IV
L'Inquisition d'Espagne (i)
La machine inquisitoriale, inventée contre l'hérésie, était devenue un incomparable instrument de règne. Les grands de la terre, papes et rois, ne pouvaient manquer de s'en apercevoir et de l'utiliser contre leurs ennemis politicjues.
Comment le Saint-Siège aurait-il échappé à cette tentation? L'Inquisition était son œuvre ; les inquisiteurs étaient ses agents. D'autre part, le pape avait à la fois des intérêts spirituels, comme père universel des fidèles, et des intérêts temporels, comme petit prince italien. Il était dans la nature des choses que, confondant les deux personnages, il considérât toute
(i) Voir les ouvrages de H. C. Lea, précités (p. 7, note 2).
go l'inquisition
opposition au prince italien comme une résistance au chef de l'Eglise, à l'Eglise ; or, toute résistance à TÉgli^e est, d'après la doctrine romaine, formellement énoncée par saint Thomas d'Aquin, ime manifestation d'hérésie ; d'où il suit que s'élever contre n'importe quelle volonté du pape, c'est s'exposer à mettre en branle, contre soi, la procédure inquisitorîale. Lorsque les Colonna engagèrent ime vendetta contre lesGaëtanijBoniface VIII, qui était un Gaëtani, les déclara hérétiques. Lorsque Coladi Rienzo mit en question la souveraineté pontificale à Rome, c'est d'hérésie qu'il fut accusé. Dans chacune des grandes villes de Lombardie et de Toscane, il y avait au moins deux partis : celui du pape disposait de l'inquisition locale. Lorsque Savonarole, ce saint homme, gêna la politique d'Alexandre VI (Borgia) à Florence, c'est d'hérésie qu'il fut accusé. Tous ceux qui s'efforcèrent d'empêcher que le rêve d'Innocent IV et de ses successeurs — l'unification de l'Italie sous l'hégémonie du Saint-Siège — devînt une réalité: Manfred, les Visconii de Milan, les délia Scala de Vérone, les Maffredi de Faënza, Castruccio de Lucques, Passerino de Mantoue, etc., ont été excommimiés comme hérétiques
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ou fauteurs d'hérésie. Lorsque les Vénitiens s'opposèrent, en iSog, à ce que Clément V annexât Ferrare au détriment de la maison d'Esté, Clément les mit, comme hérétiques, au ban de la chrétienté. Si les papes ont très souvent et finalement échoué dans leurs entreprises italiennes, ce n'est pas faute d'avoir eu recours à l'Inquisition.
Ils ont échoué, pourtant : c'est que l'Inquisition n'était redoutable qu'appuyée de la force matérielle, sur le «bras séculier». Les particuliers, obligés d'obéir à ses citations, étaient perdus d'avance; mais les princes n'avaient rien à craindre d'elle tant qu'ils étaient en mesure de soutenir leur attitude à main armée : il est arrivé plus d'une fois 'que le «tyran» lombard ou toscan, excommimié suivant les rèprles comme contumace au Saint-Office, n'en ait tenu compte que pour rosser plus copieusement, chez lui, les « familiers » et les amis dudit Office et du Saint-Siège. — En pareil cas, les souverains-pontifes avaient pris, il est vrai, l'habitude, au xiii« siècle, de faire prêcher contre les rebelles des « croisades » analogues aux croisades proprement dites contre les Infidèles. A ceux qui s'enrôleraient pour donner
aux sentences pontificales la sanction de la force ils offraient, outre les privilèges ordinaires des véritables croisés, le produit d'impositions à lever sur les églises, et, par-dessus tout, Tappât de domaines à conquérir ; car les domaines des contumaces étaient, naturellement, confisqués : il ne restait plus qu'à les prendre. Depuis que cette méthode avait réussi contre les Albigeois, on l'estimait excellente ; puisque, grâce à elle, les hérétiques cathares de la France méridionale avaient été réduits, elle pouvait procurer aussi le châtiment de cette hérésie particulière qu'était la désobéissance au Saint-Siège en quelque matière que ce fût* Des « croisades » furent, en effet, prêchées, sous Alexandre IV, contre Ezzelino da Romano, qui, pendant trente années, avait tenu l'Inquisition en échec dans la marche de Trévise ; contre Uberto Pallavicini, le chef du gibellinisme en Lombardie ; contre Manfred« Boniface VIII n'eut longtemps rien de plus à cœur que ses croisades contre les Golonna et les Aragonais de Sicile. Clément V a lancé une « croisade » contre Venise, Jean XXII contre Milan... La liste de ces entreprises exclusivement politiques, déguisées sous le
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manteau de la religion^ serait assez longue. La plus considérable est sans contredit la <!( croisade » contre les héritiers de Frédéric II dans le royaume de Naples, dont la direction fut confiée par les papes français du xiii® siècle à Charles d'Anjou, frère de saint Louis. — Ce mode de coercition si singulier de la part du Saint-Siège, la guerre civile entre chrétiens, atteignit parfois son but immédiat : Charles d'Anjou, par exemple, écrasa les partisans de Manfred et de Conradin ; Louis de Hongrie eut raison des rebelles de Faênza. Toutefois, c'était un expédient hasardeux : il ne réussit pas toujours ; et les princes, champions du pape, comme Charles d'Anjou et Louis de Hongrie, avaient trop de penchant à garder pour eux le profit des expéditions heureuses. Kome ne gagna rien de positif à la substitution des Angevins aux Hohenstauflen, et l'autorité temporelle des successeurs d'Innocent IV ne s'est jamais établie en Italie.
Hors d'Italie, les papes ne pouvaient raisonnablement prétendre qu'à une autorité morale. Cependant, ils avaient une politique européenne (trop souvent déterminée, du reste, par les oscillations de leur politique italienne).
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Il va sans dire que, dans le jeu qu'ils jouaient sur le vaste échiquier de la chrétienté occidentale, il leur était impossible d'utiliser l'Inquisition proprement dite : les rois n'étaient pas justiciables du Saint-Office. Mais les papes du XIII® siècle, enivrés pas le progrès continu de leurs pouvoirs tiiéoriques, n'ont pas craint de réclamer, pour eux-mêmes, le droit de juger les rois, de les déposer et de les remplacer. Ayant déposé, entre autres, Frédéric II et Pierre III d'Aragon, ils ne trouvèrent rien de mieux, pour assurer l'exécution de leurs sentences, que d'ordonner aussi, contre ces princes, des «croisades » à l'albigeoise. Ces croisades n'eurent aucun succès, et le seul résultat de la dernière (contre Pierre d'Aragon) fut de coûter très cher à la France qui, en cette circonstance comme en tant d'autres, s'était faite l'exécutrice des hautes œuvres pontificales; mais si, par hasard, elles avaient réussi, ce n'est pas, derechef, au Saint-Siège que les bénéfices seraient allés : c'aurait été certainement aux champions dont il avait requis le bras, n ne faut pas perdre de vue que, malgré dé magnifiques apparences, le Saint-Siège était alors faible, très faible ; sa grandeur politique.
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comme arbitre des nations, était toute conventionnelle, très fragile, à la merci d'une brutalité. Cette brutalité décisive, le roi de France Louis IX empêcha l'empereur Frédéric II de la commettre ; mais, cinquante ans plus tard, Guillaume de Nogaret l'osa, au nom d'un autre roi de France, et par l'attentat d'Anagni, qui resta impuni, découvrit publiquement le néant de la puissance pontificale : il appréhenda le pape Boniface, lui mit la main sur l'épaule, et la papauté resta prisonnière des Capétiens pendant cent ans.
