‹ L'Inquiétude religieuseChapitre 68 sur 108 · Lellres du P. Didon à Mlle Th. V. Pion · texte numérisé non relu

Lellres du P. Didon à Mlle Th. V. Pion

('(aient de celles qui compromettent la mémoire d'un religieux. Non, elles honorent à la fois celui qui les a écrites et celle à qui elles sont adressées ; mais ce que je me refuse à comprendre, c'est Tempressement avec lequel, si peu de mois après celte brusque mort, on a porté à Timprimeur ces lettres intimes, chaudes encore, pour ainsi parler, des larmes qu'on a versées en les relisant. Mais, le livre est là, il veut être lu. Admis trop tôt à ces confidences, tâchons de profiter en les écoutant, et puisqu'on a voulu forcer les portes de l'histoire, abordons cette vigoureuse physionomie, avec une curiosité tranquille, indiscrète à la fois et respectueuse, comme si nous voyions se lever devant nous, à travers la poussière des chroniques, quelque grand moine du passé.

Le jour même, où paraissait le Jésus-Christ du P. Didon, Léon Bloy écrivit, dans V Événement, un article, éblouissant de verve et d'injustice, où il dénonçait, de confiance, l'apostasie du livre qu'il n'avait pas encore ouvert. D'autres, dans un camp opposé, escomptaient avec joie le scandale possible d'une œuvre qui allait, pour vingt raisons, à un succès retentissant, et ni les uns ni les autres ne soupçonnaient la place absorbante que gardait et garderait le Christ dans la vie intime du P. Didon.

La publication de ces lettres aura causé chez quelques-uns une surprise ou une déception analogue. En effet, que ne pouvait-on pas craindre ou espérer de ces confidences dont la bonne moitié est datée deCorbara ? Lui, si libre en chaire, si spontané.

si peu maître des ébuDitions de son génie, comment n'aurail-il pas lâché dans l'abandon d'une causerie intime quelqu'un de ces mots incendiaires que seule la véritable amitié excuse parce que seule elle les comprend ? — Eh bien non ! n'en déplaise à quelquesuns, il lie parlera que du Christ, et de l'ascension de l'âme, et du sacrifice, et des ivresses de la croix.

Je ne veux pas être un vulgaire parleur, un académicien, un apôtre du bout des lèvres, je veux être un souffrant, un éprouvé, un martyr.

Aux heures de son agonie, dans cet hymne sanglotant que le Christ a récité, il y a ces mots criés vers Dieu : « Tu as fait passer sur moi tous les flots de ta colère. »

Et qu'avait-il fait le Christ? Du bien. Nous, nous avons à expier ; rien de mieux que la flamme nous dévore et qu'elle consume nos misères accablantes. Je ne m'en plaindrai pas.

Tels étaient ses sentiments au lendemain de son arrivée à Corbara, telle son attitude, par un miracle de volonté et de foi, au moment où avait été frappé le terrible coup. Laissons-le nous raconter lui-même cette scène triste, solennelle et décisive.

Quand je suis entré chez lui (chez le Père général), en me prosternant selon l'étiquette dominicaine, il sest levé, m"a embrassé; puis, il s'est rassis dans son fauteuil. J'étais à côté de lui, à gauche. J'ai pris la parole et je lui ai dit : « Mon Révérendissime Père, me voici pour recevoir vos ordres. » — Eh bien ! m'a-t-il répondu d'une voix émue et étoufïée, c'est grave et triste. "Vous n'êtes pas sans savoir la fâcheuse impression produite par vos conférences ; vous avez pris une mauvaise voie, vous n'êtes pas un apôtre, vous êtes un tribun ; vous ne convertissez pas les incroyants, vous les confirmez dans leur incrédulité ; vous n'avez pas

l'esprit de l'Évangile ; vous avez compromis l'Ordre en disant qu'il était dans vos idées. »

J'ai écouté tout cela sans mot dire. Il me semblait qu'une force plus haute me commandait de me taire. Je me suis tu, dans la plus parfaite quiétude et la plus inaltérable sérénité.

