‹ L'inquisition, d'après des travaux récentsChapitre 3 sur 4 · C. Douais, o · texte numérisé non relu

C. Douais, o

Bernard Gui a trop empha-

CCXXXVHT,

ee |, p.

tiquement insisté sur l'utilité de la lorture, comme moyen de faire parler, non seulement les accusés. mais les témoins, pour ue nous puissioms mettre en oule sa promptitude à y recourir.

Cf. L. Tanon, o. c., p. 377.

Bernard Gui ne fait aucune allusion à cette voie de cuntrainte : il s’agit,on le comprend, de la torture employée comme moven d'obtenir l'aveu

systématiquement privé de l'assistance d'un avocat ? L'intérêt du Ciel exigeait que. la procédure d’inquisition ne fût pas « litigieuse ». En outre, l’inquisiteur était un « père spirituel » : on le supposait toujours prêt à « veiller à la défense non moins qu’à l'accusation ». : Devant l’Inquisition, il n’y avait pas de ministère public ; à quoi bon des avocats ? Enfin si l'accusé était coupable (et il était presque loujours reconnu pour tel) (1), l'avocat aurait été un fauteur d'hérésie, car de fauteur d'hérésie est, par définition, «celui qui donne aide, “secours ou conseil aux hérétiques ». Complice de son client, il aurait mérité de partager son sort. Le Saint-Office, qui poursuivait les morts aussi bien que les vivants, n’admettait de défenseurs que pour les morts (à).

Après toutes ces opérations, les individus soumis à l’examen de l’Inquisition se répar-

(x) Bernard Gui donne dans son Manuel une formule d’acquittement, mais il ajoute : « Nunquam vel rarissime fieri debet.»

(2) Dans cette nouvelle exception à la règle communc (suppression de la défense) M. Douais ne voit pas plus que dans la suppression de la publicatio lestium un vrai « déni de justice », « car l'invitation à se défendre était adressée à l'accusé... » (p.cCLXxXX).

tissaient en deux catégories : ceux qui avaient avoué et abjuré, de gré ou de force, (mais, suivant la fiction légale, l’aveu, de quelque manière qu'il eût été obtenu, passait toujours pour « volontaire »), et ceux qui, n'ayant pas avoué, avaient été néanmoins convaincus. Les relaps, c'est-à-dire ceux qui, ayant avoué et abjuré, avaient ultérieurement rétracté leurs aveux ou leur abjuration, formaient une catégorie à part. On attendait d’avoir sous la main un certain nombre de repentis, d’obstinés et de relaps pour prononcer leurs sentences, le même jour, en séance solennelle. La cérémonie des sentences, qui avait lieu le dimanche, à l'église ou sur la place publique, en présence des inquisiteurs et de leurs auxiliaires, des magistrats municipaux et du peuple (1), commençait par un sermon. De là son nom, sermo generalis ; on dit plus tard, en Espagne,

(1) « Le plus souvent, pour ne pas dire toujours, le peuple et le clergé se rendaient en foule à ces assises solennelles ; les procès-verbaux signalent leur présence. Rien de plus naturel que cette curiosité, où se mélait un peu d'inquiétude et de passion. Car qui se füt alors désintéressé de la lutte engagée, non entre lÉglise et la conscience, mais entre l’hérésie et l'unité chrétienne, qui était tout le pivot de l’ordre social ? » (Douais, o. c., I, p. ccLvin).

« acte de foi », auto de fe, et c'est cette expression étrangère, sous la forme « autodafé », qui a prévalu de nos jours.

D'abord paraissaient sur l’échafaud les «réconciliés », confès et pénitents ; ils entendaient la lecture de leurs fautes ; ils en réitéraient l’abjuration, à genoux ; puis des punitions condignes, proportionnées à la gravité de leur cas, leur étaient imposées à titre de remède. C'étaient, suivant l’ordre de gravité ascendant: des pénitences proprement dites (jeûnes, prières, pratiques pieuses, pèlerinages, etc.); la flagellation publique; des obligations, d’un caractère infamant, telles que le port de croix en feutre jaune, cousues aux habits, sur la poitrine et sur le dos: ces croix, comme les « marques » au fer chaud des tribunaux de l’ancien régime, étaient très redoutées, parce qu'elles désignaient à l’animadversion publique; enfin, la prison à temps ou perpétuelle. Chacun sait que la prison était, au moyen âge, la peine ecclésiastique par excellence. Bernard Gui la prononça 300 fois sur 494 cas (1). Il y en avait deux degrés: le

(1) « La prison, la visite des églises, les croix apparentes sur l’habit, des pèlerinages, le service en

« mur large » (murus largus) et le « mur étroit » (murus strictus), dont le « mur très étroit » (strictissimus) n'était qu'une variété. Les condamnés au mur large n'étaient pas soumis d'ordinaire au régime cellulaire; quant aux autres, ils vivaient dans des culs de basse fosse, à la boucle simple ou double, au « pain de douleur » et à l’ « eau de tribulation » ; Bernard Gui n’infligea que 19 fois sur 300 le supplice affreux du « mur étroit ». Au reste, toutes ces pénitences n'étaient nullement défi: nitives ; l'Inquisition se réservait le droit de les aggraver, comme de les atténuer, ad libitum, et Bernard Gui ne manquait jamais, pour sa part, d'en avertir les intéressés, lorsqu'il publiait ses sentences.

Le sort des réconciliés étant ainsi réglé, c'était le tour des obstinés (obstinés dans leurs erreurs ou dans leurs protestations d'innocence) et des relaps. On leur adressait un suprême appel; si ce dernier "assaut avait

Terre Sainte, ce sont là toutes les peines énumérées dans le registre du notaire de l’Inquisition de Carcassonne (première partie); on avouera qu'elles ne sont pas tellement épouvantables et odieuses. » (C. Douais, o. c., I, p. CCLxxxn).

raison de leur fermeté, les premiers étaient reçus à résipiscence et condamnés séance tenante à la prison perpétuelle ; les seconds avaient la consolation d’être admis aux sacrements, mais, comme ils avaient épuisé la patience de l’Église, ils démeuraient sur l’échafaud, à côtédu petit groupe des indomptables, pour être traités comme eux. — À partir de ce moment, le rôle de l’Inquisition était, théoriquement, fini. Toutce quesa sollicitude lui avait suggéré pour ramener les brebis égarées avait échoué ; elle s'avouait vaincue et désarmée, puisque, en vertu de la très ancienne tradition qui interdisait aux clercs l’effusion du sang, il ne lui appartenait pas de sévir. Il ne lui restait qu'à rejeter les coupables hors du sein de l’Église universelle, ou plutôt à constater qu'ils s’en excluaient eux-mêmes. Il était donc déclaré que l'Église retirait sa protection à ces hommes, détournait d’eux sa face et les abandonnait aux lois. Or, les lois séculières — les lois de l’Empire romain restaurées par l'empereur Frédéric II — punissaient le crime d’hérésie de la mort sur le bûcher (1). L’abandon au bras séculier

(1) Voir ci-dessus, p. 33.

équivalait, par conséquent, à un arrêt de mort.

Et l’Inquisition l'entendait bien ainsi, car elle s'était fait expressément autoriser par le Saint- Siège à poursuivre, comme fauteurs de l’hérésie, les magistrats et les princes qui manifesteraient de la répugnance, ou même de l’hésitation, à « exécuter les lois ». Néanmoins, les apparences étaient respectées. Une misérable équivoque permettait à l’Église de décliner la responsabilité des exécutions qu’elle ordonnaïit et de s’en laver les mains. Écoutez % Joseph de Maistre : « Les premiers inquisiteurs n opposèrent jamais à l’hérésie d’autres armes E que la prière, la patience et l'instruction. L'Église abhorre le sang : jamais le prêtre n'élève d’échafaud ; il y monte seulement comme victime ou consolateur. Séparons donc et distinguons bien exactement, lorsque nous raisonnons sur l’'Inquisition, la part du gouvernement de celle de l’Église. Tout ce que ce tribunal montre de sévère et d'effrayant, et la peine de mort surtout, appartient au gouvernement ; c’est son affaire, c’est à lui, et c'est à lui seul qu'il faut en demander compte. Toute la clémence, au contraire, qui joue un si grand rôle dans le tribunal de l’Inquisition,

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est l’action de l’Église qui ne se mêle de supplices que pour les supprimer ou les adoucir. Ce caractère indélébile n’a jamais varié, et c'est un crime de soutenir, d'imaginer seulement que des prêtres puissent condamner à mort (1) .»

Ainsi, quoique « l’Inquisition soit peut-être, comme dit encore M. de Maistre, le seul tribunal qui n'ait jamais versé le sang », ceux de ses justiciables qu’elle désignait aux autorités laïques étaient régulièrement mis à mort. Le spectacle de leur incinération était l’avantdernier acte des grands « sermons généraux ». Ce spectacle, très recherché, n'était pas, du. reste, aussi fréquent qu'on pourrait le supposer. Personne ne s’étonnera que, vu les modes d'instruction, les obstinés fussent très rares. Bernard Gui décimait à peine les prévenus qui comparaissaient devant lui : en

(1) On lit, de même, dans le journal l'Autorité du 11 septembre 1901 : « Nous, nous savons que l’Inquisition fut une institution civile, séculière, d’organisation royale, et où les dominicains n'étaient qu’à l'état subalterne. Mais allez raconter cela aux gauches du Parlement : on vous répondra par des hurlements pires que ceux que poussaient les victimes des bûchers ! »

quinze ans, sur 494 accusés, il n’en abandonna que 40 au bras séculier, dont 31 relaps. Bernard de Caux, surnommé « le Marteau des hérétiques » à cause de sa rigueur, et qui vivait en des temps moins tranquilles, était sans doute plus sévère; mais, de son greffe, le registre spécial aux contumaces et aux réconciliés a seul été conservé ; comme ce registre ne contient, naturellement, aucune condamnation capitale, on n'a pas manqué d’en conclure qu’il ne fit brûler personne ; c’est mal conclure : le fait est que le nombre de ses victimes est inconnu. | |

Le dernier acte de la cérémonie était un repas offert aux experts et aux autres auxiliaires de l’Inquisition,dont le coût était déterminé par l'usage.