Ce Guillaume de Nogaret était un juriste languedocien, dont les ancêtres passaient pour avoir été brûlés comme Albigeois. Il avait assurément vu fonctionner, dans son pays, la procédure d'inquisition ; il en appréciait les vertus ; il était tout pénétré des traditions et de l'esprit du Saint-Office. On ne le connaît pas assez (i) pour savoir s'il conçut expressément, dans son for intérieur, la pensée de retourner contre l'Église romaine les propres armes qu'elle avait forgées contre l'hérésie albigeoise ;
(i) J*ai raconté récemment ses principaux exploits dans VHistoire de France publiée chez Hachette, tome UI, a' partie (igoi).
mais, conscient ou non de l'ironie de sa conduite, c'est ce qu'il fit. Dès que la faveur de Philippe le Bel lui permit de mener à sa guise la lutte contre le pape Boniface, dont les violences séniles avaient fatigué la cour de France, il intenta à ce pape un effroyable procès d'hérésie ; il l'étourdit sous des flots de calomnies anonymes ; il larrêta à l'improviste ; il l'aurait « emmuré » pendant l'instruction s'il avait pu; contre Boniface mort il poursuivit ce qu'il appelait son « œuvre vertueuse », parce que « le crime d'hérésie ne se prescrit pas par la mort », et recruta des témoins pour prouver que l'accusé s'était reconnu coupable in articula mortis, en même temps que de ce crime, des vices les plus répugnants. Bref il essaya de frapper Boniface par tous les moyens en son pouvoir que l'Inquisition avait coutume d'employer pour perdre et déshonorer. Nogaret, sûr de sa méthode après l'avoir expérimentée de la sorte contre le représentant de l'autorité la plus sacrée, s'en servit désormais contre tous les ennemis de son maître. Pas un seal qui n'ait été accusé d'hérésies énormes, par ses soins. Contre l'Ordre religieux et militaire des Templiers, dont la destruction était désirée en haut
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lieu, il fit appel à rinquisition elle-même, en se réservant, du reste, de la diriger dans l'ombre : sous sa vigoureuse impulsion, la machine inquisitoriale, qui, dans la France du Nord, ne s'était jamais exercée, jusque-là, que sur de pauvres diables, digéra cette grosse proie sans effort ; le succès fut complet, car non seulement le Temple fut détruit, mais sa mémoire, comme celle de la plupart des victimes du Saint- Office, resta salie pendant des siècles (i). — Que serait-il arrivé s'il avait été donné à Nogaret de diriger plus longtemps la politique royale, et surtout de faire école ? Il est très probable que l'Inquisition et les méthodes
(i) Voyez le chapitre relatif au procès des Templiers dans l'ouvrage cité à la note précédente. Cf. J. de Maistre, Lettres à un gentilhomme russe sur Vlnquisition espagnole^ p. 27 : a II y a dans Thistoire de France un grand fait qui n'est pas assez observé : les Templiers demandèrent expressément d'être jugés par le tribunal de l'Inquisition, car ils savaient que s'ils obtenaient de tels juges, ils ne pouvaient plus être condamnés à mort. Mais le roi de France, qui avait pris son parti et qui sentit l'inévitable conséquence de ce recours des Templiers, s'enferma seul avec son Conseil d'État et les condamna à mort. C'est ce qui n'est pas, ce me semble, assez généralement connu. » Dès le temps de Joseph de Maistre, on savait que c'était faux.
inquisitoriales auraient été adoptées, par la Couronne de France, comme des instruments habituels. Jamais danger plus terrible n'a menacé, par conséquent, les destinées de notre pays. L'ancienne monarchie française fut souvent dure, inintelligente, maladroite ; elle a gaspillé cent fois les plus belles chances de placer la France, d'une manière durable, au premier rang des nations ; mais, tout de même, elle n*a pas profondément dégradé le tempérament national, comme Teût fait, à la longue, une monarchie dlnquisition. Inoffensif, au point de vue politique, entre les faibles mains des papes, le Saint-Office, à la disposition des rois, était capable de casser les reins d un peuple, comme Tévénement Ta montré. Si, malgré tout, l'histoire de France n'a pas suivi la même courbe que celle d'Espagne, c'est, en partie, parce que Guillaume de Nogaret n'eut point de successeurs dignes de lui.
Pourquoi n'en eut-il point? Dire que l'Inquisition du Midi ne se naturalisa pas dans le Nord parce que le milieu y était défavorable à son développement, c'est présenter une hypothèse comme une explication. Qu'en savonsnous ? c'est peut-être par hasard que Nogaret
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fat on isolé. Quoi qu'il en soit, on eut assez rarement recours, en France, après la mort de Philippe le Bel, à l'accusation d'hérésie pour se débarrasser des gens en les livrant au Saint- Office : le sire de Parthenai en i3îî3 (qui se tira d'affaire), le prévôt de Paris Hugues Aubriot à la fin du xiv« siècle, Jean Petit et Jeanne Darc au xv« siècle, sont les cas les plus connus. A la fin du moyen âge, l'Inquisition, dont l'Université et même le Parlement de Paris avaient usurpé les fonctions, n'était plus, dans le royaume, qu'une ombre, et la chaleur môme de la réaction contre la Réforme protestante ne suffit pas à la ressusciter.
L'Espagne semblait encore moins prédestinée que la France au fléau de l'Inquisition d'État. L'Institution inquisitoriale n'avait été admise au xiii* siècle ni en Castille, ni en Portugal. L'archevêque de Gomposlelle demandait en i3i7 à l'inquisiteur Bernard Gui ce qu'il fallait faire d'hérétiques languedociens qui s'étaient réfugiés dans son diocèse, « parce que la manière de les traiter est, jusqu'à présent, inconnue dans nos régions » . Les chrétiens des provinces du Nord, qui reconquirent
peu à peu, au moyen âge, la plus grande partie de la péninsule sur les Musulmans, se montrèrent longtemps disposés à respecter la religion et l'organisation ecclésiastique de leurs sujets infidèles, d'autant plus qu'ils avaient manifestement intérêt à les ménager. Alfonse VI de Castille s'intitulait imperador de los dos cultos, La situation de l'Espagne chrétienne du moyen âge n'était pas sans analogie avec celle de la Bosnie d'aujourd'hui : la partie la plus laborieuse de la population professait paisiblement la religion musulmane ; les juifs abondaient ; la caste dominante des chrétiens se composait de paysans pauvres et d'une aristocratie militaire.
Le point de départ des changements qui aboutirent à la création, en Espagne, d'une « Inquisition nationale » fut un mouvement antijuif.
A la fin du xiv* siècle, les juderias d'Espagne furent troublées par des persécutions d'une violence extraordinaire. De grands massacres eurent lieu en iSgi. De très nombreux Juifs n'échappèrent à la mort qu'en se convertissant au christianisme. Saint Vincent Ferrier est resté l'apôtre légendaire de ces
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conversions en masse, dont le principal efiTet fut d'intercaler dans la société espagnole, entre la classe des « vieux chrétiens » et celle des infidèles, la classe métisse et méprisée des « nouveaux chrétiens », conçersos ou marranos.
La classe des marranos augmenta beaucoup pendant le xv« siècle, parce que des assauts, pareils à celui de iSgi, se reproduisirent en i449» ^4^7» ï47<^> i473, etc., et surtout parce que les princes commencèrent à encourager systématiquement les conversions par les moyens les plus drastiques. En 1492, les Juifs qui n'étaient pas encore convertis furent expulsés jusqu'au dernier. En même temps, les Musulmans étaient exposés, par analogie, à des traitements du même genre. Saint Vincent Ferrier baptisa déjà, dit-on, des milliers de Mudéjares (Musulmans des vieilles provinces chrétiennes). Lorsque Ferdinand et Isabelle eurent conquis le dernier des États maures indépendants, le royaume de Grenade, et triomphé des rébellions successives qui prolongèrent pendant des années le travail de la conquête, ils offrirent aux vaincus l'alternative de la conversion ou de l'exil. Alors, les
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Mudéjares àehéon et de Castille, qui vivaient depuis des siècles sur la foi d'anciennes capitulations, furent invités, à leur tour, sur Tordre d'Isabelle, à émigrerdans les deux mois; ceux qui resteraient seraient censés exprimer, par là, la volonté de recevoir le baptême. Dans les royaumes d'Aragon et de Valence, la même mesure fut prise, un peu plus tard, par Charles-Quint, malgré l'opposition de la noblesse chrétienne, dont les serfs musulmans faisaient toute la richesse.
