‹ L'inquisition aux Indes espagnoles: a la fin du dix-huitième siècleChapitre 41 sur 59 · Id., iHd. 70, 18 mai · texte numérisé non relu

Id., iHd. 70, 18 mai

. DEsnii VISES nu

des témoins de Carthagène qui auraient affirmé qu'il était juif,. mais le cas fùt-il prouvé, ce serait du Tribunal de Carthagène qu'il serait justiciable, et non de celui de Quito. Il se plaignit amèrement de la conduite qu'avait tenue envers lui Fniy Antonio Ortiz, proviseur du Couvent de Saint-Dominique, qui était venu le voir à la prison de l'Audience où il était détenu. C'était jour de visite à la prison ; Fray Antonio causait a%'ec l'accusé sur le seuil de la porte de sa cellule,et troublé par les conversations des allants et venants n'hésita pas à les menacer d'excommunication s'ils ne se taisaient. Il fit la même menace à l'accusé s'il n'avouait pas immédiatement où se trouvaient une perruque et une épée que l'on savait fort bien lui avoir appartenu et que l'on ne retrouvait pas. L'accusé répondit au. moine qu'il ferait mieux de s'occuper d'enquêter sur la vie et les mœurs de l'homme qui était soumis à son jugement plutôt que de s'inquiéter de ses habits ; il déclara n'avoir aucun souci> de la menace du moine et lui reprocha de ne pas connaitrCles devoirs de son état ; il le prit par la main et le mit à la porte de sa cellule, prenant à témoins tous les assistants qu'on l'accusait d'être juif, mais qu'il était bien facile de s'assurer d'abord s'il était circoncis, la loi de Moïse faisant de cette prescription rituelle une obligation indispensable.

Furieux, le moine revint le lendemain à la prison avec si» soldats ; les gens s'assemblaient dans les rues pour le voir passer. A ceux qui lui demandaient où il allait, il répondait : « Je vais prendre le juif 1 » Il lui fit mettre les entraves et le fit enchaîner à une barre de fer dans un cachot bas, où l'on ne mettait que les scélérats condamnés au dernier supplice.

Cependant Silva raconta toute sa vie. Il était venu auv Indes en 1758 avec son père, pour y faire de la contrebande^ Sou père ayant été tué par les agents du fisc, il avait été luimême blessé et force lui avait été de rester dans le pays. Il avait servi dans plusieurs maisons considérables, mais il avait suscité des jalousies et ses ennemis avaient imaginé poui le

l'inquisition aux inhes espagnoles 69

perdre de le faire passer pour juif, tandis qu'il était vraiment chrétien.

Le fiscal du Saint-Office de Lima,saîsi de l'afl^ire, demanda Ja mise en liberté immédiate de Silva et la restitution de tous les objets qui avaient été saisis à son préjudice. Lecture devait -être faite de cette sentence d'acquittement à la cathédrale de ■Quito, si l'accusé le désirait.

On avait en somme avancé sans preuves suffisantes que Silva était natif de l'île hollandaise de Curaçao et fils de parents juifs, mais quand bien même tout cela serait prouvé, ■ce ne serait pas encore une raison suffisante de procéder contre lui aussi longtemps qu'on n'aurait pas établi qu'il professait ■effectivement le judaïsme et cherchait à y gagner les chrétiens.

D'ailleurs une information produite p^ir Silva démontrait, quoique défectueuse en la forme juridique, qu'à Guatemala, et en d'autres lieux de la Nouvelle Espagne, il était resté fidèle au précepte chrétien d'entendre la messe. A Quito même, l'unique dénonciation reçue contre lui reconnaissait qu'on l'avait vu assister à la messe à genoux, mais qu'il ne faisait pas les gestes que l'on fait en priant (omitiendo las demosira- ■ciones de rezar) et ne se frappait point la poitrine. On ne pouvait, sur de si faibles indices, l'accuser de judaïsme, car ces omissions pouvaient être involontaires et provenir de son état de méditation.

