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perte de milliers d'hommes... » Théodore de Bèze, qui avait vu les huguenots, ses coreligionnaires, brûlés en France pour leur foi, écrivait en 1554 dans Genève calviniste :
« S'il y a hérésie, c'est-à-dire qu’un homme soit possédé d’un mépris obstiné de la parole de Dieu et de la discipline ecclésiastique, quel crime sçaurait-on trouver plus grand et plus outrageux ?.… Avisez, magistrats fidèles, afin de bien servir Dieu qui vous a mis le glaive en main pour l'honneur de sa majesté ; frappez vertueusement de ce glaive sur ces monstres déguisés en hommes. » Théodore de Bèze estimait que l'erreur de ceux qui réclament la liberté de conscience est « quelque chose de pis que la tyrannie papistique : mieux vautun tyran, voire bien cruel, que d'avoir licence telle que chacun fasse à sa fantaisie » (1).
Bèze, Bullinger et les apologistes protestants de leur siècle n’ont pas eu de peine à justifier leur horreur de la liberté par des précédents vénérables. En effet, non seulement Augustin, mais Jean Chrysostôme, Jérôme et d’autres Pères de l’Église, avaient déjà ensei-
(1) F. Buisson, Sébastien Castellion (Paris, 18y1), chap. x1 et suiv,
gné, aussitôt que le Christianisme eut triomphé officiellement dans l'Empire, qu'il faut imposer la vérité. et pourchasser l’erreur, Puisque, par définition, la vérité est bienfaisante et l’erreur pernicieuse.) Puisque c’est de la charité de contraindre un-homme à renoncer au mal pour revenir au bien : charité envers lui-même, car les châtiments d'ici-bas le préserveront peutêtre de la perdition éternelle, charité envers les nombreux fidèles qu’il aurait scandalisés ou corrompus. Les anciens Juifs n'avaient pas raisonné autrement, et c'est pourquoi les partisans de la perséeution en matière de foi ont
toujours pu s’autoriser abondamment de tex-
tes bibliques. On lit dans le Deutéronome (x,
):« Quand ton frère,ou ton fils, ou ta femme, ou ton intime ami dira en secret : « Allons et servong. d’autres dieux », ne l’écoute point, ne 1 gne point, ne le cache point ; tue-le. Que ta main soit la première sur lui, en attendant que le peuple le lapide. » « Ainsi, dit Calvin, commentant ce texte fameux, quiconque soutiendra qu'on fait tort aux hérétiques et aux
” blasphémateurs en les punissant va contre la
parole de Dieu; c’est Dieu qui parle ici : il veut qu'on mette en oublitoute humanité quand
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il est question de combattre pour sa gloire. »
Cependant, de même que la thèse de l’intolérance, l'antithèse de la tolérance est posée depuis très longtemps. — D'abord les persécutés, sous le coup de la persécution, s’en prévalent comme malgré eux : les initiateurs des sectes où se sont établies plus tard les orthodoxies les plus rigides ont commencé par protester contre les tyrannies antérieures en plaidant les lieux communs du libéralisme. « Mes frères, disait saint Paul aux Galates, si quelqu'un vient à tomber dans quelque faute, redressez-le avec un esprit de douceur... »; et aux Thessaloniciens : « Ne le tenez point pour ennemi ; avertissez-le comme un frère. » Mais le libéralisme qui ne résiste pas à la crainte de la concurrence ou à l'épreuve du pouvoir n'est pas un libéralisme profond. Dès les premières paroles des grands réformateurs, on observe chez eux des symptômes de l’état d'âme qui sera celui de leurs héritiers: « Si quelqu'un vous annonce un autre Évangile que celui que nous vous avons annoncé, déclare encore saint Paul, quand même ce serait un ange du ciel, qu'il soit anathème. » Quel profit les théologiens de toutes les confessions chrétiennes
n'ont-ils pas tiré, pendant des siècles, du passage de l'Évangile selon saint Jean où il est dit (xv. 6) : « Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme les sarments, et il sèche; puis on l’amasse, et on le met au feu, et il brûle » ? Aussi bien, la véritable tolérance ne saurait être le fait des hommes d'action qui créent les Églises et les Partis. — Mais il y a toujours eu des individus à qui la contradiction inspire plus de pitié, ou de doutes, que de colère ; des esprits indépendants que la perspective de l'anarchie doctrinale n’effraie pas ; des âmestendres, plus portées à la piété morale qu'à la profession des dogmes ; des cœurs faibles, que le spectacle de la violence révolte. Dans l'opposition, en général timide, que cette minorité a faite aux autoritaires d’Église et d’État, soutenus par la foule immense de ceux qui ne pensent pas, elle a toujours été vaincue:; elle n'a jamais été détruite. Elle ‘s’est trouvée au ve siècle pour blâämer les bourreaux de Priscillien ; au xre siècle pour dire, avec l’évèque Wazo de Liège : «Ne tuons pas par le glaive ceux que le Christ veut laisser vivre pour qu'ils s’amendent » ; au xn° siècle pour dire, avec Picrre le Chantre : « L’Apôtre a
commandé d'éviter les hérétiques, non de les tuer ; quoi ! punir si sévèrement les moindres déviations de la foi, alors qu'on laisse impunie l’immoralité la plus grossière ! » Au xvr° siècle : Calvin, comme l'Inquisition romaine, l'a rencontrée sur sa route : « O aveugles, s’écrie Sébastien Castellion dans son Contra libellum Calvini après avoir ressassé les éternels arguments contre le pharisaïisme sauguinaire, Ô incorrigible hypocrisie ! quand donc seras-tu découverte ? quand cessera-t-on d’écraser les faibles en faisant sonner la « saine doctrine » ? quand les magistrats cesseront-ils de versér aveuglément le sang des hommes au nom de Dieu ? » | La tolérance a fini, semble-t-il, par prévaloir au cours des âges : car on ne brûle plus les gens. Mais cela tient moins encore à l'adoucissement général des mœurs qu à l'atténuation et à la multiplication des croyances. Le monde moderne est trop vaste, trop compliqué, trop ‘encombré de théories et de groupements pour que nul puisse raisonnablement prétendre à la certitude absolne ou à l'adhésion universelle ; les Partis et les Églises doivent se contenter, désormais, d'avoir leur place au soleil ; leur
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intérêt est de se tolérer ; et c’est pourquoi ils se. tolèrent. On s’est du reste aperçu que, dans l’état de choses actuel, la persécution serait le plus souvent inutile. Non pas qu'elle soit inefficace par essence et qu’elle l’ait toujours été, comme les apôtres de la tolérance se sont
plu à le répéter, au nom de la maxime banale
que «le sang des martyrs est une semence de croyants » ; cette maxime n'est exacte, en eflet, que s'il s'agit de persécutions mal faites ou dirigées contre des mouvements trop profonds pour être coercibles ; et l’histoire montre, au contraire, que les persécutions bien faites, c'est-à-dire avec méthode, par le procédé des
saignées successives, contre des communautés mn
peu nombreuses d’hérésiarques ou de réfractaires, réussissent très souvent. Mais la persécution est évidemment un effort inutile lorsque les hérésiarques et les réfractaires sont impuissants, comme aujourd’hui, à fonder des organisations dangereuses pour ce qui est. Les sociétés modernes sont des milieux très défavorables à l’éclosion de nouveaux dogmes, de nature à bouleverser profondément les consciences : ou bien les sectes qui se forment maintenant évoluent vite et ne tardent pas à
s’amortir en se confondant avec les partis anciens, ou bien, si leur sève révolutionnaire est réellement énergique, elles ne comptent jamais qu'un très petit nombre d'adeptes — car les vrais révolutionnaires sont rares — et disparaissent d’elles-mêmes. Du reste, le triomphe de la tolérance parmi nous n'est pas sans doute aussi complet qu’on le suppose volontiers. Les formes les plus brutales de l'intolérance instinctive reparaissent aussitôt que les circonstances le permettent. Et les formes silencieuses, dues au «progrès de la civilisation », comme la mise à l'index et le boycottage, sont parfois les plus cruelles de toutes. Enfin, les Églises proprement dites ont cessé d’en avoir la spécialité ; l'intolérance a été laïcisée comme le reste ; et les « chapelles » politiques la pratiquent, sous nos yeux, dans la mesure de leurs forces.