Ces conversions forcées n'étaient pas, naturellement, bien sincères, et la plupart des conçersos continuaient à pratiquer, en secret, leurs rites traditionnels, ou mêlaient tant bien que mal les usages rabbiniques ou musulmans aux pratiques chrétiennes. D'un autre côté, la conversion des Juifs et des Maures équivalait, en principe, à leur émancipation, et cela ne pouvait manquer d'exciter contre eux les haines populaires dans un pays où ils étaient, seuls, industrieux et prospères. 11 arriva donc que la politique des princes convertisseurs du xv<* siècle déchaîna une infinité de maux : les inquiétudes de l'Eglise, qui se crut ou feignit de se croire menacée d'être judaïsée ou isla-
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misée par raflftux énorme des faux convertis, apostats au fond du cœur ; la jalousie des « vieux chrétiens » contre les nouveaux ; la désaffection des ^ttrf^/ares, jusque-là sidociles; bref le mensonge, Fanimosité, la suspicion de tous contre tous. Au lieu d'une Bosnie équilibrée et tranquille, un chaos de races hostiles. Cést pour remédier à cet état de choses que Ferdinand et Isabelle se décidèrent, après de longues hésitations, à établir ou à rétablir rinquisition dans leurs domaines en 1480. — La pensée de Ferdinand et dlsabelle, en cette circonstance, est très claire : ils visent à l'unification de l'Espagne ; ils l'attendent de l'uniformité confessionnelle ; ils comptent sur rincjuisition pour imposer à tous leurs sujets une conformité rigoureuse aux « dogmes nationaux )). Pensée profonde, coup de maître, au sentiment des catholiques de tous les temps, dont Joseph de Maistre s'est fait l'interprète : « Vers la fin du xv® siècle, le judaïsme avait jeté de si profondes racines en Espagne qu'il menaçait de suffoquer entièrement la plante NATIONALE. . . ; le mahométismc augmentait le danger : l'arbre avait été renversé, mais les racines vivaient. Il s'agissait de savoir s'il y
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aurait une nation espagnole, si le judaïsme et l'islamisme se partageraient ces provinces ; si la superstition, le despotisme et la barbarie remporteraient encore sur le genre humain cette épouvantable victoire... Le danger croissant tous les jours, Ferdinand le Gatholi<pie n'imagina rien de mieux que l'Inquisition.^ En pareil cas, le meilleur moyen est celui qui réussit. »
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si Tuniformité confessionnelle est réellement la condition nécessaire de l'unité et de la grandeur des nations. L'affirmative a encore des partisans de nos jours; il y a quatre cents ans, la négative n'en avait pas. Mais, pour obtenir ce résultat, très particulièrement difficile dans les pays où le christianisme et d'autres religions sémitiques sont juxtaposés, « le meilleur moyen » n'était pas, sans doute, l'Inquisition. Car, quoi qu'en dise Joseph de Maistre, « ce moyen » n'a pas réussi. — L'Inquisition, instituée en Espagne pour extirper les racines de l'islamisme et du judaïsme, fut obligée d'y renoncer après un siècle d'efforts. On ne sait pas assez que l'Inquisition espagnole a commencé par un échec
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Cependant, elle fut dès l'origine plus formidablement armée qu'aucune autre institution similaire : instrument de la politique monarchique, elle était assurée du concours le plus empressé du bras séculier ; elle jouissait aussi d'une certaine popularité (qui lui avait toujours manqué ailleurs) parmi les « vieux chrétiens », parce qu'elle s'attaquait surtout, dans les premiers temps, aux « nouveaux » ; elle eut, tout de suite, des chefs habiles, qui surent organiser solidement le réseau de ses tribunaux locaux, avec un « Conseil suprême », la Suprema de Madrid, au centre. En outre, on peut croire que rien ne fut négligé, par frère Thomas de Torquemada, le premier « inquisiteur général », et par ses émules, pour justifier la confiance de Ferdinand et d'Isabelle. Faute de documents, il est impossible de dresser maintenant une statistique complète des conçersos qui ont comparu devant l'Inquisition d'Espagne depuis 1480 jusqu'à la date où l'on désespéra définitivement d'en venir à bout ; mais voici quelques données qui suffisent à attester le zèle persévérant du personnel inquisitorial : douze cents pénitents, obstinés ou relaps, parurent à Vauto defe de Tolède
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en mars 1487 ; les estimations les plus modérées portent à deux mille environ le nombre des individus brûlés au temps de Torquemada : comme Tlnquisition n^abandonnait guère, en moyenne, plus d'un accusé sur dix au bras séculier, cela fait vingt mille procès ; Flnquisition de Valence jugea 112 convertis en i538(donti4 furent brûlés) ; à Yauto de fe du 24 septembre 1559, à Séville, trois furent brûlés et huit réconciliés avec le san-benito et la prison perpétuelle ; le 6 juin i585, les inquisiteurs de Saragosse rappellent à Philippe II, en lui rendant compte d'un auto où cinq de leurs justiciables avaient été brûlés et soixante-trois réconciliés — presque tous des convertis — qu'ils en avaient récemment expédié vingt-neul autres aux galères de la couronne.
Le registre des rapports adressés par l'Inquisition de Tolède à la Suprerna de Madrid sur les affaires relatives aux judaîsants et aux Maures, de iSyô à 1609, a été conservé ; il fait voir que les' plus légers indices valaient parfois aux convertis l'afiDliction d'un procès : on était cité, torturé, fouetté, emprisonné, pour avoir fait des ablutions dans la jouniée, pour s'abstenir de lard et de vin, pour se servir de
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henné, pour avoir chanté des chansons mauresques, pour avoir en sa possession des manuscrits arahes, pour une parole inconsidérée. Il est clair qu'un converti riche était toujours sous le coup d'être dénoncé, par ses débiteurs ou ses ennemis, pour des motifs de ce genre. — Mais les conçersos se comptaient par centaines de milliers. Comme ils n'avaient jamais été évangélisés, pour la plupart, qu'à coups de sabre ou par édit, ils détestaient presque tous la religion , chrétienne, qu'ils connaissaient seulement par ses persécutions ; en un mot, ils méritaient, presque tous, les châtiments du Saint-Office. Or, quelle que fût son activité, le Saint-Office n'était en mesure de faire que des exemples, au hasard des dénonciations. Ces exemples, si rigides et si multipliés qu'on les suppose, ne Tétaient jamais assez pour terrifier des communautés très nombreuses et très ignorantes, qui vivaient généralement à l'écart, et qui n'avaient d'autre réconfort spirituel que le souvenir de leurs anciennes coutumes. Il paraît que les conçersos punis par l'Inquisition étaient vénérés, dans leurs villages, comme des martyrs ; ils se faisaient gloire de figurer sur l'échafaud
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des auto defe ; on raconte qu'une mauresque, condamnée à l'exposition publique avec le san-benito, réclama un autre de ces vêtements d'infamie pour son enfant, parce que le temps était froid. Toutes les sévérités glissaient sur l'endurcissement et le fatalisme de ces gens-là. Il n'est donc pas surprenant que l'Inquisition ait eu le chagrin de constater son impuissance : d'apprendre, par exemple, que, dans la ville de Garlet, le jeûne du Ramadan était observé par deux cent quarante familles ; en iSSg, que, à Xea, près de Teruel, les Maures pratiquaient ouvertement la religion de Mahomet. En i6o5, un tailleur maure de Valence dénonça nominativement, comme musulmans obstinés, quatre mille habitants de cette ville ; vers le même temps, les inquisiteurs valenciens avisaient le roi qu'on obtenait à grand peine j par la rigueur, l'assistance des conçersos aux cérémonies du culte (où ils se conduisaient, d'ailleurs, d'une manière indécente), mais qu'au fond ils étaient tous et seraient toujours irréductibles. — Au commencement du xvii« siècle, la situation était déplorable : les Maures, exaspérés, mais nullement domptés par les tracasseries inquisitoriales, repre-
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liaient, çà et là, les armes; et les ennemis de TEspagne comptaient sur eux pour opérer des diversions. Alors, dans le désarroi généralyles^ projets les plus bizarres furent conçus comme panacée aux maux que Fintervention du Saint- Office avait rendus incurables : quelqu'un' suggéra de ne permettre désot*mais le mariage aux mauresques qu'avec les vieux chrétiens ; un auire, qui fut vivement pris à partie par l'archevêque Fonseca, d'en revenir à la tolérance du moyen âge et d'employer seulement la douceur, la persuasion, la bonté ; un autre d'enlever aux conçersos leurs enfants, pour éviter qu'ils les corrompent ; un autre de châtrer les mâles ; un autre d'expédier les adultes à Terre-Neuve ; un autre de les massacrer tous. Cette dernière proposition, recommandée par le dominicain Bleda dans son livre Defensiofidei, qui faisait les délices de Clément VII, fut très sérieusement considérée par Philippe II et Philippe III. On s'arrêta enfin au procédé qui avait déjà servi en 1492 pour nettoyer le pays des Juifs obstinés dans leur foi : l'édit de septembre 1609 prononça l'expulsion^ sous peine de mort, de tous les « Mauresques », hommes, femmes et enfants.