N'oublions pas la question d'argent. Le système des pénalités inquisitoriales se complétait par des exactions. — Il est vrai que l’Inquisition ne condamnait jamais «aux frais »; mais elle avait d’autres moyens de subvenir à ses besoins. Dès 1249, Innocent VI reprochait aux inquisiteurs leurs’ « extorsions scandaleuses ». Lui-même avait autorisé, pourtant,

on

les amendes, en guise de pénitence, dans les affaires sans gravité. L’habitude s'établit très tôt de commuer, moyennant finances, les pénitences ordinaires, même les plus afflictives. D'autre part, les héritiers des « réconciliés » qui étaient morts sans avoir accompli leurs pénitences, soit qu’ils n’en eussent pas eu le temps, soit pour quelque autre motif, étaient tenus de verser une somme en compensation, à la discrétion du Saint-Office. — Ce n'est pas tout : les lois romaines frappaient le crime d'hérésie, assimilé au crime de lèse-majesté, d’une peine principale : la mort, et d’une peine accessoire : la confiscation. En vertu de ces textes, tous les hérétiques, sans exception,

étaient considérés comme ayant perdu la pro-

priété de leurs biens depuis le jour où ils avaient vacillé dans le foi. Le plus souvent la confiscation effective était épargnée, de pure grâce, aux pénitents qui n'avaient mérité que des châtiments bénins, jusqu’à la prison temporaire inclusivement ; répliquant aux personnes qui blämaient cette exception, en faisant valoir le préjudice pécuniaire qui, d’après elles, s'ensuivait, Bernard Gui fait observer victorieusement que le préjudice n’est qu’ap-

parent : « Ceux-là seuls, dit-il, parmi les hérétiques sont condamnés à des pénitences secondaires qui dénoncent leurs complices » ; or, en les dénonçant, ils procurent la découverte et la capture de coupables qui, sans eux, auraient échappé ; les biens de ces coupables sont confisqués ; l'opération se solde donc par uxf\bénéfice certain. La confiscation effective était maintenue contre les obstinés et les relaps, livrés au bras séculier, contre les pénitents condamnés à la prison perpétuelle, et contre les suspects qui avaient réussi à esquiver l’Inquisition, soit par la fuite, soit par la mort. L’hérétique, décédé paisiblement dans son lit, avant que l’Inquisition eût réussi à mettre la main sur lui, était une sorte de contumace, et traité en conséquence ; on exhumait ses restes, on saisissait son héritage. Cette dernîère circonstance explique l'incroyable fréquence des procédures contre les morts : sur 636 affaires examinées par Bernard Gui, 88 étaient posthumes. D’une manière générale, ce corollaire normal des arrêts de l’Inquisition, la confiscation des biens, contribuait puis- .samment à l'intérêt qu’ils excitaient. -Non pas que le Saint-Oflice ait systématiquement mul-

tiplié les condamnations en vue d'augmenter ses profits pécuniaires : les abus de ce genre, inévitables, et qui se sont produits, — car des papes les ont ‘dénoncés, — ont toujours été rares, négligeables. Mais les princes ecclésiastiques et laïques, qui partageaient avec le Saint-Office,suivant des proportions variables, l'émolument des confiscations, et qui même, dans certains pays, l’accaparaient tout entier à charge de subvenir aux dépenses de l'Office (frais de geôle et de torture), auraient-ils accordé aux tribunaux de la foi la bienveillance continuelle et vigilante qui était la condition de leur prospérité, sans ce que M. Lea appelle « lestimulant du pillage »? On peut en douter : « Sans le stimulant du pillage, dit M. Lea, l'Inquisition n'aurait pas survécu à la première poussée du fanatisme qui lui avait donné naissance ; elle aurait duré pendant une génération, puis disparu, jusqu’à ce qu'une recrudescence de l’hérésie la fit revivre... ; ceux qui poussérent aux persécutions permanentes n’en ont jamais perdu de vue les avantages matériels. » La preuve, c’est que leur zèle pour la foi languissait dès que ces avantages faisaient défaut. Lorsque la noblesse et la bourgeoisie cathares

de la France du Midi eurent été dépouillées, le déclin de l’Inquisition languedocienne, réduite à poursuivre des hérétiques comme les Spirituels et les Dolcinistes, qui professaient l'horreur mystique de la propriété, commença. « De nos jours, écrit mélancoliquement, vers 1395, l’inquisiteur Eymeric, il n’y a presque plus d’hérétiques riches, de sorte que les princes, n'ayant pas grand’chose à gagner, ne se mettent plus en frais ; il est fâcheux qu'une institution aussi salutaire que la nôtre ne soit pas assurée du lendemain. »

Les historiens de l’'Inquisition ont presque unanimement laissé dans l'ombre, jusqu’à nos jours, la question d'argent. Trompés par la littérature inquisitoriale des « Manuels » et des « Pratiques », où cette matière est expédiée en . quelques lignes dédaigneuses, ils n’en ont pas vu l'importance. Dans la procédure du Saint- Office, ils se sont attachés surtout à ce qui ébranle violemment la, sensibilité : bûcher, tortures proprement dites, etc. Un des services rendus par M. Lea est sûrement d’avoir montré l’insuflisance de ce point de vue. Non seulement il a prouvé que la règle de la confiscation fut plus efficace pour les fins de l'Inqui-

sition que le bûcher; mais on se demande avec lui si elle n’a pas causé plus de souffrances que la prison et la torture. « Le bûcher n'a dévoré qu’un petit nombre de victimes.

Quelque horribles qu’aient été les cachots où l'Inqyisition entassait ses pénitents, elle a fait régrer encore plus de terreur et de désespoir par la menace de spoliation qu'elle tenait suspendue sur les têtes... Les confiscations en masse infligeaient les horreurs de la misère à des milliers de femmes et d'enfants innocents, car, suspects, ils auraient été poursuivis]... Elles paralysaient, en outre, les relations journalières à un degré qu'il est difficile de concevoir. » Nulle sécurité dans les transactions, püisque les marchés passés par un hérétique étaient radicalement nuls, et que l’on n’était jarhais sûr de ne pas avoir affaire à un hérétique latent ; aussitôt qu'un homme était arrêté comme suspect d'hérésie, les officiers | da prince, sans tenir compte de l'éventualité plus qu'improbable d’un acquittement, saisissaient par provision ses meubles et ses immeubles, poursuivaient la rentrée de ses créances et la rescision des aliénations qu'il avait consenties. Nulle sécurité non plus dans

les transmissions héréditaires, puisque ceux dont on avait hérité pouvaient toujours être l’objet de soupçons rétrospectifs. Bref, tout le monde vivait sous le coup d’un « brigandage perpétuel » (1).

Si l'institution pontificale contre l’hérésie avait toujours fonctionné à l’extrême rigueur, conformément à la logique de ses principes, les pays où elle s'établit auraient été bientôt soumis à une tyrannie théocratique du caractère le plus dur. Il est certain, en effet, que l'Inquisition était maîtresse de définir à son gré la suspicion d’hérésie ; que personne, par conséquent, n'était à l'abri de ses poursuites ; et que personne, une fois jeté dans l'engrenage de la procédure inquisitoriale, n’en pouvait sortir, si l’inquisiteur l'avait résolu, que prisonnier à ‘vie ou condamné à mort, et, dans les deux cas, dépouillé. « Les hbienheureux Pierre et Paul, s’écriait, en 1303, le franciscain Bernard Délicieux, s'ils étaient traduits devant ce tribunal. ne se justifieraient point. » — Mais,

en fait, la tyrannie théocratique ne s’est établie

(1) H. Lea. o. c., I, p. 542, 561, 565, 600.

LA PROCÉDURE INQUILSITORIALE 8r

nulle.part au moyen âge ; dans la France dun Nord en particulier, l'esprit anticlérical s’est toujours exprimé très librement. Cela donne à penser que le joug du Saint-Office n’était pas réellement aussi lourd qu'il est naturel de le supposer lorsque l’on en étudie la théorie. À l’origine, dans les régions peuplées d’hérétiques, où l’Inquisition eut à lutter, non sans péril pour elle-même, contre une opposition très sérieuse, elle fit réellement peser sur toutes les têtes la terreur de ses menaces.

Tyrannie insupportable, mais tempérée, comme il arrive, par le guet-apens et l’assassinat. Conrad de Marbourg, Pierre Martyr, les inquisiteurs d’Avignonnet, et d’autres, périrent alors sous les coups des justiciables exaspérés. oO Plus tard, l’hérésie ayant été vaincue, l’ardeur de l’âge héroïque s'amortit. Sans doute, on vit paraître de temps en temps des inquisiteurs farouches, comme ce Foulques de Saint- Georges, dont Philippe le Bel (qui le fit destituer) disait : « Sous le masque de la piété, ila commis des forfaits... » Mais, s’il dépendait encore d'un‘moine brutal et borné d'inquiéter et d'afiliger à tortet à travers des centaines de

Ba L’'INQUISITION

malheureux, en vertu deses pouvoirs illimités, la force des choses n’en avait pas moins introduit des tempéraments dans la pratique générale. Lorsque l'extrême rigueur ne fut plus nécessaire, elle cessa d’être continuellement employée, comme c'était à prévoir. De bonne heure, les grands seigneurs n’eurent plus rien à craindre du Saint-Office, qui s'était montré si sévère, au lendemain de la guerre des Albigeois, pour la noblesse languedoeienne ; au commencement du x1v° sièele, un sire de Parthenai, traduit devant l’Inquisition de France, réussit à faire valoiren cour de Rome des motifs de récusation contre ses juges, ce qui ne s'était jamais vu ; cinquante ans après, Eymeric conseillait prudemment aux membres du Saint- Office de ne jamais procéder contre des personnes constituées en dignité. — Dès le milieu du xmr:° siècle, les pénitences mineures, imposées dans les sermons généraux, étaient très souvent remises, adoucies où commuées, à prix d'argent ou même gratis (1). — Les pri-

