L'inquisition
des « arguments historiques » aux controverses entre les partis. 11 n'est donc pas mauvais, semble-t-ii, que les notions courantes sur ce sujet soient de temps en temps re visées et rafraîchies par le recours aux sources originales.
Or, voici quatre cents ans environ que l'histoire du Saint-Office est à l'ordre dujour. Au XVI® et au xvii® siècles, dans le feu du combat entre l'Église romaine et les Églises protestantes, l'Inquisition fut l'objet d'invectives et d'apologies passionnées. Le protestant Limborch est le premier qui en ait étudié, d'après les textes, les origines et les destinées au moyen âge (1692). Llorente, chanoine de l'église primatiale de Tolède, est le premier qui ait utilisé les archives de l'Inquisition d'Espagne, dont il avait été secrétaire (1817). Le grand mérite de Limborch et de Llorente est d'avoir fourni des aliments solides aux polémiques en publiant des documents. Mais ils n'ont pas connu tous les documents, et il est certain que les synthèses générales étaient r à l'époque où ils vivaient, prématurées.
Au xix« siècle, une foule d'érudits ont patiemment entrepris, ou repris, l'inventaire
critique d^s sources ; des monographies ont été consacrées à la plupart des anciens tribunaux d'Inquisition : citons seulement les travau3^ de MM. Ch. M olimeT(r Inquisition dans le Midi de la France) et G. Douais (Documents pour servir à Vhistoire de VInquisition dans le Languedoc), VHistoire des tribunaux de VInquisition en France de M. L. Tanon, le Corpus documentorum Inquisitionis neerlandicœ de M. P. Fredericq. Les recueils de textes et les synthèses partielles qui intéressent l'histoire générale de l'Inquisition forment à présent une bibliothèque assez vaste ; il en a été publié beaucoup en ces derniers temps (i) ; plusieurs sont en préparation : on attend encore de G. Douais une « Histoire générale de l'Inquisition en Languedoc », de H. G. Lea une « Histoire générale de l'Inquisition d'Espagne » (2), de J. Hansen un
(i) La traduction française du livre de H. C. Lea est précédée d'une « Introduction » historique et bibliographique sur les travaux relatifs à l'histoire de l'Inquisition, par M. P. Fredericq.
(2) M. Lea a déjà publié quelques fragments de ce grand ouvrage : Chapters from the religions hlsiory of Spain connecied wHh the Inquisition (Philadelphia, 1890) ; The Moriscos of Spain (Philadelphia, 1901).
« Corpus documentorum Inquisitionîs germanicœ », etc.
Tandis que l'histoire de llnquisition s'éclaircissait peu à peu, grâce à des recherches méthodiques, les invectives et les apologies continuaient de part et d'autre. 11 faut reconnaître que, pendant longtemps, les amis et les adversaires de l'Eglise catholique et de la théocratie n'ont rien voulu savoir des résultats acquis par l'érudition, si ce n'est ce qui corroborait leurs thèses. Ils se sont crus obligés de tout couvrir, ou de tout maudire, en bloc. \J Histoire critique de V Inquisition d'Espagne, de Llorente, avait paru lorsque le comte Joseph de Maistre s'obstinait, dans ses Lettres à un gentilhomme russe sur VInquisition d'Espagne^ à vanter les bienfaits du régime inquisitorial, avec la hauteur brutale d'un Luis de Paramo, qui écrivait au xvi® siècle, d'un Sarpi ou d'un Bossuet. Réciproquement, il n'y a pas vingt-cinq ans que paraissaient en Angleterre ou en Allemagne, sous le nom d' « Histoire de l'Inquisition », des pamphlets injurieux et déclamatoires dont les auteurs n'étaient pas mieux informés des détails que Voltaire, Erasme ou Rabelais*
Aujourd'hui même, le publie religieux s'instruit dans des Cours d'apologétique chrétienne où il est dit que « la justice de l'Inquisition peut être citée comme un modèle », et le public indifférent des faubourgs et des campagnes dans ces petits livres de colportage à couverture jaune, terrifiants et obscènes, où « les Mystères de l'Inquisition » sont dévoilés avec des gravures à l'appui. — Ainsi se perpétuent dans l'esprit de la majorité des hommes, en dépit de la critique, les passions d'autrefois, l'ignorance et la haine.
Elles sont bien puissantes, ces passions ; car on constate avec surprise qu'elles persistent chez des personnes cultivées, qui sont parfaitement au courant des méthodes et des textes. Ce serait, en effet, une erreur de croire que tous les érudits qui ont utilement travaillé, de nos jours, à l'histoire de l'Inquisition sont d'accord. Au contraire, ils sont presque tous, a priori, « pour » ou « contre » l'Inquisition, eux aussi ; et ils interprètent, soulignent ou atténuent en conséquence ; de sorte que, dans leurs livres, la perspective varie, selon le point de vue primitif de chacun, ce qui fait varier en même temps la couleur, la
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physionomie des choses. Pas d'évidence historique, comme on sait, qui ne puisse être tout doucement défigurée par des artifices d'exposition. De tel ouvrage récent sur les sources de l'histoire de l'Inquisition dans le Midi de la France on extrairait sans effort un tableau attendrissant de la bénignité des inquisiteurs qui ont étouffé, au xiii® siècle, le catharisme albigeois. De tel écrit sur l'Inquisition d'Espagne, on garde l'impression que la vie d'un peuple entier fut, pendant plus de deux cents ans, un enfer. — Où donc est la vérité, la vérité vraie? la vérité vraie qui n'est pas nécessairement la moyenne des opinions extrêmes? M. Lea l'a cherchée de très bonne foi ; son livre, d'une lecture diflRcile (parce qu'il n'est pas bien composé) et sans mérite littéraire, est plein de renseignements vérifiés et presque totalement exempt de rhétorique sentimentale. C'est aussi avec le plus complet détachement des préjugés que nous allons esquisser les grandes lignes du sujet.
L'intolérance instinctive
L'Inquisition est une juridiction et une police organisées par FÉglise romaine, avec le concours des princes temporels, en vue de la suppression de l'hérésie et du blasphème.
Fermer, avec le bâillon, le poing ou l'épée, la bouche à ses contradicteurs est un des instincts les plus forts de la nature humaine : quiconque ne pense pas comme nous a tort, et, s'il s'obstine, doit être, autant que possible, supprimé. L'homme ordinaire qui fait partie d'une secte est particulièrement attaché à son credo et disposé à le défendre, par tous les moyens, soit contre les profanes qui relèvent d'organisations rivales, soit (et surtout) contre les membres de sa secte qui ont la prétention de discuter les dogmes, de les corriger ou de
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s'en affranchir. Si la secte est une Eglise, et si les dogmes se présentent comme révélés par Dieu, à plus forte raison ; car toute contestation, en ce cas, ressemble à un sacrilège. Dans tous les temps, dans toms les pays, l'orgueil de l'opinion individuelle ou collective, dont l'oi^ueil théologique n'est qu'une formé, a inspiré des animosités féroces contre les dissidents. Mais il va de soi que, dans les communautés religieuses ou politiques, les défenseurs les plus zélés de l'orthodoxie sont ceux qui la définissent, les chefs, qui doivent à cette qualité de chefs leur importance personnelle. Attaquer le dogme, c'est menacer, directement ou indirectement, leur autorité : chez eux, l'instinct de conservation s'allie donc à l'amour-propre instinctif pour suggérer le désir de répressions impitoyables. On a vu quelquefois les dignitaires d'une Église ou d'un Parti vivre en bons termes, ou même se coaliser, avec des Églises ou des Partis adverses, trop solidement constitués pour que l'espoir de les détruire ou de les absorber fût permis ; en a-t-on vu souvent qui fussent prêts à tolérer, dans leur propre troupeau, l'indiscipliné et l'hérésie ?
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Ces sentiments sont si impérieux que la plupart de ceux qui ont souffert pour obtenir la liberté de penser ou de croire s'y laissent ;.dler, à leur tour, aussitôt qu'il leur est donné de fonder des partis nouveaux. Les persécutés de la veille ont toujours été les persécuteurs du lendemain. Cela s'est vu, par exemple, au XVI® siècle, d'une manière éclatante. Après l'exécution de Michel Servet, brûlé par les soins de Calvin, près de Genève, le 27 octobre i553, le pasteur BuUinger de Zurich mandait à Lelio Socin : « Si vous ne voyez pas encore, Lelio, le droit du magistrat de punir l'hérétique, vous le verrez sans doute un jour. Saint Augustin aussi trouvait d'abord inique de contraindre l'hérétique parla force, et non par la seule parole de Dieu. Mais à la fin, instruit par diverses expériences, il apprit, comme les autres, à appliquer salutairement la violence. Les luthériens non plus, au début, ne croyaient pas qu'on dût punir les sectaires ; mais, après les excès des anabaptistes, ils furent forcés d'avouer qu'il est plus sage d'enjoindre au magistrat, non seulement de réprimer les esprits indisciplinés, mais de recourir à l'exemple de quelques supplices pour prévenir la
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perte de milliers d'hommes... » Théodore de Bèze, qui avait vu les huguenots, ses coreligionnaires, brûlés en France pour leur foi, écrivait en i554 dans Genève calviniste : « S'il y a hérésie, c'est-à-dire qu'un homme soit possédé d'un mépris obstiné de la parole de Dieu et de la discipline ecclésiastique, quel crime sçaurait-on trouver plus grand et plus outrageux ?... Avisez, magistrats fidèles, afin de bien servir Dieu qui vous a mis le glaive en main pour l'honneur de sa majesté ; frappez vertueusement de ce glaive sur ces monstres déguisés en hommes. » Théodore de Bèze estimait que l'erreur de ceux qui l'éclament la liberté de conscience est m quelque chose de pis que la tyrannie papistique : mieux vaut un tyran, voire bien cruel, que d'avoir licence telle que chacun fasse à sa fantaisie » (i).
Bèze, BuUinger et les apologistes protestants de leur siècle n'ont pas eu de peine à justifier leur horreur de la liberté par des précédents vénérables. En effet, non seulement Augustin, mais Jean Chrysostôme, Jérôme et d'autres Pères de l'Église, avaient déjà ensei-
(i) F. Buisson, Sébastien Castellion (Paris, 1891), chap. XI çt suiv.