Il n’est donc pas si difficile, quoi qu'on en ait dit, de s’expliquer, tout d’abord, comment «l'Inquisition a pu se développer dans le sein d'une Église qui se réclame de l'Évangile », « comment les prêtres d’une religion d'amour ont pu faire monter sur le bûcher ceux qui n’acceptaient pas leurs enseignements », bref,
L'INTOLÉRANCE INSTINCTIVE at
comment des sacrifices humains ont été offerts à Jésus comme à Moloch. D'autre part, il n’est * pas équitable de charger l’'Inquisition de toutes les malédictions qu'a méritées l'intolérance. L'activité de cette institution n’est qu'un cas particulier d'un phénomène très général.
Toutes les Églises ont passé par des phases analogues à celles que l'Église romaine a traversées. Le seul trait particulier de la persécution catholique, c'est que, à une certaine époque, un mécanisme assez ingénieux fut inventé pour l'exercer.
L'empereur Julien disait qu'il n'avait jamais vu de bêtes sauvages aussi cruelles envers les hommes que la plupart des chrétiens envers leurs coreligionnaires. Les premières communautés chrétiennes furent en effet déchirées par les haïines qu'engendrent toujours, dans les sectes commençantes, les rivalités personnelles et les disputes doctrinales, jusqu’à ce que se constituent enfin, chez celles qui sont destinées à durer, une orthodoxie, une hiérarchie. |
Au 1v+ siècle, le christianisme devint religion d’État. Les empereurs chrétiens se considérèrent alors comme tenus de maintenir, par des lois, l'organisation ecclésiastique de leur temps, et les croyances professées par les chefs
du clergé. Depuis Constantin et Théodose, la hiérarchie orthodoxe sollicita et obtint de l'autorité impériale toute une législation contre les hérétiques, qui comportait la peine de mort, la confiscation et d’autres châtiments. Ainsi furent frappés les Donatistes, les Eutychiens, les Nestoriens, les Ariens, les Manichéens, etc.
Après la chute de l'Empire, l’Église d'Occident s’absorba dans l’œuvre de la conversion des Barbares. La passion pour les subtilités théologiques, à la grecque, et les tendances à l'opposition n’y avaient jamais été aussi communes que dans l’Église d'Orient ; de la Rome antique elle avait hérité, par contre, une force d'assimilation extraordinaire et l'aptitude administrative. D'un autre côté, les Barbares germaniques qu’elle convertit étaient des gens simples qui acceptèrent en général sesenseignements sans chicanersur les détails. Lorsque la grande hérésie d’Arius eut été vaincue, la paix de l’orthodoxie romaine régna donc, pendant des siècles, dans l’Occident engourdi. Comme nul n’essaya de la troubler, ou n’y réussit, nul n'eut à la défendre ; les lois contre les hérétiques, désormais inu-
tiles, se rouillèrent, et les rares personnages des temps carolingiens qui, comme Claude de Turin, Félix d'Urgel et Gottschalk, se signalèrent par des opinions singulières ou des excès de zèle dangereux, furent traités avec indulgence. La Renaissance carolingienne, très superficielle, plus artistique et littéraire que religieuse, philosophique ou morale, et qui, d'ailleurs, devait être suivie d'un si rapide et si profond retour de la nuit, n’amena pas de persécutions.
C'est au x1° siècle seulement que l'Occident se Téveilla de son long sommeil dogmatique, Encore ce phénomène ne se produisit-il que dans les pays les plus florissants, tels que la France et l'Italie : les chrétiens de Castille, obligés de reconquérir sur les Musulmans les terres de leurs ancêtres à la sueur de leur front, sont restés, jusqu'à la fin du moyen-âge, tolérants pour les dissidences accidentelles, qui étaient très rares chez eux. La tolérance des Espagnols fut. longtemps proverbiale comme celle des contemporains de Charlemagne, elle s’étendait même aux Juifs ; et le concile œcuménique de Vienne s’étonnait, en 1312, que la population mahométane (les
Mudéjares) des royaumes chrétiens de la péninsule eût gardé, avec la liberté de son culte, la jouissance de ses mosquées.
On voit très bien pourquoi, à partir du xre siècle, l'Église eut de nouveau à combattre les entreprises de l’hérésie. — D'abord il était
‘impossible que la vie intellectuelle reprît de
l'activité sans que les esprits les plus vigoureux fussent amenés à scruter les mystères de la foi traditionnelle, soit pour les justifier, soit simplement" pour les comprendre. Or, rien n'est plus périlleux que de raisonner sur des mystères : outre que l’on court le risque de les trouver déraisonnables, la prudence la plus consommée, le parti pris le plus ferme sont nécessaires pour ne pas s’écarter, en les interprétant, de la droite ligne orthodoxe ; car ceuxlà seuls sont certains de ne s’écarter jamais de la droite ligne orthodoxe qui marchent les yeux fermés. Il était donc inévitable que les penseurs du bas moyen-âge, méditant sur les problèmes de la foi, s’égarassent à leur tour dans les sentiers frayés par les hérésiarques d'autrefois. De là, la réapparition des hérésies spéculatives ou savantes. — En second lieu, l’Église n'avait pas pu exercer, pendant des siècles, dans une
société très grossière, une autorité incontestée sans se corrompre. Le clergé du xr° siècle était horriblement corrompu: d'incroyables abus s'étaient introduits peu à peu dans la discipline ; l'immense majorité des clercs avaient perdu de vue les fins idéales de leur office, tous les écrivains éclairés de ce temps l'ont reconnu avec tristesse. Le contraste éclatant entre les mœurs ecclésiastiques et les enseignements de l'Église devait sauter aux yeux et soulever l'indignation, dès que l’on aurait l'idée d'établir des comparaisons. Il était donc dans la nature des choses que des hommes vraiment pénétrés de l'esprit évangélique, ou des tribuns. particulièrement animés contre les abus, se levassent pour prêcher le retour à la simplicité primitive, la correction ou l'abolition du clergé, etc. De là, l'apparition des hérésies populaires ou antisacerdotales : Tanchelm et Pierre de Bruys, Henri de Lausanne et les Vaudois, et tant d'autres. — Enfin, une circonstance fortuite vint aggraver brusquement la situation: le succès de la propagande cathare. La religion cathare, fortement antisacerdotale, où se fondaient une foule de très anciennes croyances
28 L'INQUISITION de l'Orient et de l’Extrême-Orient, s'était substituée sans bruit au christianisme ordinaire, pendant le haut moyen âge, chez les - Slaves des Balkans ; aux xi° et xx siècles, elle se répandit dans les régions occidentales — d’un jet puissant et direct entre l’Adriatique et l'Océan, à travers l’Italie du Nord et la France du Midi — et partout à l'état sporadique. Le catharisme, avec ses communautés échelonnées de la Macédoine à lAlbigeois, était la première concurrence organisée que l'Église de Rome eût rencontrée depuis son duel triomphant contre l'Église arienne.
L'Église établie, surprise par ces mouvements, déshabituée de la persécution, et trop confiante en sa force, n'offrit pendant près de deux cents ans qu'une résistance médiocre.