(1) L'abondance de ces grâces, eonsignées dans les registres de l’Inquisition languedocienne, est telle que M. Douais se demande « si les inquisiteurs se sont maintenus à la hauteur de leur mission » (p. œxxxin)

sons inquisitorales n'étaient pas uniformément atroces : outre quil était assez facile de

s'en évader, il y régnait un certain laisser-aller :

qui tournait au profit de l'humanité. Comme elles n'étaient pas aménagées de façon qu'il fût possible d'en soumettre tous les hôtes au régime cellulaire, les condamnés au « mur large », très nombreux, bénéficiaient presque toujours de la vie en commun ; ils n'étaient même pas privés tout-à-fait de relations avec le monde extérieur : la bonhomie intéressée des geôliers leur permettait souvent de faire venir leurs

aliments du dehors ; ils obtenaïent quelquefois .

des « congés » réguliers, pour cause de maladie, pour accoucher, pour subvenir aux besoins de leur famille, etc. ; le 3 juillet 1282, l’inquisiteur Jean Galland enjoignit à Raoul, gardien des «emmurés » de Carcassonne, et à sa femme Bernarde, de ne plus manger ni jouer avec les prisonniers, et de ne plus les laisser jouer. — Tous les relaps auraient dû être, nous l’avons dit, livrés au bras séculier, pénitents ou non : en deux ans, Bernard de Caux, le « Marteau des hérétiques », épargna le dernier supplice à soixante relaps pénitents, en leur infligeant simplement le «mur » perpétuel ou à temps. —

D'autres exemples de mansuétude relative ou d'impuissance à tenir l'arc bandé jusqu'aux limites du point de rupture seraient aisément cités.

En somme, l'Inquisition n’a troublé profondément la vie normale de la société du moyen âge que dans quelques provinces de l'Italie du Nord et de la France du Midi, pendant quelques années du xrrre siècle. Ailleurs et plus tard, il ne paraït pas que son activité, atténuée, ait eu, socialement, des résultats considérables. Elle ne fut plus guère qu'un merveilleux instrument pour faire souffrir et éliminer, au besoin, des individus génants. Du reste, sa supériorité à cet égard lui valut d'exercer, d’abord, une influence extraordinaire sur les autres tribunaux, ecclésiastiques et séculiers ; puis, d’être adoptée par les rois comme police politique et de renaître ainsi pour des destinées nouvelles. Et, au fond, c'est surtout à cause de ces dernières répercussions que l’Inquisition est, en vérité, dans l’histoire générale, un phénomène de premier ordre.

La méthode du Saint-Office,caractérisée par l'arbitraire, le secret, la torture et la suppression de la défense, excita l'admiration et l’en-

vie des magistrats de toute espèce qui n'avaient pas disposé jusque-là de procédés aussi commodes. On l’a très bien dit : «Les juridictions laïques en particulier, qui étaient, à l'époque où le droit inquisitorial s’est formé, à une période de transition entre l’ancienne procédure accusatoire, orale et publique, et la poursuite d'office, empruntée au droit romain, devaient être naturellement influencées, de la manière la plus grave, par une pratique nouvelle que recommandait la haute autorité de l’Église. Si, dans la réorganisation qui s'opérait alors, les pires errements de la jurisprudence impériale ont été adoptés, sans les garanties par lesquelles le droit romain en avait restreint l’abus, c’est qu'ils avaient reçu la sanction du Saint-Siège pour les tribunaux du Saint-Office. On voit en effet que les procédures criminelles de tous les pays qui ont-reçu ‘Jnquisition furent contaminées, alors que celles des autres pays ont toujours été indemmes. Tel est sans doute le pire des fléaux que l'Inquisition, déchaîna : jusqu'à la fin du xvure siècle, dans la plus grande partie de l'Europe, la procédure inquisitoriale, machine de guerre combinée pour la destruction de l’hérésie, fut

celle dont on usa envers tous les accusés.» (r) Personne n'ignore que les dernières traces de la tradition inquisitoriale dans le Code français de procédure criminelle n’ont été effacées que de nos jours (2).

. Mais, malgré toutes les imitations plus ou moins serviles ou fidèles que l’on fit de la méthode inquisitoriale, l’Inquisition elle-même resta l'instrument de règne sans rival. Comme instrument de règne, elle avait fait ses preuves de bonne heure, en contribuant à briser la résistance du Languedoc à la monarchie française et en se mêlant aux querelles des partis en Italie. Ensuite, n'étant utilisée ni par les

(1) L. Tanon. o. c., p. 11; H. C. Lea, o. c., I, p.630.

(2) 1l est difficile d’exagérer l'influence de la méthode inquisitoriale sur la procédure criminelle de l’ancien régime. On y est, pourtant, parvenu. — C'est aller loin, par exemple, que d'établir, comme le fait M. Tanon (p. 533), un rapprochement entre le droit que s'arrogeait l’Inquisition de faire raser les maisons des hérétiques et le décret de la Convention qui prescrivit la démolition de la maison de Buzot à Évreux. — En France, la semence inquisitoriale tomba sur un terrain très propice; les officiers des rois capétiens employaient déjà des procédés très analogues à ceux de l’Inquisition avant le temps où lon prétend qu'ils les auraient .imités; ils avaient toujours eu, pour ainsi dire, l'arbitraire dans le sang.

papes ni par les rois à des fins politiques, exclusivement occupée à broyer les restes inoffensifs de petites communautés hérétiques, elle avait, pour ainsi dire, fonctionné à vide, et ses ressorts s'étaient détendus. Elle ne pouvait manquer de se raffermir et de donner enfin toute sa mesure si quelque prince puissant se l'associait systématiquement pour se débarrasser de tout ce qui lui ferait obstacle, Domestiquée et lancée contre les ennemis de l'État, confondus avec les ennemis de l’Église, elle devait aplanir les voies au despotisme le plus absolu. C'est ce qui faillit arriver en France au temps de Philippe le Bel. C'est ce

qui arriva en Espagne après Ferdinand le Catholique.

L'INquisiTrIoN D'EsPAGNE (1)

La machine inquisitoriale, inventée contre l'hérésie, était devenue un incomparable instrument de règne. Les grands de la terre, papes et rois, ne pouvaient manquer de s'en apercevoir et de l'utiliser contre leurs ennemis politiques. |

Comment le Saint-Siège aurait-il échappé à cette tentation ? L'Inquisition était son œuvre: les inquisiteurs étaient ses agents. D'autre part, le pape avait à la fois des intérêts spirituels, comme père universel des fidèles, et des intérêts temporels, comme petit prince italien. Il était dans la nature des choses que, confondant les deux personnages, il considérât toute

(1) Voir les ouvrages de H. C. Lea, précités (p. 7, note 2),

opposition au prince italien comme une résistance au chef de l'Église, à l'Église; or, toute résistance à l'Église est, d’après la doctrine romaine, formellement. énoncée par saint Thomas d'Aquin, une manifestation d'hérésie ; d'où il suit que s'élever contre n'importe quelle volonté du pape. c'ests’exposer à mettreen branle, contre soi, la procédure inquisitoriale. Lorsque les Colonna engagèrent une vendetta contre les Gaëtani, Boniface VIII, qui étaitun Gaëtani, les déclara hérétiques. Lorsque Cola di Rienzo mit en question la souveraineté pontificale à Rome, c'est d’hérésie qu'il fut accusé.Dans chacune desgrandes villes de Lombardie et de Toscane, il y avait au moins deux partis : celui du pape disposait de l’inquisition locale. Lorsque Savonarole, ce saint homme, géna la politique d'Alexandre VI (Borgia) à Florence, c’est d’'hérésie qu'il fut accusé. Tous ceux qui s’efforcèrent d'empêcher que le rêve d’Innocent IV et de ses successeurs — l'unification de l'Italie sous l’hégémonie du Saint-Siège — devint une réalité: Manfred, les Visconti de Milan, les della Scala de Vérone, les Maffredi de Faënza, Castruccio de Lucques, Passerino de Mantoue, etc., ont été excommuniés comme hérétiques

ou fauteurs d’hérésie. Lorsque les Vénitiens : s’opposèrent, en 1309, à ce que Clément V annexât Ferrare au détriment de la maison d'Este, Clément les mit, comme hérétiques, au ban de la chrétienté. Si les papes ont très souvent et finalement échoué dans leurs entreprises italiennes, ce n’est pas faute. d'avoir eu recours à l’Inquisition.

Ils ont échoué, pourtant : c’est que l’Inquisition n'était redoutable qu'appuyée de la force matérielle, sur le «bras séculier ». Les particuliers, obligés d’obéir à ses citations, étaient perdus d'avance; mais les princes n'avaient rien à craindre d'elle tant qu'ils étaient en mesure de soutenir leur attitude à main armée : il est arrivé plus d’une fois’ que le «tyran » lombard ou toscan, excommunié suivant les règles comme contumace au Saint-Office, n’en ait tenu compte que pour rosser plus copieu- . sement, chez lui, les « familiers » et les amis dudit Office et du Saint-Siège, — En pareil cas, les souverains-pontifes avaient pris, il est vrai, l'habitude, au xrrr° siècle, de faire prêcher contre les rebelles des « croisades » analogues aux croisades proprement dites contre les Infidèles. À ceux qui s’enrôleraient pour donner

aux sentences pontificales la sanction de la force ils offraient, outre les privilèges ordinaires des véritables croisés, le produit d’impositions à lever sur les églises, et, par-dessus tout, l’appât de domaines à conquérir ; car les domaines des contumaces étaient, naturellement, confisqués : il ne restait plus qu'à les prendre. Depuis que cette méthode avait réussi contre les Albigeois, on l’estimait excellente ; puisque, grâce à elle, les hérétiques cathares de la France méridionale avaient été réduits, elle pouvait procurer aussi le châtiment de cette hérésie particulière qu'était la désobéissance au Saint-Siège en quelque matière que ce fût. Des «croisades » furent, en effet, préchées, sous Alexandre IV, contre Ezzelino da Romano, qui, pendant trente années, avait tenu l’Inquisition en échec dans la marche de Trévise ; contre Uberto Pallavicini, le chef du gibellinisme en Lombardie ; contre Manfred.