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gné, aussitôt que le Christianisme eut triomphé officiellement dans l'Empire, qu'il fautimposer la vérité et pourchasser Terreur. Puisque, par définition, la vérité est bienfaisante et Terreur pernicieuse. Puisque c'est de la charité de contraindre un homme à renoncer au mal pour revenir au bien : charité envers lui-même, car les châtiments d'ici-bas le préserveront peutêtre de la perdition éternelle, charité envers les nombreux fidèles qu'il aurait scandalisés ou corrompus. Les anciens Juifs n'avaient pas raisonné autrement, et c'est pourquoi les partisans de la persécution en matière de foi ont toujours pu s'autoriser abondamment de textes bibliques. Onlitdansle2)^tt<^ro7iome(xiii, 6-9) : « Quand ton frère, ou ton fils, ou ta femme, ou ton intime ami dira en secret : « Allons et servons d'autres dieux », ne Técoute point, ne l'épargne point, ne le cache point ; tue-le. Que ta main soit la première sur lui, en attendant que le peuple le lapide. » « Ainsi, dit Calvin, commentant ce texte fameux, quiconque soutiendra qu'on fait tort aux hérétiques et aux blasphémateurs en les punissant va contre la parole de Dieu ; c'est Dieu qui parle ici : il veut qu'on mette en oubli toute humanité quand
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il est question de combattre pour sa gloire. » Cependant, de même que la thèse de l'intolérance, l'antithèse de la tolérance est posée depuis très longtemps. — D'abord les persécutés, sous le coup de la persécution, s'en prévalent comme malgré eux : les initiateurs des sectes où se sont établies plus tard les orthodoxies les plus rigides ont commencé par protester contre les tyrannies antérieures en plaidant les lieux communs du libéralisme. « Mes frères, disait saint Paul aux Galates, si quelqu'un vient à tomber dans quelque faute, redressez-le avec un esprit de douceur... »; et aux Thessaloniciens : « Ne le tenez point pour ennemi ; avertissez-le comme un frère. » Mais le libéralisme qui ne résiste pas à la crainte de la concurrence ou à l'épreuve du pouvoir n'est pas un libéralisme profond. Dès les premières paroles des grands réformateurs, on observe chez eux des symptômes de l'état d'âme qui sera celui de leurs héritiers : « Si quelqu'un vous annonce un autre Évangile que celui que nous vous avons annoncé, déclare encore saint Paul, quand même ce serait un ange du ciel, qu'il soit anathème. » Quel profit les théologie^s de toutes les confessions chrétiennes
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n'ont-ils pas tiré, pendant des siècles, du passage de rÉvangile selon saint Jean où il est dit (xv, 6) : « Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme les sarments, et il sèche ; puis on l'amasse, et on le met au feu, et il brûle » ? Aussi bien, la véritable tolérance ne saurait être le fait des hommes d'action qui créent les Eglises et les Partis. — Mais il y a toujours eu des individus à qui la contradiction inspire plus de pitié, ou de doutes, que de colère ; des esprits indépendants que la perspective de l'anarchie doctrinale n'effraie pas ; des âmes tendres, plus portées à la piété morale qu'à la profession des dogmes ; des cœurs faibles, que le spectacle de la violence révolte. Dans l'opposition, en général timide, que cette minorité a faite aux autoritaires d'Eglise et d'État, soutenus par la foule immense de ceux qui ne pensent pas, elle a toujours été vaincue ; elle n'a jamais été détruite. Elle s'est trouvée au v® siècle pour blâmer les bourreaux de Priscillien ; au xi^ siècle pour dire, avec l'évêque Wazo de Liège : « Ne tuons pas par le glaive ceux que le Christ veut laisser vivre pour qu'ils s'amendent » ; au xii® siècle pour dire, avec Pierre le Chantre : « L'Apôtre a
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commandé d'éviter les hérétiques, non de les tuer ; quoi ! punir si sévèrement les moindres déviations de la foi, alors qu'on laisse impunie l'immoralité la plus grossière ! » Au xvi® siècle Calvin, comme l'Inquisition romaine, Fa rencontrée sur sa route : « O aveugles, s'écrie Sébastien Castellion dans son Contra libellum Cahini après avoir ressassé les éternels arguments contre le pharisaïsme sanguinaire, ô incorrigible hypocrisie ! quand donc seras-tu découverte ? quand cessera-t-on d'écraser les faibles en faisant sonner la « saine doctrine » ? quand les magistrats cesseront-ils de verser aveuglément le sang des hommes au nom de Dieu ? »
La tolérance a fini, semble-t-il, par prévaloir au cours des âges : car on ne brûle plus les gens. Mais cela tient moins encore à l'adoucissement général des mœurs qu'à l'atténuation et à la multiplication des croyances. Le monde moderne est trop vaste, trop compliqué, trop encombré de théories et de groupements pour que nul puisse raisonnablement prétendre à la certitude absolue ou à l'adhésion universelle ; les Partis et les Églises doivent se contenter, désormais, d'avoir leur place au soleil ; leur
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intérêt est de se tolérer ; et c'est pourquoi ils se tolèrent. On s'est du reste aperçu que, dans l'état de choses actuel, la persécution serait le plus souvent inutile. Non pas qu'elle soit inefficace par essence et qu'elle l'ait toujours été, comme les apôtres de la tolérance se sont plu à le répéter, au nom de la maxime banale que (( le sang des martyrs est une semence de croyants » ; cette maxime n'est exacte, en effet, que s'il s'agit de persécutions mal faites ou dirigées contre des mouvements trop profonds pour être coercibles ; et l'histoire montre, au contraire, que les persécutions bien faites, c'est-à-dire avec méthode, par le procédé des saignées successives, contre des communautés peu nombreuses d'hérésiarques ou de réfractaires, réussissent très souvent. Mais la persécution est évidemment un effort inutile lorsque les hérésiarques et les réfractaires sont impuissants, comme aujourd'hui, à fonder des organisations dangereuses pour ce qui est. Les sociétés modernes sont des milieux très défavorables à l'éclosion de nouveaux dogmes, de nature à bouleverser profondément les consciences : ou bien les sectes qui se forment maintenant évoluent vite et ne tardent pas è
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s'amortir en se confondant avec les partis anciens, ou bien, si leur sève révolutionnaire est réellement énergique, elles ne comptent jamais qu'un très petit nombre d'adeptes — car les vrais révolutionnaires sont rares — et disparaissent d'elles-mêmes. Du reste, le triomphe de la tolérance parmi nous n'est pas sans doute aussi complet qu'on le suppose volontiers. Les formes les plus brutales de l'intolérance instinctive reparaissent aussitôt que les circonstances le permettent. Et les formes silencieuses, dues au « progrès de la civilisation », comme la mise à l'index et le boycottage, sont parfois les plus cruelles de toutes. Enfin, les Eglises proprement dites ont cessé d'en avoir la spécialité ; l'intolérance a été laïcisée comme le reste ; et les « chapelles » politiques la pratiquent, sous nos yeux, dans la mesure de leurs forces.
Il n'est donc pas si difficile, quoi qu'on en ait dit, de s'expliquer, tout d'abord, comment « l'Inquisition a pu se développer dans le sein d'une Église qui se réclame de l'Évangile », « comment les prêtres d'une religion d'amour ont pu faire monter sur le bûcher ceux qui n'acceptaient pas leurs enseignements », bref,
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comment des sacrifices humains ont été offerts à Jésus comme à Moloch. D'autre part, il n'est pas équitable de chaîner l'Inquisition de toutes les malédictions qu'a méritées l'intolérance. L'activité de cette institution n'est qu'un cas particulier d'un phénomène très général.
Toutes les Eglises ont passé par des phases analogues à celles que l'Église romaine a traversées. Le seul trait particulier de la persécution catholique, c'est que, à une certaine époque, un mécanisme assez ingénieux fut inventé pour l'exercer.
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du clergé. Depuis Constantin et Théodose, la hiérarchie orthodoxe sollicita et obtint de l'autorité impériale toute une législation contre les hérétiques, qui comportait la peine de mort, la confiscation et d'autres châtiments. Ainsi fiirent frappés les Donatistes, les Eutychiens, les Nestoriens, les Ariens, les Manichéens, etc.
Après la chute de l'Empire, l'Eglise d'Occident s'absorba dans l'œuvre de la conversion des Barbares. La passion pour les subtilités théologiques, à la grecque, et les tendances à l'opposition n'y avaient jamais été aussi conmiunes que dans l'Eglise d'Orient ; de la Rome antique elle avait hérité, par contre, une force d'assimilation extraordinaire et l'aptitude administrative. D'un autre côté, les Barbares germaniques qu'elle convertit étaient des gens simples qui acceptèrent en général ses enseignements sans chicaner sur les détails. Lorsque la grande hérésie d'Arius eut été vaincue, la paix de l'orthodoxie romaine régna donc, pendant des siècles, dans l'Occident engourdi. Comme nul n'essaya de la troubler, ou n'y réussit, nul n'eut à la défendre ; les lois contre les hérétiques, désormais inu-
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tiles, se rouillèrent, et les rares personnages des temps carolingiens qui, comme Claude de Turin, Félix d'Urgel et Gottschalk, se signalèrent par des opinions singulières ou des excès de zèle dangereux, furent traités avec indulgence. La Renaissance carolingienne, très superficielle, plus artistique et littéraire que religieuse, philosophique ou morale, et qui, d'ailleurs, devait être suivie d un si rapide et si profond retour de la nuit, n'amena pas de persécutions.
C'est auxi® siècle seulement que l'Occident se réveilla de son long sommeil dogmatique ^ Encore ce phénomène ne se produisit-il que dans les pays les plus florissants, tels que la France et l'Italie : les chrétiens de Castille, obligés de reconquérir sur les Musulmans les terres de leurs ancêtres à la sueur de leur front, sont restés, jusqu'à la fin du moyen-âge, tolérants pour les dissidences acciden telles, qui étaient très rares chez eux. La tolérance des Espagnols fut longtemps proverbiale : comme celle des contemporains de Charlemagne, elle s'étendait même aux Juifs ; et le concile œcuménique de Vienne s'étonnait, en i3i2, que la population mahométane (les
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Mudéjares) des royaumes chrétiens de la péninsule eût gardé, avec la liberté de son culte, la jouissance de ses mosquées.
On voit très bien pourquoi, à partir du xi* siècle, l'Eglise eut de nouveau à combattre les entreprises de l'hérésie. — D'abord il était impossible que la vie intellectuelle reprît de l'activité sans que les esprits les plus vigoureux fussent amenés à scruter les mystères de la foi traditionnelle, soit pour les justifier, soit simplement pour les comprendre. Or, rien n'est plus périlleux que de raisonner sur des iptystères : outre que l'on court le risque de les trouver déraisonnables, la prudence la plus consommée, le parti pris le plus ferme sont nécessaires pour ne pas s'écarter, en les interprétant, de la droite ligne orthodoxe ; car ceuxlà seuls sont certains de ne s'écarter jamais de la droite ligne orthodoxe qui marchent les yeux fermés. Il était donc inévitable que les penseurs du bas moyen-âge, méditant sur les problèmes de la foi, s'égarassent à leur tom* dans les sentiers frayés par les hérésiarques d'autrefois. De là, la réapparition des hérésies spéculatives ou savantes. — En second lieu, l'Eglise n'avait pas pu exercer, pendant des siècles, dans une
société très grossière, une autorité incontestée sans se corrompre. Le clergé du xi® siècle était horriblement corrompu : d'incroyables abus s'étaient introduits peu à peu dans la discipline ; l'immense majorité des clercs avaient perdu de vue les fins idéales de leur office, tous les écrivains éclairés de ce temps l'ont reconnu avec tristesse. Le contraste éclatant entre les mœurs ecclésiastiques et les enseignements de l'Église devait sauter aux yeux et soulever l'indignation, dès que l'on aurait l'idée d'établir des comparaisons. Il était donc dans la nature des choses que des hommes vraiment pénétrés de l'esprit évangélique, ou des tribuns particulièrement animés contre les abus, se levassent pour prêcher le retour à la simplicité primitive, la correction ou l'abolition du clergé, etc. De là, l'apparition des hérésies populaires ou antisacerdotales : Tanchelm et Pierre de Bruys, Henri de Lausanne et les Vaudois, et tant d'autres. — Enfin, une circonstance fortuite vint aggraver brusquement la situation : le succès de la propagande cathare. La religion cathare, fortement antisacerdotale, où se fondaient une foule de très anciennes croyances
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de rOrient et de TExtrême-Orient, s'était substituée sans bruit au christianisme ordinaire, pendant le haut moyen âge, chez les Slaves des Balkans ; aux xi« et xii® siècles, elle se répandit dans les régions occidentales — d'un jet puissant et direct entre l'Adriatique et rOcéan, à travers l'Italie du Nord et la France du Midi — et partout à l'état sporadique. Le catharisme, avec ses communautés échelonnées de la Macédoine à l'Albigeois, était la première concurrence organisée que l'Eglise de Rome eût rencontrée depuis son duel triomphant contre l'Eglise arienne.
