‹ L'Inquiétude religieuseChapitre 70 sur 108 · Pilol, 19 octobre · texte numérisé non relu

Pilol, 19 octobre

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Ils ont tous raison. Il semble pourtant qu'entre tant de causes, deux se détachent dont l'action est plus étendue, plus directe et plus efflcace. Jusqu'ici le clergé anglican se recrutait d'autant plus facilement que les conditions de cette carrière étaient plus ondoyantes, ses obligations plus vagues, ses responsabilités moins bien définies, Or nous sommes, et Tanglicanismc lui-même, à l'heure des situations nettes. Il y a vingt ans, il n'était pas tout à fait nécessaire de formuler explicitement ses vues sur la divinité du Christ ; aujourd'hui, un incrédule pleinement conscient de sa vraie pensée hésitera fort avant de prendre les ordres et voilà, de ce chef, bon nombre de candidats écartés. L'autre cause est plus consolante pour ceux qui s'intéressent à l'avenir du christianisme en Angleterre. Il y a moins de ministres parce qu'on se fait aujourd'hui du ministère une idée bien plus sévère, bien plus haute, bien plus parfaite qu'autrefois. Jadis la vie d'un clergyman, même excellent, difïérait à peine de celle d'un laïque, et les écoles les plus exigeantes ne lui demandaient, en outre d'une correction absolue et du respect de luimême, qu'un certain air plus religieux que clérical, rien en un mot qui fût de nature à épouvanter un candidat honnête homme et à lui imposer, au seuil du presbytère, une longue et sérieuse réflexion. Tout cela est bien changé. Le High Churchman de maintenant se croit prêtre, au sens étroit et rigoureux du mol, et par une contagion inévitable, chez le Low Churchman lui-même, bien qu'il garde ses anciennes répugnances contre le sacerdotalisme, la conception du ministère ecclésiastique s'est transformée.

Ainsi, de quelque côté que l'on vienne et à quelque

parti qu'on appartienne, les vocations sont plus rares précisément parce qu'on reconnaît aujourd'hui plus que jamais la nécessité d'une vocation '.

Ici, comme toujours, la meilleure façon de comprendre le présent est de regarder le passé. Comme tout ce qui vit, le clergé anglican a beaucoup évolué au cours du dernier siècle ; mais, comme tout ce qui est anglais, il a évolué lentement. Voici, fort à propos, un livre important qui nous permet de suivre cette évolution dans l'un des deux camps qui se partagent ranglicanisme. Avec le doyen de Durham, William-Charles Lake, nous voyons la Haute Église aller paisiblement de Keble et de Pusey jusqu'à lord Halifax. Le spectacle en vaut la peine, et alors même qu'il ne résumerait pas cinquante ans d'histoire religieuse, nous trouverions encore quelque profit à admirer chez un homme sage et grave ce don si rare, fait de générosité, d'intelligence et de franchise, qui consiste à s'adapter au progrès intérieur d'une idée que l'on croit juste, et à suivre de toute l'âmeles conséquences de cette idée.

Avouons-le dès l'abord, W.-Ch. Lake est un homme de second plan, mais de tels hommes offrent souvent un intérêt non certes plus vif, mais plus direct que

1. Ce qui complique singulièrement le problème, c'est qu'il est strictement resserré aux limites de l'Angleterre et de l'Église anglicane. En Irlande, — je ne parle évidemment pas du clergé catholique, — en Ecosse et dans les mille sectes anglaises, la diminution des vocations est moins sensible.

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les initiateurs eux-mêmes. Pour ceux-ci, en effet, nous sommes tentés de ne pas les distinguer assez de l'idée qui s'est incarnée en eux et qui pourtant est bien loin de les définir. L'homme risque de nous retenir par ce qu'il a précisément d'original et d'incommunicable, par cet ensemble de dons singuliers qui lui auraient attiré des imitateurs et des disciples sur toutes les routes où il lui aurait plu de marcher. Cela est vrai, en particulier, du mouvement religieux qui, depuis soixante -dix ans, travaille l'Église d'Angleterre, Il est tout entier dans Newman, mais Newman est autre chose que le mouvement d'Oxford. Charles Lake, au contraire, son disciple, ne nous distraira en aucune façon de notre étude, et comme le disait un critique, « en lui on peut suivre les changements qui ont affecté la vie religieuse d'une portion si considérable du pays ' » .