Il n'existait aux archives du Saint-Office aucun précédent qui autorisât l'arrestation d'un prévenu sur simple information Teçue par le juge royal, avant que tous les détails de l'accusation eussent été examinés par le Tribunal inquisitorial. Le Commissaire de Quito, qui devait avoir ses instructions en sa possession, avait procédé en contravention à l'article 30 qu'il aurait dû rigoureusement observer.

Par deux lettres qui semblaient bien être de Bernard Silva, on avait de fortes raisons de croire qu'il n'était pas originaire

de Curaçao, mais était bien espagnol, ca-r son écriture était espagnole et très différente de l'écriture habituelle des étrangers. Ni les lois des Indeset de Castîlle,ni les lettres et ordonnances de la Suprême ne donnaient le droit au Tribunal de procéder contre un Juif résidant dans son district, s'il ne persévérait pas dans l'observance des rites de sa loi et s'il ne cherchait à séduire des chrétiens. Une seule exception avait eu lieu au temps où la loi 2 du livre III du titre II des Lois de Castille ordonna l'expulsion générale des Juifs de tous les domaines d'Espagne et porta contre eux la peine de mort, au cas où ils viendraient à enfreindre les défenses de l'édit : mais l'action appartenait dans ce cas à la justice royale et non au Saint-Office,

Le fiscal terminait son rapport en demandant que le commissaire du Saint-Office à Quito fiit réprimandé pour avoir agi légèrement en matière si grave et si sérieuse et fût prié de ne procéder â l'avenir qu'avec la plus grande circonspection , puisqu'il y allait de l'honneur des parties. Le mieux serait d'ordonner que toute dénonciation reçue par lui fût immédiatement transmise au Tribunal. Avec le secret qu'il savait garder, il était difficile de croire que l'accusé pourrait avoir connaissance des recherches dont il était l'objet, et aurait le temps de s'enfuir; même s'il en était ainsi, mieux valait le laisser aller que de l'arrêter sans examen et sans motif légalement justifié I,

En toute cette affeire, on le voit, les juges de Lima procédèrent avec prudence et discrétion et montrèrent toute leur supériorité morale sur un magistrat royal comme le fiscal de l'andience de Quito, sur un moine comme le proviseur du couvent de Saint-Dominique, et sur un délégué de la justice inquisitonale comme le commissaire de Quito. Mais si l'institution était confiée à des mains sages, on voit combien el!e

était encore puissante et quel trouble un simple soupçon d'hérésie pouvait encore apporter dans la vie d'un homme.

Tous les inquisiteurs n'étaient pas aussi scrupuleux ; une pièce exceptionnelle mentionne de graves reproches adressés par la Suprême à ce même tribunal de Lima. Il s'agissait d'un interminable procès contre le P. Juan Francisco de Ulloa de la Compagnie de Jésus (1710-1759)'. La Suprême allait jusqu'à accuser le Tribunal de lui a^'oir envoyé un dossier falsifié et tronqué ',

HÉRÉSIE. — Dans un pays soumis à une police aussi intense etaussi exacte que l'était le Pérou, les crimes d'hérésie ne pouvaient manquer d'être rares. Nous avons cependant rencontré la trace de quelques procès de ce genre, qui comptent parmi les plus curieux et les plus représentatifs de l'état social ^l' alors.

Le 7 novembre 1758, un horioger lyonnais nommé Fiard, qui habitait Lima, apprit que le Saint-Office faisait une obligation aux fidèles de dénoncer les feits d'hérésie dont ils pourraient avoir eu connaissance; il dénonça alors comme protestant Pierre Foz, son voisin, né à Grenoble. Les inquisiteurs ne se pressèrent point. En 1761, la cause n'était pas encore instruite. L'un des juges considérait le Français comme un hérétique formel et voulait un aulo public, l'exposition publique et la confiscation des biens; elle eût été assez fructueuse, on avait trouvé chez Foz 4.784 pesos. Les qualificateurs n'étaient pas de cet avis. Pour eux, Foz était un hérétique national, c'est-à-dire né dans un pays hérétique'; il

Page 1