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Gubaent htm Lunel.
Cette étude a paru dans La Grande Revue en septembre, octobre et novembre 1got.
La traduction française de L’« Histoire de l’Inquisition au moyen âge » (écrite en 1888 par l’érudit américain H. C. Lea), qui est en cours de publication depuis l'automne de 1900 (1), appelle de nouveau l'attention sur l’origine et les destinées de l'institution inquisitoriale. L’Inquisition du moyen âge et celle d’Espagne dans les temps modernes sont, comme on sait, au nombre des choses du passé qui ont toujours eu le privilège de frapper l'imagination populaire et de fournir
(1) Henri Charles Lea, Histoire de l’Inquisition au moyen âge, tr. par Salomon Reinach, t. I, II (Paris, 1900-1901). L'ouvrage aura 3 volumes, comme l’original.
des « arguments historiques » aux controverses entre les partis. Il n’est donc pas mauvais, semble-t-il, que les notions courantes sur ce sujet soient de temps en temps revisées et rafraîchies par le recours aux sources originales.
Or, voici quatre cents ans environ que l'histoire du Saint-Office est à l’ordre du jour. Au xvi et au xvir° siècles, dans le feu du combat entre l'Église romaine et les Églises protestantes, l’Inquisition fut l’objet d'invectives et d'apologies passionnées. Le protestant
. Limborch est le premier qui en ait étudié,
d’après les textes, les origines et les destinées au moyen âge (1692). Llorente, chanoine de l’église primatiale de Tolède, est le premier qui ait utilisé les archives de l’Inquisition d’Espagne, dont il avait été secrétaire (1817). Le grand mérite de Limbôrch et de Llorente est d’avoir fourni des aliments solides aux polémiques en publiant des documents. Mais ils n’ont pas connu tous les documents, et il est certain que les synthèses générales étaient, à l’époque où ils vivaient, prématurées.
Au xix° siècle, une foule d’érudits ont patiemment entrepris, ou repris, l'inventaire
critique des sources ; des monographies ont été consacrées à la plupart des anciens tribunaux d'Inquisition : citons seulement les travaux de MM. Ch. Molinier ({’Inquisition dans le Midi de la France) et C. Douais (Documents pour servir à l'histoire de l’Inquisition dans le Languedoc), l'Histoire des tribunaux de l’'Inquisition en France de M. L. Tanon, le Corpus documentorum Inquisitionis neerlandicæ de M. P. Fredericq. Les recueils de textes et les synthèses partielles qui intéressent l'histoire générale de l’Inquisition forment à présent une bibliothèque assez vaste ; il en a été publié beaucoup en ces derniers temps (1); plusieurs sont en préparation : on attend encore de C. Douais une « Histoire générale de l’Inquisition en Languedoc », de H. C. Lea une « Histoire générale de l’Inquisition d'Espagne » (2), de J. Hansen un
(1) La traduction française du livre de H. C. Lea est précédée d’une « Introduction » historique et bibliographique sur les travaux relatifs à l’histoire de l’Inquisition, par M. P. Fredericq.
(2) M. Lea a déjà publié quelques fragments de ce grand ouvrage : Chapters from the religious history of Spain connected with the Inquisition (Philadelphia, 1890) ; The Moriscos of Spain (Philadelphia, 1901).
« Corpus documentorum Inquisitionis germanicæ », etc.
Tandis que l'histoire de l’Inquisition s’éclaircissait peu à peu, grâce à des recherches méthodiques, les invectives et les apologies continuaient de part et d'autre. Il faut reconnaître que, pendant longtemps, les amis et les adversaires de l’Église catholique et de la théocratie n'ont rien voulu savoir des résultats acquis par l’érudition, si ce n’est ce qui corroboraiït leurs thèses. Ils se sont crus obligés de tout couvrir, ou de tout maudire, en bloc.
L'Histoire critique de l'Inquisition d'Espagne, de Llorente, avait paru lorsque le comte Joseph de Maistre s’obstinait, dans ses Lettres à un gentilhomme russe sur l'Inquisition d'Espagne, à vanter les bienfaits du régime inquisitorial, avec la hauteur brutale d'un Luis de Paramo, qui écrivait au xvi® siècle, d'un Sarpi ou d'un Bossuet. Réciproquement, il n'y a pas vingt-cinq ans que paraissaient en Angleterre ou en Allemagne, sous le nom d’ « Histoire de lInquisition », des pamphlets injurieux et déclamatoires dont les auteurs n'étaient pas mieux informés des détails que Voltaire, Érasme ou Rabelais:
Aujourd'hui même, le public religieux s’instruit dans des Cours d’apologétique chrétienne où ilest dit que «la justice de l’Inquisition peut être citée comme un modèle », et le public indifférent des faubourgs et des campagnes dans ces petits livres de colportage à couverture jaune, terrifiants et obscènes, où «les Mystères de l’'Inquisition » sont dévoilés avec des gravures à l’appui. — Ainsi se perpétuent dans l'esprit de la majorité des hommes, en dépit de la critique, les passions d’autrefois, l'ignorance et la haine.
