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avance et se transforme devant nous, dans cette marche impersonnelle, insensible et conquérante. On voit quel long chemin elle a parcouru '.
Le i5 juillet 1896, moins d'un an avant sa mort, Lake, qui depuis deux ans avait quitté Durham, vint à Londres, et, sur le seuil de la belle église de l'Oratoire, à côté de Lord Halifax, il rendit un solennel hommage au cardinal Newman, dont on inaugurait la statue. Après la cérémonie, le bon vieillard se rendit en voiture chez le doyen de Westminster, où les rares survivants des anciens jours de Rugby s'étaient réunis en vue de faire élever dans l'abbaye un monument à la mémoire d'Arnold. Cette journée résume et symbolise toute la vie du doyen Lake et une bonne partie de l'évolution de l'anglicanisme pendant la période la plus vivante de son histoire.
On dit souvent que les Anglais manquent de logique et l'on dit bien, si l'on veut parler de logique abstraite et raisonnante : nul n'excelle comme eux à concilier les extrêmes et à percer paisiblement de petits sentiers entre les deux termes du dilemme le plus rigoureux. Mais ils n'en sont pour autant que plus capables de rendre par leur vie témoignage à la logique profonde des choses, à la marche nécessaire des idées. Nous autres Français, nous ne pouvons pas nous résigner à tant de lenteurs et nous ne concevons pas que des amis de Renan, qu'un Stanley et un Jowett, continuent à prêcher dans l'abbaye de Westminster et dans la chapelle de Balliol. Nous ne prenons pas garde qu'au moment même où leur belle
1. J'ai montré ailleurs (Newman, Essai de biographie psychologique) comment cette idée est loin de résumer tout l'héritage newmanien ; mais elle en fait sûrement partie.
sérénité nous scandalise, leurs disciples immédiats commencent à tirer les conséquences logiques des leçons et des exemples qu'ils ont reçus. Stanley officie à Westminster, mais déjà tel de ses élèves, Green par exemple, ne se sent plus le droit de rester curé de village, ni même simple bibliothécaire de Lambeth, et depuis Green, le mouvement de laïcisation à Oxford et à Cambridge ne s'arrête plus.
Ainsi, dans l'autre camp, dans celte High Cliurch qui tend de plus en plus à représenter la vraie Eglise anglicane. Quand Newman quitte l'anglicanisme, catholiques et protestants harcelèrent également ses disciples qui, sans croire devoir suivre son exemple, entendaient demeurer fidèles aux doctrines reçues de lui. « A d'autres les théories et les controverses, répondaient-ils d'une même façon, à ce double assaut^ nous ne voulons pas raisonner, mais continuer à vivre : plus de sermons éloquents, plus de discussions sur les notes de l'Église idéale : un fait est constant: notre Église est vivante ; inférieure à d'autres ou leur égale, peu nous importe; en elle et avec elle nous vivrons. »
Et ce parti ne manquait ni de sincérité, ni de sagesse, puisque, en somme, la vie vraie ne trompe jamais. Mais voici un résultat imprévu. Peu à peu, en eux et par eux, l'idéal anglican se transforme ; chaque progrès, chaque réforme nouvelle le rapproche davantage de l'idéal catholique, tant et si bien qu'à l'heure présente, on peut se demander si l'anglicanisme en tant qu'Église chrétienne indépendante et séparée de la catholicité, garde une raison d'être, un sens, une vraisemblance, de longues chances de vie. Quelle que soit la solution que l'avenir réserve à ces
questions, l'historien futur de ce siècle devra faire un magnifique éloge de tant d'hommes vraiment admirables, curés de village, universitaires, doyens et évêques anglicans qui par leur fidélité patiente et généreuse aux inspirations de leur conscience et aux lumières grandissantes de leur doctrine, auront, sans le savoir, sans le vouloir, hâté l'heure d'une suprême défaite, plus glorieuse que la victoire.