Elle disposait d'armes redoutables; mais, parmi les évêques qui, chacun dans son diocèse, étaient les défenseurs naturels de l ” tradition, beaucoup ne savaient pas s’en servir, et quelques-uns ne le voulaient pas. Il y avait des évêques fanatiques, ou assez clairvoyants pour discerner le danger que certaines hérésies faisaient courir à l’établissement ecclésiastique, énergiques et nourris
des maximes impitoyables de l'Ancien Testament ; ceux-là procuraient la comparution des hérétiques notoires devant des synodes provinciaux, faisaient rechercher et traduire les suspects devant leurs tribunaux diocésains, et Livraient au feu les coupables. Mais il y en avait d'autres, mondains, ou négligents, ou trop affairés, qui se désintéressaient imprudemment de cette police; d’autres n'étaient pas assez experts à reconnaître l’hérétique, .qui niait, du saint homme véritable ; d’autres se faisaient scrupule d'employer les méthodes d'instruction et de coercition convenables ; d’autres enfin se laissaient payer pour ne rien voir. Suivant le caractère personnel du prélat en fonctions dans chaque diocèse, les hérétiques étaient brûlés, ou marqués au fer rouge, ou emprisonnés, ou soumis à des pénitences dérisoires, ou abandonnés à la justice sommaire de la populace orthodoxe, ou laissés en
paix. Ici, apathie complète; là, répression furieuse ; pas de méthode uniforme. — Le
Saint-Siège, mieux placé que personne pour avoir conscience des intérêts généraux de l'Église, chercha, de bonne heure, à régulariser ces violences saccadées et sans suite,
dont l'inefficacité sautait aux yeux. — A Vérone, en 1184, le pape Lucius III, après avoir proclamé, d'accord avec Frédéric Barberousse, le principe que les hérétiques obstinés . ou relaps seront livrés au bras séculier pour recevoir le châtiment légitime, ordonna expressément aux archevêques et aux évêques de visiter on de faire visiter, une ou deux fois par an. toutes les paroisses de leurs circonscriptions où la présence d'hérétiques aurait été signalée ; des habitants, choisis parmi les plus respectables, seraient tenus sous serment de dénoncer les suspects; ceux-ci,. appelés devant le prélat ou son délégué, se purgeraient de l'accusation portée contre eux, « suivant la coutume du pays ». À la vérité, cette décré- . tale ne créait rien de nouveau, car les tournées paroissiales d'enquête, les dénonciateurs assermentés ({émoins synodaux), la purgation coutumière (par l'épreuve du fer chaud ou de l'eau froide) et la purgation canonique (par le serment) étaient de vieilles institutions traditionnelles. Lucius IIT ne fit guère, en 1184. que
rappeler le clergé séculier au sentiment de ses devoirs, en faisant passer sous ses yeux l’énumération de ses ressources. Cette solennelle
ORIGINES DE L’INQUISITION 3x
exhortation resta, d’ailleurs, inutile. Et c'est en vain que les papes et les conciles la répétèrent incessamment au cours des années suivantes.
Si haut qu’eussentété poussés les cris d'alarme, l’Inquisition épiscopale, au commencement du xr11° siècle, ne fonctionnait toujours que çà et là ; lorsqu'elle fonctionnait, ses procédures surannées l'empêchaient le plus souvent d’obtenir des résultats sérieux ; les hérésies et les hérétiques se multipliaient sans cesse ; la société ecclésiastique était décidément ébranléc. Il devint évident, à la fin, que des mesures de salut public s’imposaient.
Pour que le Saint-Siège, gardien suprême de l’orthodoxie, chef suprême de la hiérarchie, fût libre d'organiser rationnellement la lutte contre les éléments révolutionnaires, il était nécessaire que les princes temporels prêtassent leur appui à la persécution ; qu'il eût à
son service un personnel d'agents compétents
et dévoués ; enfin que l’épiscopat ne mît pas d'obstacles, par jalousie ou par esprit d'indépendance, à l'activité de ces agents dans les diocèses.
Le premier point était essentiel. Au xvie siècle, dans tous les pays infestés d'hérétiques
où le prince s’est prononcé en faveur de l'hérésie, l'Église romaine a perdu ses positions, et elle ne les a perdues que là. Cujus regio, ejus religio. Sans doute, il n'aurait pas suffi qu'un seigneur ou quelques grands seigneurs abandonnassent l’orthodoxie, car ils auraient été écrasés ou ramenés à résipiscence par leurs voisins fidèles ; on aurait eu raisôn d’eux par des « croisades », comme il est arrivé à La noblesse albigeoise du Languedoc sous Innocent III, comme il faillit arriver plus tard à la féodalité luthérienne de l'Allemagne du Nord. Mais si les empereurs ou les rois avaient fait mine de s'opposer à la chasse aux hérétiques, ou même s'ils s'étaient simplement abstenus de protéger les chasseurs, la partie était perdue d'avance. — En fait, une attitude pareille fut presque sans exemple au moyen âge. A l'instar de Constantin, de Théodose et des empereurs chrétiens dont la législation contre les hérétiques n'avait jamais été tout à fait oubliée, les rois d'alors solidarisaient instinctivement les intérêts de leur autorité avec la cause de l'Église. Les uns, par piété : on leur disait, ils croyaient qu'ils « étaient établis par Dieu pour exercer ses vengeances » (Saint Paul aux
Romains, x111, 4) et maintenir la pureté de la foi. Les autres, par politique: l’Église les soutenait; : ils se rendaient compte que l’attaquer, c'était toucher à la clé de voûte de l’édifice social; les hérétiques n'étaient, à leurs yeux, que des espèces de rebelles, les ennemis communs de l'Église et de l’État, et le fait est que beaucoup d'hérésies antisacerdotales se mélangeaient de réveries anarchistes. Dès les x1 et xrie siècles, certains rois avaient déployé spontanément plus de zèle que les évêques. À Vérone, en 1184, Frédéric Barberousse avait revêtu de la sanction impériale la circulaire de Lucius III qui invitait tous les princes à exécuter, sous peine de déchéance, les lois contre l’hérésie.. Ces lois, incertaines. et mal connues, il était réservé à un empereur impie, mais très peu libéral, Frédéric II, de les définir par des constitutions, datées de 1220 à 1239,qui furent insérées presque aussitôt dans le corps du droit canonique. Les célèbres constitutions de Frédéric précisent les droits et les devoirs de l’Église et du «bras séculier » dans la guerre à l'hérésie : l'Église convainc et condamne; le bras séculier brûle, confisque, et frappe d’incapacités diverses les fauteurs et les descendants
des coupables. A la requête du Saint-Siège, la plupart des Républiques d'Italie s’empresserent d'accueillir cette législation qui prit place dans le recueil de leurs statuts locaux. La plupart des rois, notamment Louis IX de France et ses descendants, s’empressèrent de la confirmer. — Ainsi l'indispensable collaboration du pouvoir civil, c’est-à-dire de la force matérielle, était assurée, en principe, aux défenseurs de la tradition.
Il y avait, en outre, à recruter un personnel d’auxiliaires, policiers et juges, afin de doubler (ou de suppléer au besoin) la police et les tribunaux insuffisants des évêques. Les papes avaient pensé d’abord à utiliser, pour stimuler le zèle du clergé local et donner l'exemple, les légats qu’ils envoyaient porter l'expression de leurs volontés dans tout le monde chrétien.