ttO L*INQUlSlTION
Cinq cent mille personnes, le seizième environ de la population espagnole de ce temps-là, furent, en effet, entassées à la hâte sur des vaisseaux, et déposées, après des souiï'rances indicibles, sur les côtes barbaresques. « Voilà, s'écria le frèi'e Bleda, l'événement le plus glorieux pour l'Espagne depuis les temps apostoliques : l'unité religieuse est faite ; une ère de prospérité inouïe va , certainement , commencer. ))
L'opération chirurgicale de 1609 fit perdre beaucoup de sang à l'Espagne épuisée de Philippe III. Mais cette calamité est assurément la moindre de celles que V « Inquisition nationale » — la « grande pensée » des règnes de Ferdinand, d'Isabelle et de Charles-Quint — attira sur la nation. Si le Saint-Office, installé en Espagne pour assimiler les « nouveaux » aux « vieux » chrétiens, les Juifs et les Maui'es aux Espagnols, dut renoncer à cette tâche, son action ne fut, en revanche, que trop efficace sur les Espagnols eux-mêmes, pour les rompre à l'absolutisme et les séparer du monde civilisé.
Voici comment. — L'uniformité confessionnelle, où Ferdinand et Isabelle avaient vu, à tort ou à raison, le symbole de l'unité natio-
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uale, resta l'idéal, ou, pour mieux dire, Fidée fixe, à laquelle tout fut désormais sacrifié, des classes dirigeantes en Espagne. Or, l'idéal de Tuniformité confessionnelle « suppose nécessairement », comme dit très bien Joseph de Maistre, qui s'en félicitait, « un prosélytisme ardent, une aversion insurmontable pour toute innovation, un œil toujours ouvert sur les projets et les manœuvres de l'impiété, un bras intrépide et infatigable toujours élevé contre elle... ». L'Inquisition veilla passionnément, en effet, dès l'origine, à ce que l'incomparable trésor de l'uniformité confessionnelle, palladium de la monarchie, dont elle travaillait à imposer le respect aux juifs et aux musulmans « convertis », ne reçût, dans le même temps, aucune atteinte des « vieux chrétiens ». Chez ceux-ci, l'impiété, ou n'importe quelle forme de piété diff(érente de la piété orthodoxe, fiit considérée comme un crime, non seulement de lèse-Église, mais de lèse-patriotisme. Et n'importe quelle forme d'indépendance intellectuelle fut ensuite qualifiée, au besoin, d'impiété. ToujS les commencements spontanés de dissidence, tant politique que religieuse, furent donc guettés, étouffés. De plus, comme on
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apprit vite à redouter, pour la pureté de lat « religion nationale x>, la contagion des idées et des exemples de l'étranger, le peuple espagnol fut séquestré, autant que possible, à Tintérieur de ses frontières : défense de respirer Tair du dehors, où des germes révolutionnaires sont toujours en suspension. Bref, toutes les nouveautés fiirent proscrites par la terreur et la censure ; et, tandis que le reste de l'Europe évoluait, profondément remué par des mouvements comme la réforme protestante et la philosophie du xviii® siècle, la société façonnée par l'Inquisition s'immobilisa graduellement dans une torpeur mortelle. — Il est très difficile de suspendre ainsi chez un grand peuple, pendant longtemps, la fermentation vitale ; c'est le rêve éternel des conservateurs : dans tous les temps et dans tous les pays, les détenteurs de l'autorité, intéressés plus que personne à ce que rien ne change, ont plus ou moins essayé d'obtenir ce résultat contrenature ; mais, seule, l'Inquisition d'Espagne y parvint trois siècles durant: cela fait, sans contredit, beaucoup d'honneur à sa police..
Rien de plus souple, de plus fort et de plus efficace, en particulier, que la censure
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exercée par le Saint-Office d'Espagne sur les écrits de toute espèce, en vue d'empêcher la diffusion des idées subversives. A cet égard, rinquisition du moyen âge n'avait presque pas laissé de précédents, pour plusieursmotifs : au moyen âge, la propagande hérétique s'était faite surtout de vive voix ; il y avait eu, à la vérité, une très abondante littérature antipapiste et anticléricale, mais, comme elle n'émanait pas d'hérétiques proprement dits, l'Eglise, l'estimant inoflénsive, s'était contentée d'en rire ; enfin, l'imprimerie n'existait pas, et c'est elle qui rendit si dangereuse, à partir du XV* siècle, la contagion par écrit. Cependant, on lit déjà dans les Constitutions apostoliques de Saint Clément: « Abstiens-toi de tous les livre des gentils (Abstine te ab omnibus gentiiium libris) » ; Constantin ordonna, sous peine de mort, à ceux qui possédaient des livres ariens de les apporter au magistrat pour être brûlés ; en 536, Justinien punit par l'amputation de la main les copistes qui multiplieraient des écrits nestoriens ; les traductions de la Bible en langue vulgaire dont se servaient les Vaudois furent défendues au xiii® siècle, La détention de livres hérétiques avait tou-
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jours été considérée, naturellement, comme un indice d'hérésie : le dominicain Etienne de Bourbon, contemporain de saint Louis, rapporte qu'un vieux gentilhomme auvergnat, le marquis de Monferrand, avait collectionné à grand frais, pendant quarante ans, des livides de ce genre ; à son lit de mort, il reçut la visite des inquisiteurs, qui avaient été, un peu tard, avisés de sa manie ; il essaya de se justifier en disant : « J'ai voulu lire ces choses pour mieux me confirmer dans la foi ; mais j'ai marqué le cas que j'en fais en les plaçant dans un coflfre où je pose exprès les pieds quand je vais à la garde- robe» ; le contenu dudit coffre n'en fut pas moins solennellement brûlé en présence du mourant. C'était aussi, depuis longtemps, une pieuse pratique d'alimenter des feux de joie avec les Bibles en hébreu, les Talmuds et les Corans; Thomas de Torquemada et le cardinal Ximenès né firent rien de nouveau en détruisant de la sorte^ Tun six mille volumes « infestés de juiveries » à Salamanque, en 1490; l'autre cinq mille volumes en arabe à Grenade, en i499- Néanmoins, les anciens inquisiteurs n'avaient apporté à la surveillance de la littérature
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qu'une attention intermittente et distraite. L'imprimerie était déjà inventée depuis trente ans que l'imminence d'un péril n'était pas encore conçue par les défenseurs les plus zélés de l'orthodoxie : en 1480, Isabelle de Castille, pour encourager la fabrication et r « importation » des livres, les exempta de la taxe de dix pour cent sur les ventes (alcaçala), des droits de douane et d'octroi. C'est en i5o2 seulement que Ferdinand et Isabelle, avertis par Alexandre VI, ouvrirent les yeux aux inconvénients de la liberté de la presse et commencèrent à organiser une censure, afin de protéger leurs sujets contre «l'erreur» en les empêchant de la connaître.
Il fut donc ordonné, en i5o2, qu'aucun livre ne serait désormais imprimé, importé, ni mis en vente en Castille, sans avoir été examiné et licencié par l'autorité compétente, c'est-à-dire par les évéques. Mais les évoques étaient négligents, l'Inquisition était très active; elle usurpa promptement sur l'épiscopat ces délicates attributions, de la même façon qu'elle s'était jadis substituée à lui pour la répression même de l'hérésie (i). En i554, un édit de
(i) Ci-dessus, p. 29 et stdv.