L'Eglise établie, surprise par ces mouvements, déshabituée de la persécution, et trop confiante en sa force, n'offrit pendant près de deux cents ans qu'une résistance médiocre. Elle disposait d'armes redoutables ; mais, parmi les évoques qui, chacun dans son diocèse, étaient les défenseurs naturels de la tradition, beaucoup ne savaient pas s'en servir, et quelques-uns ne le voulaient pas. Il y avait des évêques fanatiques, ou assez clairvoyants pour discerner le danger que certaines hérésies faisaient courir à l'établissement ecclésiastique, énergiques et nourris
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des maximes impitoyables de l'Ancien Testament ; ceux-là procuraient la comparution des hérétiques notoires devant des synodes provinciaux, faisaient rechercher et traduire les suspects devant leurs tribunaux diocésains, et livraient au feu les coupables. Mais il y en avait d'autres, mondains, ou négligents, ou trop affairés, qui se désintéressaient imprudemment de cette police ; d'autres n'étaient pas assez experts à reconnaître l'hérétique, qui niait, du saint homme véritable ; d'autres se faisaient scrupule d<employer les méthodes d'instruction et de coercition convenables ; d'autres enfin se laissaient payer pour ne rien voir. Suivant le caractère personnel du prélat en fonctions dans chaque diocèse, les hérétiques étaient brûlés, ou marqués au fer rouge, ou emprisonnés, ou soumis à des pénitences dérisoires, ou abandonnés à la justice sommaire de la populace orthodoxe, ou laissés en paix. Ici, apathie complète; là, répression furieuse; pas de méthode uniforme. — Le Saint-Siège, mieux placé que personne pour avoir conscience des intérêts généraux de l'Eglise, chercha, de bonne heure, à régulariser ces violences saccadées et sans suite,
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dont rinefficacité sautait aux yeux. — A Vérone, en 1184, le pape Lucius III, après avoir proclamé, d'accord avec Frédéric Barberousse, le principe que les hérétiques obstinés ou relaps seront livrés au bras séculier pour recevoir le châtiment légitime, ordonna expressément aux archevêques et aux évoques de visiter ou de faire visiter, une ou deux fois par an, toutes les paroisses de leurs circonscriptions où la présence d'hérétiques aurait été signalée ; des habitants, choisis parmi les plus respectables, seraient tenus sous serment de dénoncer les suspects ; ceux-ci, appelés devant le prélat ou son délégué, se purgeraient de l'accusation portée contre eux, « suivant la coutume du pays ». A la vérité, cette décrétale ne créait rien de nouveau, car les tournées paroissiales d'enquête, les dénonciateurs assermentés {témoins synodaux), la purgation coutumière (par l'épreuve du fev chaud ou de l'eau froide) et la purgation canonique (par le serment) étaient de vieilles institutions traditionnelles. Lucius III ne fît guère, en 1184, que rappeler le clergé séculier au sentiment de ses devoirs, en faisant passer sous ses yeux Ténumération de ses ressources. Cette solennelle
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exhortation resta, d'ailleurs, inutile. Et c'est en vain que les papes et les conciles la répétèrent incessamment au cours des années suivantes. Si haut qu'eussent été poussés les cris d'alarme, l'Inquisition épiscopale, au commencement du XIII* siècle, ne fonctionnait toujours que çà et là ; lorsqu'elle fonctionnait, ses procédures surannées l'empêchaient le plus souvent d'obtenir des résultats sérieux ; les hérésies et les hérétiques se multipliaient sans cesse ; la société ecclésiastique était décidément ébranlée. Il . devint évident, à la fin, que des mesures de salut public s'imposaient.
Pour que le Saint-Siège, gardien suprême de l'orthodoxie, chef suprême delà hiérarchie, fût libre d'organiser rationnellement la lulte contre les éléments révolutionnaires, il était nécessaire que les princes temporels prêtassent leur appui à la persécution ; qu'il eût à son service un personnel d'agents compétents et dévoués ; enfin que l'épiscopat ne mit pas d*obstacles, par jalousie ou par esprit d'indépendance, à l'activité de ces agents dans les diocèses.
Le premier point était essentiel. Au xvi® siècle, dans tous les pays infestés d'hérétiques
où le prince s'est prononcé en faveur de l'hérésie, TEglise romaine a perdu ses positions, et elle ne les a perdues que là. Cujus regio, ejus religio. Sans doute, il n'aurait pas suffi qu'un seigneur ou quelques grands seigneurs abandonnassent l'oi'thodoxie, car ils auraient été écrasés ou ramenés à résipiscence par leurs voisins fidèles ; on aurait eu raison d'eux par des « croisades », comme il est arrivé à la noblesse albigeoise du Languedoc sous Innocent m, comme il faillit arriver plus tard à la féodalité luthérienne de l'Allemagne du Nord. Mais si les empereurs ou les rois avaient iait mine de s'opposer à la chasse aux hérétiques, ou même s'ils s'étaient simplement abstenus de protéger les chasseurs, la partie était perdue d'avance. — En fait, une attitude pareille fut presque sans exemple au moyen âge. A l'instar de Constantin, de Théodose et des empereurs chrétiens dont la législation contre les hérétiques n'avait jamais été tout à fait oubliée, les rois d'alors solidarisaient instinctivement les intérêts de leur autorité avec la cause de l'Eglise. Les uns, par piété : on leur disait, ils croyaient qu'ils « étaient établis par Dieu pour exercer ses vengeances » (Saint Paul aux
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Romains, xiii, 4) et maintenir la pureté de la foi* Les autres, par politique : l'Église les soutenait; ils se rendaient compte que l'attaquer, c'était toucher à la clé de voûte de l'édifice social; les hérétiques n'étaient, à leurs yeux, que des espèces de rebelles, les ennemis communs de l'Église et de l'État, et le fait est que beaucoup d'hérésies antisacerdotales se mélangeaient de rêveries anarchistes. Dès les xi® et xii® siècles, certains rois avaient déployé spontanément plus de zèle que les évêques. A Vérone, en 1184, Frédéric Barberousse avait revêtu de la sanction impériale la circulaire de Lucius III qui invitait tous les princes à exécuter, sous peine de déchéance, les lois contre l'hérésie. Ces lois, incertaines et mal connues, il était réservé à un empereur impie, mais très peu libéral, Frédéric II, de les définir par des constitutions, datées de 1220 à i239,qui furent insérées presque aussitôt dans le corps du droit canonique. Les célèbres constitutions de Frédéric précisent les droits et les devoirs de l'Église et du « bras séculier » dans la guerre à l'hérésie : l'Église convainc et condamne ; le bras séculier brûle, confisque, et frappe d'incapacités diverses les fauteurs et les descendants
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des coupables. A la requête du Saint-Siège, la plupart des Républiques d'Italie s'empressèrent d'accueillir cette législation qui prit place dans le recueil de leurs statuts locaux. La plupart des rois, notamment Louis IX de France et ses descendants, s'empressèrent de la confirmer. — Ainsi l'indispensable collaboration du pouvoir civil, c'est-à-dire de la force matérielle, était assurée, en principe, aux défenseurs de la tradition.
Il y avait, en outre, à recruter un personnel d'auxiliaires, policiers et juges, afin de doubler (ou de suppléer au besoiji) la police et les tribunaux insufiisants des évêques. Les papes avaient pensé d'abord à utiliser, pour stimuler le zèle du clergé local- et donner l'exemple, les légats qu'ils envoyaient porter l'expression de leurs volontés dans tout le monde chrétien. Mais ces légats étaient trop peu nombreux ; et, surchargés d'affaires importantes, ils n'avaient pas le loisir d'accorder à celle de l'hérésie l'attention continuelle et minutieuse qu'elle exigeait. Mieux valait sans doute s'adresser à des Ordres monastiques, à ces milices internationales, directement soumises à Rome, dont la principale raison d'être était de tra-
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vailler à Texaltation et à la propagation de la foi. Les anciens Ordres, aussi corrompus que le clergé séculier, n'auraient pas été peut-être à la hauteur de la tâche ; mais la sève créatrice n'éiaitpas encore épuisée, à cette époque, dans TEglise : la même renaissance morale qui, en labourant profondément les consciences, avait fait surgir d'innombrables hérésies, avait suscité aussi toute une floraison d'Ordres nouveaux, qui conciliaient à l'origine un idéalisme sincère avec le parti-pris d'orthodoxie le plus absolu. De ces Ordres nouveaux, que le clergé officiel eut d'abord quelque peine à distinguer des sectes dangereuses, plusieurs périclitèrent bientôt, comme les « Pauvres Catholiques » du catalan Duran de Huesca ; mais la postérité spirituelle de saint Dominique et de saint François, les Dominicains et les Franciscains, ont duré. Ces deux Ordres, qui reconquirent pour un temps, au profit de Rome, des sympathies populaires, et dont la prospérité fut extraordinairement rapide, paraissaient destinés par un décret spécial de la Providence à s'acquitter de l'œuvre difficile d'assainissement dont dépendait en ce temps-là, au sentiment des hommes les plus clairvoyants, le salut de
la société ecclésiastique. En effet, les membres de ces Ordres, prédicateurs et confesseurs ambulants, missionnaires, étaient animés au plus haut degré de l'esprit de prosélytisme : on raconte que ce qui détermina la carrière apostolique de saint Dominique fut le plaisir qu'il éprouva, lors de son premier passage à Toulouse, à convertir le propriétaire de la maison où il était descendu ; la découverte et la conversion des hérétiques fut, jusqu'à sa mort, son occupation préférée. De plus, si l'on en faisait des juges, les Dominicains et les Franciscains ne seraient-ils pas placés, par leur vœu de pauvreté et par la simplicité obligatoire de leur vie, au-dessus des soupçons dont les clercs séculiers étaient toujours et méritaient trop souvent d'être l'objet ? Et puis les moines mendiants, Dominicains et Franciscains, n'étaient enracinés nulle part : où qu'ils fussent envoyés, ils seraient à l'abri des préjugés locaux et des inimitiés personnelles. Bien d'autres considérations désignaient encore les deux Ordres, et particulièrement celui de saint Dominique, au choix de la Cour romaine en quête d'instruments sûrs. Quoique les premiers « inquisiteurs », commissionnés
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psLV Éirégoiré IX, n'aient pas tous été des Mendiants, e'est presque toujours à des M^en?; diants que, par la force des choâes^ led fowetions inquisitoriales ont été confiées au xiii^ siècle et depuis.
Mais si le pape envoyait dans les diocèses des moines, investis par lui d*une délégation permanente pour agir contre les héré|;iques, les évêques n'allaient-ils pas considérer cette nouveauté comme une mai*que de défiance et une atteinte à lem*s droits ? Qui remplit mal une fonction n'est pas toujours disposé, par cela même, à la délaisser. Supposé que les églises locales fussent d'humeur à protester contre les empiétements de Rome, leur résistance ne serait-elle pas soutenue par les rois et les princes temporels ? Assurément les rois et les princes temporels étaient prêts à secon* der la persécution, conformément aux édits de Frédéric II ; mais ils pouvaient être tentés de la faire exercer par leurs évêques, placés sous leur main, plutôt que par des commissaires du pape. Frédéric lui-même, aussi hostile aux Romains qu'aux hérétiques, avait été jusqu'à confier, dans ses domaines de Naples, l'œuvre inquisitoriale à ses propres officiers, assistés
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de quelques prélats ; il semble qu'il ait songé à créer une Inquisition laïque, à laquelle ses clercs auraient collaboré en qualité d'experts, et dont la concurrence aurait été, naturellement, mortelle pour la future Inquisition pontificale. — Ces graves éventualités sollicitèrent, tout de suite, l'attention du Saint-Siège. Mais la théocratie romaine était alors à son zénith ; pendant le moyen âge, son ascendant sur les princes et sur les églises Ipcales n'a jamais été aussi grand qu'au xiii* siècle, surtout en Italie et en France. L'exemple de Frédéric ne fut pas suivi. Aussi bien, l'épiscopat des pays les plus contaminés par la propagande hérétique en était venu à reconnaître le péril de la situation, son impuissance et l'urgence d'un remède. Enfin Grégoire IX, loin d'imposer brutalement ses premiers « inquisiteurs », déploya beaucoup de souplesse pour les introduire sans froisser les amours-propres: « Vous avez peine à respirer, écrivait-il aux éyêques en avril I233, sous, le poids des inquiétudes qui vous accablent. Il y a lieu de diviser votre fardeau. Voilà pourquoi nous envoyons, afin de vous soulager, des Frères Prêcheurs (dominicains) coutre les hérétiques de France
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et desprovinces voisines. Nous vous supplions, au nom de la vénération que vous devez à saint Pierre, de les recevoir amicalement : aidez-les de votre bienveillance, prodiguez-leur les conseils....» Une autre fois, Grégoire n'hésita pas à révoquer les commissions d'inquisiteurs qu'il avait désignés, pour ne pas désobliger l'archevêque de Sens, qui s'en était plaint. C'est ainsi que l'Inquisition pontificale s'insinua modestement. — Puis, peu à peu, elle s'implanta.
