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pas encore l'alibé Carron. Il ne peut donc faire allusion qu'à deux conseillers, son frère ou Teysserre. Il est vrai que, plus lard, Jean recommandera à Brûlé de modérer le ton de ses lettres à Féli : « Ne nous ey lions pas... calmez, calmez les esprits... ne mettez rien qui puisse enflammer une imaginalioiï aussi vive n. Mais, outre qu'il s'adresse à un hommeauprès duquel le plus exalté paraîtrait sage, rien nemontre que Jean s'inquiète ici de la vocation de soin frère. La lettre indique nettement le contraire. Il s'agit, en réalité, de modérer rexaltalion réformatrice du dirigé et du directeur. « Sommes-nous doncplus sages que tant de gens si sages, si pieux ? » Je n'avance ici qu'en hésitant, mais je doute qu'on trouve dans les papiers de Jean, un mot, un seul mot qui aille à contrebalancer, sur ce point et en temps utile, l'influence de Teysserre et de Brute. Peu à peu,, néanmoins, des doutes lui viennent. Il hésite à son tour. Au moment où la décision est remise entre les. mains de Carron, Jean écrit : « Je prie le bon Dieu deles éclairer l'un et l'autre, mais je suis enchanté de n'être pour rien dans cette décision-là. » Soit, maisil est trop lard maintenant pour quitter la scène. Jean, se trouve pris dans l'engrenage des imprudences initiales. Premier directeur, compagnon et confident de Lamennais, bon gré mal gré, il donne la main à l'abbé Carron. Du moins que n'écrivait-il à celui-ci^ puisqu'il le pouvait encore ? Pourquoi lui taire les inquiétudes qu'a fait surgir enfin l'expérience de tant d'années, alors surtout que l'abbé Carron ne connaît son pénitent que depuis quelques mois ? Cette abstention suprême ne laisse pas d'être efficace. Ne riea dire, à un pareil moment, c'est encore agir. Du pré-
lude au dénouemenl de cette malheureuse histoire, il est difficile de prétendre que Fabbé Jean n'a pas joué d'autre rôle que celui de simple témoin, et de conclure avec M. Feugère que toute la responsabilité de cette « vocation forcée » pèse sur M. Teysserre et l'abbé Carron.
Tous les quatre, ils se sont trompés. On l'admet communément aujourd'hui ; mais leur erreur, toute sainte dans ses motifs, n'était peut-être pas si facile à éviter que plusieurs de nos contemporains le supposent. Nous en parlons fort à notre aise, éclairés que nous sommes par des événements que personne alors ne pouvait prévoir. Mais, de i8i5 à 1882, combien de très honnêtes gens n'auraient-ils pas été étonnés si on leur avait soutenu que Lamennais n'avait pasla vocation sacerdotale. Sans doute, à part quelques intimes, personne alors ne soupçonnait les invincibles répugnances qui avaient précédé, accompagné, suivi l'ordination de cet admirable prêtre. Mais ces répugnances elles-mêmes, il n'était pas absolument téméraire d'espérer que, nées de celte longue crise d'indécision, elles passeraient avec elle. Tôt ou tard, bientôt sans doute, le calme, la joie succéderaient à répreuve. A s'en tenir à l'expérience commune, un pareil espoir n'avait rien de chimérique. J'entends bien qu'il aurait fallu scruter ces dégoûts plus profondément, débrouiller les raisons dernières de ces répugnances, mais il semble que Lamennais, plus docile peut-être que confiant, n'ait jamais rien fait pour amorcer une enquête aussi délicate. Quelques lignes de lui, écrites longtemps après, ont étendu le champ de nos hypothèses. Les regrets de son âge mûr révèlenl, peut-être, ce qui se mêlait confuse-
ment traspiralions moins surnaturelles à la détresse spirituelle de sa jeunesse. Mais lui-même, au moment de l'ordination, lisait-il aussi clairement dans son propre cœur? Eh, sansdoute, on aurait dû le faire pour lui! C'est là toute la beso^^ne du directeur. Je le veux bien, mais à suivre trop rigoureusement cette consigne, le directeur se verrait bientôt réduit à la même indécision que le pénitent. Une heure vient où il faut couper court aux réponses évasives. Après neuf ou dix ans d'hésitation, rester dans l'incertain est pire que tout. Quoi donc alors? Dire résolument à Lamennais qu'il doit rentrer dans le monde? Peutêtre, mais combien, même parmi les plus éclairés, auraient tranché de la sorte ? Problèmes redoutables, et que, même aujourd'hui, on ose à peine regarder en face. Quoi qu'il en soit, si tous ces bons cœurs se sont égarés, ils ont rudement expié leur excès de zèle. Leur méprise éclaire d'un jour nouveau les terribles responsabilités de la direction, mais la parfaite droiture de ces qualre prêtres nous défend de les accabler.