Mais ces légats étaient trop peu nombreux ; et, surchargés d'affaires importantes, ils n'avaient pas le loisir d'accorder à celle de l'hérésie l'attention continuelle et minutieuse qu'elle exigeait. Mieux valait sans doute s'adresser à des Ordres monastiques, à ces milices inter- ‘nationales, directement soumises à "Rome, dont la principale raison d'être était de tra-
vailler à l’exaltation et à la propagation de la foi. Les anciens Ordres, aussi corrompus que le clergé séculier, n'auraient pas été peut-être à la hauteur de la tâche ; mais la sève créatrice n’était pas encore épuisée, à cette époque, dans l'Église : la même renaissance morale qui, cn labourant profondément les consciences, avait fait surgir d'innombrables hérésies, avait suscité aussi toute une floraison d'Ordres nouveaux, qui conciliaient à l’origine un idéalisme sincère avec le parti-pris d’orthodoxie le plus absolu. De ces Ordres nouveaux, que le clergé officiel eut d'abord quelque peine à distinguer des sectes dangereuses, plusieurs périclitèrent bientôt, comme les « Pauvres Catholiques » du catalan Duran de Huesca ; mais la postérité spirituelle de saint Dominique et de saint François, les Dominicains et les Franciscains, ont duré. Ces deux Ordres, qui reconquirent pour un temps, au profit de Rome, des sym- .pathies populaires, et dont la prospérité fut extraordinairement rapide, paraissaient destinés par un décret spécial de la Providence à s'acquitter de l’œuvre difficile d'assainissement dont dépendait en ce temps-là, au sentiment des hommes les plus clairvoyants, le salut de
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la société ecclésiastique. En effet, les membres de ces Ordres, prédicateurs et confesseurs ambulants, missionnaires, étaient animés au plus haut degré de l'esprit de prosélytisme : on raconte que ce qui détermina la carrière apostolique de saint Dominique fut le plaisir qu'il éprouva, lors de son premier passage à Toulouse, à convertir le propriétaire de la maison où il était descendu ; la découverte et
/ la conversion des hérétiques fut, jusqu'à sa
mort, son occupation préférée. De plus, si l’on en faisait des juges, les Dominicains et les Franciscains ne seraient-ils pas placés, par leur vœu de pauvreté et par la simplicité obligatoire de leur vie, au-dessus des soupçons dont les clercs séculiers étaient toujours et méritaient trop souvent d’être l’objet ? Et puis les moines mendiants, Dominicains et Franciscains, n'étaient enracinés nulle part : où qu'ils fussent envoyés, ils seraient à l'abri des préjugés locaux et des inimitiés personnelles. Bien d’autres considérations désignaient encore les deux Ordres, et particulièrement ‘ celui de saint Dominique, au choix de la Cour romaine en quête d'instruments sûrs. Quoique les premiers « inquisiteurs », commissionnés
par Grégoire IX, n'aient pas tous été des Mendiants, c’est presque toujours à des Mendiants que, par la force des choses; kes fonctions inquisitoriales ont été confiées au xr1r siècle et depuis.
Maïs si le papeenvoyait dans les diocèses des moines, investis par lui d’une délégation permanente pour agir contre les hérétiques, les évêques n'allaient-ils pas considérer cette nouveauté comme une marque de défiance et une atteinte à leurs droits? Qui remplit mal une fonction n’est pas toujours disposé, par cela même, à la délaisser. Supposé que les églises locales fussent d'humeur à protester contre les empiètements de Rome, leur résistance ne serait-elle pas soutenue par les rois et les princes temporels ? Assurément les rois et les princes temporels étaient prêts à seconder la persécution, conformément aux édits de Frédéric II ; mais ils pouvaient être tentés de Ia faire exercer par leurs évêques, placés sous leur main, plutôt que par des commissaires du pape. Frédéric lui-même, aussi hostile aux Romains qu'aux hérétiques, avait été jusqu'à confier, dans ses domaines de Naples, l’œuvre inquisitoriale à ses propres officiers, assistés
de quelques prélats ; il semble qu'il ait songé
‘ à créer une Inquisition laïque, à laquelle ses
clercs auraient collaboré en qualité d’experts, et dont la concurrence aurait été, naturellement, mortelle pour la future Inquisition pontificale. — Ges graves éventualités sollicitèrent, tout de suite, l’attention du Saint-Siège. Mais la théocratie romaine était alors à son zénith; pendant le moyen âge, son ascendant sur les princes et sur les églises locales n’a jamais été aussi grand qu’au xin° siècle, surtout en Italie et en France. L'exemple de
Frédéric ne fut pas suivi. Aussi bien, l’épisco-
pat des pays les plus contaminés par la propagande hérétique en était venu à reconnaître le péril de la situation, son impuissance et l'urgence d’un remède. Enfin Grégoire IX, loin d'imposer brutalement ses premiers «inquisiteurs », déploya beaucoup de souplesse pour les introduire sans froisser les amours-propres: « Vous avez peine à respirer, écrivait-il aux évêques en avril 1233, sous le poids des inquiétudes qui vous accablent. Il y a lieu de diviser votre fardeau. Voilà pourquoi nous envoyons, afin de vous soulager, des Frères Prêcheurs (dominicains) contre les hérétiques de France
et des provinces voisines. Nous vous supplions, au nom de la vénération que vous devez à saint Pierre, de les recevoir amicalement :
aidez-les de votre bienveillance, prodiguez-leur
les conseils....» Une autre fois, Grégoire
n'hésita pas à révoquer les commissions d’inquisiteurs qu'il avait désignés, pour ne pas désobliger l'archevêque de Sens, qui s’en était plaint. C'est ainsi que l’Inquisition pontificale s’insinua modestement. — Puis, peu à peu, elle s'implanta.
Elle ne s’implanta pas partout, ni partout en même temps. Croire que l’Inquisition romaine est sortie un jour, tout armée, du cerveau de saint Dominique, et qu’elle fonctionna « dès lors sans désemparer, uniformément, d'un bout à l’autre de la chrétienté, c’est simplifier les choses à l'excès. D'abord, quoiqu'une bulle de Sixte-Quint ait consacré cette légende, saint Dominique n’est pour rien dans la création du Saint-Oflice ; il était mort lorsque Grégoire IX etses légats commencèrent à charger, à titre d'essai, quelques clercs, surtout des dominicains, de missions inquisitoriales, personnelles et temporaires. Grégoire IX lui-même, encouragé par le succès de cet expédient
{o L'INQUISITION
| (notamment à Florence et en Languedoc),
conçut sans doute la pensée d'en généraliser l'usage ; il désigna des inquisiteurs pour opérer en Italie, en France, en Allemagne ; et il espéra peut-être qu'une Inquisition universelle, permanente, sortirait un jour de là ; mais une foule de questions se posèrent aussitôt qu'il n'eut pas le loisir de résoudre. Quelles seraient les relations des commissaires pontificaux avec les autres autorités ecclésiastiques ? Si leur juridiction ne suspendait pas celle qui appartenait aux évêques,comment les pouvoirs respectifs de l’mquisiteur et de l’évêque seraient-ils conciliés? Les inquisiteurs seraient-ils soumis, ou non, à la surveillance des légats, à celle des dignitaires de leur Ordre? Et comment procéderaientils‘? Questions très épineuses, dont quelquesunes n’ont jamais été définitivement réglées.Les évêques et la noblesse des bords du Rhin les tranchèrent toutes sommairement, quant à eux, en expulsant les acolytes de l'inquisiteur pontifical Conrad de Marbourg, lorsque celuici eut été assassiné à Cologne en juillet 1233; après cette exécution, on n'entendit plus parler de l'Inquisition en Allemagne pendant cent ans. Pareillement, aucune difficulté en
LT
Angleterre, dans les: États scandinaves, en Castille et en Portugal : ces royaumes, à peu près exempts d'hérétiques, n'avaient pas besoin des inquisiteurs, et ne les admirent point. Ailleurs, c’est-à-dire en ftalie, en Languedoc, en Aragon, terrains exceptionnellement propices, — parce qu’ils étaient plus
que les autres contaminés par le virus cathare,
— l'Inquisition s’acclimata et fut régularisée, mais laborieusement. Grégoire IX et ses suc-
cesseurs immédiats, Alexandre IV, Urbain IV,
Glément-IV, etc., furent amenés à publier, à propos d'espèces, pour apaiser des conflits ou répondre à des requêtes, de nombreuses décisions sur la plupart des points litigieux. Ces
TU mt comme -
décisions détachées, parfois contradictoires, :
ont fini par créer une sorte de droit inquisitorial, mais lentement. Ainsi, de méme que
l ‘Inquisition, la procédure de l'Inquisition ne:
s’est cor constituée qu’à la longue. Du reste, dans
nr mes cm = me
chaque pays, le Saint-Oflice eut une physionomie et des destinées différentes. Par exem-
ple, il n’a fait que végéter dans la France au.