Elle ne s'implanta pas partout, ni partout en même temps. Croire que l'Inquisition romaine est sortie un jour, tout armée, du cerveau de saint Dominique, et qu'elle fonctionna dès lors sans désemparer, uniformément, d'un bout à l'autre de la chrétienté, c'est simplifier les choses à l'excès. D'abord, quoiqu'une bulle de Sixte-Quint ait consacré cette légende, saint Dominique n'est pour rien dans la création du Saint-Office ; il était mort lorsque Grégoire IX et ses légats commencèrent à charger, à* titre d'essai, quelques clercs, surtout des dominicains, de missions inquisitoriales, personnelles et temporaires. Grégoire IX lui-même, encouragé par le succès de cet expédient
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(notamment à Florence et en Languedoc), conçut sans doute la pensée d'en généraliser Tusage; il désigna des inquisiteurs pour opérer en Italie, en France, en Allemagne ; et il espéra peut-être qu^e Inquisition universelle, permanente, sortirait un jour de là ; mais une foule de questions se posèrent aussitôt qu'il n'eut pas le loisir de résoudre. Quelles seraient les relations des commissaires pontificaux avec les autres autorités ecclésiastiques? Si leur juridiction ne suspendait pas celle qui appartenait aux évêques,comment les pouvoira respectifsde l'inquisiteur et de l'évoque seraient-ils conciliés? Les inquisiteurs seraient-ils soumis, ou non, à la surveillance des légats, à celle des dignitaires de leur Ordre? Et comment procéderaientils ? Questions très épineuses, dont quelquesunes n^ontjamais été définitivement réglées.Les évêques et la noblesse des bords du Rhin les tranchèrent toutes sommairement, quant à eux, en expulsant les acolytes de l'inquisiteur pontifical Conrad de Marbourg, lorsque celuici eut été assassiné à Cologne en juillet iqSS; après cette exécution, on n'entendit plus parler de l'Inquisition en Allemagne pendant cent ans. Pareillement, aucune difficulté en
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Angleterre, dans les États Scandinaves, en Castille et en Portugal : ces royaumes, à peu près exempts d'hérétiques, n'avaient pas besoin des inquisiteurs, et ne les admirent point. Ailleurs, c'est-à-dire en Italie, en Languedoc, en Aragon, terrains exceptionnellement propices, — parce qu'ils étaient plus que les autres contaminés par le virus cathare, — l'Inquisition s'acclimata et fut régularisée, mais laborieusement. Grégoire IX et ses successeui's immédiats, Alexandre IV, Urbain IV, Clément IV, etc., furent amenés à publier, à propos d'espèces, pour apaiser des conflits ou répondre à des requêtes, de nombreuses décisions sur la plupart des points litigieux. Ges décisions détachées, parfois contradictoires, ont fini par créer une sorte de c^oit inqïôsitorial, mais lentement. Ainsi, de même que l'Inquisition, la procédure de l'Inquisition ne s'est constituée qu'à la longue. Du reste, dans chaque pays, le Saint-Office eut une physionomie et des destinées différentes. Par exemple, il n'a fait que végéter dans la France au nord de la Loire ; en Espagne, où il ne fut inti*oduit qu'à la fin du xv* siècle, il prit aussitôt un monstrueux développement d'arrière-
saison, qui ne ressemble à rien de ce que Ton avait vu jusque-là.
L'Inquisition romaine ou monastique a laissé une mémoire odieuse. Et ce n'est pas sans raison, comme on le verra tout à l'heure. Il faut être aveuglé par un parti-pris puéril d'apologie rétrospective pour nier qu'elle ait commis des atrocités. Mais pourquoi est-elle devenue le bouc émissaire des colères qu'inspire aujourd'hui le souvenir des anciennes persécutions religieuses ? Des milliers d'êtres humains ont été brûlés pour leurs croyances avant que l'Inquisition existât. Lors du second grand assaut, en partie victorieux, que subit, au XVI* siècle, la hiérarchie catholique, l'Inquisition proprement dite ne florissait plus guère qu'en Espagne ; est-ce que le martyrologe des pays où elle avait été dépossédée (comme la France) et de ceux où elle n'avait jamais pénétré (comme l'Angleterre) n'en est pas moins lamentable? A-t-on immolé moins de gens dans l'Angleterre des Lancastre et des Tudor, sous le régime du statut De hœreiico comburendo, que dans l'Espagne de Charles- Quint, sous le régime inquisitorial? L'Inquisi-
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tion albigeoise a-t«lle détruit plus de cathares qu'il n a péri d'anabaptistes dans TAUemagne luthérienne ou calviniste? Et les vastes persécutions de l'Église d'Orient,qui fondèrent l'orthodoxie grecque dans le sang des dissidents, ne •ont-elles pas comparables aux plus sévères de celles quiontdésolé l'Occident? — Il est vrai ; mais il y a, entre autres, une circcmstance qui explique, et justifie, le sentiment général : c'est que l'Inquisition eut la prétention d'être et fut une juridiction régulière. Les pires excès s'oublient, lorsqu'ils n'ont été pas été systématiques ; les parodies de justice prolongées, au service du fanatisme ou de la raison d'État, soulèvent des indignations plus durables. C'est pour cela que, quel qu'en soit le nombre, les victimes des tribunaux de l'Inquisition romaine pèsent, historiquement, d'un poids si lourd.
La PROCaÉDURE inquisitoriale
Calvin, mis an défi par les protestants libéraux de faire l'apologie du supplice de Servet sans justifier du même coup l'Inquisition romaine, raisonnait ainsi : i"" « Les brûleurs du pape n'ont d'autre cause de faire les enragés sinon qu'il ne peuvent souffrir qu'on déroge en rien à leurs folles inventions » ; nous, nous avons raison ; ils sont dans l'erreur : c'est pourquoi nous avons le droit de sévir, qu'ils usurpent ; — 2° « La superstition est hardie et cruelle à merveille » ; les prêtres, qui, chez les catholiques, sont seuls juges, n'ont ni prudence ni mesure : ils ne permettent pas aux martyrs de se défendre par la parole de Dieu ; ils ne les reçoivent à aucune dispute ; ils les condamnent sans les entendre ; ils les traînent à la torture ;
ils n'oublient nul tourment pour leur faire sentir leur mort à bon escient ; « c'est une barbarie exorbitante : avant que de juger, il faut cognoistre s^niablement de la question en toute sollicitude et crainte de Dieu ». — A quoi les partisans de la tolérance ne manquèrent pas de répondre, par la plume de Gastellion : les inquisiteurs papistes ne font que ce que vous faites ; vous vous croyez en possession de la vérité, eux aussi ; vous avez jugé Servet comme ils jugent leurs malheureuses victimes, sans lui permettre de se défendre et avec « une barbarie exorbitante » ; la principale différence entre eux et vous, c'est qu'ils agissent comme ils font après des siècles de domination, tandis que vous, vous êtes le maître à Genève depuis hier ; que fera-t-on sous le dixième des successeurs de Calvin (i)?
Les circonstances n'ont pas permis que « les successeurs de Calvin » perfectionnassent son œuvre inquisitoriale ; mais il est très vrai que Calvin lui-même avait fait voir une âme d'inquisiteur, au point d'employer instinctivement quelques-uns des procédés de l'Inquisition
(i) P. Buisson, o. c, p. 45i*
proprement dite, qu'il prétendait abhol'rer. Au reste, quiconque, ayant un tempérament énergique et le sentiment de sa responsabilité, professe avec une certaine roideur la conviction qu'il détient la vérité absolue, — le secret du salut ou du bonheur des hommes, — tourne aisément à l'inquisiteur aussitôt que sa « vérité » est menacée. Catholiques, Luthériens, Calvinistes, Jacobins de la Révolution, toutes les confessions religieuses et politiques ont compté , à leur tête ou dans leurs rangs, des inquisiteurs-nés, qui ont eu plus d'une fois l'occasion de déployer leur savoir-faire. Mais le catholicisme seul a produit rinquisition,c'est-à-dire un tribunal spécial et permanent pour la défense de la « vérité », qui fonctionna pendant des siècles conformément à ses propres traditions.
Les usages de l'Inquisition romaine se sont établis au xiii® siècle, grâce à l'expérience acquise par les premiers inquisiteurs de France et d'Italie. Les monuments où ils se trouvent consignés : constitutions pontificales (de Grégoire IX à Jean XXII), actes de conciles généraux ou p/ovinciaux, consultations de prélats et de jurisconsultes (comme la lettre du car-
diïial Pierre de Golmieu et les « Questions » du cardinal Gui Foucoi, qui fut Clément IV), mandements de la puissance séculière, décisions des inquisiteui's eux-mêmes, permettent, non seulement de définir ces usages, mais d'en comprendre historiquement la formation (i). Les principales traditions du Saint-Office sont d'ailleurs exposées avec méthode dans les « Manuels » et les « Pratiques » qui furent rédigés de bonne heure, pour l'insti'uction de leurs confrères, par des inquisiteurs émérites : la Practica de Bernard Gui, « expression fidèle de la procédure inquisitoriale en Languedoc au xiv* siècle » qui condense un certain nombre d'ouvrages antérieurs du même genre . le Directorium du catalan Nicolas Eymeric et le Tractatus aurens de l'italien Zanchini sont, comme on sait, les plus précieux.
La justice de l'Inquisition a toujours pré-
(i) Les sources du droit inquisitorial ont été étudiées par L. Tdinoni Histoire des irihiinaiix de Vlnqiiisition en France, p. 126-168) et, pour le ( anguedoc en particulier (mais d'une manière incomplète ; cf. Revue historique, lxxvi, p. 348), par C. Douais (Documents pour servir â l'histoire -de l'Inquisition..,, t. P').
LA PROGÉDURB INQUISITORIALB 49
sente des singularités par rapport à celle des autres tribunaux , tant ecclésiastiques que laïques : « Il y a beaucoup de choses , dit expressément Bernard Gui, qui sont particulières à rinquîsition ; milita sunt specialia,,, » Il suffit, mais il est nécessaire, pour s'expliquer ce phénomène, de ne pas perdre de vue les circonstances où l'institution naquit, et le caractère tout à fait exceptionnel (en théorie) de son activité.