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Charles-Qumt divisa la responsabilité censoriale entre le Conseil royal, chargé d'accorder ou de refuser Y imprimatur aux manuscrits, et l'Inquisition, qui garda le droit d'interdire, parmi les livres imprimés, revêtus de l'approbation du Conseil, ceux qui lui paraîtraient pernicieux. La Pragmatique Sanction de Valladolid, du 7 septembre i558, qui confirma et précisa ces dispositions, est restée en vigueur jusqu'à la Constitution de i8ia.
A partir de i558, le régime de la censure espagnole, définitivement constitué, fonctionna comme il suit. — Chaque manuscrit envoyé pour Vimprimatur au Superintendente ou Juez de las imprentas était d'abord lu et corrigé par un censeur du « Conseil ». Après l'impression, un corrector gênerai coUationnait l'imprimé avec le manuscrit pour vérifier qu'il avait été tenu compte des observations du censeur. Si l'ouvrage traitait de certaines matières spéciales, l'approbation de spécialistes était, en outre, requise : par exemple celle du Concejo de las Indias pour les livres intéressant les affaires coloniales ; celle du président du Protomedicato pour les livres de médecine depuisl'édit de Ferdinand VI en ijSj. Défense
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de faire imprimer à l'étranger, pour éviter ces formalités, sous les peines les plus sévères. — L'examen du censeur était très minutieux, car s'il avait laissé passer quelque chose de malsonnant, c'était le devoir des lecteurs de le dénoncer à l'Inquisition en même temps que Tauteur. En pareil cas, l'Inquisition, saisie par un dénonciateur ou agissant d'office, soumettait l'œuvre suspecte à deux de ses calificadores. Si les avis de ces experts étaient identiques, on les transmettait, sans plus ample informé, à la Suprema de Madrid. La décision de la Suprema était sans appel. Défavorable, elle entraînait la mise à l'index du livre, et, s'il y avait lieu, des poursuites. Depuis iSSg, l'Inquisition publia régulièrement des listes, ou Index, de livres prohibés, tant espagnols qu'étrangers, avec des instructions détaillées aux libraires et aux douaniers. Dans ces listes étaient distingués les ouvrages absolument nuisibles à l'État ou aux mœurs, qui, trouvés en la possession d'une personne, suffisaient à créer contre elle une suspicion d'hérésie, et ceux qui contenaient seulement, çà et là, des phrases ou des expressions choquantes ; ces derniers n'étaient prohibés que « jusqu'à
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correction » (donec expurgetur ) : les fidèles • qui en avaient des exemplaires devaient les apporter au Saint-Office, qui se chargeait de faire effacer (borrar), en les rendant illisibles, les passages incriminés. — A Tlnquisition appartenaient encore le droit et le devoir de faire visiter à Timproviste les boutiques des libraires, d'examiner les colis de livres aux frontières et d'en empêcher la contrebande. Dans tous les ports de la monarchie, il y avait des commissaires du Saint-Office, qui n'autorisaient le débarquement des cargaisons qu'après s'être assurés qu'il ne se trouvait à bord ni livres ni dessins défendus. Les marchands hérétiques eux-mêmes (les Anglais) étaient soumis , en théorie , à ces visites ; mais, en pratique, ils les évitaient souvent en glissant de l'argent aux commissaires : c'est pour cela que les marins étrangers en relations avec l'Espagne désignaient plaisamment le Santo Oficio sous le nom de Santo Ladrocinio,
Jusqu'à quel pointée système était oppressif, il faut, pour s'en rendre compte pleinement, parcourir les Index, surtout ceux qui spécifient les corrections imposées aux livres sous la
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rubrique Donec expurgetur (i). On remarque d'abord que Toppression alla toujours en s'aggravant ; au xvii® siècle, des œuvres furent défendues qui jadis avaient été tolérées : dans V Index de Sotomayor (1640), les écrits d'Érasme sont interdits à 1 égal de ceux de Luther et de Zwingle — Érasme, le favori de Charles-Quint, l'ami du chancelier Gattinara, l'érudit que le cardinal Alfonso Manrique, archevêque de Séville et inquisiteur général, avait expressément comparé à saint Jérôme et à saint Augustin ; la Bible, dont, au xiii' siècle, le roi de Castille Alphonse X avait fait faire une traduction en langue vulgaire, fiit, au xvi« siècle, interdite « à l'égal du Coran ». On voit aussi que rinquisition se préoccupait de préserver
(i) L'Index espagnol différait à plnsieurs égards de rindex romain, notamment en ce qu'il comportait des relevés de passages incriminés [Index expnrsratorius) , tandis que l'on se contentait à Rome d'interdire les livres, en signalant leurs titres, sans indiquer les motifs de la condamnation. Nos messieurs de la Sorbonne suivaient l'exemple de Rome : « Ils n'ont accoustumé de particulariser les passages des livres qui se trouvent mauvais, parce que les calomniateurs trouveraient responses et méchans argumens au contraire. » (Lea, Chaptersfrom the religions history of Spain, p. 78;.
la foi monarchique des Espagnols autant que leur foi religieuse : elle a mis sur ses listes les écrits d'Antonio Ferez contre Philippe II, ceux de l'historien Mariana sur la politique monétaire, des pamphlets de i64a contre le ministre tout-puissant Olivarès, et des pamphlets en faveur de ce même Olivarès après sa chute en 1643. Les « expurgations » sont très instructives enfin à cause de ce qu'elles révèlent de scrupules et d'incohérence chez les calijicadores. Ainsi la « Divine Comédie » de Dante (que V Index romain ne mentionne pas) est interdite dans V Index de Sotomayor à cause de trois passages : l'inscription du tombeau de saint Anastase, l'invective contre Boniface VIII, les derniers vers du chant ix du Paradis ; pourquoi ceux-là, et pas d'autres ? Personne n'était sûr de ne pas laisser échapper une de ces expressions irrévérencieuses ou imprudentes, connues sous le nom technique de proposicioneSt que certains membres du Saint-Office excellaient à découvrir dans les écrits les plus innocents. Son orthodoxie au-dessus de tout soupçon n'a pas épargné à Cervantes lui-même une correction dans la Seconde Partie des « Aventures dç Pon Quichotte ».
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Il y a encore, de nos jours, des pays où des gouvernements paternels défendent d'imprimer quoi que ce soit contre la religion ou contre eux-mêmes, et ne permettent l'importation des livres étrangers qu'après en avoir supprimé ce qu'ils jugent dangereux pour la candeur de leurs ouailles. Chez nous, les gens âgés se souviennent d'avoir vu, sous le second Empire, les journaux belges et genevois n'arriver en France que tailladés par les ciseaux de la censure.Il suffit d'aller en Russie pour voir des livres expurgés (borrados) suivant l'ancienne méthode inquisitoriale, c'est-à-dix'e où les sousofficiers de la douane ont fait disparaître, sous une couche noirâtre, le « caviar », les passages qui ont déplu aux commissaires de la Censure impériale. On dit aussi des merveilles de ce qui se passe, en ce genre, chez les Turcs. Mais ces imitations ne servent qu'à mieux faire ressortir la supériorité de l'organisation espagnole. Sous le second Empire, à Paris, tout le monde avait les Châtiments ; il paraît qu'à Constantinople on peut lire tout ce que l'on veut, en payant ; la censure russe, débordée, n'a pas empêché la pensée russe d'égaler ou de dépasser iBi^ hardiesse qellp des aations libres.
Tandis que le Saint-Office, avec son armée de dénonciateurs et de calificadores, grâce à la menace toujoui'S suspendue de la « suspicion d'hérésie » (dont personne n'ignorait les affreuses conséquences), a positivement réussi à tuer la pensée et la littérature espagnoles, au moment de leur plus magnifique essor.