J'ai accepté avec une sérénité et une joie étranges, cette première grande épreuve... Je suis heureux d'avoir été jugé digne de soutïrir pour la cause sainte à laquelle j'ai voué ma vie. C'est le commencement du long martyre. Je suis prêt à tout. Qu'importe ma personne ! L'œuvre sainte à laquelle je me suis voué, l'œuvre du salut des païens modernes, voilà l'essentiel. Nulle force ne m'arrêtera.

Libre aux esprits prévenus de tlairer à tout prix un commencement de révolte dans cette résignation exaltée. De tels soupçons sont faciles à certaines âmes et ont de tout temps précipité les apostasies. Mais, de bonne foi, pouvait-on demander à cet apôtre de désavouer ses propres sentiments, et n'avait-il pas le droit de répéter pour les défendre les vigoureuses paroles de Fénelon, injustement mis en cause, affirmant la pleine orthodoxie de ses intimes pensées? « Je n'ai jamais pensé les erreurs qu'ils m'imputent... Pour ma pensée, je puis dire que je la sais mieux que personne; c'est la seule chose qu'on peut prétendre savoir mieux que tout autre sans présomption. »

Ainsi de lui. Certes il y avait eu des fautes de jugement dont la sagesse des supérieurs avait dû s'alarmer ; mais enfin l'œuvre qu'il avait voulue était bonne, ille savait et il avait bien le droit d'en espérer, envers et contre tous, le triomphe. « Nulle force ne

m'arrêtera. » Isolez ces mots et vous arriverez à en faire la devise d'un révolté; mais, comme ils changent de sens quand on voit celui qui les prononce accepter humblement cette consigne de silence et s'embarquer sans hésitation pour un exil indéfini !

L'épreuve pourtant était rude. Prudence de la chair ou prudence de l'esprit, plusieurs vieilles amitiés devenaient silencieuses au moment où il aurait eu le plus besoin d'elles. Il s'en plaint amèrement dans quelques lettres qui sont parmi les plus belles de cette série et d'où l'orateur a presque tout à fait disparu.

Oh! la trahison des amis, leur défiance, leur soupçon, leur doute, leur abandon... voilà la vraie douleur. Ceux' qui ne l'ont pas connue n'ont rien senti. Ils n'ont pas même été égratignés à la peau.

« Oh ! la trahison des amis ! » Comme auprès d'elle, le petit bruit de la presse parisienne le touche peu ! « C'est une poussière que lèvent emporte », et il sera content si cette poussière ne va pas aveugler quelque vieux frère d'armes. Car c'est la torture poignante. Les lettres sont rares, elles lardent à venir, qui sait ce qu'on dit, ce qu'on chuchote, ce qu'on tait là-bas, quand on pense à lui?

Je pense qu'à Paris, au couvent, on est plus tranquille. J'ai écrit au P. S..., au P. H..., au P. D..., au P. Mil... Qu'ils aient donc foi en moi ! Ma nature ne leur est-elle pas connue ?

Oh ! les amis, les amis, les amis indomptables, les amis plus inébranlables que le roc, les amis qui ne bronchent pas, qui ne doutent pas, les amis qui ont la foi vivante... 0 les amis, où ètes-vous?

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Le plus douloureux c'est que, par moment, il se* rend compte vaguement des singularités de sa nature. Il entrevoit qu'il n'est pas lui-même facile à comprendre et qu'on peut aisément se tromper sur lui. Qu'y faire ! C'est le défaut de son âme tumultueuse et tourmentée.

Est-ce ma faute si je ne suis pas un petit ruisseau blanc bien clair, roulant sur des cailloux bien blancs qu'on voit à travers son onde transparente ?

Est-ce ma faute si je suis parfois un torrent gonflé par les trombes? un lac mystérieux encaissé dans de hautes montagnes qui voilent son fond bien que son eau soit l'eau pure du glacier?