Boniface VIII n’euj longtemps rien de plus à cœur que ses croisades contre les Colonna et les Aragonais de Sicile, Clément V a lancé une « croisade » contre Venise, Jean XXII contre Milan... La liste de ces entreprises exclusivement politiques, déguisées sous le

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manteau de la religion, serait assez longue. La plus considérable est sans contredit la « croisade » contre les héritiers de Frédéric II dans le royaume de Naples, dont la direction fut confiée par les papes français du xrrre siècle à Charles d'Anjou, frère de saint Louis. — Ce

mode de coercition si singulier de la part du Saint-Siège, la guerre civile entre chrétiens, atteignit ‘parfois son but immédiat : Charles d'Anjou, par exemple, écrasa les partisans de

Manfred et de Conradin ; Louis de Hongrie

. eut raison des rebelles de Faënza. Toutefois,

c'était un expédient hasardeux : il ne réussit pas toujours ; et les princes, champions du pape, comme Charles d'Anjou et Louis de Hongrie, avaient trop de penchant à garder pour eux le profit des expéditions heureuses. Rome ne gagna rien de positif à la substitution

des Angevins aux Hohenstauffen, et l'autorité

temporelle des successeurs d’Innocent IV ne

‘s'est jamais établie en Italie.

Hors d'Italie, les papes ne pouvaient raisonnablement prétendre qu'à une autorité morale. Cependant, ils avaient une politique européenne (trop souvent déterminée, du reste,

par les oscillations de leur politique italienne).

Il va sans dire que, dans le jeu qu'ils jouaient sur le vaste échiquier de la chrétienté occidentale, il leur était impossible d’utiliser l’Inquisition proprement dite : les rois n'étaient pas justiciebles du Saint-Office, Mais les papes du xinr° siècle, enivrés pas le progrès continu . de leurs pouvoirs théoriques, n’ont pas craint de-réclamer, pour eux-mêmes, le droit de juger les rois, de les déposer et de les remplacer. Aÿant déposé, entre autres, Frédéric II et Pierre III d'Aragon, ils ne trouvèrent rien de mieux, pour assurer l'exécution de leurs sentences, que d’ordônner aussi, contre ces princes, des « croisades » à l’albigeoïise. Ces croisades n’eurent aucun succès, et le seul résultat de la dernière (contre Pierre d'Aragon) fut de coûter très cher à la France qui, en cette cireonstance comme en tant d’autres, s'était faite l'exécutrice des hautes œuvres pontificales ; mais si, par hasard, elles avaient réussi, ce n'est pas, derechef, au Saint-Siège que les bénéfices seraient allés : ç’aurait été certainement aux champions dont il avait requis le bras. Il ne faut pas perdre de vue que, malgré de magnifiques apparences, le Saint-Siège était alors faible, très faible ; sa grandeur politique,

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L'INQUISITION D'ESPAGNE 9ÿ

comme arbitre des nations, était toute conventionnellé, très fragile, à la merci d'une bruta- . lité. Cette brutalité décisive, le roi de France Louis IX empêcha l’empereur Frédéric II de la commettre ; mais, cinquante ans plus tard, Guillaume de Nogaret l’osa, au nom d'un autre roi de France, et par l'attentat d’'Anagni, qui

resta impuni, découvrit publiquement le néant

de la puissance pontificale : il appréhenda le pape Boniface, lui mit la main sur l'épaule, et la papauté resta prisonnière des Capétiens pendant cent ans.

Ce Guillaume de Nogaret était un juriste languedocien, dont les ancêtres passaient pour avoir été brûlés comme Albigeois. Il avait assurément vu fonctionner, dans son pays, la procédure d’inquisition ; il en appréciait les vertus ; il était tout pénétré des traditions et de l'esprit du Saiïnt-Office. On ne le connaît pas assez (1) pour savoir s’il conçut expressément, dans son for intérieur, la pensée de retourner contre l’Église romaine les propres armes qu'elle avait forgées contre l’hérésie albigeoïise ;

(x) J'ai raconté récemment ses principaux exploits dans l'Histoire de France publiée chez Hachette, tome JL, 2° partie (1901).

mais, conscient ou non de l'ironie de sa conduite, c’est ce qu'il fit. Dès que la faveur de Philippe le Bel lui permit de mener à sa guise la lutte contre le pape Boniface, dont les violences séniles avaient fatigué la cour de France, il intenta à ce pape un effroyable procès d’hérésie ; il l’étourdit sous des flots de calomnies anonymes ; il l'arrêta à l'improviste ; il l'aurait «emnruré » pendant l'instruction s’il avait pu; contre Boniface mort il poursuivit ce qu'il appelait son « œuvre vertueuse », parce que « le crime d’hérésie ne se prescrit pas par la mort », et recruta destémoins pour prouver que l'accusé s'était reconnu coupable in articulo morts, en même temps que de ce crime, des vices les plus répugnants. Bref il essaya de frapper Boniface par tous les moyens en son pouvoir que l’Inquisition avait coutume d'employer pour perdre et déshonorer. Nogaret, sûr de sa méthode après l'avoir expérimentée de la sorte contre le représentant de l'autorité la plus sacrée, s'en servit désormais contre tous les ennemis de son maître. Pas un seul qui n'ait été accusé d'hérésies énormes, par ses soins. Contre l'Ordre religieux et militaire des Templiers, dont la destruction était désirée en haut

lieu, il fit appel à l’Inquisition elle-même, en se réservant, du reste, de la diriger dans l’ombre : sous sa vigoureuse impulsion, la machine inquisitoriale, qui, dans la France du Nord, ne s'était jamais exercée, jusque-là, que sur de pauvres diables, digéra cette grosse proie sans effort ; le succès fut complet, car non seulement le Temple fut détruit, mais sa mémoire, comme celle de la plupart des victimes du Saint- Office, resta salie pendant des siècles (1). — Que serait-il arrivé s'il avait été donné à Nogaret de diriger plus longtemps la politique royale, et surtout de faire école ? Il est très probable que l’Inquisition et les méthodes

(1) Voyez le chapitre relatif au procès des Templiers dans l'ouvrage cité à la note précédente. Cf. J. de Maistre, Leltres à un gentilhomme russe sur l’Inquisition espagnole, p.29: «ll y a dans l’histoire de France un grand fait qui n’est pas assez observé : les Templiers demandèrent expressément d’être jugés par le tribunal de l’Inquisition, car ils savaient que s’ils obtenaient de tels juges, ils ne pouvaient plus être condamnés à mort. Mais le roi de France, qui avait pris son parti et qui sentit l’inévitable conséquence de ce recours des Templiers, s'enferma seul avec son Conseil d’État et les condamna à mort. C'est ce qui n’est pas, ce me semble, assez généralement connu. » Dès le temps de Joseph de Maistre, on savait que c'était faux.

inquisitoriales auraient été adoptées, par la ‘Couronne de France, comme des instruments habituels. Jamais danger plus terrible n’a menacé, par conséquent, les destinées de notre pays. L'ancienne monarchie française fut sou vent dure, inintelligente, maladroite ; elle a gaspillé cent fois les plus belles chances de plater la France, d’une manière durable, au premier rang des nations; maïs, tout de même, elle n’a pas profondément dégradé le tempérament national, comme l’eût fait, à la longue, une monarchie d’Inquisition. Inoffensif, au point de vue politique, entre les faibles mains des papes, le Saint-Office, à la disposition des rois, était capable de casser les reins d'un peuple, comme l'événement l’a montré. Si, malgré tout, l’histoire de France n'a pas suivi la même courbe que celle d'Espagne, c’est, en partie, parce que Guillaume de Nogaret n'eut point de successeurs dignes de lui.

Pourquoi n’en eut-il point? Dire que l'Inquisition du Midi ne se naturalisa pas dans le Nord parce que le milieu y était défavorable à son développement, c’est présenter une hypothèse comme une explication. Qu'en savonsnous ? c’est peut-être par hasard que Nogaret

fat un isolé. Quoi qu’il en soit, on eut assez rarement recours, en France, après la mort de Philippe le Bel, à l'accusation d’hérésie pour se débarrasser des gens en les livrant au Saint- Office : le sire de Parthenai en 1323 (qui se tira d'affaire), le prévôt de Paris Hugues Aubriot à la fin du xrve siècle, Jean Petit et Jeanne Darc au xv* siècle, sont les cas les plus connus. A la fin du moyen âge, l’Inquisition, dont l’Université et même le Parlement de Paris avaient usurpé les fonctions, n'était plus, dans le royaume, qu'une ombre, et la chaleur même de la réaction contre la Réforme protestante ne suffit pas à la ressusciter.

L'Espagne semblait encore moins prédestinée que la France au fléau de l'Inquisition d’État. L'Institution inquisitoriale n'avait été admise au xnire siècle ni en Castille, ni en Portugal. L’archevêque de Compostelle demandait en 1317 à l’inquisiteur Bernard Gui ce qu'il fallait faire d'hérétiques languedociens qui s'étaient réfugiés dans son diocèse, « parce que la manière de les traiter est, jusqu’à présent, inconnue dans nos régions ». Les chrétiens des provinces du Nord, qui recouquirent

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= LL d or, Te Lerreuemt

peu à peu, au moyen âge, la plus grande partie de la péninsule sur les Musulmans, se montrèrent longtemps disposés à respecter la religion et l’organisation ecclésiastique de leurs sujets infidèles, d'autant plus qu'ils avaient manifestement intérêt à les ménager. Alfonse VI dé Castille s’intitulait imperador de los dos cultos. La situation de l'Espagne chrétienne du moyen âge n’était pas sans analogie avec celle de la Bosnie d'aujourd'hui: la partie la plus laborieuse de la population professait paisiblement la religion musulmane ; les juifs abondaient ; la caste dominante des chrétiens se composait de paysans pauvres et d’une aristocratie militaire. |

Le point de départ des changements qui aboutirent à la création, en Espagne, d'une « Inquisition nationale » fut un mouvement antijuif.