Que la pensée et la littérature de l'Espagne aient été tuées par la Censure inquisitoriale, tout le monde ne l'admet pas, bien entendu. Joseph de Maistre dit de ceux qui l'affirment qulls « plaisantent », et il ajoute : « Le beau siècle de la littérature espagnole fut celui de Philippe U : tous les grands écrivains qui ont illustré l'Espagne n'ont fait imprimer leurs livres qu'avec la permission du Saint-Office (i). Les sciences, la philologie, l'histoire, les antiquités, etc., sont des champs assez vastes que lesprit humain est bien le maître de parcourir dans tous les sens, sans que le révérend père inquisiteur s'en mêle le moins du monde (2).
(i) On a vu plus haut que V imprimatur était toujours accordé par le Conseil royal, jamais par l'Inquisition.
(a) « La Philologie. D Les plus grands philologues espagnols du XY* et du XVI' siècles ont été poursuivis par
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On aura beau répéter qu'on enchaîne le génie en lui défendant d'attaquer les dogmes nationaux, jamais on n'autorisera une erreur à force de la répéter. » Le savant M. Ménéndez y Pelayo a protesté aussi, plus récemment, en rappelant les gloires scientifiques dii xvi* siècle espagnol : Vives, Sanchez, Montano, etc. ; mais il a omis d'ajouter que Vives, Sanchez, Montano, et presque tous les autres, oiit été précisément persécutés par l'Inquisition. La vérité est que la Censure inquisitoriale ne tarit pas du jour au lendemain la sève surabondante de l'Espagne ; mais les grands Espagnols du xvie siècle, qui furent gênés, et non pas produits par elle, ont été, par sa faute, les derniers fruits d'un arbre qui promettait des
rinqoisition : Antonio de Lebrixa (malgré la protection du cardinal Ximenès)^ Luis Vives, Francisco Sanchez et Brocense, Arias Montano, elc . — « L'Histoire. » Une foule d'historiens ont eu maille à partir avec l'Inquisition : Marco Antonio Varon (pour avoir dit, dans son Historia del real Monasterio de Sixena : « Tandis que Philippe II dépouillait le monde pour enrichir le monastère de l'Escurial... », Ësteban de Garibay, Mariana, Nicolas de Jésus Belando, etc. En 1779, deux frères de la Merci commencèrent la publication d'une Historia lileraria de Espana ; l'Inquisition leur interdit de continuer.
récoltes indéfinies. Après le premier quart du XVII* siècle, le régime sortit, du reste, tous ses effets : c'en fut fini de la résistance que l'énergie du tempérament national avait opposée pendant quelque temps à la tyrannie la plus ingénieuse qui fut jamais ; la nullité intellectuelle de l'Espagne sous Philippe IV et ses successeurs, qui coïncida avec le triomphe complet du système monarchico-inquisitorial, fiit si frappante qu'elle étonna les contemporains et que personne ne la nie. Car personne ne la nie : les plus déterminés apologistes en sont réduits à l'expliquer (i).
Une seule espèce d' « épidémie morale » a donné du fil à retordre au Saint-Office jusqu'au bout. Les rationalistes, les savants, les philosophes, les critiques, avaient disparu depuis longtemps, ou se taisaient, qu'il y avait encore à veiller aux explosions du mysticisme. La lutte de rinquisition d'Espagne contre le mysticisme est un des chapitres les plus longs et les plus intéressants de son histoire.
Le mysticisme est la forme d'activité spirituelle la plus répandue dans les sociétés profondément religieuses. C'est, dans ces sociétés,
(l) H. G. Lea, o. c, p, 209.
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OÙ toutes les autres formes d'activité sont défendues ou dédaignées, celle des âmes d'élite, fines, ardentes et tendres, que la foi placide du charbonnier ne suffit pas à satisfaire. Elle a, d'ailleurs, d'irrésistibles attraits pour beaucoup de dégénérés. Au moyen âge, les Chrétiens de la péninsule espagnole, absorbés par des guerres très rudes et continuelles , ne rayaient guère connue; mais lorsque, à la fin duxv« siècle, Isabelle et Ferdinand eurent fait d'eux la grande nation catholique par excellence, on vit se multiplie!* en Espagne les phénomènes classiques du mysticisme , si remarquablement uniformes et monotones dans tous les temps, dans tous les pays et dans toutes les confessions : les ascètes et les voyantes, les illuminés et les béates, les extases, les stigmates, les apparitions, les miracles, etc. Gomme les mystiques hindous et musulmans, les mystiques de Gastille et d'Aragon arrivaient à Tétat particulier d'exaltation qui était leur idéal en s'afTaiblissant par des soufi'rances physiques, et par la pratique habituelle de la « contemplation » (recojimiento)^ qui leur procurait la sensation de l'anéantissement dans le sein de Dieu. — En présence de ces phéno-
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mènes, le Saint-Office ne laissa pas de se trouver embarrassé. D'une part, les illuminés et les béates protestaient de leur obéissance à l'Église : la sainteté de leur vie, les prodiges qui s'opéraient en eux et par eux excitaient l'enthousiasme général ; et c'est en agissant comme eux, exactement comme eux, que la plupart des saints proposés à la vénération de la postérité avaient autrefois mérité la canonisation. D'çi^tre part, des hommes d'État et de police, tels que les inquisiteurs, ne devaient pas rester insensibles aux périls dont l'exaltation de ces individus et de leurs admirateurs menaçait l'ordre établi. L'ascète, introduit par la contemplation dans Tintimité de Dieu,; regarde naturellement de haut les dévotions plus modestes , les observances communes, les « bonnes œuvres », les subtilités théologiques, en un mot tous les moyens que l'Eglise a combinés pour s'assurer la direction et les profits de la direction des âmes. Qu'il le veuille ou non, il supprime l'Église en tant qu'intermédiaire indispensable entre Dieu et les créatures, et il tend à préférer ses « inspirations » aux règles posées par ses supérieurs terrestres. Tout cela n'est pas sans analogie
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avec les blasphèmes de Luther au sujet des cérémonies, des «œuvres», et de la justification par la foi. Enfin les mystiques sont exposés à la tentation de se croire «impeccables », comme l'Essence divine dont ils s'imaginent participer dans leurs extases, et on en a vu qui se livraient en toute tranquillité, sous ce prétexte, aux plus sales dérèglements. Les inquisiteurs n'ignoraient pas que la doctrine de r « impeccabilité » avait perdu, jadis, bien des thaumaturges, soit qu'ils en eussent été convaincus, ou simplement accusés.
