expliquer comment Lamennais, sans être ni un mystique ni un rhéteur, mérita néanmoins d'inspirer et de soutenir dans leur prière la plus intime, plusieurs générations de catholiques français ?
De plus, si Lamennais a jamais été homme à <( s'abîmer dans la prière », à « brûler de foi et d'amour », l'histoire de ses années de noviciat n'est plus qu'une suite de mystères insondables. Le moins doué des mystiques se serait tôt ou tard accommodé d'une vocation même forcée. A défaut de u consolalions » très vives, un novice capable de goûter les douceurs de la prière aurait embrassé le « poteau )) du sacrifice, sinon avec transports, du moins avec cette résignation souriante, sœur timide de la joie. On ne remarque rien de tel chez Lamennais. Sa bonne volonté n'est que trop manifeste et les plus exigeants ne l'accuseront pas de tiédeur. Néanmoins, plus il avance vers cette ordination dont l'approche soulève et exalte, pour un moment, les plus prosaïques natures, plus il s'enfonce dans les ténèbres et dans le dégoût. Tout cela est inexplicable dans l'hypothèse de ^L Feugère, à moins qu'on ne se dé-
cide à classer le solitaire de la Chênaie dans la catégorie des mystiques de premier ordre, î\ côté de sainte Thérèse onde tels autres familiers de l'extase, qui ont subi parfois des périodes assez longues de sécheresse absolue. Mais où sont les extases de Lamennais ? On pourrait encore, avec moins d'invraisemblance, se croire en présence d'un phénomène purement pathologique. Mais enfin, avant de se résigner à ces conclusions désespérées, n'est-il pas plus simple d'admettre que le trop docile converti a vainement essayé de s'entraîner à des expériences qui contrariaient sa vraie nature, et qu'il s'est engagé, avec une imprudence généreuse, dans une voie sans issue '.
En le jugeant ainsi, on n'a pas à craindre de diminuer son prestige. L'auréole du mysticisme n'est pas indispensable à la gloire d'un écrivain religieux. Du jour où on voudra se livrer sérieusement à des observations analogues à celles que nous venons d'ébaucher, on constatera le même déficit^ le même impuissance chez quelques-uns de nos plus illustres docteurs. Les pieuses tendresses n'accompagnent pas nécessairement la ferveur d'une intelligence profondément religieuse comme l'était l'intelligence d'un Bonald, d'un Joseph de Maistre et d'un Lamennais. Les circonstances dans lesquelles ce dernier s'est trouvé placé nont fait que mettre en relief une infirmité très commune et qu'exaspère une épreuve de tous les jours. L'histoire de son noviciat n'est ex-
1. Voy. dans Feugère, pp. 186, 187, comment Lamennais, loin de ses auteurs mystiques et libéré, pour un moment, de cette tension religieuse, se met à respirer librement. Ce passage est des plus caractéristiques.
ceptionnelle que parce que, pour son malheur et pour sa gloire, un Lamennais dramatise tout.
Ces réflexions nous amènent à un troisième chapitre qui devrait s'appeler, ce me semble : la docilité de Lamennais. « J'ai besoin de quelqu'un qui me dirige, à cela peut-être est attaché mon salut. » « Ce mot donne la clef de Lamennais », a dit Sainte-lBeuve, maître des maîtres en ces matières, et ce ne serait pas trop que d'un long chapitre pour décrire minutieusement cette tendance fatale. Puisqu'il sera toujours dirigé, je voudrais que l'on essayât de définir, d'une manière précise, l'influence propre de chacun de ses directeurs. De Brute et de Teysserre à M. des Saudrais et à Déranger, la gamme est complète. Il y là de profonds mystères. Pourquoi M. Boutard semble-t-il attacher si peu d'importance à la personne et au rôle de M. des Saudrais. N'était-ce pas déjà un fait significatif que cette abdication de Robert de Lamennais entre les mains de son beau-frère pour tout ce qui concernait l'éducation de ses propres enfants, Jean et Féli? En vérité, il ne pouvait mieux choisir. Quoi qu'on en ait dit, des Saudrais me semble le parfait modèle des éducateurs. Si la cohorte mystique n'était pas venue si tôt le déposséder, ou peu s'en faut, de son influence, si du moins Féli n'avait eu à combiner que les exemples de son frère et les conseils de son oncle, l'auteur de l'Essai sur Vindifjérence n'aurait peutêtre jamais écrit les Paroles d'un croyant. M. Feu-
gère rend justice à cet excellent homme. Je trouve pourtant qu'il ne parle pas de lui avec assez de tendresse.
J'aime mieux ce qu'il dit de chacun des membres du triumvirat, Brute, Teysserre et Carron. La droiture de leurs intentions est si manifeste, l'ardeur de leur apostolat si touchante, leur amitié pour Lamennais si généreuse, qu'on n'a pas le courage de blâmer leur tenace et redoutable méprise. Et cependant comment relire, je ne dis pas sans colère, mais sans une sorte de stupeur, les confidences inouïes où se traduisent les égarements de leur zèle : « Reposezvous sur mon cœur, écrivait Carron à Brute peu de temps avant l'ordination de Lamennais, et bien spécialement sur ma conscience, du sort de ce bienaimé Féli : il ne m'échappera point ; l'Eglise aura ce qui lui appartient ». C'est à de pareils hommes que Lamennais a pu dire: « Décidez, messieurs! » — « Il ne m'échappera pas », « décidez, messieurs ! » Si nous n'étions pas au plus vrai de la vie réelle, j'oserais dire qu'il n'y a rien de plus saisissant que ces deux cris dans tout le théâtre de Shakspeare.
Que penserons-nous de l'abbé Jean? M. Boutard, qui traite ce douloureux incident avec une mesure, une franchise et une clairvoyance parfaites, estime que le frère de Lamennais paraît, lui aussi, « avoir manqué de prudence en dirigeant trop précipitamment vers l'état sacerdotal la pensée de Féli* ». 1\L Feugère, on ne sait trop pourquoi, s'applique, avec une évidente préoccupation, à nous donner une impression contraire.