À la fin du x1v° siècle, les Juderias d'Espagne furent troublées par des persécutions d'une violence extraordinaire. De grands massacres eurent lieu en 1391. De très nombreux Juifs n’échappèrent à la mort qu’en se convertissant au christianisme. Saint Vincent Ferrier est resté l’apôtre légendaire de ces

L’'INQUISITION D’'ESPAGNE LOL

conversions en masse, dont le principal effet fut d’intercaler dans la société espagnole, entre la classe des « vieux chrétiens » et celle des infidèles, la classe métisse et méprisée des « nouveaux chrétiens », conversos ou marranos.

La classe des marranos augmenta beaucoup pendant le xve siècle, parce que des assauts, pareils à celui de 1391, se reproduisirent en 1449, 1461, 1490, 1473, etc., et surtout parce que les princes commencèrent à encourager systématiquement les conversions par les moyens les plus drastiques. En 1492, les Juifs qui n'étaient pas encore convertis furent expulsés jusqu au dernier. En même temps, les Musulmans étaient exposés, par analogie, à des traitements du même genre. Saint Vincent Ferrier baptisa déjà, dit-on, des milliers de Mudéjares (Musulmans des vieilles provinces chrétiennes). Lorsque Ferdinand et Isabelle eurent conquis le dernier des États maures indépendants, le royaume de Grenade, et triomphé des rébellions successives qui prolongèrent pendant des années le travail de la conquête, ils offrirent aux vaincus l’alternative de la conversion ou de l’exil. Alors, les

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Mudéjares de Léon et de Castille, qui vivaient depuis des siècles sur la foi d'anciennes capitulations, furent invités, à leur tour, sur l'ordre d'Isabelle, à émigrer dans les deux mois; ceux qui resteraient seraient censés exprimer, par

là, la volonté de recevoir le baptême. Dans les

royaumes d'Aragon et de Valence, la même mesure fut prise, un peu plus tard, par Char-

les-Quint, malgré l'opposition de la noblesse

chrétienne, dont les serfs musulmans faisaient toute la richesse. |

Ces conversions forcées n'étaient pas, naturellement, bien sincères, et la plupart des conversos continuaient à pratiquer, en secret, leurs rites traditionnels, ou mêlaient tant bien que mal les usages rabbiniques ou musulmans aux pratiques chrétiennes. D’un autre côté, la conversion des Juifs et des Maures équivalait, en principe, à leur émancipation, et cela ne pouvait manquer d’exciter contre eux les haines populaires dans un pays où ils étaient, seuls, industrieux et prospères. Il arriva donc que la politique des princes convertisseurs du xvsiècié déchaîna une infinité de maux : les inquiétudes de l’Église, qui se crut ou feignit de se croire menacée d’être judaïsée ou isla- .

misée par l’afflux énorme des faux convertis, apostats au fond du cœur ; la jalousie des « vieux chrétiens » contre les nouveaux ; la désaffection des Mudéjares, jusque-là si dociles: bref le mensonge, l’animosité, la suspicion de tous contre tous. Au lieu d’une Bosnie équilibrée et tranquille, un chaos de races hostiles. C'est pour remédier à cet état de choses que Ferdinand et Isabelle se décidèrent, après de fongues hésitations, à établir ou à rétablir l’Inquisition dans leurs domaines en 1480. — La pensée de Ferdinand et d'Isabelle, en cette circonstance, est très claire : ils visent à l’unification de l'Espagne ; ils l’attendent de l’uniformité confessionnelle ; ils comptent sur l’Inquisition pour imposer à tous leurs sujets une conformité rigoureuse aux « dogmes nationaux ». Pensée profonde, coup de maître, au sentiment des catholiques de tous les temps, dont Joseph de Maistre s’est fait l'interprète : « Vers la fin du xv° siècle, le judaïsme avait jeté de si profondes racines en Espagne qu'il menaçait de suffoquer entièrement LA PLANTE NATIONALE... ; le mahométisme augmentait le danger : l'arbre avait été renversé, mais les racines vivaient. Il s'agissait de savoir s'il y

aurait une nation espagnole, si le judaïsme et l’islamisme se partageraient ces provinces ; si la superstition, le despotisme et la barbarie remporteraient encore sur le genre humain cette épouvantable victoire... Le danger croissant tous les jours, Ferdinand le Catholique n’imagina rien de mieux que l'Inquisition.., En pareil cas, le meilleur moyen est celui qui réussit. »

Ce n’est pas ici le lieu d'examiner si l’uniformité confessionnelle est réellement la condition nécessaire de l'unité et de la grandeur des nations. L’affirmative a encore des partisans de nos jours; il y a quatre cents ans, la négative n'en avait pas. Maïs, pour obtenir ce résultat, très particulièrement difficile dans les pays où le christianisme et d’autres religions sémitiques sont juxtaposés, « le meilleur moyen » n'était pas, sans doute, l’Inquisition. Car, quoi qu’en dise Joseph de Maistre, « ce moyen » n'a pas réussi. — L’Inquisition, instituée en Espagne pour extirper les racines de lislamisme et du judaïsme, fut obligée d'y renoncer après un siècle d'efforts. On ne sait pas assez que l'Inquisition espagnole a commencé par un échec.

Gependant, elle fut dès l’origine plus formidablement armée qu'aucune autre institution similaire : instrument de la politique monarchique, elle était assurée du concours le plus empressé du bras séculier ; elle jouissait aussi d'une certaine popularité (qui lui avait toujours manqué ailleurs) parmi les « vieux chrétiens », parce qu'elle s’attaquait surtout, dans les premiers temps, aux « nouveaux »:

elle eut, tout de suite, des chefs habiles, qui surent organiser solidement le réseau de ses tribunaux locaux, avec un « Conseil suprême », la Suprema de Madrid, au centre. En outre, on peut croire que rien ne fut négligé, par frère Thomas de Torquemada, le premier «inquisiteur général », et par ses émules, pour justifier la confiance de Ferdinand et d'Isa- belle. Faute de documents, il est impossible de dresser maintenant une statistique complète des conversos qui ont comparu devant l’Inquisition d'Espagne depuis 1480 jusqu'à la date où l'on désespéra définitivement d'en venir à bout ; mais voici quelques données qui suf-* fisent à attester le zèle persévérant du personnel inquisitorial : douze cents pénitents, obstinés ou relaps,parurent à l’auto de fe de Tolède

en mars 1487 ; les estimations les plus modérées portent à deux mille environ le nombre des individus brüûlés au temps de Torquemada : comme l’Inquisition n'abandonnaïit guère, en moyenne, plus d’un accusé sur dixaubrasséculier, cela fait vingt mille procès; l’Inquisition de Valence jugea 112 convertis en 1538 (dont r4 furent brûlés) ; à l'auto de fe du 24 septembre 1559, à Séville, trois furent brûlés et huit réconciliés avec le san-benito et la prison perpétuelle ; le 6 juin 1585, les inquisiteurs de Saragosse rappellent à Philippe II, en lui rendant compte d’un auto où cinq de leurs justiciables avaient été brûlés et soixante-trois réconciliés — presque tous des convertis — qu'ils en avaient récemment expédié vingt-neuf autres aux galères de la couronne.

Le registre des rapports adressés par l’Inquisition de Tolède à la Suprema de Madrid sur les affaires relatives aux judaïsants et aux Maures, de 1575 à 1609, a été conservé ; il fait voir que les'plus légers indices valaient parfois aux convertis l’affliction d’un procès : on était cité, torturé; fouetté, emprisonné, pour avoir fait des ablutions dans la journée, pour s'abstenir de lard et de vin, pour se servir de

henné, pour avoir chanté des chansons mauresques, pour avoir en sa possession des manuscrits arabes, pour une parole inconsidérée. Il est clair qu’un converti riche était toujours sous le coup d’être dénéncé, par ses débiteurs ou ses ennemis, pour des motifs de ce genre. — Mais les conversos se comptaient par centaines de milliers. Comme ils n’avaient jamais été évangélisés, pour la plupart, qu’à coups de sabre ou par édit, ils détestaient presque tous la religion chrétienne, qu'ils connaissaient seulement par ses persécutions ; en un mot, ils méritaient, presque tous, les châtiments du Saint-Office. Or, quelle que fût son activité, le Saint-Office n’était en mesure de faire que des exemples, au hasard des dénonciations. Ces exemples, si rigides et si multipliés qu'on les suppose, ne l'étaient .

jamais assez pour terrifier des communautés très nombreuses et très ignorantes, qui vivaient généralement à l’écart, et qui n’avaient d'autre réconfort spirituel que le souvenir de leurs anciennes coutumes. Il paraît que les conversos punis par l'Inquisition étaient vénérés, dans leurs villages, comme des martyrs ; ils se faisaient gloire de figurer sur l’échafaud

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108 L'INQUISTION

des auto de fe; on raconte qu'une mauresque, condamnée à l'exposition publique avec le san-benito, réclama un autre de ces vêtements d'infamie pour son enfant, parce que le temps était froid. Toutes les sévérités glissaient sur l’endurcissement et le fatalisme de ces gens-là. Il n’est donc pas surprenant que l’Inquisition ait eu le chagrin de constater son impuissance : d'apprendre, par exemple, que, dans la ville de Garlet, le jeûne du Ramadan était observé par deux cent quarante familles ; en 1589, que, à Xea, près de Teruel, les Maures pratiquaient ouvertement la religion de Mahomet. En 1605, un tailleur maure de Valence dénonça nominativement, comme musulmans obstinés, quatre mille habitants de cette ville ; vers le même temps, les inquisiteurs valenciens avisaient le roi qu’on obtenait à grand peine, par la rigueur, l'assistance des conversos aux cérémonies du culte (où ils se conduisaient, d’ailleurs, d’une manière indécente), mais qu'au fond ils étaient {ous et seraient toujours irréductibles. — Au commencement du xvii siècle, la situation était déplorable : les Maures, exaspérés, mais nullement domptés par les tracasseries inquisitoriales, repre-