M. Feugère nous quitte au moment de la publication de ï Essai sur l'indifférence. Dorénavant, on ne pourra plus parcourir cette longue route (1782-1817), sans le prendre pour compagnon. D'ici de là, on pourra bien lui chercher quelque innocente querelle mais on n'hésitera pas à reconnaître que son livre est indis})ensable. Ce livre, rempli de vues ingénieuses et d'hypothèses séduisantes, est un véritable
manuel de lillératiire mennaisienne. L'appendice qui le complète n'est pas moins précieux; M. Feugère a pris la peine de dresser, dans cet appendice, la table chronologique de la correspondance de Lamennais- Pour apprécier le service que nous rendra ce travail, il suffit de se rappeler que, en dehors des recueils proprement dits (il n'y en a pas moins de douze), on trouve des lettres de Lamennais, indiquées, résumées ou citées dans plus de trente ouvrages, et dans ime quarantaine de revues ou de catalogues. M. Feugère a tracé un chemin dans cette immense forêt. Il s. fait plus. Quand il rencontre une pièce plus importante, moins accessible ou moins connue, il la résume et en détache quelques fragments caractéristiques, tant et si bien que cette table générale, qui nous conduit de 1808 à i853, a la saveur d'une collection de pages choisies et nous permet de suivre au jour le jour l'évolution de Lamennais. C'est la revanche éclatante des petits papiers : on a beau ne les aimer guère, on ne peut plus se passer d'eux.
M. Feugère parti, M. Christian Maréchal le remplace. Non déficit aller, aureus. Celui-ci n'a peutèive qu'un vrai défaut, mais de ceux contre lesquels un jeune écrivain ne saurait trop se défendre. Il est modeste, désespérément modeste, Il s'est appliqué longtemps à dissimuler ses ouvrages. Ecrit-il sur Lamennais et Victor Hugo ou sur la Clef de volupté, de vrais livres pleins de trouvailles, des études à rendre jaloux Edmond Biré lui-même, il s'ingénie à donner à son œuvre les apparences d'une gauche, laide et lourde brochure. Et ce papier, cet aiïreux papier, où donc M. Maréchal l'a-t-il découvert? Si tous les critiques ne s'en mêlent, combien de lettrés
si"ii>noreront-ils pas ces travaux qui, réunis, formej-aient un livre tout à fait exquis sur V Apostolat de Lamennais ? Exquis et nouveau. En effet, la plupart des biographes, et M. Boutard lui-même, se sont jusqu'ici donné le mot pour supprimer ce chapitre qui, manifestement, leur semble dénué d'intérêt. Lamennais, pour eux, ne fut apôtre que la plume à la main. Tout son zèle est dans son encrier. Ils ne savent donc pas que pour un écrivain religieux, pour x\n prêtre surtout, le livre n'est pas autre chose qu'un appel discret, qu'un prélude à des entreliens plus intimes, conversation commencée de loin et qui voudrait être reprise, confidence ébauchée qui promet et qui attend en retour d'autres confidences. Un vrai prêtre, qui descend de chaire ou qui revoit la <lernière épreuve d'un livre, sait bien que le meilleur de sa besogne n'est pas commencé.
Nous sommes en 1821. Victor Hugo, découragé par les obstacles chaque jour renaissants qui s'opposent à son mariage avec Adèle Foucher, vient pasr .T q.K'lques jours chez le duc de Rohan, au château de La Roche-Guyon.