D'une part, l'Inquisition a été inventée, nous l'avons vu, en un temps de péril pressant ; elle fut, à l'origine, une mesure de salut public et de défense sociale : salut de la foi, défense de la société, ou, si l'on veut, de la hiérarchie ecclésiastique. Cela seul doit faire prévoir que sa procédure fut sommaire, et moins scrupuleuse qu'efficace. Les tribunaux de salut public ne s'embarrassent d'habitude ni des formes, ni des garanties, en un mot des précautions dont le bon sens populaire et la prudence des jurisconsultes ont reconnu l'utilité pour éliminer ou plutôt pour diminuer les chances d'erreur au cours des opérations de la justice criminelle. Leur procédure est toujours, par définition, arbitraire^ parce que, au fond
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de la conscience de leurs membres, il y a l'obscur parti-pris que, pour purger le monde de certains crimes atroces ou dangereux (hérésie, anarchie, indiscipline, trahison, etc.), tout est permis : mieux vaut frapper des innocents que d'épargner un coupable. Elle est aussi, en général, secrète^ parce que la publicité serait, à la longue, funeste à l'arbitraire, sans parler de ce que le mystère ajoute à la terreur. — Or les papes du xiii® siècle ont ordonné, en effet, les uns après les autres, avec la plus grande énergie, qu'il fût procédé devant l'Inquisition pontificale simplement et de piano, sans noise d'avocats ni figure de jugement, sine strepitu et figura judicii, en écartant ces délais et ces chicanes, ces rafiinements de discussion et ces artifices d'éloquence , toutes ces broussailles que l'on est convenu d'appeler « les droits sacrés de la défense », où le juge timoré se perd , au lieu d'agir. Quant au secret , l'Inquisition s'en est spontanément enveloppée dès l'origine; comme celles des Conseils vénitiens, toutes ses démarches avaient lieu dans l'ombre ; ses arrêts seuls étaient publics.
D'autre part, Toflice de l'inquisiteur ne fut jamais, théoriquement, celui d'un juge ordi^
LA PROCÉDURE INQUISITOUTALE 5l
naire. Le juge ne se préoccupe que de savoir si l'accusé qui comparaît devant lui a commis ou non des actes délictueux : s'il estime qu'un tel acte a été commis, il en frappe l'auteur d'après les lois, au nom de la société, pour l'exemple. Au premier abord, il semble que telle est aussi l'attitude de l'inquisiteur, préposé au maintien de l'ordre doctrinal dans la société catholique par le moyen de la force. Mais il ne faut pas s'y tromper : l'inquisiteur, suivant la fiction admise par les écrivains ecclésiastiques du moyen âge, siège à son tribunal comme à celui de la pénitence, en père spirituel plutôt qu'en juge, moins encore dans l'intérêt de la communauté que pour le bien des accusés ; et son dessein n'est pas tant de constater des délits que des tendances, de punir que de prévenir ou de réconcilier. De là des conséquences fort graves, et en premier lieu celle-ci : l'autorité de la magistrature inquisitoriale est (en théorie) la plus étendue qu'il soit possible d'imaginer. Outre que le mépris des formes judiciaires, l'arbitraire et le secret se trouvent tout d'un coup justifiés (puisque l'inquisiteur est un père), personne n'est à l'abri des poursuites du Saint-Office, puisque les
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crimes dont il connaît sont des crimes d'intention, puisqu'il ne suffit point d'être innocent de tout acte positif d'adhésion à l'erreur pour ne pas être suspect d'avoir renié, in petto, la vérité ou vacillé dans la foi. L'observance exacte des rites, les protestations formelles de fidélité à l'Église, n'ont jamais été considérées par l'Inquisition comme des preuves d'orthodoxie ; par contre, Dieu sait ce qu'un inquisiteur trop zélé, mal informé ou hostile,pouvait accueillir comme un indice d'hérésie latente assez probable pour émouvoir contre le premier venu la terrible procédure qui, lorsqu'on le voulait, ne pardonnait jamais.
Voici comment l'Inquisition fonctionna, en fait, depuis la seconde moitié du xiii® siècle, si Ton s'en tient aux traits caractéristiques qui faisaient dire, non sans raison, à Bernard Gui : « Notre justice n'est pas la même que les autres. » Il va de soi que les différences secondaires d'organisation, suivant les temps et les lieux, ne sauraient être indiquées ici.
Les tribunaux d'Inquisition étaient organisés partout de la manière la plus simple. A l'origine, les commissaires du pape « sur le fait (le l'hérésiç » avaient été ambulants : ils par-
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couraient les villes et les villages ; ils haranguaient les habitants préalablement convoqués ; ils les sommaient de leur dénoncer les personnes coupables ou suspectes de s'écarter en quoi que ce fût des croyances traditionnelles de rÉglise ; ils proclamaient enfin le « temps de grâce » (de quinze jours à un mois) durant lequel « tout hérétique qui se présentait spontanément, confessait ses erreurs, les abjurait et donnait des informations complètes sur ses coreligionnaires », était assuré du pardon total ou, tout au moins, de certaines grâces. Ces aveux et ces dénonciations, ils les recevaient privément dans le couvent de leur Ordre, ou bien, si la localité n'en possédait pas, dans l'église ou dans quelque autre édifice, qui était mis bénévolement à leur disposition. Plus tard, des circonscriptions inquisitoriales se formèrent, et, dans la ville principale de chaque circonscription, le monastère de l'Ordre auquel appartenaient les inquisiteurs fut considéré comme le siège ordinaire de l'Inquisition, quoique la coutume des tournées n'eût pas été abolie. C'est dans ce monastère, en effet, qu'étaient conservées les archives du tribunal. Mais, durant le moyen âge, le Saint-Office,
tout entier « bâti en hommes », n'eut jamais de palais à lui ; ses prisons mêmes (le mur) lui étaient, d'ordinaire, prêtées par des puissances ecclésiastiques ou laïques. D'ailleurs, sur leurs robes de moines, les inquisiteurs n'avaient pas d'insignes ; ils n'étaient assistés que d'un petit nombre d'officiers : notaires, messagers, familiers, d'allure modeste et discrète ; et tout se passait devant eux sans apparat. Nulle intention d'éblouir par la majesté du décor. Toute la machine était montée en vue de l'effet utile • Les inquisiteurs, désignés par les provinciaux de leur Ordre et révocables seulement par le pape (pour cause d'incapacité ou d'excès énormes), étaient investis de pouvoirs discrétionnaires. Cependant le Saint-Siège avait été amené à prendre quelques mesures pour prévenir des abus constatés ou possibles, dans l'intérêt des justiciables. C'est ainsi que Clément V défendit de confier les fonctions inquisitoriales à des clercs au dessous de quarante ans. Plusieurs décrétales du xiii^ siècle posent en principe que les inquisiteurs (qu'ils agissent séparément ou avec un confrère) ne doivent pas opérer seuls : ils procéderont aux interrogatoires, tant des accusés que des témoins,
LA IMtCKSÉDUBB INQUISITOUIALE 55
devant deux personnes au moins, religieuses ou laïques, mais «impartiales », qui se seront engagées au secret sous serment. De plus, il leur est interdit de prononcer leurs sentences sans avoir préalablement consulté des prud'hommes (communicato bonorum çirorwn consilio), des gens sages, des docteurs, des experts, en particulier sans Fassentiment de Févêque diocésain ou de ses représentants. — Quelle qu'en fût la valeur, ces « garanties » avaient pai*u suffisantes ; car il n'y en avait pas d'autres.
Il n'y en avait pas d'autres. « La procédure des tribunaux de l'Inquisition était affranchie des règles les plus élémentaires, non seulement du procès accusatoire, où les garanties d'un débat contradictoire étaient accumulées et qui fournissait le modèle le plus parfait de V ordre judiciaire en matière criminelle, mais encore de la nouvelle procédure de droit commun, dite procédure d'enquête. » Ce point n'est contesté par personne, les apologistes, les plus violents et les plus cauteleux, l'avouent : un homme, traduit devant l'Inquisition, était livré, sans défense et sans recours, à la clair^ voyance et à la conscience de son juge «
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Qu on se figure la situation du justiciable surpris par la citation foudroyante qui s'ac* compagnait, le plus souvent, de mise en prison préventive. Il est accusé, mais de quoi ? par qui ? A la vérité, il a, en vertu des canons, le droit de réclamer communication, par écrit, des griefs qui lui sont imputés (capitula accusationis) ; mais il ignore qui Ta dénoncé, et comment s'est formée, jusqu'à quel point s'est ancrée, la conviction du juge. — Le voilà en présence du tribunal, à huis clos. D'abord, il prête serment de dire la vérité touchant l'hérésie, tant sur lui que sur les autres, vivants et morts. Puis, on lui demande d'avouer. S'il avoue, s'il abjure, s'il accepte d'avance la pénitence paternelle qui lui sera infligée, il sera réconcilié, car la miséricorde de l'Église est infinie ; à une condition, pourtant : c'est qu'il ne dissimule rien de ce qu'il sait sur ses complices, amis et parents, afin qu'ils soient, à leur tour, poursuivis ; se refuser à la délation, c'est faire voir un repentir peu sincère, c'est préférer l'intérêt de l'hérésie à celui de la foi, c'est mettre obstacle au Saint-Office, c'est jouer un jeu dangereux. S'il n'avoue pas, de deux choses l'une : ou bien le juge est persuadé, par
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les renseignements qu'il a et les témoignages recueillis, que raccusé est coupable ; ou bien l'évidence externe qui existe contre l'accusé parait décidément insuffisante. Dans le premier cas, l'inquisiteur, en présence d'une obstination diabolique, était fondé à se montrer sévère ; dans le second, il se croyait obligé d'insister pour obtenir, par les moyens les plus énergiques, la preuve décisive de l'aveu, afin que
l'Eglise ne fût pas scandalisée par un acquittement téméraire. De sorte que l'une et l'autre hypothèses étaient presque également défavorables à l'innocent.
Le premier cas était sans doute fréquent. Que tous les inquisiteurs n'aient pas été très difficiles en matière de preuves, c'est ce dont on n'a le droit ni de douter ni de s'étonner. Pourquoi l'esprit critique aurait-il été plus répandu au xiii* qu'au xix* siècle ? Les dénonciations des hérétiques réconciliés, soigneusement réunies et classées dans les archives du Saint-Office (où fonctionnait une sorte de service anthropométrique), les rapports des espions, les dires des sots et des méchants, des pièces altérées ou forgées étaient souvent acceptés comme des documents sans réplique.
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— D'autant plus aisément que l'accusé n'était pas autorisé à les discuter. — Et c'est ici une des différences capitales entre la procédure d'Inquisition et celle qui, dès le moyen âge, était la procédure de droit commun. En droit commun, « les noms des témoins à charge étaient portés à la connaissance de l'accusé, qui assistait, en outre, à leur prestation de serment, et pouvait ainsi faire valoir contre eux, dès le début de l'enquête, toutes ses causes de récusation... ; les dépositions lui étaient communiquées en entier, afin qu'il pût opposer aux dits des témoins, des contredits, et offrir lui-même, s'il y avait lieu, avec une contreenquête, une preuve en sens contraire». Dans les tribunaux d'Inquisition, le juge pouvait, si cela lui semblait bon, faire donner à l'accusé une copie, résumée, des témoignages ; mais il n'avait pas le droit de communiquer en même temps les noms des témoins. La publicatio testium était interdite. L'accusé se débattait sous une avalanche de dépositions anonymes. Cette règle extraordinaire avait été mise en vigueur, pendant les premières années où l'institution inquisitoriale fonctionna, pour assurer la liberté des témoins à charge, parce que
ceux-ci étaient exposés à des représailles dans les pays, comme le Languedoc, où les sociétés secrètes d'hérétiques étaient encore organisées et agressives. Promulguée par Innocent IV dans les constitutions Cum negocium et Licet sicut accepimus, elle survécut aux circonstances qui l'avaient d'abord justifiée. Le péril avait disparu depuis longtemps pour les témoins qu'il était toujours présumé : « Rien n'est plus rare, dit Nicolas Eymeric au xiv® siècle, que les espèces où ce péril n'existe pas. » — Néanmoins la dissimulation des témoins, et souvent des témoignages euxmêmes, était une pratique si choquante, en contradiction si flagrante avec les principes juridiques, que l'on avait imaginé un artifice pour la paUier : on demandait à l'accusé, dès son premier interrogatoire, les noms des ennemis qu'il se connaissait et les causes de leur inimitié. Mais il est clair que ces récusations à l'aveuglette, dont l'inquisiteur tenait le compte qu'il lui plaisait, étaient d'un faible secours. Boniface VIII, juriste scrupuleux, en confirmant les bulles d'Innocent IV, montra qu'il les désapprouvait, car il conseilla aux membres du Saint^Oflice de ne s'en servir
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qu'à bon escient, super hoc eorumdem co/is-^ cientias onerantes. L'inquisiteur Ëymeric luimême admet que le palliatif des récusations divinatoires était souvent plus funeste que profitable à la défense (i). Mais l'habitude était prise ; on ne s'en départit jamais.