L'INQUISITION D'ESPAGNÉ 109

naient, cà et là, les armes ; et les ennemis de l'Espagne comptaient sur eux pour opérer des

diversions. Alors, dans le désarroi général, les projets les plus bizarres furent conçus comme

panacée aux maux que l'intervention du Saint- Office avait rendus incurables : quelqu'un suggéra de ne permettre désormais le mariage

aux mauresques qu'avec les vieux chrétiens; .

un autre, qui fut vivement pris à partie par l'archevêque Fonseca, d'en revenir à la tolérance du moyen âge et d'employer seulement la douceur, la persuasion, la bonté ; un autre d'enlever aux conversos leurs enfants, pour éviter quils les corrompent ; un autre de châtrer les mäles; un autre d’expédier les adultes à Terre-Neuve: un autre de les massacrer tous. Cette dernière proposition, recommandée par le dominicain Bleda dans son livre Defensio fidei, qui faisait les délices de Clément VII, fut très sérieusement considérée par Philippe II et Philippe III. On s'arrêta

enfin au procédé qui avait déjà servi en 1492

pour nettoyer le pays des Juifs obstinés dans leur foi : l’édit de septembre 1609 prononça l'expulsion, sous peine de mort, de tous les | « Mauresques », hommes, femmes et enfants,

Cinq cent mille personnes, le seizième environ de la population espagnole de ce temps-là, furent, en effet, entassées à la hâte sur des vaisseaux, et déposées, après des souffrances indicibles, sur les côtes barbaresques. « Voilà, s’écria le frère Bleda, l'événement le plus glorieux pour l'Espagne depuis les temps apostoliques : l'unité religieuse est faite ; une ère de prospérité inouïic va, certainement, commencer. »

L'opération chirurgicale de 1609 fit perdre beaucoup de sang à l'Espagne épuisée de Philippe III. Mais cette calamité est assurément la moindre de celles que l’ « Inquisition nationale » — la « grande pensée » des règnes de Ferdinand, d'Isabelle et de Charles-Quint — attira sur la nation.Si le Saint-Office, installé en Espagne pour assimiler les « nouveaux » aux « vieux » chrétiens, les Juifs et les Maures aux Espagnols, dut renoncer à cette tâche, son action ne fut, en revanche, que trop efficace sur les Espagnols eux-mêmes, pour les rompre à l’absolutisme et les séparer du monde civilisé.

Voici comment. — [uniformité confessionnelle, où Ferdinand et Isabelle avaient vu, à tort ou à raison, le symbole de l’unité natio-

nale, resta l'idéal, ou, pour mieux dire, l’idée fixe, à laquelle tout fut désormais sacrifié, des classes dirigeantes en Espagne. Or, l'idéal de l'uniformité confessionnelle « suppose nécessairement », comme dit très bien Joseph de Maistre, qui s’en félicitait, « un prosélytisme ardent, une aversion insurmontable pour toute . innovation, un œil toujours ouvert sur les projets et les manœuvres de l’impiété, un bras intrépide et infatigable toujours élevé contre elle... ». L'Inquisition veilla passionnément, en effet, dès l’origine, à ce que l’incomparable trésor de l'uniformité confessionnelle, palladium de la monarchie, dont elle travaillait à imposer le respect aux juifs et aux musulmans « convertis », ne reçüût, dans le même temps, aucune atteinte des « vieux chrétiens ». Chez ceux-ci, l’impiété, ou n'importe quelle forme de piété différente de la piété orthodoxe, fut considérée comme un crime, non seulement de lèse-Église, mais de lèse-patriotisme. Et n’importe quelle forme d'indépendance intellectuelle fut ensuite qualifiée, au besoin, d’impiété. Tous les commencements spontanés de dissidence, tant politique que religieuse, furent donc guettés, étouflés. De plus, comme on

apprit vite à redouter, pour la pureté de la « religion nationale », la contagion des idées et des exemples de l'étranger, le peuple espagnol fut séquestré, autant que possible, à l’intérieur de ses frontières : défense de respirer l'air du dehors, où des germes révolutionnaires sont toujours en suspension. Bref, toutes les nouveautés furent proscrites par la terreur et la censure ; et, tandis que le reste de. l'Europe évolnait, profondément remué par des mouve-

‘ments comme la réforme protestante et la

philosophie du xviri° siècle, la société façonnée par l'Inquisition s’immobilisa graduellement dans une torpeur mortelle. — Il est très difficile de suspendre ainsi chez un grand peuple, pendant longtemps, la fermentation vitale ; c’est Le rêve éternel des conservateurs: dans tous les temps et dans tous les pays, les détenteurs de’ l'autorité, intéressés plus que personne à ce que rien ne change, ont plus ou moins essayé d'obtenir ce résultat contrenature ; mais, seule, l'Inquisition d'Espagne y parvint trois siègles durant: cela fait, sans contredit, beaucoup d'honneur à sa police.

Rien de plus souple, de plus fort et de plus efficace, en particulier, que la censure

exercée par le Saint-Office d'Espagne sur les écrits de toute espèce, en vue d'empècher la diffusion des idées subversives. À cet égard, lTnquisition du moyen âge n'avait presque pas laissé de précédents, pour plusieurs motifs : au moycn âge, la propagande hérétique s'était faite surtout de vive voix ; il y avait eu, à la vérité, une très abondante littérature antipapiste et anticléricale, mais, comme elle n'émanait pas d'hérétiques proprement dits, l’Église, l'estimant inoffensive, s'était contentée d'en rirc; enfin, l'imprimerie n'existait pas, et c'est elle qui rendit si dangereuse, à partir du xv° siècle, la contagion par écrit. Cependant, on lit déjà dans les Constitutions apostoliques de Saint Clément: « Abstiens-toi de tous les livre des gentils (Abstine te ab omnibus genilium libris)»; Constantin ordonna, sous peine de mort, à ceux qui possédaient des livres ariens de les apporter au magistrat pour étre brûlés ; en 536, Justinien punit par l’amputation de la main les copistes qui multiplieraient des écrits nestoriens ; les traductions de la Bible en langue vulgaire dont se servaient les Vaudois furent défendues au xui° siècle, La détention de livres hérétiques avait tou-

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jours été considérée, naturellement, comme un indice d’hérésie : le dominicain Étienne de Bourbon, contemporain de saint Louis, rapporte qu’un vieux gentilhomme auvergnat, le marquis de Monferrand, avait collectionné à grand frais, pendant quarante ans, des livres de ce genre; à son lit de mort, il reçut la visite des inquisiteurs, qui avaient été, un peu tard, avisés de sa manie; il essaya de se justifier en disant : « J’ai voulu lire ces choses pour mieux me confirmer dans la foi; mais j'ai marqué le cas que j'en fais en les plaçant dans un coffre où je pose exprès les pieds quand je vais à la garde-robe» ; le contenu dudit coffre n’en fut pas moins solennellement brûlé en présence du mourant. C'était aussi, depuis longtemps, une pieuse pratique d’alimenter des feux de joie avec les Bibles en hébreu, les Talmuds et les Corans: Thomas de Torquemada et le cardinal Ximenès ne firent

rien de nouveau en détruisant de la sorte,

l’un six mille volumes « infestés de juiveries » à Salamanque, en 1490; l’autre cinq mille volumes en arabe à Grenade, en 1499. Néanmoins, les anciens inquisiteurs . n'avaient apporté à la surveillance de la littérature

qu’une attention intermittente et distraite.

L’imprimerie était déjà invéntée depuis trente ans que l’imminence d’un péril n'était pas encore conçue par les défenseurs les plus zélés de l’orthodoxie : en 1480, Isabelle de Castille, pour encourager la fabrication et l « importation » des livres, les exempta de la taxe de dix pour cent sur les ventes (alcavala), des droits de douane et d'octroi. C’est en 1502 seulement que Ferdinand et Isabelle, avertis par Alexandre VI, oùvrirent les yeux aux inconvénients de la liberté de la. presse et commencèrent à organiser une censure, afin de protéger leurs sujets contre «l'erreur » en les empêchant de la connaître.

Il fut donc ordonné, en 1502, qu'aucun livre ne serait désormais imprimé, importé, ni mis en vente en Castille, sans avoir été examiné et licencié par l'autorité compétente, c'est-à-dire par les évêques. Mais les évêques étaient négligents, l'Inquisition était très active; elle usurpa promptement sur l'épiscopat ces délicates attributions, de la même façon qu’elle s était jadis substituée à lui pour la répression même de l’hérésie (). En 1554, un édit de

(1) Ci-dessus, p. 29 et suiv.

Charles-Quint divisa la responsabilité censoriale entre le Conseil royal, chargé d'accorder ou de refuser l'imprimatur aux manuscrits, et l'Inquisition, qui garda le droit d'interdire, parmi les livres imprimés, revêtus de l'approbation du Conseil, ceux qui lui paraîtraient pernicieux. La Pragmatique Sanction de Valladolid, du 7 septembre 1558, qui confirma et précisa ces dispositions, est restée en vigueur jusqu’à la Constitution de 1812.