Est-ce ma faute, entin, ma fille, si je suis une mer aux falaises escarpées et dont les pêcheurs, qui se croient avisés, n'ont pas pu trouver en certains endroits les profondeurs ■/

S'il n'était à ce moment en pleine détresse, on serait tenté de sourire en face de ces images contradictoires dont la plupart conviennent si peu à son caractère et à son talent. Chez lui, en effet, les profondeurs sont plus apparentes que réelles : ni « ruisseau blanc », ni mer insondable, torrent plutôt, son intelligence s'excite, court et bouillonne à la surface des idées. « Gonflé par les trombes, » ce mot peint à merveille l'origine des systèmes qu'il croit tirer de sa propre substance. Non, cet esprit ni ne se nourrit ni ne se développe par le dedans. Comme chez ceux qui sont avant tout orateurs, dans son travail, images et impressions précèdent l'idée. Ardente et généreuse, son âme se laisse prendre à tout ce qui brille et qui lui paraît nouveau, et trouve vile, non dans le long

effort de la réflexion, mais dans une improvisation enflammée, de quoi légitimer un système presque aussitôt adopté qu'entrevu. Qu'il prêche, qu'il écrive, qu'il conduise un grand collège, sa méthode ne varie pas. Quand nous aurons les lettres de ses dernières années, il sera intéressant de le voir prendre au vol, pour leur donner un essor plus impétueux, les idées qui le dirigent dans sa réforme d'Arcueil. Ici, avec quelques lettres déplus, on pourrait presque le suivre pas à pas dans le travail qui préparait ses deux volumes sur le Christ. On verrait le contre-coup de chaque nouvelle lecture, le moment où la secousse d'inspiration lui est donnée, l'heure chaude des découvertes, en un mot tout ce travail de fusion halive qu'avec son besoin de violentes images il a comparé à une « navigation au milieu d'effroyables tempêtes sur l'océan de la vérité ».

Lvii-mème essaie quelque part de se définir et d'expliquer ce qui, « dans son individvialité », effarouche « les bons vieux conservateurs », scandalise d'autres braves gens et met en fureur les Pharisiens. Qu'a-t-il donc voulu, que veut-il encore? Tout simplement vivre de la vie du Christ, et communiquer cette vie au peuple innombrable des incroyants.

Or, quand on veut aller vers les incroyants... le premier obstacle qu'on rencontre est celui-ci : la politique et la science. « Oh ! pardon, vous disent-ils ; vous venez me parler d'une religion qui est contraire à la liberté politique, à la République, à la démocratie, au progrès, à la science ; nous ne vous écouterons même pas. »

Que fera l'homme de Dieu? 11 prouvera que « la religion catholique, non seulement n'est pas en anta-

gonisme de fond avec la science vraie, la liberté politique, la forme républicaine... mais au contraire que, seule, elle a le secret de conduire à bien toutes ces grandes forces ».

Et comme la meilleure démonstration est celle de la vie et non celle des mots, je n'ai pas seulement parlé, j'ai dit : Regardez-moi. Voilà un homme moderne, plus moderne que vous peut-être, ayant le culte de la science, le culte de la liberté politique, voilà un républicain, voilà un démocrate, voilà un progressiste... et un croyant, un apôtre du Clirist.

Qu'on veuille bien relire lentement celte page et on comprendra ce que j'essayais d'insinuertantôt en disant que cette intelligence de prédicateur ne se nourrissait pas par le dedans. Ainsi donc il est moderne, parce qu'il veut l'être, parce que cette épithèle est fascinante, et qu'en se couvrant d'elle, il se grise et grise du môme coup son auditoire. Que voilà bien l'orateur dans sa force et dans sa faiblesse ! Son discours ne jaillit pas de sa propre substance intellectuelle et n'est pas amené par le long travail de sa pensée profonde. « Plus moderne que vous. » Il va d'un bond fougueux et sans plus de réflexion à tout ce qui porte ce signe voyant et sacré; par une assimilation merveilleusement rapide, il fait sienne, il prêche, il aime comme sienne telle idée qui, hier, lui était étrangère et il trouve, pour la défendre, des accents « qui le surprennent lui-même et qu'il ne se connaissait pas ».