nord de la Loire; en Espagne, où il ne fut introduit qu'à la fin du xv° siècle, il prit aus-
sitôt un monstrueux développement d'arrière-
saison, qui ne ressemble à rien de ce que l'on avait vu jusque-là.
L'Inquisition romaine ou monastique a laissé une mémoire odieuse. Et ce n'est pas sans raison, comme on le verra tout à l'heure. Il faut être aveuglé par un parti-pris puéril d’apologie rétrospective pour nier qu’elle aït commis des atrocités. Mais pourquoi est-elle devenue le bouc émissaire des colères qu'inspire aujourd’ ‘hui le souvenir des anciennes persécutions religieuses ? Des milliers d'êtres humains ont été brûlés pour leurs croyances avant que l’Inquisition existât. Lors du second grand assaut, en partie victorieux, que subit, au xvi° siècle, la hiérarchie catholique, l'Inquisition proprement dite ne florissait plus guère qu'en Espagne ; est-ce que le martyrologe des pays où elle avait été dépossédée (comme la France) et de ceux où elle n'avait jamais pénétré (comme l'Angleterre) n'en est pas moins lamentable? A-t-on immolé moins de gens dans l'Angleterre des Lancastre et des Tudor, sous le régime du statut De hæretico comburendo, que dans l'Espagne de Gharles- Quint, sous le régime inquisitorial? L’Inquisi-
tion albigeoiïse a-t-elle détruit plus de cathares
qu'il n'a péri d'anabaptistes dans l'Allemagne : luthérienne ou calviniste? Et les vastes persécutions de l’Église d'Orient, qui fondèrent l’orthodoxie grecque dans le sang des dissidents, ne sont-elles pas comparables aux plus sévères de celles quiontdésolé l'Occident ? — Il est vrai ; mais il y a, entre autres, une circunstance qui explique, et justifie, le sentiment général :
|c'est que l'Inquisition eut la prétention d'être et fut une juridiction régulière. Les pires excès ouBlent lorsqu'ils n’ont été pas été systématiques ; les parodies de justice prolongées, au service du fanatisme ou de la raison d’État, soulèvent des indignations plus durables.
C'est pour cela que, quel qu'en soit le nombre, les victimes des tribunaux de l’Inquisition
romaine pèsent, historiquement, d’un poids si lourd.
Calvin, mis au défi par les protestants libéraux de faire l’apologie du suppliee de Servet sans justifier du même coup l’Inquisition romaine, raisonnait ainsi : 1° « Les brûleurs du pape n’ont d'autre cause de faire les enragés sinon qu'il ne peuvent souffrir qu'on déroge en rien à leurs folles inventions » ; nous, nous avons raison ; ils sont dans l'erreur : c’est pourquoi nous avons le droit de sévir, qu'ils usurpent ; — 2° « La superstition est hardie et cruelle à merveille » ; les prêtres, qui, chez les catholiques, sont seuls juges, n’ont ni prudence ni mesure : ils ne permettent pas aux martyrs de se défendre par la parole de Dieu ; ils ne les reçoivent à aucune dispute : ils les condamnent sans les entendre ; ils les traînent à la torture;
ils n’oublient nul tourment pour leur faire sentir leur mort à bon escient ; « c'est une barbarie exorbitante : avant que de juger, il faut cognoistre amiablement de la question en toute sollicitude et crainte de Dieu ». — A quoi les partisans de la tolérance ne manquèrent pas de répondre, par la plume de Castellion : les inquisiteurs papistes ne font que ce que vous faites ; vous vous croyez en possession de la vérité, eux aussi ; vous avez jugé Servet comme ils jugent leurs malheureuses victimes, sans lui permettre de se défendre et avec «une barbarie exorbitante » ; la principale différence entre eux et vous, c’est qu'ils agissent comme ils font après des siècles de domination, tandis que vous, vous êtes le maître à Genève depuis hier ; que fera-t-on sous le dixième des successeurs de Calvin (1)?
Les circonstances n’ont pas permis que « les successeurs de Calvin » perfectionnassent son œuvre inquisitoriale; mais il est très vrai que Calvin lui-même avait fait voir une âine d'’inquisiteur, au point d'employer instinctivement quelques-uns des procédés de l’Inquisition
(r) F. Buisson, o. c., p. 451.
proprement dite, qu’il prétendait abhorrer, Au reste, quiconque, ayant un tempérament énergique et le sentiment de sa responsabilité, professe avec une certaine roideur la conviction qu'il détient la vérité absolue, — le secret du salut ou du bonheur des hommes, — tourne aisément à l’inquisiteur aussitôtque sa « vérité » est menacée. Catholiques, Luthériens, Calvinistes, Jacobins de la Révolution, toutes les confessions religieuses et politiques ontcompté, à leur tête ou dans leurs rangs, des inquisiteurs-nés, qui ont eu plus d’une fois l’occasion de déployer leur savoir-faire. Mais le catholicisme seul a produit l’Inquisition, c’est-à-dire un tribunal spécial et permanent pour la défense de la « vérité », qui fonctionna pendant des siècles conformément à ses propres traditions.
Les usages de l’Inquisition romaine se sont établis au xnr° siècle, grâce à l'expérience ‘acquise par les premiers inquisiteurs de France et d'Italie. Les monuments où ils se trouvent consignés : constitutions pontificales (de Grégoire IX à Jean XXIT), actes de conciles généraux ou provinciaux, consultations de prélats
et de jurisconsultes (comme la lettre du car-
dinal Pierre de Colmieu et les « Questions » du cardinal Gui Foucoi, qui fut Clément IV), mandements de la puissance séculière, décisions des inquisiteurs eux-mêmes, permettent, non seulement de définir ces usages, mais d'en comprendre historiquement la formation (1).
Les principales traditions du Saint-Office sont d’ailleurs exposées avec méthode dans les « Manuels » et les « Pratiques » qui furent rédigés de bonne heure, pour l'instruction de leurs confrères. par des inquisiteurs émérites : la Practica de Bernard Gui, « expression fidèle de la procédure inquisitoriale en Languedoc au x1v° siècle». qui condense un certain nombre d'ouvrages antérieurs du même genre, le Directorium du catalan Nicolas Eymeric et le Tractatus aureus de l'italien Zanchini sont, comme on sait, les plus précieux.
La justice de l’Inquisition a toujours pré-
(x) Les sources du droit inquisitorial ont été étudiées par L. Tanon(/listoire des tribunaux de l’Inquisition en France, p. 126-168) et, pour le languedoc en particulier (mais d'une manière incomplète ; cf. Revue historique, Lxxvi, p. 348), par C. Douais (Documents pour servir à l’histoire de lInquisition.…,, t. F°),
senté des singularités par rapport à celle des autres tribunaux, tant ecclésiastiques que laïques : «Il y a beaucoup de choses, dit expressément Bernard Gui, qui sont particulières à l’Inquisition ; multa sunt specialia. » Il suftit, mais il est nécessaire, pour s’expliquer ce phénomène, de ne pas perdre de vue les circonstances où l'institution naquit, et le caractère tout à fait exceptionnel (en théorie) de son activité.