À partir de 1558, le régime de la censure espagnole; définitivementeonstitué, fonctionna comme il suit. — Chaque manuscrit envoyé pour l’imprimatur au Superintendente ou Juez de las imprentas était d'abord lu et corrigé par un censeur du « Conseil ». Après l’impression, un corrector general collationnait l'imprimé avec le manuscrit pour vérifier qu'il avait été tenu compte dès observations du censeur. Si l'ouvrage traitait de certaines matières spéciales, l'approbation de spécialistes était, en outre, requise : par exemple celle du Concejo de las Indias pour les livres intéressant les affaires coloniales ; celle du président du Protomedicato pour les livres de médecine depuis l’édit de Ferdinand VI en 1557. Défense

de faire imprimer à l'étranger, pour éviter ces formalités, sous les peines les plus sévères. —

L'examen du censeur était très minutieux, car

s'il avait laissé passer quelque chose de malsonnant, c'était le devoir des lecteurs de le dénoncer à l’Inquisition en même temps que l'auteur. En pareil cas, l’Inquisition, saisie par un dénonciateur ou agissant d'office, soumettait l'œuvre suspecte à deux de ses calificadores. Si les avis de ces experts étaient identiques, on les transmettait, sans plus ample informé, à la Suprema de Madrid. La décision de la Suprema était sans appel. Défavorable, elle entraînait la mise à l'index du livre, et, s’il y avait lieu, des poursuites. Depuis 1559, l'Inquisition publia régulièrement des listes, ou Index, de livres prohibés, tant espagnols qu'étrangers, avec des instructions détaillées aux libraires et aux douaniers. Dans ces listes étaient distingués les ouvrages absolument nuisibles à l'État ou aux mœurs, qui, trouvés en la possession d’une personne, suffisaient à créer contre elle une suspicion d'hérésie, et ceux qui contenaient seulement, cà et là, des phrases ou des expressions choquantes ; ces derniers n'étaient prohibés que « jusqu'à

correction » (donec expurgetur ) : les fidèles qui en avaient des exemplaires devaient les apporter au Saint-Office, qui se chargeait de faire effacer (borrar), en les rendant illisibles, les passages incriminés. — A l’Inquisition appartenaient encore le droit et le devoir de faire visiter à l’improviste les boutiques des libraires, d'examiner les colis de livres aux frontières et d'en empêcher la contrebande.

Dans tous les ports de la monarchie, il y avait des commissaires du Saint-Office, qui n’autorisaient le débarquement des cargaisons qu'après s'être assurés qu'il ne se trouvait à bord ni livres ni dessins défendus. Les marchands hérétiques eux-mêmes (les Anglais) étaient soumis, en théorie, à ces visites ; mais, en pratique, ils les évitaient souvent en glissant de l’argent aux commissaires c'est pour cela que les marins étrangers en relations avec l'Espagne désignaient plaisamment le Santo Oficio sous le nom de Santo Ladrocinio.

Jusqu'à quel pointce système étaitoppressif, il faut, pour s’en rendre compte pleinement, parcourir les Zndex, surtout ceux qui spécifient les corrections imposées aux livres sous la

rubrique Donec expurgetur (1). On remarque d'abord que l’oppression-alla-tonjours-en-s'aggrav: ant ; ; au xvil* siècle, des œuvres furent défendues qui jadis avaient été tolérées : dans l'Index de Sotomayor(1640), lesécrits d'Érasme sont interdits à l’égal de ceux de Luther et de Zwingle — Érasme, le favori de Charles-Quint, l'ami du chancelier Gattinara, l’érudit que le cardinal Alfonso Manrique, archevêque de Séville et inquisiteur général, avait expressément comparé à saint Jérôme et à saint Augustin; la Bible, dont, au xrrr° siècle, le roi de Castille Alphonse X avait fait faire une traduction en langue vulgaire, fut, au xvr* siècle, interdite « à l’égal du Coran ». On voit aussi que l'Inquisition se préoccupait de préserver

(x) L'Index espagnol différait à plusieurs égards de l'Index romain, notamment en ce qu’il comportait des relevés de passages incriminés (/ndex expurzatorius), tandis que l’on se contentait à Rome d'interdire les livres, en signalant leurs titres, sans indiquer les motifs de la condamnation. Nos messieurs de la Sorbonne suivaient l’exemple de Rome : « Ils n’ont accoustumé de particulariser les passages des livres qui se trouvent mauvais, parce que les calomniateurs trouveraient responses et méchans argumens au contraire. » (Lea, Chapters from the religious history of Spuin, p. 78).

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la foi monarchique des Espagnols autant que leur foi religieuse : elle a mis sur ses listes les écrits d'Antonio Perez contre Philippe IT, ceux de l'historien Mariana sur la politique monétaire, des pamphlets de 1642 contre le ministre tout-puissant Olivarès, et des pamphlets en faveur de ce même Olivarès après sa chute en

. 1643. Les « expurgations » sont très instruc-

tives enfin à cause de ce qu’elles révèlent de scrupules et d'incohérence chez les calificadores. Ainsi la « Divine Comédie ».de Dente (que l'Index romain ne mentionne pas})-est interdite dans l’/ndex de Sotomayor à cause de trois passages : l'inscription du tombeau de saint Anastase, l’invective contre Boniface VIIL, les derniers vers du chant 1x du Paradis; pourquoi ceux-là, et pas d’autres ? Personne n'était sûr de ne pas laisser échapper une de ces expressions irrévérencieuses ouimprudentes, connues sous le nom technique de proposiciones, que certains membres du Saint-Office excellaient à découvrir dans les écrits les plus innocents, Son orthodoxie au-dessus de tout soupçon n'a pas épargné à Cervantès lui-même une correc- Uon dans la Seconde Partie des «Aventures de Don Quichotte »,

Il y a encore, de nos jours, des pays où des gouvernements paternels défendent d’imprimer quoi que ce soit contre la religion ou contre eux-mêmes, et ne permettent l'importation des livres étrangers qu'après en avoir supprimé ce qu’ils jugent dangereux pour la candeur de leurs ouailles. Chez nous, les gens âgés se souviennent d’avoir vu, sous le second Empire, les journaux belges et genevois n’arriver en France que tailladés par les eiseaux de la censure.Il suffit d'aller en Russie pour voir des livres expurgés (borrados) suivant l’ancienne méthode inquisitoriale, c'est-à-dire où les sousofficiers de la douane ont fait disparaître, sous une couche noirâtre, le «caviar », les passages qui ont déplu aux commissaires de la Censure impériale. On dit aussi des merveilles de ce qui se passe, en ce genre, chez les Turcs. Mais ces imitations ne servent qu'à mieux faire ressortir la supériorité de l'organisation espagnole. Sous le second Empire, à Paris, tout le monde avait les Châtiments ; il paraît qu'à Constantinople on peut lire tout ce que l'on veut, en payant ; la censure russe, débordée, n’a pas empêché la pensée russe d’égaler ou de dépasser en hardiesse celle des nations libres,

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Tandis que le Saint-Office, avec son armée de dénonciateurs et de calificadores, grâce à la menace toujours suspendue de la « suspicion d’hérésie »(dont personne n'ignorait les affreuses conséquences), a positivement réussi à tuer la pensée et la littérature espagnoles, au moment de leur plus magnifique essor.

Que la pensée et la littérature de l'Espagne aient été tuées par la Censure inquisitoriale, tout le monde ne l’admet pas, bien entendu.

Joseph de Maistre dit de ceux qui l’affirment qu'ils «plaisantent », et il ajoute : « Le beau siècle de la littérature espagnole fut celui de Philippe II : tous les grands écrivains qui ont illustré l’Espagne n'ont fait imprimer leurs livres qu'avec la permission du Saint-Office(:1). Les sciences, la philologie, l’histoire, les antiquités, etc., sont des champs assez vastes que l'esprit humaia est bien le maître de parcourir dans tous les sens, sans que le révérend père inquisiteur s'en mêle le moins du monde (2).

ces

(1) On a vu plus haut que l’imprimatur était toujours accordé par le Conseil royal, jamais par l’Inquisition.

(2) « La Philologie. » Les plus grands philologues espagnols du xv‘et du xvir:' siècles ont été poursuivis par

On aura beau répéter qu'on enchaîne le génie en lui défendant d'attaquer LES DOGMES NATIO- NAUX, jamais on n'aütorisera une erreur à force dé la répéter. » Le savant M. Menéndez y Pelayo a protesté aussi, plus récemment, en rappelant les gloires scientifiques du xvi siècle espagnol : Vivès, Sanchez, Montano, etc. ; mais il a omis d'ajouter que Vivès, Sanchez, Montano, et presque tous les autres, ont été précisément persécutés par l’Inquisition. La vérité est que la Censure inquisitoriale ne tarit . pas du jour au lendemain la sève surabondante de l'Espagne ; mais les grands Espagnols du xvie Siècle, qui furent gênés, et non pas produits par elle, ont été, par sa faute, les derniers fruits d’un arbre qui promettait des

lInquisition : Antonio de Lebrixa (malgré la protection du cardinal Ximenès), Luis Vivès, Francisco Sanchez el Brocense, Arias Montano, etc. — « L'Histoire. » Une foule d’historiens ont eu maille à partir avec l’Inquisition : Marco Antonio Varon (pour avoir dit, dans son Historia del real Monasterio de Sixena : « Tandis que Philippe II dépouillait le monde pour enrichir le monastère de l’Escurial..… », Esteban de Garibay, Mariana, Nicolas de Jesus Belando, etc. En 1779, deux frères de la Merci commencèrent la publication d’une Historia literaria de España ; l’Inquisition leur interdit de continuer.

récoltes indéfinies. Après le premier quart du xvr® siècle, le régime sortit, du reste, tous ses effets : c'en fut fini de la résistance que l'énergie du tempérament national avait opposée pendant quelque temps à la tyrannie la plus ingénieuse qui fut jamais ; la nullité intellectuelle de l'Espagne sous Philippe IV et ses successeurs, qui coïncida avec le triomphe complet du système monarchico-inquisitorial, fut si frappante qu’elle étonna les contemporains et que personne ne la nie. Car personne ne la nie : les plus déterminés apologistes en sont réduits à l'expliquer (1).