J.-R. Green (1837-1883)
Les lettres de J.-R. Green, l'historien du peuple anglais, éditées avec beaucoup de discrétion et de goût par M. Leslie Stephen, comptent parmi les livres les plus intéressants de ces dernières années ' . L'homme, très séduisant et attachant, s'y laisse voir tout entier : Anglais par la solidité constante de l'efTort et l'intensité morale ; presque Français de surface et le paraissant d'autant plus que bon nombre de ses lettres sont adressées à Freeman, ce Teuto Teutonicorum comme Green s'amusait à l'appeler, ce lourd Freeman qui haïssait tout de la France. « Vous êtes un gai compagnon. M, Green, et vif, vif comme l'éclair, » lui avait dit, à leur première entrevue, Tennyson déjà patriarche et dont la moindre parole comptail. Vivid as lighining. Cela est vrai aussi des lettres de Green et l'on sait assez que, dans
1. Lelters of John-Richard Green il8.37-1883), editecl by Leslie Stephen. London. Macmillan.
ce pays des biographies interminables, pareille bonne fortune ne se rencontre pas tous les jours.
La coi-respondance nous montre aussi l'historien dans la fièvre de ses projets, dans la foi ardente et raisonnée qu'il garde à son inspiration générale et à sa méthode, dans le feu du travail et de cette course de vitesse avec la mort cpii le guette ; et dans ses communications incessantes avec les chefs de l'école historique d'Oxford.
L'homme d'église nous arrête aussi, le simple vicaire d'un pauvre faubourg de Londres, qui partage ses journées entre le British Muséum et la visite de sa paroisse ; le broad-churchman d'abord convaincu et enthousiaste qui, peu à peu, se déprend de toute croyance positive et se voit contraint par sa loyauté à rentrer dans la vie laïque. Ce côté de la vie de Green qui nous était moins familier prend dans la correspondance une sérieuse importance. Ce n'est plus Green lui seul qui est en cause, c'est YEglise large qui vit et pense tout haut devant nous, et qui, chez un de ces membres plus pressé et plus logique, parcourt en peu d'années les étapes de son évolution normale. Nous ne nous trompons pas, je pense, en ramenant à cette considération l'examen de tout le livre. On est presque toujours sûr de bien choisir ses positions quand pour juger un écrivain anglais on se place au point de vue religieux. D'aillem's, chez Green, l'homme, l'historien et le clergyman démissionnaire, tout se tient, et en fixant notre curiosité sur un point qui nous paraît d'une importance plus générale, nous ne perdrons, semble-t-il, rien d'essentiel dans l'étude de cette œuvre et de cette vie.
h'Église large, comme tout l'anglicanisme, est née d'une série de compromis. Là est à la fois sa faiblesse, puisque ainsi elle manque d'une base logique, et sa vraie puissance, puisqu'elle ne vient pas de l'initiative de quelques hommes mais du lent travail des années et de la force même des choses. En ce temps-là, les universités anglaises étaient encore foncièrement cléricales et la plupart des charges importantes revenaient de droit ou de fait aux membres de l'Église établie. Comme chez nous l'école de droit, la cléricature était une carrière honorable où Ton s'engageait le plus souvent sans une destination précise et sans attrait spécial. C'était là, presque sans obligations nouvelles, le cadre d'une vie paisible ou studieuse, l'indépendance, la dignité, le repos. Pour un fellow de collège, le ministère pastoral se réduisait à fort peu de chose : quelques sermons qui d'ailleurs étaient encore un exercice académique, de courts offices et le bercement des jolies phrases de la liturgie anglicane dans le demi-jour des chapelles de Christ-Chiirch ou de Trinity. Quant aux convictions religieuses, personne n'attachait grande importance aux formulaires qu'il fallait signer à la veille du diaconat : on ne demandait en somme à chacun que de rester fidèle à l'Église anglicane, et, fort de cette facile promesse, tout honnête homme pouvait aller de l'avant.
Car on l'aimait du fond de fâme cette Église nationale et maternelle. Qui n'a jamais respiré cette atmosphère, ne peut imaginer quelle prise elle gar-
daii et garde encore sur les moins mystiques de ses ministres. Ceux-là même, et ils ont ét6 nombreux en ce siècle, qui, gagnés par Tincrédulité ambiante laissaient à peu près toute croyance, demeuraient solidement attachés aux traditions, aux cérémonies, en un mol, à tout ce dehors pénétrant et doux d'une vie religieuse à laquelle ils ne croyaient plus. Quitter leur église comme Renan ou Scherer, mais la pensée ne leur en venait même pas. Non, l'anglicanisme hospitalier à tant de divergences dogmatiques, le serait également à la négation du dogme, pourvu que cette négation fût exprimée de façon religieuse et sans inutile tapage. Aussi loin de la Haute Eglise que de la Basse, on vivait tranquillement à l'extrême frontière de Y Établissement, dans VEglise large, en communion de rites et de prières avec les fidèles du dedans, en communion de pensée avec les chercheurs du dehors, j'entends avec les plus téméraires et les moins respectueux du passé.