D'une part, l’Inquisition a été inventée, nous l’avons vu, en un temps de péril pressant ; elle fut, à l’origine, une mesure de salut public et de défense sociale : salut de la foi, défense de la société, ou, si l’on veut, de la hiérarchie ecclésiastique. Cela seul doit faire prévoir que sa procédure fut sommaire, et moins scrupuleuse qu'efficace. Les tribunaux de salut public ne s’embarrassent d'habitude ni des formes, ni des garanties, en un mot des précautions dont le bon sens populaire et la prudence des jurisconsultes ont reconnu l'utilité pour éliminer ou plutôt pour diminuer les chances d’erreur au cours des opérations de la justice criminelle. Leur procédure est toujours, par définition, arbitraire, parce que, au fond
de la conscience de leurs membres, il y a l'obscuf parti-pris que, pour purger le monde de certains crimes atroces ou dangereux (hérésie, anarchie, indiscipline, trahison, etc.), tout est permis : mieux vaut frapper des innocents que d'épargner un. coupable. | Elle est aussi, en général, secrète, parce que la publicité serait, à la longue, funeste à l'arbitraire, sans parler de ce que le mystère ajoute à la terreur. — Or les papes du xrrre siècle ont ordonné, en effet, les uns après les autres, avec la plus grande énergie, qu’il fût procédé devant l’Inquisition pontificale simplement et de plano, sans noise d'avocats ni figure de jugement, sine strepitu et figura judicü, en écartant ces délais et ces chicanes, ces raffinements de discussion -et ces artifices d’éloquence, toutes ces broussailles que l’on est convenu d'appeler «les droits sacrés de la défense », où le juge timoré se perd, au lieu d'agir. Quant au secret, l'Inquisition s’en est spontanément enveloppée dès l’origine; comme celles des Conseils vénitiens, toutes ses démarches avaicnt lieu dans l'ombre; ses arrêts seuls étaient publics.
D'autre part, l’office de l’inquisiteur ne fut jamais, théoriquement, celui d'un juge ordi-
naïire. Le juge ne se préoccupe que de savoir si l'accusé qui comparaît devant lui a commis ou non des actes délictueux : s’il estime qu'un tel acte a été commis, il en frappe l’auteur d’après les lois, au nom de la société, pour l'exemple. Au premier abord, il semble que telle est aussi l’attitude de l’inquisiteur, préposé au maintien de l’ordre doctrinal dans la société catholique par le moyen de la force.
Mais il ne faut pas s’y tromper : l’inquisiteur, suivant la fiction admise par les écrivains ecclésiastiques du moyen âge, siège à son tribunal comme à celui de la pénitence, en père spirituel plutôt qu’en juge, moins encore dans l'intérêt de la communauté que pour le bien des accusés; et son dessein n'est pas tant de constater des délits que destendances, de punir que de prévenir ou de réconcilier. De là des conséquences fort graves, et en premier lieu celle-ci : l’autorité de la magistrature inquisitoriale est (en théorie) la plus étendue qu'il soit possible d'imaginer. Outre que le mépris des formes judiciaires, l’arbitraire et le secret se trouvent tout d'un coup justifiés (puisque l'inquisiteur est un père), personne n’est à l'abri des poursuites du Saint-Office, puisque les
TJ
5a L'INQUISITION
crimes dont il connaît sont des crimes d'intention, puisqu'il ne suffit point d’être innocent de tout acte positif d'adhésion à l'erreur pour ne pas être suspect d'avoir renié, in petto, la vérité ou vacillé dans la foi. L’observance exacte des rites, les protestations formelles de fidélité à l'Église, n’ont jamais été considérées par l’Inquisition comme des preuves d'orthodoxie ; par contre, Dieu sait ce qu'un inquisiteur trop zélé, mal informé ou hostile,pouvait accueillir comme un indice d’hérésie latente assez probable pour émouvoir contre le premier venu la terrible procédure qui, lorsqu'on le voulait, ne pardonnaït jamais.
Voici comment l'Inquisition fonctionna, en fait, depuis la seconde moitié du xrr° siècle, si l'on s'en tient aux traits caractéristiques qui faisaient dire, non sans raison, à Bernard Gui : « Notre justice n'est pas la même que les autres. » Il va de soi que les différences secondaires d'organisation, suivant les temps et les lieux, ne sauraient être indiquées ici.
J Les tribunaux d’Inquisition étaient organisés partout de la manière la plus simple. A l'origine, les commissaires du pape « sur le fait de l’hérésie » avaient été ambulants : ils par-
couraient les’ villes et les villages ; ils haranguaient les habitants préalablement convoqués ; ils les sommaient de leur dénoncer les personnes coupables ou suspectes de s’écarter en quoi que ce fût des croyances traditionnelles de l'Église ; ils proclamaient enfin le «temps de grâce » (de quinze jours à un mois) durant lequel « tout hérétique qui se présentait spontanément, confessait ses erreurs, les abjurait et donnait des informations complètes sur ses coreligionnaires », était assuré du pardon total ou, tout au moins, de certaines grâces. Ces aveux et ces dénonciations, ils les recévaient privément dans lecouvent de leurOrdre, ou bien; si la localité n’en possédait pas, dans l’église ou dans quelque autre édifice, qui était mis bénévolement à leur disposition. Plus tard, des circonscriptions inquisitoriales se formèrent, et, dans la ville principale de chaque circonscription, le monastère de l'Ordre auquel appartenaient les inquisiteurs fut considéré comme le siège ordinaire de l’Inquisition, quoique la coutume des tournées n’eût pas été abolie. C’est dans cemonastère, en effet, qu'étaient conservées les archives du trib Mais, durant le moyen âge, le Saint-
tout entier « bâti en hommes », n’eut jamais de palais à lui; ses prisons mêmes (le mur) lui étaient, d'ordinaire, prêtées par des puissances ecclésiastiques ou laïques. D'ailleurs, sur leurs robes de moines, les inquisiteurs n’avaient pas d'insignes ; ils n'étaient assistés que d’un petit nombre d'officiers : notaires, messagers, familiers, d'allure modeste et discrète ; et tout se passait devant eux sans apparat. Nulle intention d’éblouir par la majesté du décor. Toute la machine était montée en vue de l'effet utile.
Les inquisiteurs, désignés par les provinciaux de leur Ordre et révocables seulement par le pape (pour cause d'incapacité ou d’excès énormes), étaient investis de pouvoirs discrétionnaires. Cependant le Saint-Siège avait été amené à prendre quelques mesures pour prés venir des abus constatés ou possibles, dans
l'intérêt des justiciables. C'est ainsi que Clément V défendit de confier les fonctions inqui- .