Les penseurs vont d'une autre allure. Ils ne se soucient pas d'être modernes, et il se trouve pourtant que du simple fait de leur travail personnel et vivant,

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ils devancent tous les vrais besoins et les meilleures aspirations de leur temps. Eux disparus, leur œuvre reste, et journalistes ou orateurs en vivent pendant des années sans en épuiser l'aclualité. Rien, au contraire, n'est plus changeant que la modernité recherchée pour elle-même. Le fétichisme de la science à qui le P. Didon demandait un passeport pour pénétrer chez les incroyants, qui donc, aujourd'hui, parmi les sages n'en est pleinement revenu, et qui, même parmi les naïfs, ne commence à s'en fatiguer ? Qu'importe! L'orateur apôtre doit se prêter à toutes les faiblesses de son temps, et tant que ce grand mot de science resta de mode, il fut bon, il fut nécessaire qu'une voix sonore, puissante et populaire sortît de nos rangs pour l'acclamer.

Mais revenons en arrière, aux premiers jours de son exil : aussi bien sa vie de religieux et d'apôtre n'en a connu ni de plus amers ni de plus beaux. Si la soumission est parfaite, la lutte intérieure dure encore et le cœur n'est pas pleinement apaisé. Et comment le serait-il ? Qu'on se demande ce que dût êlre pour cet homme d'action, de bruit, de zèle, le brusque silence et le subit isolement de sa « chartreuse », de sa « prison », de sa « tombe », pendant que les éternels soupçons, empressés chez les uns, douloureux chez les autres, ne cessaient de déferler avec les vagues contre ce rocher perdu où sa propre impuissance le consumait. Certes, de telles souffrances, où de moins vaillants auraient sombré, marquent pour toujours un homme du signe des élus

LES LETÏBliS SIMHITUELLES DU P. DIDON li)l

de Dieu, el l'on peut bien dire que si les hardiesses du prédicateur avaient, selon le mot du R. P. Général, risqué de compromettre l'ordre de Saint Dominique, cette héroïque soumission effaçait glorieusement le passé et donnait un nouveau prestige à la discipline monastique du vieux temps.

Une douleur l'attendait qu'il n'avait pas prévue. Elle lui vint de celle-là même à qui cette correspondance est adressée. Que se passa-t-il ? Eut-elle, un instant, peur, elle aussi, d'une apostasie possible, fut-elle sur le point de retirer sa confiance première ou de se décourager à la pensée de l'éclipsé qui allait peut-être la laisser dans les ténèbres, nous n'avons pour le savoir que les lettres, fîères et tendres, que lui portent son pardon.

Ces lettres, que nous ne devrions pas connaître encore et que nous offre une humilité trop généreuse se passent de commentaires et en disent long sur les souffrances morales de l'exilé et sur les perspectives qui se déroulèrent deA^ant la clairvoyance irritée de son esprit.

Vous avez douté de moi, vous aussi. C'est mal. Je vous avais donné une alïection divine, j'avais gardé mon cœur haut... Dans un instant de délire, vous avez tout méconnu. Je pourrais me retirer. Je reste. Je vous pardonne... Un jour, peut-être, plus tard, je vous raconterai toute ma vie. Vous en lirez les pages, vous verrez ce que Dieu y a écrit, ce que d'autres t/ auraienl voulu écrire, et vous bénirez ces forces invisibles et cette Providence qui garde les simples et les sincères dans leur voie.

J'ai une situation délicate à éclairer et à équilibrer. Ce que ma conscience, éveillée et avertie, sous le regard de Dieu, me dira de faire, je le ferai sans me soucier d'aucun

jugement humain, ennemi ou ami, peu importe... Je ne veux pas être la cause de la perte d'aucune âme.

... Vous savez bien, pauvre petite, que ma vocation m'est chère au delà de tout, et que je ne pourrai jamais regimber contre cet aiguillon divin qui m'emporte vers le Christ...

Et il termine ces lettres, les plus sincères, les plus humaines de toute celte correspondance, par cette ligne admirable:

Ayez foi. Je suis à vous dans l'inexprimable tendresse de ceux que le Christ a aimés et qui ont souflert.

Cette tendresse, dont il parle souvent, on voudrait la connaître à fond, en vue de s'édifier sur la psychologie des grands orateurs. On serait curieux de savoir le rôle que joue le cœur, la place que tiennent les affections dans la vie intime de ces hommes, dont la parole semble jaillir d'un foyer d'ardente et profonde passion. Quand de surprenantes épithètes leur montent aux lèvres, pouvons-nous les prendre au mot, et n'y a-t-il pas lieu plutôt de remarquer ici encore un de ces artifices inconscients qui décuplent la puissance du poète et de l'orateur?