Il serait injuste et inintelligent d'appliquer à juger un pareil état d'esprit, des règles françaises ou catholicpies. Un Arthur Stanley, chapelain de la Reine et doyen de Westminster qui, volontiers, aurait ofîcrt à son ami Renan une stalle de chanoine dans sa cathédrale, un Benjamin Jowett, prononçant avec componction l'oraison funèbre de Gambetta dans la chapelle de Balliol, de pareils ecclésiastiques ne laissent pas que de déconcerter nos habitudes de pensée. Ce n'est pas que ces hommes excellents soient absolument dépourvus de logique, mais, dans ce pays, la logique ne fait pas tout, et, même quand elle se met de la partie, agit avec plus de lenteur et de prudence que chez nous. Mais, de quelque façon II 16
qu'elle intervienne, les idées, une fois lancées, n'en font pas moins sûrement leur chemin. Stanley, Jowett et les autres, préparent efficacement la laïcisation d'Oxford. Ils restent dans l'Église, mais déjà les plus vivants de leurs disciples sentent qu'une telle situation est fausse. J.-R. Green est de ceux-là. Venu dix ans plus tôt, il aurait joui paisiblement jusqu'à sa mort de quelque prébende ; dix plus tard, il ne serait pas entré dans les ordres ; arrivé à un de ces moments d'effervescence, où la nouveauté des idées empêche de sonder toutes leurs conséquences, il entre dans l'Église, mais pour en sortir, non pas comme tel autre, au seuil de sa carrière cléricale, mais après plusieurs années d'une expérience loyale et généreuse. C'est la leçon et l'intérêt de sa courte vie.
Cette vie reçut son orientation décisive en 1869, à une des conférences qu'Arthur Stanley, regius professer d'histoire et alors dans son plein éclat, donnait à Oxford. Green avait vingt-deux ans et touchait au terme de ses études. Longtemps après, il rappelait au doyen de Westminster le souvenir de cette première rencontre.
J'étais arrivé à Oxford grand liseur et high-churchman passionné. Après deux ans de résidence, j'étais paresseux et sans religion. Fatigue ou dégoût, je ne voulais voir personne... et pour occuper mon activité sans me mêler à la vie universitaire, je perdais mon temps à des niaiseries... quand un jour, par hasard, j'entrai dans votre salle de conférences.
La religion était en moi aussi bas que le reste. Mon highchurchism s'était écroulé avec fracas, sans rien laisser derrière lui qu'un vague respect pour le bien...
DE LA FOI AU DOUTE '2Vd
J'étais donc tout à fait misérable quand j'entrai dans cette salle où, ce jour-là, vous parliez du travail, non comme d'un chemin vers les bourses et les bénéfices, mais comme de quelque chose d'excellent qui nous rendait plus semblables au divin Travailleur. Ce discours fut pour moi une révélation : « Si vous n'avez aucun goût à ce qu'Oxford vous impose, du moins travaillez à n'importe quoi. » Je revins au vieux dada de mon enfance, l'histoire, et je crois avoir bien travaillé depuis .
11 en fut de même pour la religion. Vous m'avez donné moins un a'edo qu'une leçon d'universelle sympathie. Vous 4Îtiez un libéral, tourné vers l'avenir comme les autres libéraux, mais sans être comme eux injuste pour le présent et pour le passé. Je sentis que le respect qui restait en moi pour les âmes de bonté, se transformait, à votre parole, en une catholicité vivante. En quittant la salle, je pensais au grand nombre de religions et de personnes différentes dont vous veniez de parler, et comment vous nous aviez révélé et fait aimer le bien qui était en chacune d'elles.
Je ne puis vous dire de quel secours ce grand principe de sympathie clairvoyante a été pour moi depuis, comment dans mes travaux historiques il m'a gardé du simple hei-oworship et de l'esprit de parti, comment dans ma paroisse, il me servait à trouver une valeur, même aux plus ennuyeux marguilliers.
Mais, plus que tout, cela m'a aidé à réaliser l'idée d'Église, cette Église de tous les hommes et de toutes les idées, concourant au bien du monde, et se haussant, à travers l'erreur et l'ignorance, jusqu'à celui qui est la Sagesse et la Vérité * .
Le meilleur des aspirations de l'Église large est dans cette lettre. Voilà de quelles vues nobles et vagues l'intelligence de Green va vivre pendant