Cr LS
e Q « . ï sitoriales à des clercs au dessous de quarante :
ans. Plusieurs décrétales du xr1r° siècle posent en principe que les inquisiteurs (qu'ils agissent séparément ou avec un confrère) ne doivent
pas opérer seuls : ils procéderont aux interro-
gatoires, tant des accusés que des témoins,
devant deux personnes au moins, religieuses ou laïques, mais « impartiales », qui se seront engagées au secret sous serment. De plus, il leur est interdit de prononcer leurs sentences sans avoir préalablement consulté des prud'hommes (communicato bonorum virorum consilio), des gens sages, des docteurs, des experts, en particulier sans l’assentiment de l’évêque diocésain ou de ses représentants. — Quelle qu’en fût la valeur, ces «garanties »
avaient paru suffisantes ; car il n’y en avait pas d’autres. |
Il n'y en avait pas d’autres. « La procédure des tribunaux de l’Inquisition était affranchie des règles les plus élémentaires, non seulement du procès accusatoire, où les garanties d’un débat contradictoire étaient accumulées et qui fournissait le modèle le plus parfait de l’ordre Judiciaire en matière criminelle, mais encore de la nouvelle procédure de droit commun, dite procédure d'enquête. » Ce point n’est contesté par personne, les apologistes, les plus violents et les plus cauteleux, l’avouent : un homme, traduit devant l’Inquisition, était livré, sans défense et sans recours, à la clairvoyance et à la conscience de son juge.
s Qu'onse figure la sittation du justiciable surpris par la citation foudroyante qui s’accompagnait, le plus souvent, de mise en prison préventive. Il est accusé, mais de quoi? par qui? A la vérité, il a, en vertu des canons, le droit de réclamer communication, par écrit, des griefs qui lui sont imputés (capitula accusationis) ; mais il ignore qui l'a dénoncé, et comment s'est formée, jusqu’à quel point s’est ancrée, la conviction du juge. — Le voilà en présence du tribunal, à huis clos. D'abord, il prête serment de dire la vérité touchant l’hérésie, tant sur lui que sur les autres, vivants et morts. Puis, on lui demande d’avouer. S'il avoue, s’il abjure, s’il accepte d'avance la pénitence paternelle qui lui sera infligée, il sera réconcilié, car la miséricorde de l’Église est infinie ; à une condition, pourtant : c'est qu’il ne dissimule rien de ce qu'il sait sur ses complices, amis et parents, afin qu'ils soient, à leur tour, poursuivis ; se refuser à La délation, c'est faire voir un repentir peu sincère, c'est préférer l'intérêt de l’hérésie à celui de la foi, c'est mettre obstacle au Saint-Office, c’est jouer un jeu dangereux. S'il n’avoue pas, de deux choses l’une : ou bien le juge est persuadé, par.
LA PROCÉDURE iNQUISITORIALE 57
les renseignements qu'il a et les témoignages recueillis, que l’accusé est coupable ; ou bien l'évidence externe qui existe contre l'accusé parait décidément insuffisante. Dans le premier cas, l’inquisiteur, en présence d’une obstination diabolique, était fondé à se montrer sévère ; dans le second, il se croyait obligé d’insister pour obtenir, par les moyens les plus énergiques, la preuve décisive de l’aveu, afin que l'Église ne fût pas scandalisée par un acquittement téméraire. De sorte que l’une et l’autre hypothèses étaient presque également défavorabics à l'innocent.
Le premier cas était sans doute fréquent.
Que tous les inquisiteurs n'aient pas été très difficiles en matière de preuves, c’est ce dont on n’a le droit ni de douter ni de s'étonner. Pourquoi l'esprit critique aurait-il été plus répandu au x qu’au x1x° siècle ? Les dénonciations des hérétiques réconciliés, soigneusement réunies et classées dans les archives du Saint-Office (où fonctionnait une sorte de service anthropométrique), les rapports des espions, les dires des sots et des méchants, des pièces altérées ou forgées étaient souvent acceptés comme des documents sans réplique.
— D'autant plus aisément que l'accusé n'était pas autorisé à les discuter. — Et c'est ici une des différences capitales entre la procédure d'Inquisition et celle qui, dès le moyen âge, était la procédure de droit commun. En droit commun, «les noms des témoins à charge étaient portés à la connaissance de l’accusé, qui assistait, en outre, à leur prestation de serment, et pouvait ainsi faire valoir contre eux, dès le début de l enquête, toutes ses causes de récusation.. ; les dépositions lui étaient communiquées en entier, afin qu’il pût opposer aux dits des témoins, des contredits, et offrir lui-même, s’il y avait lieu, avec une conireenquête, une preuve en sens contraire ». Dans les tribunaux d’Inquisition, le juge pouvait, si cela lui semblait bon, faire donner à l'accusé une copie, résumée, des témoignages ; mais il n'avait pas le droit de communiquer en même temps les noms des témoins. La publicalio teslium était interdite. L'accusé se débattait sous une avalanche de dépositions anonymes.
Cette règle extraordinaire avait été mise en vigueur, pendant les premières années où l’institution inquisitoriale fonctionna, pour assurer la liberté des témoins à charge, parce que
ceux-ci étaient exposés à des représailles dans les pays, comme le Languedoc, où les sociétés secrètes d'hérétiques étaient encore organisées et agressives. Promulguée par Innocent IV dans les constitutions Cum negocium et Licet sicut accepimus, elle survécut aux circonstances qui l'avaient d’abord justifiée. Le péril avait disparu depuis longtemps pour les témoins qu'il était toujours présumé : « Rien n'est plus rare, dit Nicolas Eymeric au x1ve siècle, que les espèces où ce péril n'existe pas. » — Néanmoins la dissimulation des témoins, et souvent des témoignages eux:
mêmes, était une pratique si choquante, en contradiction si flagrante avec les principes juridiques, que l’on avait imaginé un artifice pour la pallier: on demandait à l'accusé, dès son premier interrogatoire, les noms des ennemis qu’il se connaissait et les causes de leur Mimitié. Mais il est clair que ces récusations à l’aveuglette, dont l’inquisiteur tenait le compte qu'il lui plaisait, étaient d’un faible secours. Boniface VIII, juriste scrupuleux, en confirmant les bulles d’Innocent IV, montra qu'il les désapprouvait, car il conseilla aux membres du Saint-Office de ne s’en servir
qu'à bon escient, super hoc eorumdem cons cientias onerantes. L'inquisiteur Eymeric luimême admet que le palliatif des récusations divinatoires était souvent plus funeste que profitable à la défense (1). Mais l'habitude était prise ; on ne s'en départit jamais.
LA
Lorsque, malgré tout, l'évidence externe
(1) Parce que, si l'accusé avait oublié de nommer un de ses ennemis, le témoignage de cet ennemi passait désormais pour inattaquable. — Il est intéressant de constater que la pratique de l’Inquisition languedocienne, réprouvée par Boniface VIII et par Eymeric, est appréciée moins sévèrement, de nos jours, par les historiens catholiques : « La défense, dit M. C. Douais, présentement évêque de Beauvais, est de droit. Mais, à ce point de vue, la procédure inquisitoriale présentait une exception à la règle commune... : les noms des témoins à charge n'étaient point communiqués à l'accusé. Îl ne s'ensuit pas qu’il
eût dans cetle disposition un déni de justice. Car... on demandait invariablement à l'accusé s’il avait des ennemis ; le motif de cette demande de déclaration d’inimitié saute aux yeux : le témoignagne de l’ennemi «mortel»étaitimpitoyablement écarté. » (Douais, Documents pour servir à l’histoire de l’Inquisition dans le Languedoc, 1, p. cecxxx.) M. Douais dit ailleurs (p. ccix) que « les inquisiteurs fournissaient aux prévenus les moyens de se tirer d'affaire en leur remettant la carta », les « capitula accusationis », la liste de griefs anonymes dont il a été question plus haut.