Dans ce manoir religieux — continue M. Maréchal — A'^ictor Hugo éprouva- t-il toute la douceur de prier? Eut-il îe vif sentiment qu'en Dieu seul les cœurs éloignés se retrouvent et que les mains tendues vers lui sont aussitôt unies par lui ? Je le croirais volontiers. Un moment vint où le poète trouva tout naturel que son noble ami, de retour à Paris, se préoccupât de lui chercher un confesseur. L'abbé Frayssinous, alors le prédicateur à la mode, fut d'abord ■écarté : sa direction parut trop mondaine et trop commode. L'abbé de Lamennais fut choisi...
Le duc voulut conduire lui-même Victor Hugo aux Feuil-
lantines où Lamennais logeait encore au mois d'octobre 1821 .
« Mon cher abbé, dit le duc, je vous amène un pénitent. »
Il nomma Victor, auquel M. de Lamennais tendit la main.
Cette main s'est tendue à d'autres encore, à Sainte- Beuve, à Lamartine, à tous ceux, — et ils furent nombreux, — chez qui VEssai sur V indifférence avait ramené le besoin de Dieu. Une main de prêtre, affectueuse, indulgente, patiente et que le g-esle du pardon ne lasse jamais.
M. Maréchal s'est proposé de décrire, sur quelques exemples remarquables, l'apostolat sacerdotal de Lamennais. On jugera de son but et de sa manière sur cette page finale du livre qu'il a consacré à Lamennais et Victor Hugo.
Depuis le jour où sa passion naissante avait donné à Victor Hugo la curiosité des choses religieuses, et l'avait préparé à ce premier contact avec la pensée de Lamennais que fut pour lui la lecture de VEssai sur l'indifférence, jusqu'à l'heure où les désillusions d'un amour qui ne lui semblait plus partagé, avaient favorisé l'invasion du doute en son âme, cette amitié avait été le guide et pour ainsi dire la secrète vertu de son génie grandissant. Elle l'avait pris au seuil de l'adolescence, et à travers les premiers troubles du cœur, les inquiétudes d'une destinée incertaine, les joies et les tristesses de la famille, elle l'avait conduit à la foi. Elle avait présidé non seulement à l'intimité de son existence de jeune homme, de jeune époux et de père, dont elle avait discrètement protégé la beauté candide, mais encore à l'inspiration religieuse de ses premières œuvres, et surtout à cet eflort si curieux à suivre du jeune poète pour faire adopter par les catholiques la littérature nouvelle. Puis, quand une influence perverse était venue menacer la paix de cet intérieur si pur, et jeter cette âme au scepticisme, ignorant la véritable source du mal, elle avait pourtant lutté contre lui,
elle avait ressaisi ce cœur hésitant, cette intelligence troublée, jusqu'au jour où, désarmée par les événements, elle avait dû assister à la décadence d'une vertu conservée jusqu'alors intacte. Qui dira ce que l'œuvre du poète aurait gagné en solidité et en profondeur si, aux vides abstractions, à l'insupportable verbiage métaphysique qui tiendra désormais la place des croyances reniées, une philosophie religieuse comme celle du catholicisme avait installé ses solides assises '.
Voilà pour l'érudition eL pour l'analyse, voici maintenant un de ces passages révélateurs qu'un simple érudit, même s'il est doublé d'un critique littéraire, n'écrira jamais. On se rappelle la curieuse lettre que Victor Hugo, quelques jours avant son mariage, écrivait à l'abbé de Lamennais : « Je n'ai point osé vous parler jusqu'ici de ce qui remplit mon existence. Tout mon avenir était alors en question, et je devais respecter un secret qui n'était pas le mien seulement. Je craignais d'ailleurs de blesser votre austérité sublime par l'aveu d'une passion indomptable quoique pure et innocente. » (i" septembre 1822.) «
Chose étrange, — écrit M. Maréchal au sujet des entretiens intimes qui avaient précédé cette confidence, — chose étrange, et bien digne de méditation : nous savons que Victor Hugo, soit timidité, soit crainte de blesser l'austérité de Lamennais, lui cacha, dans ses premiers entretiens, sa passion. Et cependant la démonstration (de la divinité du catholicisme) fut si forte qu'elle lia étroitement chez Hugo l'amour à la foi naissante. Fait essentiel. Tant que notre intelligence n'a pas, dans cette voie de salut, rencontré notre cœur, et ne s'est pas, pour ainsi dire, fondue en lui ;