Ainsi l'Inquisition nepouvait ni condamner, ni tolérer le mysticisme. Elle distingua. Il y eut, à ses yeux, trois catégories de mystiques : les saintes gens, vraiment favorisés de révélations divines ; les alambrados, « illuminés par les ténèbres de Satan », suivant l'expression de frère Antonio de Pastrana, qui professaient, diverses hérésies et commettaient des orgies ; et les simulateurs (embusteros). Mais comment reconnaître les saints, les possédés, les imposteurs, qui se ressemblaient tous ? La preuve qu'il n'y avait pour cela aucun critérium certain, c'est que les plus illusti^s représentants du mysticisme espagnol ont été inquiétés par
isS l'inquisition
le Saint-Office national avant d'être canonisés par Rome, et que ledit Office laissait passer chez quelques-uns les mêmes propositions qu'il frappait impitoyablement chez d'autres. Les livres de saint Louis de Grenade qui, traduits dans toutes les langues, ont servi depuis à l'édification de la catholicité entière, furent censurés comme « contenant cosas de aluni' bradas » ; saint Ignace de Loyola fut emprisonné deux fois au début de sa carrière ; sainte Thérèse de Jésus, qu'Urbain VIII devait proclamer patronne de l'Espagne en 1627, fut accusée de mauvaises mœurs et dénoncée maintes fois à l'Inquisition, qui prohiba un de ses ouvrages; saint Francisco de Borja fut poursuivi comme alumbrado et fit sagement de se réfugier à Rome ; le jésuite Jeronimo de Ripalda, confesseur de sainte Thérèse, qui mourut en odeur de sainteté, fut condamné et contraint d'abjurer de çehementi suspicione par l'Inquisition de Valladolid. — Dans le même temps, Osuna et Alfonso Rodriguez écrivaient impunément des rêveries tout à fait identiques à celles qui allaient bientôt déchaîner tant de fureurs contre le malheureux Molinos. — En fait, l'Inquisition fut, dèsl'origi*
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ne, très défiante à l'égard de tous les mystiques sans exception. C'est à peine si elle se montra un peu mieux disposée pour ceux qui, comme sainte Thérèse, saint Juan de la Cruz, son disciple, et le vénérable Juan d'Avila, l'apôtre de r Andalousie, avaient un caractère modeste et se déclaraient constamment prêts à supporter les tribulations qu'il plairait à l'aulorité de leur infliger pour leur bien. Elle eût fait subir sans doute à tous les inspirés et à toutes les bealas de marque le sort de Bartolomé Garranza, archevêque de Tolède, qui passa dix-sept ans dans ses prisons, et de Maria, sœur de l'évêque Casalla, qui fut torturée, si tous ses membres avaient été aussi animés contre l'illuminisme que l'inquisiteur général Valdès et le fameux inquisiteur Melchor Gano. Mais, la justice de l'Inquisition étant la plus arbitraire des justices, tout dépendait, devant elle, des dispositions du juge ; quelques inquisiteurs modérés, bienveillants, comme le car^ dinal Manrique, suffirent à épargner la flétrissure d'une condamnation à la plupart des inspirés qui devaient devenir les grands « saints espagnols du xvi^ siècle », ces flambeaux du catholicisme moderne» — Il confient aussi de
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tenir compte de rintervention des rois et des hauts personnages qui s'exerça fréquenunent en faveur des ascètes populaires, pour les arracher au Saint-Office. Sainte Thérèse aurait probablement succombé à l'inimitié des Carmélites, qui fatiguaient le Saint-Office de leurs calomnies contre elle, sans l'appui personnel de Philippe II. A cent années de distance, les destinées de mère Maria de la Visitacion, religieuse à l'Annunziata de Lisbonne, et de mère Maria de Jésus, supérieure des Franciscaines d'Agreda, ont été bien différentes : toutes deux, cependant, avaient Tesprit dérangé et faisaient des miracles ; mais Maria de la Visitacion eut l'imprudence de se mêler, pour la gêner, de la politique royale en Portugal : elle fut arrêtée, brutalisée, brisée, forcée d'avouer des supercheries, déshonorée, enfermée ; Maria de Jésus, dont les écrits avaient été condamnés à Rome en 1681, et à Paris, par la Sorbonne, en 1696, comme « de nature à jeter, par leur absurdité, de la déconsidération sur la religion catholique », eut, au contraire, la bonne fortune d'inspirer confiance à Philippe IV, qui la consultait sur tout : non seulement elle échappa à la censure inquisitoriale, mais, pendant deux
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siècles, une des grandes affaires de la diplomatie espagnole auprès du Saint-Siège a été de solliciter sa béatification. Qui sait, pourtant, si Maria de Jésus ne se serait pas abîmée, elle aussi, aux genoux des inquisiteurs, après avoir subi, comme Maria de la Visitacion, les affres de la question par la corde et l'entonnoir? On a l'impression désagréable, en lisant synoptiquement la Vie des Saints et les procèsverbaux de l'Inquisition, qu'il s'en est souvent fallu d'un hasard insignifiant pour que le nifabe des bienheureux fût changé en sanbenito, et, réciproquement, pour que l'infamie des pauvres âmes, délicates ou malades, qui souffrirent parce qu'elles furent rangées au nombre des alumbradoSy devint la gloire la plus pure.
L'effort sincère et prolongé du Saint-Office espagnol pour décourager les extravagances du mysticisme et les basses superstitions populaires est sans doute ce qu'il y a de plus honorable dans son œuvre. Malheureusement, ses méthodes ne valaient rien. Elles paraissent aujourd'hui révoltantes d'inintelligence et de dureté ; et le pis est que, n'étant pas appropriées, elles restaient sans effet. Les inquisi-
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teurs tfViàieiit ^t*é^que toujours aifaire, en cë^ matières, à des femmes surexcitées, atteintes de troubles nerveux (hystérie, mélancolie, épilepsie) et de délires moraux : à ces maladies si fuyantes, qui déconcertent souvent la clairvoyance très avertie des modernes, ils ne connaissaient que deux explications : possession, imposture, et qu'un topique : lé feu. Deux cas, entre mille, suffiront à illustrer leur diagnostic et leur thérapeutique. ^ En i7i2,dona Agueda de Luna entra dans le couvent des Carmélites réformées de Lerma, fondé par sainte TÈérèse, où régnait la tradition de la plus haute mysticité ; elle y Técut vingt ans, renommée par ses extases et ses miracles, vénérée comme une relique vivante par ses sœm'S, par son directeur, frère Juan de la Vega, provincial des Carmélites — le Juan de la Cruz de la nouvelle Thérèse — et par le peuple. Mais elle fut dénoncée à l'Inquisition de Logi'ono. On l'interrogea dans la chambre de torture, de telle manière qu'elle avoua : « J'ai signé un pacte avec le démon », et mourut dans la soirée. Juan de la Vega, qui était très vieux, comparut ensuite : on lui demanda de reconnaître qu'il avait eu cinq enfants delà défunte, qu'il avait
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enterré leurs os dans uû endroit secret, et quantité d'autres ignominies; soumis à la question, il dit seulement, en se frappant la poitrine, qu il avait reçu de l'argent pour onze mille huit cent messes qu'il n'avait jamais célébrées, et mourut peu de temps après. — Vers 1788, Dolorès Lopez était célèbre à Séville sous le nom de la beata Dolorès. Elle se disait aveugle, lisait et brodait cependant par miracle ; elle avait de longues conversations avec son ange gardien et la Vierge, saint Joseph et saint Augustin, qui avaient été témoins de sou mariage avec l'enfant Jésus dans le céleste séjour. Mais un des nombreux confesseur» qu'elle avait corrompus dans ses accès de nymphomanie la dénonça. Son procès dura deux ans. Elle s'obstina à prétendre que, si on la faisait mourir, elle ressusciterait dans les trois jours ; elle résistait à la tortjire comme si elle ne la sentait pas, et aux exhortations des théologiens les plus éminents comme si elle ne les entendait pas ; elle fut enfin abandonnée au bras séculier (aS août 1781), et brûlée avec le san-benito et la mitre peints de flammes et de démons. — Gomment des procédés si énergiques, appliqués avec toute la persévérance
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possible, n'avaient-ils pas, ou presque pas, de résultats appréciables? C'est là ce que les inquisiteurs ne comprenaient qu'en pensant à la malice infatigable du Diable. Toujours, partout, d'un bout à l'autre des domaines immenses delà couronne d'Espagne et de Tlnquisition, — au Mexique et aux Philippines comme dans la péninsule, — surgissaient des beatas et des (( sorcières » qui disaient en propres termes, sans les avoir connues, ce qu'avaient dit les malheureuses dont justice avait été faite précédemment. Au XVI® siècle, Luis de Paramo félicitait rinquisilion d'avoir déjà purgé la terre de trente mille « sorcières », sans parler des voyantes. Mais, cent cinquante ans plus tard, la mauvaise graine d'enfer levait encore abondamment. — On voit très bien, aujourd'hui, que l'impuissance de la persécution sur ce point tenait à la nature des choses. La persécution fait aisément disparaître, en tranchant les premières fleurs qui pointent, les plantes rares et fragiles de la philosophie et de la science ; mais rien ne saurait empêcher l'ivraie des maladies mentales, endémiques dans l'humanité, de reparaître indéfiniment. D'ailleurs, l'Inquisition était peu qualifiée pour se
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poser en médecin des formes mystiques de la démence, puisqu'elle était la plus haute expression de la tyrannie théocratique qui les propageait en surchauffant le sentiment religieux au détriment de tous les autres. Il n'est que trop naturel que l'Inquisition ait été incapable de détruire les dégoûtantes superstitions de la populace espagnole, ou d'atténuer sa prodigieuse crédulité, puisque son propre pouvoii* reposait sur cette même crédulité et que, dans les pays les plus libres et les plus « éclairés », les foules religieuses sont encore, sous nos yeux, la proie de rêveurs ineptes et des pires simulateurs. Après tout, une civilisation où se sont épanouies la popularité d'une madame Blavatsky et celle de Diana Vaughan, et qui voit prospérer certaines dévotions inconnues aux âges les plus barbares, n'a pas le droit d'être sévère pour le Saint-Office d'Espagne, qui, s'il ne réussit point à supprimer de tels scandales, s'efforçait, du moins, d'y couper court.