LA PROCÉDURE INQUISITORIALE Gi
laissait place au doute, le doute ne bénéficiait pas à l'accusé, C’est alors, au contraire, que l'inquisiteur, craignant de laisser échapper un coupable, déployaïit toutes les ressources de son art. A l’école de ses anciens, il avait appris à connaître la psychologie des justiciables, leurs subterfuges, et les moyens d'en triompher. Les Manuels à l'usage des inquisiteurs novices indiquent comme il faut s’y prendre pour « travailler » ceux qui nient obstinément en disant : « Monseigneur, je suis un homme simple et ignorant ; je crois, comme vous, ce que l’Église enseigne, tout ce que doit croire un chrétien, tout ce que vous m'enseignez de croire...» Ces gens-là sont très dangereux. On essaiera de les mettre en contradiction avec eux-mêmes par une escrime subtile. Si l’on n’y parvient pas, on leur portera brusquement une lanterne sourde au visage : « Nous savons tout ; tenez, j'ai là des preuves ; déchargez enfin votre cœur .» Ou bien : « J'aurais voulu que vous disiez la vérité pour ne pas vous retenir ici plus longtemps ; vous n'êtes pas très vigoureux ; une maladie est bientôt attrapée en prison ; et voici que je suis justement obligé de m'en
aller dans un autre endroit où ma présence est nécessaire. Vous allez donc retourner au cachot ; et c'est fâcheux, car je ne reviendrai pas de si tôt. » Bernard Gui observe que ces procédés sont particulièrement efficaces si l'on a pris la précaution de soumettre, auparavant, l'accusé à l’emprisonnement cellulaire, en l’affaiblissant par le jeûne; on peut aussi le charger de chaînes, lui mesurer le sommeil et la boisson. Mais il y a des misérables qui résistent à ces «préparations ») ; on en a vu qui aimaient mieux « pourrir » dans les geôles, pendant des mois et des années, que d’avouer. A ceux-là l’Inquisition était contrainte, à son grand regret, d'offrir une dernière chance de réconciliation. Elle la leur offrait sous la forme de la torture proprement dite.
1l est singulier que l’Église ait toléré dans ses tribunaux, comme moyen d'instruction, l'usage de la torture proprement dite ; car elle avait « horreur du sang », et, jusqu'à la fin du xn: siècle, c'était, quoi qu’on l’ait nié, une règle absolue du droit canonique que l’aveu ne doit jamais être arraché par des tourments.
Mais il était dit que, pour mieux étouffer l'hérésie, l'Église du moyen âge surmonterait ses
plus vives répugnances. Les avantages de la torture proprement dite sur les autres modes de coercition sont, du reste, évidents : c'estun moyen expéditif, facile à doser suivant la force de résistance des sujets, et généralement très sûr. Il est naturel que les premiers inquisiteurs, appelés à expédier un très grand nombre d'affaires, et qui n'avaient ni le temps, ni les locaux nécessaires pour les « préparations »
savantes, l’aient emprunté au droit romain. Le 15 mai 1262, Innocent IV approuva l'usage de la torture èn vue de la découverte des hérétiques : il ordonna aux autorités laïques de l'appliquer à toute requête du Saint-Office. Le & août 196, Urbain IV alla plus loin : il permit aux inquisiteurs de la faire appliquer euxmêmes, en leur iid:quant la manière d'obtenir aisément l’absolution de l’irrégularité canonique qu'ils commettraient ainsi. Depuis, on en usa et on en abusa au point que, au commencement du xrv° siècle, le Saint-Siège s’en émut. Clément V, en 1306, fit exécuter une enquête qui révéla des excès de cruauté; et le Concile de Vienne prescrivit, en 1312, que la torture ne serait administrée désormais qu’ « avec le consentement de l'évêque, à moins que celui-ci.
consulté, n’eût laissé passer huit jours sans exprimer son avis ». Cette réserve était timide, et de nature à ne rien changer, ou presque rien, à l'état de choses antérieur, car, à cette époque, les inquisiteurs et les évêques marchaient presque toujours d'accord; cependant, elle parut excessive à Bernard Gui : « Ce n'est pas là, s’écrie l’illustre inquisiteur de Toulouse, l'ordinaire circonspection du siège apostolique; les constitutions du pape Clément doivent être corrigées, ou modérées, ou plutôt totalement suspendues, parce qu'elles seraient un obstacle au libre cours du Saint-Office (1). » —.
(1) Clément V et.le Concile de Vienne ont constaté et bilämé les excès de la torture inquisitoriale. Bernard Gui les déclare nécessaires. Il est intéressant de constater que les apologistes modernes — dont tout l'effort porte sur ce point secondaire, parce que la torture proprement dite est le trait de la procédure inquisitoriale qui frappe le plusles imaginations — ont une tendance à les nier.
Ils les nient pour ce motif que les registres de sentences de l’Inquisition qui ont été conservés ne mentionnent presque jamais la torture. — On sait assez que ce silence ne prouve rien. M. Tanon, qui a très bien exposé, sur ce point, l'opinion de tous les auteurs compétents, explique pourquoi en cestermes: « Cette particularité [le silence au sujet de la torture] n'est pas spéciale aux registres de l’Inquisition. La plupart des registres criminels des juridictions laïques, pour les époques auxquelles la « question »
Autre règle tutélaire, prescrite dès l’origine : } la torture ne’ pouvait être infligée qu’une fois, : et qui la subissait sans faiblir devait être
était d’une application constante, la présentent pareillement. La question était un incident de procédure qui donnait lieu d’abord à un interlocutoire, puis à un procès-verbal spécial, dont la transcription dans les registres n'était nullement nécessaire. Le greffier qui rédigcait la sentence, lorsqu'il relatait les aveux de l'accusé, était beaucoup moins préoccupé de constater les moyens de contrainte à l’aide desquels ils avaient été obtenus que la réitération de ces mêmes aveux, réputés alors volontaires, hors de la chambre de torture. »
M. Douais n’a pas d'autre argument que le silence des registres pour déclarer (p. ccxzir) que l'usage de la torture proprement dite était rare en Languedoc. — Dans les registres il n’a relevé que trois allusions (incidentes et accidentelles) à la torture. Donc la torture était rare. Était-elle même employée ? Les apolozistes ne sont pas éloignés d’en douter. Voici comment ils raisonnent. Les deux premiers cas de torture mentionnés (à la date de 1243) dans les registres sont formels ; mais «ils constituent une anomalie ; l'emploi de la torture à cette époque [dix ans avant la constitution d'Innocent IV], sans être considéré comme impossible, ne laissera pas de paraitre étrange ; ne faudrait-il pas l’attribuer à l'initiative d'un sénéchal ? » Quant au troisième cas (p. xcvin) : « Un seul hérétique déclara devant Béraud de Farges, le 5 mars 1319, avoir autrefois fait sa confession à l’évêque Bernard de Castanet et à Guillaume de Morières, inquisiteur, par la force des tourments foi tormentorum), expression légèrement vague, qui ne signifie pas nécessairement la torture [?], d’ailleurs autorisée à cette date [par la constitution d’Innocent|],
‘relâché. Mais rien n’était plus facile pour les inquisiteurs expérimentés que d'’éluder ces dispositions. Ils nous expliquent comment.
Pour renouveler la torture autant de fois que l'on veut, en toute sécurité de conscience, il suffit de la continuer, au lieu de la recommencer ; on peut la «continuer » indéfiniment, sans violer les canons. Il ne faut pas non plus se croire tenu de relâcher le prisonnier qui n'a rien dit, car « il n’est absous que des faits précis pour lesquels il a subi la question », et l'instruction n’est pas close, pour autant, sur les charges connexes.
Est-il nécessaire, maintenant, d'ajouter que, ‘ d’un bout à l’autre de son procès, l'accusé était
sans compter qu'Isarn Coll, l'hérétique en question, avait intérêt, pour révoquer cette confession, à dire qu’il n’avail pas été libre en la faisant. »
Ajoutons que, dans deux ouvrages publiés respectivement en 1900 et en 1901, par des hommes également versés dans l’ancienne littérature inquisitoriale, mais de sentiments différents, on lit :
H. C. Lea, o. c., I, p. 477.