A en juger par les lettres que nous avons de lui, — et ces lettres sont, sur ce point, d'une extrême netteté, — le P. Didon n'était pas un affectif. Cette âme de moine était avant tout forte, virile, austère. Affectueuse plus qu'aimante et sans ombre de mollesse; passionnée, si Ton veut, mais au sens sévère du mot, et sans aucune des faiblesses qui, dans notre psychologie sommaire, accompagnent d'ordinaire la passion.

Évitez, — écrivait-il un jour, — évitez les témoignages

extérieurs et sensibles de votre tendresse. L'esprit dominicain est épanoui, libre, joyeux, aimant, mais austère. Notre tendresse est au dedans, et elle s'élève en haut plutôt qu'elle ne se traduit par la matière.

On le voit, plus loin, appuyer et renforcer par des considérations surnaturelles cette indépendance de cœur qui répondait peut-être plus qu'il ne le pensait lui-même à ses tendances intimes et à son tempérament.

Je ne me suis jamais attaché à aucun être depuis que j'ai commencé à vivre de ma vie personnelle, sans que Dieu ne fût le lien entre cet être et moi. Jamais la matière ne m'a captivé, jamais le créé ne m"a suffi.

Captiver et suffire ; quelle différence — pour la plupart des âmes • — entre ces deux mots, qu'un parallélisme héroïque et candide semble ici presque confondre !

Là où j'ai mis mon cœur, j'ai toujours voulu l'Infini... Là était le secret de mes afiections profondes ; le reste, un détail. {i\ole: encore ce mol qui dit lanl de chosesl}

Avide de Dieu, je l'ai toujours vu et mis dans ce que j'ai aimé... Ce que jai aimé n'était vivant à mes yeux que par le Dieu qui l'habitait, que par le Christ qui y rayonnait...

Quand ces ètres-là ont eu rejeté Dieu... ces ètres-là sont morts.

Voilà, certes, une façon dégagée des'élever au-dessus de nos humaines misères. On ne trouve là aucune trace de ces brisements d'àme dont le souvenir donne sans elTort à la parole et aux exemples de quelques saints une si poignante efficacité. D'ail- II 13

leurs, en dépit d'un peu d'éloquence, toutes ces observations intimes semblent d'une parfaite justesse. Il revient un peu plus loin à ce sujet, et promène sur son propre cœur un regard tranquille, dont la froide pénétration confirmerait à elle seule l'exactitude de ces analyses.

L'idée joue uii grand rôle dans mes relations d'àme. Je ne me suis jamais nourri du sentiment tout seul. Partout où je vis, il me faut de la clarté ; mes tendresses profondes n'éclosent qu'à la lumière.

Ces lignes sont un document psychologique depremier ordre ; je n'ai pas besoin de faire remarquer le bonheur de plusieurs de ces formules, ni comment le sentiment intellectuel ainsi défini cesse d'être, à proprement parler, une vraie tendresse.

Voilà pourquoi, lorsqu'un être n'est plus en communion d'idées avec moi, l'amitié se refroidit vite, et, si les divergences, les oppositions s'accentuent et s'aggravent, quelquefois elle meurt.

Vous autres, femmes, vous n'êtes point ainsi. Vous vivez de tendresse. Vous vous froissez, vous vous piquez, vous vous mordez, et puis une caresse, un baiser... et tout est oublié.

Il ne saurait en être de même des hommes. Le premier fondement d'une union des âmes, c'est l'harmonie des convictions personnelles... Je tenais à vous exprimer en toute précision ces choses, afin que vous comprissiez, une fois pour toutes, la différence profonde qui sépare l'homme et la femme dans leur mode de sentir et d'aimer.