Elles sont bien puissantes, ces passions ; car on constate avec surprise qu'elles persistent chez des personnes cultivées, qui sont parfaitement au courant des méthodes et des textes. Ce serait, en effet, une erreur de croire que tous les érudits qui ont utilement travaillé, de nos jours, à l'histoire de l’Inquisi- . tion sont d'accord. Au contraire, ils sont presque tous, a priori, « pour » où «contre » l'Inquisition,eux aussi ; et ils interprètent, soulignent ou atténuent en conséquence ; de sorte . que, dans leurs livres, la perspective varie, selon le point de vue primitif de chacun, ce qui fait varier en même temps la couleur, la
physionomie des choses. Pas d’évidence historique, comme on sait, qui ne puisse être tout doucement défigurée par des artifices d’exposition. De tel ouvrage récent sur les sources de l'histoire de l’Inquisition dans le Midi de la France on extrairait sans effort un tableau ‘ attendrissant de la bénignité des inquisiteurs qui ont étouflé, au xrn° siècle, le catharisme albigeois. De tel écrit sur l’Inquisition d'Espagne, on garde l'impression que la vie d'un peuple entier fut, pendant plus de deux cents ans, un enfer. — Où donc est la vérité, La vérité vraie? la vérité vraie qui n'est pas nécessairement la moyenne des opinions extrêmes ? M. Lea l’a cherchée de très bonne foi; son livré, d’une lecture difficile (parce qu'il n’est pas bien composé) et sans méritelittéraire, est plein de renseignements vérifiés et presque totalement exempt de rhétorique sentimentale. C'est aussi avec le plus complet détachement des préjugés que nous allons esquisser les grandes lignes du sujet.
L'Inquisition est une juridiction et une police organisées par l'Église romaine, avec le concours des princes temporels, en vue de la suppression de l’hérésie et du blasphème.
Fermer, avec le bâillon, le poing ou l'épée, la bouche à ses contradicteurs est un des instincts les plus forts de la nature humaine :
quiconque ne pense pas comme nous a tort, et, s'il s'obstine, doit être, autant que possible, supprimé. L'homme ordinaire qui fait partie d'une secte est particulièrement attaché à son credo et disposé à le défendre, par tous les moyens, soit contre les profanes qui relèvent d'organisations rivales, soit (et surtout) contre les membres de sa secte qui ont la prétention de discuter les dogmes, de les corriger ou de
s’en affranchir. Si la secte est une Église, et si les dogmes se présentent comme révélés par Dieu, à plus forte raisor : car toute contestation, en ce cas, ressemble à un sacrilège.
Dans tous les temps, dans tous les pays, l'or-
eil de l'opinion individuelle ou collective, dont l’orgueil théologique n’est qu'une forme, a inspiré des animosités féroces contre les dissidents. Mais il va de soi que, dans les communautés religieuses ou politiques, les défenseurs les plus zélés de l'orthodoxie sont ceux qui la définissent, les chefs, qui doivent à cette qualité de chefs leur importance personnelle. Attaquer le dogme, c’est menacer, directement ou indirectement, leur autorité : chez eux, l'instinct de conservation s'allie donc à l'amour-propre instinctif pour suggérer le désir de répressions impitoyables. On a vu quelquefois les dignitaires d'une Église ou d'un Parti vivre en bons termes, ou même se coaliser, avec des Églises ou des Partis adverses, trop solidement constitués pour que l'espoir de les détruire ou de les absorber fût permis ; en a-t-on,vu souvent qui fussent prêts à tolérer, dans leur propre troupeau, l’indiscipline et l'hérésie ? CT
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Le Les L I'INTOLÉRANCE ES , 15 Ces séntiments sont si impérieux que la plupart.de ceux qui ont souffert pour obtenir la liberté de penser ou de croire s’y laissent aller; à leur tour, aussitôt qu'il leur est donné de fonder des partis nouveaux. Les persécutés de ‘la veille ont toujours été les persécuteurs du lendemain. Cela s'est vu, par exemple, au xvi* siècle, d'une manière éclatante. Après l'exécution de Michel Servet, brûlé par les soins de Calvin, près de Genève, le 27 octobre 1553, le pasteur Bullinger de Zurich mandait à Lelio Socin : « Si vous ne voyez pas encore, Lelio, le droit du magistrat de punir l'hérétique, vous le verrez sans doute un jour. Saint Augustin aussi trouvait d'abord inique de contraindre l'hérétique par la force, et rion par la seule parole de Dieu. Mais à la fin, instruit par diverses expériences, il apprit, comme les autres, à appliquer salutairement la violence. Les luthériens non plus, au début, ne croyaient pas qu'on dût punir les sectaires; mais, après les excès des anabaptistes, ils furent forcés d'avouer qu'il est plus sage d’enjoindre au magistrat, non seulement de réprimer les esprits indisciplinés, mais de recourir à l'exemple de quelques supplices pour prévenir la