lia été élevé en pleine légende, ou, pour parler plus exactement, lui et le groupe de ses condisciples ont travaillé de toute l'ardeur de leurs jeunes années à la formation d'une légende qui devait consacrer à tout jamais dans l'histoire religieuse d'Angleterre le grand nom du docteur Arnold^. Quand je parle ici de légende, je n'entends diminuer en rien la gloire du réformateur de Rugby, mais je veux seulement marquer comment se forma autour d'Arnold cette atmosphère d'admiration enthousiaste, de poétique dévouement

1. The Aeademy, 25 janvier 1901. — Lake, né en 1817, nommé doyen de Durham en 1869, a pris sa retraite en 1894, et est mort en 1897.

2. Sur Arnold, cf. un chapitre très important de M. Dimnet. (Lrt pensée catholique en Anylelerre). J'ai consacré aux sermons d'Arnold un chapitre dans ÏEnfant et la vie.

et de ferveur conquérante, en dehors de laquelle un homme, si méritant qu'il soit, ne peut devenir un héros. Chose vraiment remarquable, il a suffi d'une douzaine d'enfants pour immortaliser la trop courte carrière de l'un des plus fameux éducateurs de ce siècle. Le prestige exercé par lui n'avait pas été soudain. Arnold était headmasier déjà depuis deux ou trois ans et Rugby ressemblait encore, à peu près, comme les autres public schools, à une <> caverne de brigands ^ ». Mais pendant que les amis de Tom Brown méditaient quelque nouvelle sottise, un petit homme se promenait gravement, entouré de quelques camarades, dans les vastes cours. Il s'appelait Arthur Stanley et commençait de façon précoce ce métier de charmeur qu'il devait exercer toute sa vie.

C'était un de ces gentils enfants, d'apparence un peu féminine et qui semblent n'avoir jamais subi que l'influence maternelle. « 11 n'y avait aucun jeu dont il sût les règles, nous raconte soixante ans plus tard un contemporain encore indigné, il ne savait pas même lancer une balle aussi bien qu'une petite fdle, et quant à sauter^!... » Rien en lui d'ailleurs de sentimental, ni même, à proprement parler, de tendre. 11 n'eut peut-être dans toute sa vie qu'une seule vraie passion, celle qui l'attacha pour toujours au docteur Arnold. A peine arrivé au collège, il avait été, en elTet, conquis par l'intensité de vie que révélaient les moindres paroles de cet homme extraordi-

1. Arnold, Sermons, t. V, p. 74. Il suffit de se rappeler Tom Brown pour voir que le mot n'est pas si fort qu'il le parait.

2. Article dans les Good woi'ds, octobre 1895, reproduit en partie dans les Memorials de Lake, p. 4.

naire. L'élite de ses condisciples, Lake, Vaughan el quelques autres, commençait aussi, sans doute, à être subjuguée, mais sans avoir conscience encore de la séduction grandissante. Stanley les aida à démêler plus vite ce qui se passait en eux, et bientôt, pour cette poignée de fidèles, Arnold devenait le véritable héros, ou, comme dit encore W. Lake, le « premier amour ».

Ce bon doyen Lake a quelque peine à pardonner à Stanley, son meilleur ami d'alors, les excès oi^i les conduisait leur enthousiasme. La petite bande passait toutes les récréations à deviser de choses se rieuses, à commenter la dernière classe du héros, son dernier sermon.

Le cricket avait été jusque-là mon meilleur ami, raconlet-il mélancoliquement dans ses Mémoires, mais, une fois devenu l'intime de Stanley, il me fallut bien renoncer aux jeux. Presque toujours, lui, Charles Vaughan et moi nous passions nos temps libres à nous promener en causant, — grosse sottise que depuis je me suis souvent amèrement reprochée ^

Lake se rappelait mieux encore, et avec une reconnaissance sans bornes, ce qu'il devait à son maître.

Si on me demande, écrit-il, en quoi consistait la puissance éducatrice d'Arnold et ce qui en lui impressionnait le plus les enfants que nous étions alors, je dirai que tout venait de ce que nous sentions en lui véritablement un grand homme, d'une grande valeur morale unie à des qualités intellectuelles de premier ordre... Dès notre premier contact

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