Il se hâte un peu — à sa vive manière — de généraliser cette dernière remarque, et de prêter à tous les hommes sa propre noblesse et élasticité de sen-

linients. Mais, sans lui chercher, à ce sujet, une vaine querelle, admirons plutôt comment une telle disposition ouvrait au Christ toutes gi'andes les portes de cette âme uniquement avide de Dieu. Le nom du Christ est à toutes les pages de cette correspondance, et les plus distraits auront remarqué comment cette union devint chaque jour plus intime, plus aflfectueuse et plus absorbante, pendant la longue solitude de l'exil. C'est là et non pas dans des soupçons odieux qu'il faut aller chercher « les dessous » de cette Vie de Jésus qu'il avait dès lors l'ambition d'écrire. Je n'ai pas à parler ici de cette œuvre qui dut, aux années d'épreuve, la bénédiction d'un immense succès. Disons seulement que les lettres du P. Didon sont le meilleur commentaire de son livre, qui serait, je pense, plus vibrant encore, sans doule, et plus beau, si la parole humaine pouvait traduire, en même temps que la pensée d'un homme, le vivant témoignage de son cœur et de sa vie.

La direction spirituelle donnée par le P. Didon est bien celle qu'on devait attendre d'une nature prédestinée aux triomphes de la parole. C'est une direction oratoire. Au lieu, en effet, que d'autres directeurs tâtonnent autour de l'âme pour arriver à la bien connaître et à ne rien lui prescrire qui ne s'adapte parfaitement à elle et ne l'achève en la transformant, au lieu d'aller pas à pas et de ne demander à chacun que ce que son courage du jour même et de l'heure peut donner, lui, d'une brusque violence, il

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enlève l'âme à ses propres misères, et, par une rapide infusion d'héroïsme, il la rend tout ensemble avide el presque capable de sainteté.

Écoutez comme il parle dès les premiers jours :

L'immolation sera dure, ma pauvre enfant, mais elle sera héroïque. Je vous réponds que je ferai de vous quelque chose de grand. Ce qui est vulgaire et bas m'est odieux... Venez sur la montagne.

Comme mes montagnes sont belles I comme je me sens leur fils ! je veux que votre âme habite leurs cimes blanches, inaccessibles et que... vous habitiez où j'habiie, dans la pleine lumière de Dieu.

On le voit, c'est une vraie suggestion.

Ne soyez pas trop paresseuse. . . Quittez dès le matin votre lit et ne vous y jetez plus que par un impérieux besoin. Les âmes vaillantes tiennent le corps debout. Elles ne lui permettent la station horizontale que pour réparer les forces perdues, et, dès que la provision ou la réparation est faite, le corps se dresse comme si un invisible ressort le commandait.

J'ai choisi ces dernières lignes à cause de l'image du ressort qui rend bien l'action immédiate de ces sommations entraînantes ; mais je dois ajouter qu'il est rare de rencontrer, dans ces lettres, de telles applications au devoir quotidien. La chose d'ailleurs s'explique aisément. On ne demande pas à une sonnerie de clairon de préciser par des nuances le programme de l'assaut dont elle donne le signal, et, tout au rebours de la méthode des « basses vallées » par oii François de Sales faisait cheminer sa Philo- Ihée, celte méthode des sommets, plus idéale que

concrète, ne peut s'arrêter aux menus détails. « Montez, » « grandissez, » « n'ayez d'autre vertu que l'oubli de vous-même, » ces brèves consignes, criées du haut de la montagne, sont toutes-puissantes sur une âme que fascinent la présence et la parole du directeur.

Car il est toujours en vue, et c'est nécessaire, puisque la marche de l'âme en avant est une constante réponse au geste de ce bras qui lui montre les hauteurs, à la voix qui l'excite et l'encourage. Tout orateur a ainsi l'invincible besoin de mêler sa pra pre personne au débat, et de nous mettre à l'unisson de ce qu'il sent et de ce qu'il pense. Ainsi du P. Didon, dans ses lettres spirituelles :

Jetez-vous en Dieu, criez vers moi et soyez heureuse.

Et plus explicitement :

Il faut que vous partagiez ma foi... La foi ne se commande pas, elle s'inspire. Pour peu que vous soyez en communion avec mon âme, il est impossible que vous ne vous sentiez pas envaliie par la lumière. La lumière de Dieu est ma vie. Je suis comme un pâtre sur la montagne, je respire le grand air pur qui souffle là-haut...