Lorsque, malgré tout, l'évidence externe
(i) Parce que, si Taccusé avait oublié de nommer un de ses ennemis, le témoignage de cet ennemi passait désormais pour inattaquable. — Il est intéressant de constater que la pratique de Tlnquisition languedocienne, réprouvée par Boniface Vin et par Eymeric, est appréciée moins sévèrement, do nos Jours, par les historiens catholiques : « La défense, dit M. G. Douais, présentement évêque de Beauvais, est de droit. Mais, à ce point de vue, la procédure inquisitoriale présentait une exception à la règle commune. . . : les noms des témoins à charge n'étaient point communiqués à Taccusé. Une s'ensuit pas quUl y eût dans cette disposition un déni de justice. Car. . . on demandait invariablement à Faccusé s'il avait des ennemis ; le motif de cette demande de déclaration d'inimitié saute aux yeux : le témoignagne de l'en* nemi «mortel» était impitoyablement écarté. » (Douais, Documents pour servir à Vhistoire de Vinquisition dans le Languedoc, I, p. gglxxx.) M. Douais dit ailleurs (p. gglix) que « les inquisiteurs fournissaient aux prévenus les moyens de se tirer d'affaire en leur remettant la carta », les « capitula accusationis », la liste de griefs anonymes dont il a été question plus haut.
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laissait place au doute, le doute ne bénéficiait pas à l'accusé. C'est alors, au contraire, que l'inquisiteur, craignant de laisser échapper un coupable, déployait toutes les ressources de son art. A Fécole de ses anciens, il avait appris à connaître la psychologie des justiciables, leurs subterfuges, et les moyens d'en triompher. Les Manuels à l'usage des inquisiteurs novices indiquent comme il faut s'y prendre pour « travailler » ceux qui nient obstinément en disant : « Monseigneur, je suis un homme simple et ignorant ; je crois, comme vous, ce que l'Église enseigne, tout ce que doit croire un chrétien, tout ce que vous m'enseignez de croire.... » Ces gen&-là sont très dangereux. On essaiera de les mettre en contradiction avec eux-mêmes par une escrime subtile. Si l'on n'y parvient pas, on leur portera brusquement une lanterne sourde au visage : « Nous savons tout ; tenez, j'ai là des preuves ; déchargez enfin votre cœur .» Ou bien : « J'aurais voulu que vous disiez la vérité pour ne pas vous retenir ici plus longtemps ; vous n'êtes pas très vigoureux ; une maladie est bientôt attrapée en prison ; et voici que je suis justement obligé de m'en
aller dans un autre endroit où ma présence est nécessaire. Vous allez donc retourner au cachot ; et c'est fâcheux, car je ne reviendrai pas de si tôt. » Bernard Gui observe que ces procédés sont particulièrement efficaces si Ton a prii^ la précaution de soumettre, auparavant, l'accusé à Temprisonnement cellulaire, en raffaiblissant par le jeûne ; on peut aussi le chaîner de chaînes, lui mesurer le sommeil et la boisson. Mais il y a des misérables qui résistent à ces « préparations w ; on en a vu qui aimaient mieux « pourrir» dans les geôles, pendatit des mois et des années, que d'avouer. A ceux-là rinquisition était contrainte, à son grand regret, d'offrir une dernière chance de récoilciliation. Elle la leur offrait sous la forme de la torture proprement dite.
Il est singulier que l'Église ait toléré dans ses tribunaux, comme moyen d'instruction, l'usage de la torture proprement dite ; car elle avait « horreur du sang », et, jusqu'à la fin du XII' siècle, c'était, quoi qu'on l'ait nié, une règle absolue du droit canonique que l'aveu ne doit jamais être arraché par des tourments. Mais il était dit que, pour mieux étouffer l'hérésie, l'Église du moyen âge surmonterait ses
plus vives répugnances. Les avantages de la torture proprement dite sur les autres modes de coercition sont, du reste, évidents : c'est un moyen expéditif, facile à doser suivant la force de résistance des sujets, et généralement très sûr. Il est naturel que les premiers inquisiteurs, appelés à expédier un très grand nombre d'affaires, et qui n'avaient ni le temps, ni les locaux nécessaires pour les « préparations » savantes, l'aient emprunté au droit romain. Le i5 mai 1262, Innocent IV approuva l'usage de la torture en vue de la découverte des hérétiques : il ordonna aux autorités laïques de l'appliquer à toute requête du Saint-Office. Le 4 août laôfî, Urbain IV alla plus loin : il permit aux inquisiteurs de la faire appliquer euxmêmes, en leur indiquant la manière d'obtenir aisément l'absolution de l'irrégularité canonique qu'ils commettraient ainsi. Depuis, on en usa et on en abusa au point que, au commencement du XIV® siècle, le Saint-Siège s'en émut. Clément V, en i3o6, fit exécuter une enquête qui révéla des excès de cruauté ; et le Concile de Vienne prescrivit, en i3i2, que la torture ne serait administrée désormais qu' « avec le consentement de l'évéque, à moins que celui-ci»
consulté, n*eût laissé passer huit jours sans exprimer son avis». Cette réserve était timide, et de nature à ne rien changer, ou presque rien, à l'état de choses antérieur, car, à cette époque, les inquisiteurs et les évoques marchaient presque toujours d'accord; cependant, elle parut excessive à Bernard Gui : « Ce n'est pas là, s'écrie l'illustre inquisiteur de Toulouse, l'ordinaire circonspection du siège apostolique; les constitutions du pape Clément doivent être corrigées, ou modérées, ou plutôt totalement suspendues, parce qu'elles seraient un obstacle au libre cours du Saint-Office (i). » —
(i) Clément V et le Concile de Vienne ont constaté et blâmé les excès de la torture inquisitoriale. Bernard Gui les déclare nécessaires . Il est intéressant de constater que les apologistes modernes — dont tout l'effort porte sur ce point secondaire, parce que la torture proprement dite est le trait de la procédure inquisitoriale qui frappe le plus les imaginations — ont une tendance à les nier.
Ils les nient pour ce motif que les registres de sentences de l'Inquisition qui ont été conservés ne mentionnent presque jamais la torture. — On sait assez que ce silence ne prouve rien. M. Tenon, qui a très bien exposé, sur ce point, l'opinion de tous les auteurs compétents, explique pourquoi en ces termes : « Cette particularité [le silence au sujet de la torture] n'est pas spéciale aux registres de llnquisition. La plupart des registres criminels des juridictions laïques, pour les époques auxquelles la « question »
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Autre règle tutélaire, prescrite dès rorigine : la torture ne pouvait être infligée qu'une fois, et qui la subissait sans faiblir devait être
était d'âne application constante, la présentent pareillement. La question était un incident de procédure qtii donnait lieu d*abord à un interlocutoire, puis à Un procès-verbal spécial, dont la transcription dans les registres n'était nullement nécessaire. Le greffier qui rédigeait la sentence, lorsqu'il relatait les aveux de l'accusé, était beaucoup moins préoccupé de constater les moyens de contrainte à l'aide desquels ils avaient été obtenus que la réitération de ces mêmes aveux, réputés alors volontaires, hors de la chambre de torture. »
M. Douais n'a pas d'autre argument que le silence des registres pour déclarer (p. ggxlii) que l'usage de la torture proprement dite était rare en Languedoc. — Dans les registres il n'a relevé que trois allusions (incidentes et accidentelles) à la torture. Donc la torture était rare. Était-elle même employée ? Les apologistes ne sont pas éloignés d'en douter. Voici comment ils raisonnent. Les deux premiers cas de torture mentionnés (à la date de 1^43) dans les registres sont formels ; mais a ils constituent une anomalie ; l'emploi de la torture à cette époque [dix ans avant la constitution d'Innocent IV], sans être considéré comme impossible, ne laissera pas de paraître étrange ; ne faudrait-il pas l'attribuer à l'initiative d'un sénéchal ? » Quant au troisième cas (p. xcvii) : « Un seul hérétique déclara devant Béraud de Farges, le 5 mars i3i9, avoir autrefois fait sa confession à l'évêque Bernard de Gastanet et à Guillaume de Morières, inquisiteur, par la force des tourments fvi tormentorumj, expression légèrement vague, qui ne signifie pas nécessairement la torture [?], d'ailleurs autorisée à cette date [par la constitution d'Innocent],
relâché. Mais rien n'était plus facile pour les inquisiteurs expérimentés que d'éluder ces dispositions. Ils nous expliquent comment. Pour renouveler la torture autant de fois que Ton veut, en toute sécurité de conscience, il suffit de la continuer, au lieu de la recommencer ; on peut la «continuer» indéfiniment, sans violer les canons. Il ne faut pas non plus se croire tenu de relâcher le prisonnier qui n'a rien dit, car « il n'est absous que des feits précis pour lesquels il a subi la question », et Tinstruction n'est pas close, pour autant, sur les charges connexes.
Est-il nécessaire, maintenant,d'ajouter que, d'un bout à l'autre de son procès, l'accusé était
sans compter qu'Isam Coll, Vhérétiqae en qaestion, avait intérêt f pour révoquer cette confession» à dire qu'il n'avait pas été libre en la faisant. »
Ajoutons que, dans deux ouvrages publiés respectivement en 1900 et en igoi, par des hommes également versés dans l'ancienne littérature inquisitoriale, mais de sentiments différents, on lit :
H. C. Lea, 0. c, I, p. 477.
Bernard Gui a trop emphatiquement in>i!>té sur Tutilité de la torture, comme moyen de faire parler, non seult-ment les accusés, mais les témoins, pour
aue nous puissions mettre en ouïe »a promptitude à y recourir.
Cf. L. Tanon, o. c, p. 377.
G. Douais, 0. c, 1, p.
ccxxxvtn.
Bernard Gui ne fait aucune allusion à cette voie de coa- Irainle : il 6'agrit,on le comprend, de la torture employée comme moven d'obtenir 1 aveu
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systématiquement privé de Tassistance d'un avocat ? L'intérêt du Ciel exigeait que la procédure d'inquisition ne f&t pas « litigieuse )). En outre, l'inquisiteur était un « père spirituel )) : on le supposait toujours prêt à « veiller à la défense non moins qu'à l'accusation ». Devant l'Inquisition, il n'y avait pas de ministère public ; à quoi bon des avocats ? Enfin st l'accusé était coupable (et il était presque toujours reconnu pour tel) (i), l'avocat aurait été un fauteur d'hérésie, car le fauteur d'hérésie est, par définition, « celui qui donne aide, secours ou conseil aux hérétiques ». Complice de son client, il aurait mérité de partager son sort. Le Saint-Office, qui poursuivait les morts aussi bien que les vivants, n'admettait de défenseurs que pour les morts (a).
Après toutes ces opérations, les individus soumis à l'examen de l'Inquisition se réparai) Bernard Gui donne dans son Manuel une formule d'acquittement, mais il ajoute : « Nunquam vel rarissime iieri débet.»