En résumé, l'Inquisition d'Espagne fut un instrument au service de la Couronne et du Saint-Siège, pour gouverner la nation. Elle s'acquitta de son rôle très diligemment. - 11
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est vrai que, comme tous les grands corps, elle accusa parfois des tendances à l'autonomie, s'appuyant sur la Couronne pour s'émanciper du Saint-Siège, et sur le Saint-Siège pour s'émanciper de la Couronne (i) ; mais ce sont
(i)'Elle osa braver le roi, principalement les princes faibles, comme Philippe V et Ferdinand VI : le liscal Melchor Rafaël de Macanaz ayant rédigé deux avis (1713-1714) sur les relations de la monarchie avec la cour pontificale, où les droits de l'autorité laïque étaient revendiqués, fut censuré, cité et excommunié ^comme contumace) par le Saint-Oflice ; Philippe V, furieux, destitua l'inquisiteur général et parla de réorganiser le corps inquisitorial tout entier ; mais c'est lui qui céda : sous l'influence de sa secondefemme, il alla jusqu'à demander pardon et à récompenser les dénonciateurs de Macanaz. Charles 111, le « l'oi philosophe », déploya quelque activité pour remettre à leur place les inquisiteurs, dont les empiétements sur la prérogative royale étaient devenus intolérables ; mais son successeur Charles IV accepta de nouveau le joug. — L'Inquisition osa braver le pape. Les papes du xvi« siècle, de Paul III à Clément VIII, l'avaient comblée de privilèges et d'exemptions. Elle en abusa pour prétendre à une autonomie quasi- complète. Les décisions de la Congrégation romaine de l'Index n'avaient de force en Espagne qu'autant qu'il plaisait au Saint-Ofhce de Madrid de les contresigner : il y avait donc des livres approuvés à Rome et défendus dans la péninsule, comme VHistoria pelagiana du cardinal Noris ; des livres défendus à Rome et approuvés dans la pénin-
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là des faits sans conséquence, qui s'effacent clans une synthèse très générale de son histoire. — Il est vrai qu'elle ne réussit pas à imposer aux Juifs et aux Mauresques la confession catholique (mais elle en débarrassa le pays autrement), ni à maintenir le mysticisme dans les limites de l'orthodoxie, de la décence et d'une sorte de bon sens (mais c'était une entreprise désespérée). -^ En revanche, elle modela pendant trois cents ans le peuple espagnol à son image. Par la terreur et Ja censure, elle réalisa pleinement en lui l'idéal ecclésiastique et autoritaire de la nation unanime et cloîtrée dans la foi, fermée aux influences du dehors, silencieuse, obéissante... « Le succès, dit le jésuite, a dépassé les espérances. Successus opinionem super avit, »
Successus opinionem superaçitl C'était aussi l'avis de Joseph de Maistre, dont l'admi-
sule, comme les écrits des PP. Mateo Moya et Juan Bautista Poza. Le Saint-Ofiice espagnol s'aperçut, longtemps avant Rome, des dangers du mysticisme et persécutait déjà les mystiques alors que Rome (antérieurement au roolinisnie) les favorisait encore. Pendant les derniers siècles, i'Ëglise d Espagne fut à la fois la plus orthodoxe et la plus indépendante des Églises nationales.
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ration fougueuse s'est exprimée en ces termes: « Si vous pensez aux sévérités de Torquemada sans songer à tout ce qu'elles prévinrent, vous cessez de raisonner... Voyez la guerre de Trente ans allumée par les arguments de Luther; les excès inouïs des anabaptistes et des paysans ; les guerres civiles de France, d'Angleterre et de Flandi*e ; le massacre de la Saint-Barthélémy, le massacre de Mérindol, le massacre des Cévennes ; l'assassinat de Marie Stuart, de Henri III, de Henri IV, de Charles I«r, du prince d'Orange, etc., etc. Un vaisseau flotterait dans le sang que vos novateurs ont fait répandre ; l'Inquisition n'aurait versé que le leur... Il y a eu, en vertu de l'Inquisition, plus de paix et de bonheur en Espagne pendant les trois derniers siècles que dans les autres contrées de l'Europe... Les rois d'Espagne, qui arrêtèrent, par quelques gouttes du sang le plus impur, des torrents du sang le plus précieux, firent donc un excellent calcul (i)... ))
(i) J de Maistre, Lettres à un gentilhomme russe sur l'Inquisition espagnole (éd. de i853), pp. 9, 97, ia5. « Lorsqu'on songe que le tribunal de Tlnquisition aurait très certainement prévenu la Révolution fran-
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N'en doutons pas : il y a encore aujourd'hui, pai*mi nous, des hommes qui croient sincèrement que, si leur patne était délivrée des sémites (comme TEspagne Ta été par les exodes de 1492 et de 1609), des protestants, des francs-maçons, des libre-penseurs et généralement de tous ceux qui empêchent l'unité religieuse ; fermée aux étrangers et aux idées étrangères, lesquelles ne peuvent que corrompre les « traditions nationales »; si le silence était imposé aux bavards, aux idéologues et généralement aux individus qui critiquent l'Autorité, — » tout irait mieux, tout irait bien. En d'autres termes, il y a, encore aujourd'hui, des hommes dont l'idéal ressemble fort à celui de l'Inquisition, quelque opinion qu'ils aient, du reste, sur la convenance ou l'opportunité de restaurer, en vue de
çaise, on ne sait pas trop si le souverain qui se priverait de cet instrument [Ferdinand VII, qui éprouvait quelque peine à restaurer l'Inquisition après les événements de 1812] ne porterait pas un coup fatal à rhumanité. d Une « soixantaine de procès dans un siècle », voilà ce qni parait nécessaire et suffisant au champion du nationalisme catholique (ou du catholicisme national, comme on voudra), pour éviter de grands malheurs (p. loi).
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cet idéal, les méthodes inquisitoriales, la torture et le bûcher. — Il est donc intéressant de rechercher s'il y eut vraiment, comme Ta prétendu de Maistre, « plus de paix et de bonheur» dans l'Espagne du Saint-Office « que dans les autres contrées ». — Or, il se trouve que le peuple espagnol, à la fin du xv^ siècle, c'est-à-dire lorsque l'Inquisition prit chaîne de son salut, était le premier du monde, et, à la fin du xviii® siècle, lorsque l'Inquisition l'eut marqué de son empreinte, le dernier. L'histoire d'Espagne, au xvii^ et au xviii® siècles, est une succession poignante d'humiliations et de désastres ; l'empire espagnol est lamentablement dépecé, lambeaux par lambeaux, par des nations bruyantes, agitées, divisées, qui ne jouissent pas des bienfaits de l'unité religieuse et qui s'en moquent ; l'aflaiblissement est continu, et, symptôme grave entre tous, on n'observe chez le malade, à aucun moment, de réaction sous l'excès de la misère et du malheur; on dirait que ce peuple est mort : il a la tranquillité de la mort. — Cela ne prouve pas, dira-t-on, que le régime du Saint- Office ait été la cause de la décadencé de l'Espagne. — Assurément ; car les causes d'un
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phénomène si complexe ne sont pas simples. Il n'en est pas moins très fâcheux que la prophétie optimiste de frère Bleda, au lendemain de l'expulsion des Maures, ait été si cruellement démentie. Il est fâcheux aussi que, en fait, les peuples les plus prospères, les plus forts et les plus grands à tous les points de vue, soient justement ceux qui ont toujours eu horreur de l'idéal espagnol. Bref, l'expérience historique paraît très peu favorable aux thèses de Torquemada. Mais les politiciens qui continuent, en certains pays, à propager ces thèses, et le public spécial qui les accepte, n'en sont pas à tenir compte de l'expérience historique.