Cette personnalité intense est le caractère distinclif de ces lettres. Par là s'explique à la fois, et leur force, et leur faiblesse. Toutes-puissantes sur les âmes qui, de près ou de loin, ont subi pour leur plus grand bien cette merveilleuse fascination, elles auront moins d'efficacité sur d'autres qui admirent cette éloquence plus qu'ils ne sont attirés et gagnés par elle. Mais ceux-là mêmes qui préfèrent les vrais maîtres de la correspondance spirituelle — et, entre

autres, ce Fénelon dont chaque lettre semble avoir été adressée à chacun de nous — n'hésiteront pas à reconnaître que la lecture de la correspondance du P. Didon est singulièrement réchauffante. Et nous tous, pèlerins des « basses vallées », n'avons-nous pas besoin d'entendre parfois ces brusques appels d'en haut qui nous forcent à relever la tête et nous redisent que certaines âmes, parties de notre misère, vivent pourtant d'idéal et ne quittent pas les sommets.

A restreindre notre étude au simple point de vue littéraire, force nous est d'avouer que ces lettres — où à chaque page on sent le prédicateur — ne sont pas des lettres au sens français et exquis du mot.

Le style en est tendu, l'inspiration haletante, le lyrisme fébrile et trop prolongé, les images excessives. On évoque malgré soi les Mages des Contemplations. S'il comprime sa verve éloquente, ce n'est qu'après en avoir laissé gronder les premiers éclats, et encore ne la comprime-t-ii pas toujours. Chose étonnante et sans doute unique dans notre histoire littéraire, pas un sourire ne vient égayer la gravité passionnée de cette correspondance. Grande éloquence ou simple bon sens, ce sérieux éternel me déconcerte ; j'ai besoin de revenir à saint François de Sales ou à ce grand Joseph de Maistre qui savait comme personne " raisonner pantoufle »avec l'amitié.

Aimez les pommes de terre frites, si vous voulez, mais

ne les mangez qu'avec la permission du médecin et en remerciant Dieu d'avoir fait de si bonnes clioses.

Ou bien encore.

Sans être devenu un sylphe, j'ai maigri. J'ai perdu trois irons à ma ceinture de cuir jaune et je boutonne mes cols de chemise sans difficulté.

11 doit y avoir une autre façon de dire ces choses, je ne sais quel milieu charmant entre Tauréole et le « col de chemise », entre la prose et la poésie.

L'esprit manque et la grâce « plus belle que la beauté » et plus piquante que l'esprit. Bagatelles et frivolités, sans doute, mais qui ne sont pas inutiles pour atténuer le trop vif éclat de dons plus sublimes et qui, sans rien lui enlever de sa vraie force, donnent à l'éloquence plus de charme et de séduction.

Ainsi, de quelque côté que nous l'examinions, ce recueil de lettres éclaire d'un jour nouveau ce tempérament d'orateur. Nous comprenons mieux maintenant le portrait — d'ailleurs assez mal venu — placé en tête du volume et qui semble avoir été pris quelques secondes avant l'exorde d'un discours. Rude figure de montagnard, solidement rejetée en arrière, vibrante à la fois et volontaire, et qui, dans cette défensive encore muette, a déjà je ne sais quel air de provocation. Au repos encore, mais à la première vive impression ces traits vont frémir, et on le voit bien. Intelligence oratoire, les premières images rencontrées rallieront bientôt le bataillon des

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idées de surface, des sentiments généreux et des paroles sonores.

Il ouvre la bouche, et voilà qu'il est surpris luimême — et joyeusement — des hardiesses qui lui viennent. Il s'abandonne à ce jeu enivrant des soudaines intuitions et des découvertes imprévues. La sensibilité est de la fête, elle s'émeut, elle se cabre, consciente cependant et calme dans ses profondeurs pendant qu'elle semble bouleversée par l'orage des grandes passions. Sublime puissance de l'homme sur l'homme. Il nous saisit, il nous trouble plus qu'il n'est troublé lui-même, il nous entraîne, et notre raison maussade est bientôt subjuguée. Tant qu'il est là, tant qu'il parle, nous ne sommes pas maîtres de nous, si bien qu'enfin, pour être jugé de sangfroid, il faut, par une nécessaire injustice, que le « monstre » ne soit plus là.

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