(3) Dans cette nouvelle exception à la règle commune (suppression de la défense) M. Douais ne voit pas plus que dans la suppression de la publicatiQ testium un vrai a déni de justice », « car l'invitation à se défendre était adressée à l'accusé... »(p.cGLXXx).
tissaient en deux catégories : ceux.qui avaient avoué et abjuré, de gré ou de force (mais, suivant la fiction légale, Faveu, de quelque manière qu'il eût été obtenu, passait toujours pour « volontaire »), et ceux qui, n'ayant pas avoué, avaient été néanmoins convaincus. Les relaps^ c'est-à-dire ceux qui, ayant avoué et abjuré, avaient ultérieurement rétracté leui'S aveux ou leur abjuration, formaient une catégorie à part. On attendait d'avoir sous la main un certain nombre de repentis, d'obstinés et de relaps pour prononcer leurs sentences, le même jour, en séance solennelle. La cérémonie des sentences, qui avait lieu le dimanche, à l'église ou sur la place publique, en présence des inquisiteurs et de leurs auxiliaires, des magistrats municipaux et du ' peuple (i), commençait par un sermon. De là son nom, sermo generalis ; on dit plus tard, en Espagne,
(i) « Le plus souvent, pour ne pas dire toujours, le peuple et le clergé se rendaient en foule à ces assises solennelles ; les procès-verbaux signalent leur présence. Rien de plus naturel que cette curiosité, où se mêlait un peu d*inquiétude et de passion. Car qui se fût alors désintéressé de la lutte engagée, non entre l'Église et la conscience, mais entre Thérésie et l'unité chrétienne, qui était tout le pivot de Tordre social? » (Douais, o. e.,I, p. cclviii).
<f, acte de foi », auto de fe, et c'est cette expression étrangère, sous la forme « autodafé », qui a prévalu de nos jours.
D'abord paraissaient sur Téchafaud les « réconciliés », confès et pénitents ; ils entendaient la lecture de leurs fautes ; ils en réitéraient l'abjuration, à genoux ; puis des punitions condignes, proportionnées à la gravité de leur cas, leur étaient imposées à titre de remède. C'étaient, suivant Tordre de gravité ascendant: des pénitences proprement dites (jeûnes, prières, pratiques pieuses, pèlerinages, etc.) ; la flagellation publique ; des obligations, d'un caractère infamant, telles que le port de croix en feutre jaune, cousues aux habits, sur la poitrine et sur le dos : ces croix, comme les « marques » au fer chaud des tribunaux de Tai^cien régime, étaient très redoutées, parce qu'elles désignaient à Tanimadversion publique ; enfin, la prison à temps ou perpétuelle. Chacun sait que la prison était, au moyen âge, la peine ecclésiastique par excellence. Bernard Gui la prononça 3oo fois sur 494 cas (i). Il y en avait deux degrés: le
(i) « La prison, la visite des églises, les croix apparentes sur l'habit, des pèlerinages, le service en
« mur lai^ge » {murus largus) et le « mur étroit » {murus strictus), dont le « mur très étroit » (strictissimus) n'était qu'une variété. Les condamnés au mur large n'étaient pas soumis d'ordinaire au régime cellulaire; quant aux autres, ils vivaient dans des culs de basse fosse, à la boucle simple ou double, au « pain de douleur » et à V « eau de tribulation » ; Bernard Gui n'infligea que 19 fois sur 3oo le supplice affreux du « mur étroit ». Au reste, toutes ces pénitences n'étaient nullement définitives ; l'Inquisition se réservait le droit de les aggraver, comme de les atténuer, ad libitum ^ et Bernard Gui ne manquait jamais, pour sa part, d'en avertir les intéressés, lorsqu'il publiait ses sentences.
Le sort des réconciliés étant ainsi réglé, c'était le tour des obstinés (obstinés dans leurs erreurs ou dans leurs protestations d'innocence) et des relaps. On leur adressait un suprême appel ; si ce dernier assaut avait
Terre Sainte, ce sont là toutes les peines énumérées dans le registre du notaire de l'Inquisition de Garcassonne (première partie); on avouera qu'elles ne sont pas tellement épouvantables et odieuses. » (G . Douais, o. c, I, p. gclxxxii).
raison de leur fermeté, les premiers étaient reçus à résipiscence et condamnés séance tenante à la prison perpétuelle ; les seconds avaient la consolation d'être admis aux sacrements, mais, comme ils avaient épuisé la patience de l'Église, ils demeuraient sur Téchafaud, à côté du petit groupe des indomptables, pour être traités comme eux. — A partir de ce moment, le rôle de l'Inquisition était, théoriquement, fini. Tout ce que sa sollicitude lui avait suggéré pour ramener les brebis égarées avait échoué ; elle s'avouait vaincue et désarmée, puisque, en vertu de la très ancienne tradition qui interdisait aux clercs reffusion du sang, il ne lui appartenait pas de sévir. Il ne lui restait qu'à rejeter les coupables hors du sein de l'Église universelle, ou plutôt à constater qu'ils s'en excluaient eux-mêmes. Il était donc déclaré que l'Église retirait sa protection à ces honmies, détournait d'eux sa face et les abandonnait aux lois. Or, les lois séculières — les lois de l'Empire romain restaurées par l'empereur Frédéric II — punissaient le crime d'hérésie de la mort sur le bûcher (i). L'abandon au bras séculier
(i) Voir ci-dessus, p. 33.
équivalait, par conséquent, à un arrêt de mort. Et rinquisition l'entendait bien ainsi, car elle s'était fait expressément autoriserpar le Saint- Siège à poursuivre, comme fauteurs de l'hérésie, les magistrats et les princes qui manifesteraient de la répugnance, ou même de l'hésitation, à « exécuter les lois ». Néanmoins, les apparences étaient respectées. Une misérable équivoque permettait à l'Église de décliner la responsabilité des exécutions qu'elle ordonnait et de s'en laver les mains. Écoutez Joseph de Maistre : « Les premiers inquisiteurs n'opposèrent jamais à l'hérésie d'autres armes que la prière, la patience et l'instruction. L'Ëglise ' abhorre le sang : jamais le prêtre n'élève d'échafaud ; il y monte seulement comme victime ou consolateur. Séparons donc et distinguons bien exactement, lorsque nous raisonnons sur l'Inquisition, la part du gouvernement de celle de l'Église. Tout ce que ce tribunal montre de sévère et d'effrayant, et la peine de mort surtout, appartient au gouvernement ; c'est son affaire, c'est à lui, et c'est à lui seul qu'il faut en demander compte. Toute la clémence, au contraire, qui joue un si grand rôle dans le tribunal de ITnquisition,
est Taction de l'Eglise qui ne se mêle de supplices que •pour les supprimer ou les adoucir. Ce caractère indélébile n'a jamais varié, et c'est un crime de soutenir, d'imaginer seulement que des prêtres puissent condamner à mort (i) .»
Ainsi, quoique « l'Inquisition soit peut-être, comme dit encore M. de Maistre, le seul tribunal qui n'ait jamais versé le sang ^, ceux de ses justiciables qu'elle désignait aux autorités laïques étaient régulièrement mis à mort. Le spectacle de leur incinération était l 'avantdernier acte des grands « sermons généraux ». Ce spectacle, très recherché, n'était pas, du reste, aussi fréquent qu'on pourrait le supposer. Personne ne s'étonnera que, vu les modes d'instruction, les obstinés fussent très rares; Bernard Gui décimait à peine les prévenus qui comparaissaient devant lui : en
(i) On lit, de même, dans le jom'nal \ Autorité du \\ septembre 1901 : « Nous, nous savons que l'Inquisition fut une institution civile, séculière, d'organisation royale, et où les dominicains n'étaient qu'à l'état subalterne. Mais allez raconter cela aux gauches du Parlement : on vous répondra par des hurlements pires que ceux que poussaient les victimes des bûchers !»
quinze ans, sur 494 accusés, il n'en abandonna que 4o au bras séculier, dont 3i relaps. Bernard de Caux, surnommé « le Marteau des hérétiques » à cause de sa rigueur, et qui vivait en des temps moins tranquilles, était sans doute plus sévère ; mais, de son greffe, le registre spécial aux contumaces et aux réconciliés a seul été conservé ; comme ce registre ne contient, naturellement, aucune condamnation capitale, on n'a pas manqué d'en conclure qu'il ne fit brûler personne ; c'est mal conclure : le fait est que le nombre de ses victimes est inconnu.
Le dernier acte de la cérémonie était un repas offert aux experts et aux autres auxiliaires de l'Inquisition, dont le coût était déterminé par l'usage.
N'oublions pas la question d'argent. Le système des pénalités inquisitoriales se complétait par des exactions. — Il est vrai que l'Inquisition ne condamnait jamais «aux frais »; mais elle avait d'autres moyens de subvenir à ses besoins. Dès 1249, Innocent VI reprochait aux inquisiteurs leurs « extorsions scandaleuses ». Lui-même avait autorisé, pourtant,
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les iLinendes, en guise de pénitence, dans les affaires sans gravité. L'habitude s'établit très tôt de commuer, moyennant finances, les pénitences ordinaires, même les plus afQictives. D'autre part, les héritiers des « réconciliés y^ qui étaient morts sans avoir accompli leurs pénitences, soit qu'ils n'en eussent pas eu le temps, soit pour quelque autre motif, étaient tenus de verser une somme en compensation, à la discrétion du Saint-Offîce. — Ce n'est pas tout : les lois romaines frappaient le crime d'hérésie, assimilé au crime de lèse-majesté» d'une peine principale : la mort, et d'une peine accessoire : la confiscation. En vertu de ces textes, tous les hérétiques, sans exception, étaient considérés comme ayant perdu la propriété de leurs biens depuis le jour où ils avaient vacillé dans la foi. Le plus souvent la confiscation effective était épargnée, de pure grâce, aux pénitents qui n'avaient mérité que des châtiments bénins, jusqu'à la prison temporaire indusivement ; répliquant aux personnes qui blâmaient cette exception, en faisant valoir le préjudice pécuniaire qui, d'après elles, s'ensuivait, Bernard Gui fait observer victorieusement quie le préjudice n'est qu'ap-
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parent : « Ceux-là seuls, dit-il, parmi les hérétiques sont condamnés à des pénitences secondaires qui dénoncent leurs complices » ; or, en les dénonçant, ils procurent la découverte et la capture de coupables qui, sans eux, auraient échappé ; les biens de ces coupables sont confisqués ; l'opération se solde donc par un bénéfice certain. La confiscation efifective était maintenue contre les obstinés et les relaps, livrés au bras séculier, contre les pénitents condamnés à la prison perpétuelle, et contre les suspects qui avaient réussi à esquiver rinquisition, soit par la fuite, soit par la mort. L'hérétique, décédé paisiblement dans son lit, avant que l'Inquisition eût réussi à mettre la main surliii, était une sorte de con^ tumace, et traité en conséquence ; on exhumait ses restes, on saisissait son héritage. Cette dernière circonstance explique l'incroyable fi'équence des procédures contre les morts : sur 636 affaires examinées par Bernard Gui, 88 étaient posthumes. D'une manière générale, ce corollaire normal des arrêts de l'Inquisition, la confiscation des biens, contribuait puissamment à l'intérêt qu'ils excitaient. Non pas que le Saint-Olfîce ait systématiquement mul-
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tiplié les condamnations en vue d'augmenter ses profits pécuniaires : les abus de ce genre, inévitables, et qui se sont produits, — car des papes les ont dénoncés, — ont toujours été rares, négligeables. Mais les princes ecclésiastiques et laïques, qui partageaient avec le Saint-OfBce,suivant des proportions variables, Témolument des confiscations, et qui même, dans certains pays, Paccaparaient tout entier à charge de subvenir aux dépenses de TOffice (frais de geôle et de torture), auraient-ils accordé aux tribunaux delà foi la bienveillance continuelle et vigilante qui était la condition de leur prospérité, sans ce que M. Lea appelle « le stimulant du pillage » ? On peut en douter : « Sans le stimulant du pillage, dit M. Lea, rinquisition n'aurait pas survécu à la première poussée du fanatisme qui lui avait donné naissance ; elle aurait duré pendant une génération, puis disparu, jusqu'à ce qu'une recrudescence de l'hérésie la fît revivre... ; ceux qui poussèrent aux persécutions permanentes n'en ont jamais perdu de vue les avantages matériels. » La preuve, c'est que leur zèle pour la foi languissait dès que ces avantages faisaient défaut. Lorsque la noblesse et la bourgeoisie cathares
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de la France du Midi eurent été dépouillées^ le déclin de Tlnquisition languedocienne, réduite à poursuivre des hérétiques comme les Spirituels et les Dolcinistes, qui professaient l'horreur mystique de la propriété, commença. « De nos jours, écrit mélancoliquement, vers iSjS, l'inquisiteur Eymeric, il n'y a presque plus d'hérétiques riches, de sorte que les princes, n'ayant pas grand'chose à gagner, ne se mettent plus en frais ; il est fôcheux qu'une institution aussi salutaire que la nôtre ne soit pas assurée du lendemain. »
Les historiens de Tlnquisition ont presque unanimement laissé dans l'ombre, jusqu'à nos jours, la question d'argent. Trompés par la littérature inquisitoriale des « Manuels » et des « Pratiques )i, où cette matière est expédiée en quelques lignes dédaigneuses, ils n'en ont pas yu rimpprtance. Dans la procédure du Saint- Offîce, ils se sont attaché^ surtout à ce qui ébranle violemment la sensibilité : bûcher, tortures proprement dites, etc. Un des services rendus par M. Lea est sûrement d'avoir montré l'insuf&sance de ce point de vue. Non seulement il a prouvé que la règle de la confiscation fiitplus efficace pour les fins de l'Inqui-
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sition que le bûcher; mais an se demande avec Ini si elle n'a pas causé plus de souffrances que la prison et la torture. « Le bûcher n a dévoré qu*un petit nombre de victimes. Quelque horribles qu'aient été les cachots où rinquisition entassait ses pénitents, elle a fait régner encore plus de terreur et de désespoir par la menace de spoliation qu'elle tenait suspendue sur les têtes... Les confiscations en masse infligeaient les horreurs de la misère à des milliers de femmes et d'enfants [innocenta, car, suspects, ils auraient été poursuivis]... Elles paralysaient, en outre, les relations journalières à un degré qu'il est difficile de concevoir... » Nulle sécurité dans les transactions, puisque les marchés passés par un hérétique étaient radicalement nuls, et que l'on n'était jamais sûr de ne pas avoir affaire à un hérétique latent ; aussitôt qu'un homme était arrêté comme suspect d'hérésie, les officiers du prince, sans tenir compte de l'éventualité plus qu'improbable d'un acquittement, saisissaient par provision ses meubles et ses immeubles, poursuivaient la rentrée de ses créances et la rescision des aliénations qu'il avait consenties. Nulle sécurité non plus dans
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les transmissions héréditaires, puisque ceux dont on avait hérité pouvaient toujours être l'objet de soupçons rétrospectifs. Bref, tout le monde vivait sous le coup d'un « brigandage perpétuel » (i).
Si l'institution pontificale contre l'hérésie avait toujours fonctionné à l'extrême rigueur, conformément à la logique de ses principes, les pays où elle s'établit auraient été bientôt soumis à une tyrannie théocratique du caractère le plus dur. Il est certain, en effet, que l'Inquisition était maltresse de définir à son gré la suspicion d'hérésie ; que personne, par conséquent, n'était à l'abri de ses poursuites ; et que personne, une fois jeté dans l'engrenage de la procédure inquisitoriale, n'en pouvait sortir, si l'inquisiteur l'avait résolu, que prisonnier à vie ou condamné à mort, et, dans les deux cas, dépouillé. « Les bienheureux Pierre et Paul, s'écriait, en i3o3, le franciscain Bernard Délicieux, s'ils étaient traduits devant ce tribunal, ne se justifieraient point. » — Mais, en fait, la tyrannie théocratique ne s'est établie
(i) H. Lea. o. c.,I, p. 54a, 56i, 565, 600.
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nulle part au moyen âge ; dans la France du Nord en particulier, l'esprit anticlérical s'est toujours exprimé très librement. Cela donne à penser que le joug du Saint-Office n'était pas réellement aussi lourd qu'il est naturel de le supposer lorsque Ton en étudie la théorie. A l'origine, dans les régions, peuplées d'hérétiques, où l'Inquisition eut à lutter, non sans péril pour elle-même, contre une opposition très sérieuse, elle fit réellement peser sur toutes les têtes la terreur de ses menaces. Tyrannie insupportable , mais tempérée , comme il arrive, par le guet-apens et l'assassinat. Conrad de Marbourg, Pierre Martyr, les inquisiteurs d'Avignonnet, et d'autres, périrent alors sous les coups des justiciables exaspérés.
Plus tard, l'hérésie ayant été vaincue, l'ardeur de l'âge héroïque s'amortit. Sans doute, on vit paraître de temps en temps des inquisiteurs farouches, comme ce Foulques de Saint- Georges, dont Philippe le Bel (qui le fit destituer) disait : « Sous le masque de la piété, il a commis des forfaits. .. » Mais, s'il dépendait encore d'un moine brutal et borné d'inquiéter et d'affliger à tort et à travers des centaines de
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malkenreux, en yertn de ses pouvoirs illimités^ la force des choses n'en avait pas moins introduit des tempéraments dans la pratique générale. Lorsque Textrême rigueur ne fut plus nécessaire, elle cessa d'être continuellement employée, comme c'était à prévoir. De bonne heure, les grands seigneurs n'eurent phis rien à craindre du Saint-Office, qui s'était montré si sévère, au lendemain de la guerre des Albigeois, pour la noblesse languedocienne; an commencement du xnr^ siècle, un sire de Par* thenai, traduit devant Flnquintion de France, réussit à faire valoir en cour de Rome des motifs de récusation contre ses juges, ce qui tte s'était jamais vu ; cinquante ans après, Eymerk conseillait prudemment aux membres ^ Saint- Office de ne jamais procéder contre les personnes constituées en dignité. — Dès le milieu du xni^ siècle, les pénitences mineures, imposées dans les sermons généraux, étaient très souvent remises, adoucies ou commuées, À prix d'argent ou même gratis (i). — Les pri-
(i) L'abondance de ces grâces, consignées dans les registres de Tlnquisition languedocienne, est telle que M. Douais se demande « si les inquisiteurs se son; maintenus à la hauteur de leur miâsion » (p. Gi»xxxin)
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sons inquisitorales n'étaient pas uniformément atroces : outre qu'il était assez facile de s'en évader, il y régnait un certain laisser-aller qui tournait au profit de l'humanité. Gomme elles n'étaient pas aménagées de façon qu'il fût possible d'en soumettre tous les hôtes au régime cellulaire, les condamnés au « mur large », très nombreux, bénéficiaient presque toujours de la vie en commun ; ils n'étaient même pas privés lout-à-fait de relations avec le monde extérieur : la bonhomie intéressée des geôliers leur permettait souvent de faire venir leurs aliments du dehors ; ils obtenaient quelquefois des « congés » réguliers, pour cause de maladie, pour accoucher, pour subvenir aux besoins d^ leur famille, etc. ; le 3 Juillet 1282, l'inquisiteur Jean Galland enjoignit à Raoul, gardien des « emmurés » de Carcassonne, et à sa femme Bernarde, de ne plus manger ni jouer avec les prisonniers, et de ne plus les laisser jouer. — Tous les relaps auraient dû être, nous l'avons dit, livrés au bras séculier, pénitents ou non : en deux ans, Bernard de Caux, le « Marteau des hérétiques », épargna le dernier supplice à soixante relaps pénitents, en leur infligeant simplement le « mur » perpétuel^ou à temps. —
D'autres exemples de mansuétude relative bu d^impuissance à tenir l'arc bandé jusqu'aux limites du point de rupture seraient aisément cités.
En somme, l'Inquisition n'a troublé profondément la vie normale de la société du moyen âge que dans quelques provinces de l'Italie du Nord et de la France du Midi, pendant quelques aimées du xiii* siècle. Ailleurs et plus tard, il ne parait pas que son activité, atténuée, ait eu, socialement, des résultats considérables. Elle ne fut plus guère qu'un merveilleux instrument pour faire souffrir et éliminer, au besoin, des individus gênants. Du reste, sa supériorité à cet égard lui valut d'exercer, d'abord, une influence extraordinaire sur les autres tribunaux, ecclésiastiques et séculiers ; puis, d'être adoptée par les rois comme police politique et de renaître ainsi pour des destinées nouvelles. Et, au fond, c'est surtout à cause de ces dernières répercussions que l'Inquisition est, en vérité, dans l'histoire générale, un phénomène de premier ordre.
La méthode du Saint-OfBce, caractérisée par l'arbitraire, le secret, la torture et la suppression de la défense, excita l'admiration et l'en-
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vie des magistrats de toute espèce qui n'avaient pas disposé jusque-là de procédés aussi commodes. On Ta très bien dit : « Les juridictions laïques en particulier, qui étaient, à l'époque où le droit inquisitorial s'est formé, à une période de transition entre l'ancienne procédure accusatoire, orale et publique, et la poursuite d'office, empruntée au droit romain, devaient être naturellement influencées, de la manière la plus grave, par une pratique nouvelle que recommandait la haute autorité de l'Église. Si, dans la réorganisation qui s'opérait alors, les pires errements delà jurisprudence impériale ont été adoptés, sans les garanties par lesquelles le droit romain en avait restreint Tabus, c'est qu'ils avaient reçu la sanction du Saint-Siège pour les tribunaux du Saint^Office. On voit en effet que les procédures criminelles de tous les pays qui ont reçu l'Inquisition furent contaminées, alors que celles des autres pays ont toujours été indemmes... Tel est sans doute le pire des fléaux que l'Inquisition déchaîna : jusqu'à la fin du xviii® siècle, dans la plus grande partie de l'Europe, la procédure inquisitoriale, machine de guerre combinée pour la destruction de Thérésie, f^*
celle dont on usa envers tous les accusés.» (i) Personne n'ignore que les dernières traces de la tradition inquisitoriale dans le Code français de procédure criminelle n'ont été effacées que de nos jours (2).
Mais, malgré toutes les imitations plus ou moins serviles ou fidèles que Ton fit de la méthode inquisitoriale, l'Inquisition elle-même resta l'instrument de règne sans rival. Comme instrument de règne, elle avait fait ses preuves de bonne heure, en contribuant à briser la résistance du Languedoc à la monarchie française et en se mêlant aux querelles des partis en Italie. Ensuite, n'étant utilisée ni par les
(i) L. Tanon. o, c, p. 11; H. G.Lea, o, c, I, p.63o.
(a) 11 est difficile d'exagérer Pinfluenee de la méthode inquisitoriale sur la procédure criminelle de l'ancien régime. On y est, pourtant, parvenu. —C'est aller loin, par exemple, que d'établir, comme le fait M. Tanon (p. 5a3), un rapprochement entre le droit que s'arrogeait l'Inquisition de faire raser les maisons des hérétiques et le décret de la Convention qui prescrivit la démolition de la maison de Buzot à Évreux. — En France, la semence inquisitoriale tomba sur un terrain très propice; les officiers des rois capétiens employaient déjà des procédés très analogues à ceux de l'Inquisition avant le temps où. l'on prétend qu'ils les auraient imités; ils avaient toujours eu, pour ainsi dire, l'arbitraire dans le sang.
papes ni par les rois à des fins politiques, exclusivement occupée à broyer les restes inoffensifs de petites communautés hérétiques, elle avait, pour ainsi dire, fonctionné à vide, et ses ressorts s'étaient détendus. Elle ne pouvait manquer de se raffermir et de donner enfin toute sa mesure si quelque prince puissant se l'associait systématiquement pour se débarrasser de tout ce qui lui ferait obstacle . Domestiquée et lancée contre les ennemis de rÉtat, confondus avec les ennemis de l'Église, elle devait aplanir les voies au despotisme le plus absolu. C'est ce qui faillit arriver en France au temps de Philippe le Bel. C'est ce qui arriva en Espagne après Ferdinand le Catholique.