Une seule espèce d’ « épidémie morale » a donné du fil à retordre au Saint-Office jusqu’au bout. Les rationalistes, les savants, les philosophes, les critiques, avaient disparu depuis longtemps, ou se taisaient, qu’il y avait encore à veiller aux explosions du mysticisme. La lutte de l’Inquisition d'Espagne contre le mys- .ticisme est un des chapitres les plus longs et les plus intéressants de son histoire.

Le mysticisme est la forme d'activité spirituelle la plus répandue dans les sociétés profondément religieuses. C’est, dans ces sociétés,

(1) H. C. Lea, o. c., p. 209.

où toutes les autres formes d'activité sont défendues ou dédaignées, celle des âmes d'élite, fines, ardentes et tendres, que la foi placide du charbonnier ne suffit pas à satisfaire. Elle a, d’ailleurs, d’irrésistibles attraits pour beaucoup de dégénérés. Au moyen âge, les Chrétiens de la péninsule espagnole, absorbés par des guerres très rudes et continuelles, ne l'avaient guère connue; mais lorsque, à la fin du xv° siècle, Isabelle et Ferdinand eurent fait d'eux la grande nation catholique par excellence, on vit se multiplier en Espagne les phénomènes classiques du mysticisme, si remarquablement uniformes et monotones dans tous les temps, dans tous les pays et dans toutes les confessions : Les ascètes et les voyantes, les illuminés et les béates, les extases, les stigmates, les apparitions, les miracles, etc. Comme les mystiques hindous et musulmans, les mystiques de Castille et d'Aragon arrivaient à l'état particulier d’exaltation qui était leur idéal en s’affaiblissant par des souffrances physiques, et par la pratique habituelle de la « contemplation » (recojimiento), qui leur procurait la sensation de l'anéantissement dans le sein de Dieu. — En présence de ces phéno-

mènes, le Saint-Office ne laissa pas de se ‘trouver embarrassé. D'une part, les illuminés et les béates protestaient de leur obéissance à l'Église : la sainteté de leur vie, les prodiges qui s’opéraient en eux et par eux excitalent l'enthousiasme général ; et c'est en agissant comme eux, exactement comme eux, que la plupart des saints proposés à la vénération de la postérité avaient autrefois mérité la canonisation. D'autre part, des hommes d’État et de police, tels que les inquisiteurs, ne devaient pas rester insensibles aux périls dont l’exaltation de ces individus et de leurs admirateurs menaçait l'ordre établi. L’ascète, introduit : par la contemplation dans l'intimité de Dieu, regarde naturellement de haut les dévotions plus modestes, les observances communes, les « bonnes œuvres », les subtilités théologiques, en un mot tous les moyens que l'Église a combinés pour s'assurer la direction et les profits de la direction des âmes. Qu'il le veuille ou non, il supprime l'Église en tant qu'intermédiaire indispensable entre Dieu et les créatures, et il tend à préférer ses « inspirations » aux règles posées par ses supérieurs terrestres. Tout cela n'est pas sans analogie

avec les blasphèmes de Luther au sujet des cérémonies, des «œuvres », et de la justification par la foi. Enfin les mystiques sont exposés à la tentation de se croire «impeccables », comme l'Éssence divine dont ils s’imaginent participer dans leurs extases, et on en a vu qui se livraient en toute tranquillité, sous ce prétexte, aux plus sales dérèglements. Les inquisiteurs n’ignoraient pas que la doctrine de l«impeccabilité » avait perdu, jadis, bien des thaumaturges, soit qu’ils en eussent été convaincus, ou simplement accusés.

Ainsi l'Inquisition nepouvaitni condamner,

ni tolérer le mysticisme. Elle distingua. Il y

eut, à ses yeux, trois catégories de mystiques :

les saintes gens, vraiment favorisés de révéla-

tions divines ; les alumbrados, «illuminés par

les ténèbres de Satan », suivant l'expression : de frère Antonio de Pastrana, qui professaient diverses hérésies et commettaient des orgies ; et les simulateurs (embusteros). Mais comment reconnaître les saints, les possédés, les imposteurs, qui se ressemblaient tous ? La preuve qu'il n’y avait pour cela aucun critérium certain, c’est que les plus illustres représentants dû mysticisme espagnol ont été inquiétés par

le Saint-Office national avant d’être canonisés par Rome, et que ledit Oflice laissait passer chez quelques-uns les mêmes propositions qu’il frappait impitoyablement chez d’autres. Les livres de saint Louis de Grenade qui, traduits dans toutes les langues, ont servi depuis à l'édification de la catholicité entière, furent censurés comme « contenant cosas de alumbrados »; saint Ignace de Loyola fut emprisonné deux fois au début de sa carrière ; sainte Thérèse de Jésus, qu’Urbain VIII devait proclamer patronne de l'Espagne en 1627, fut accusée de mauvaises mœurs et dénoncée maintes fois à l'Inquisition, qui prohiba un de ses ouvrages; saint Francisco de Borja fut poursuivi comme alumbrado et fitsagement de se réfugier à Rome ; le jésuite Jeronimo de Ripalda, confesseur de sainte Thérèse, qui mourut en odeur de sainteté, fut condamné et contraint d'abjurer de vehementi suspicione par l'Inquisition de Valladolid, — Dans le même temps, Osuna et Alfonso Rodriguez écrivaient impunément des rêveries tout à fait identiques à celles qui allaient bientôt déchaîner tant de fureurs contre le malheureux

Molinos. — En fait, l’Inquisition fut, dèsl’origi- |

ne, très défiante à l’égard detousles mystiques sans exception. C'est à peine si elle se montra un peu mieux disposée pour ceux qui, comme sainte Thérèse, saint Juan de la Cruz, son disciple, et le vénérable Juan d’Avila,-l'apôtre de l’Andalousie, avaient un caractère modeste et se déclaraient constamment prêts à supporter les tribulations qu'il plairait à l'autorité de leur infliger pour leur bien. Elle eût fait subir sans doute à tous Les inspirés et à toutes les bealas de marque le sort de Bartolomé Carranza, archevêque de Tolède, qui passa dix-sept ans dans ses prisons, et de Maria, sœur de l'évêque Casalla, qui fut torturée, si tous ses membres avaient été aussi animés contre lilluminisme que l'inquisiteur général Valdès et le fameux inquisiteur Melchor Cano. Mais, la justice de l’Inquisition étant la plus arbitraire des justices, tout dépendait, devant elle, des dispositions du juge ; quelques inquisiteurs modérés, bienveillants, comme le car dinal Manrique, suflirent à épargner la flétrissure d’une condamnation à la plupart des inspirés qui devaient devenir les grands « saints espagnols du xvi* siècle », ces flambeaux du

tatholicisme moderne. — Il convient aussi de | |

tenir compte de l'intervention des rois et des bauts personnages qui s’exerça fréquemment en faveur des ascètes populaires, pour les arracher au Saint-Ofice. Sainte Thérèse aurait probablement succombé à l'inimitié des Carmélites, qui fatiguaient le Saint-Office de leurs calomnies contre elle, sans l'appui personnel de Philippe II. À cent années de distance, les destinées de mère Maria de la Visitacion, religieuse à l’Annunziata de Lisbonne, etde mère Maria de Jésus, supérieure des Franciscaines d'Agreda, ont été bien différentes : toutes deux, cependant, avaient l'esprit dérangé et faisaient des miracles ; mais Maria de la Visitacion eut l’imprudence de se mêler, pour la gêner, de la politique royale en Portugal : elle fut arrétée, brutalisée, brisée, forcée d’avouer des supercheries, déshonorée, enfermée : Maria de Jésus, dont les écrits avaient été condamnés à Rome en 1681, et à Paris, par la Sorbonne, en 1696, comme « de nature à jeter, par leur absurdité, de la déconsidération sur la religion catholique », eut, au contraire, la bonne fortune d’inspirer confiance à Philippe IV, qui la consultait sur tout : non seulement elle échappa à la censure inquisitoriale, mais, pendant deux

siècles, une des grandes affaires de la diplo- mâtie espagnole auprès du Saint-Siège a été de solliciter sa béatification. Qui sait, pourtant, si Maria de Jésus ne se serait pas abîmée, elle aussi, aux genoux des inquisiteurs, après avoir subi, comme Maria de la Visitacion, les affres de la question par la corde et l’entonnoir ? On a l'impression désagréable, en lisant synoptiquement la Vie des Saints et les procèsverbaux de l’Inquisition, qu'il s’en est souvent fallu d’un hasard insignifiant pour que le nimbe des bienheureux fût changé en sanbenito, et, réciproquement, pour que l’infamie des pauvres âmes, délicates ou malades, qui souffrirent parce qu’elles furent rangées au nombre des alumbrados, devint la gloire la plus pure.

L’effort sincère et prolongé du Saint-Ofice espagnol pour décourager les extravagances du mysticisme et les basses superstitions populaires est sans doute ce qu’il y a de plus honorable dans son œuvre. Malheureusement, ses méthodes ne valaient rien. Elles paraissent ‘aujourd’hui révoltantes d’inintelligence et de dureté ; et le pis est que, n'étant pas appropriées, elles restaient sans effet. Les 1 inquisi-

teurs avaient presque toujours affaire, eh cés matières, à des femmes surexcitées, atteintes de troubles nerveux (hystérie, mélancolie, épilepsie) et de délires moraux : à ces maladies si fuyantes, qui déconcertcnt souvent la clairvoyance très avertie des modernes, ils ne connaissaient que deux explications : possession, imposture, et qu’un topique : le feu. Deux cas, entre mille, sufliront à illustrer leur diagnostic et leur thérapeutique. — Eny712, doûña Agueda de Luna entra dans le couvent des Carmélites réformées de Lerma, fondé par sainte Thérèse, où régnait la tradition de la plus haute mysticité; elle y vécut vingt ans, renommée par ses extases et ses miracles, vénérée comme une relique vivante par ses sœurs, par son directeur, frère Juan de la Vega, provincial des Carmélites — le Juan de la Cruz de la nouvelle Thérèse — et par le peuple. Mais elle fut dénoncée à l'Inquisition de Logroño. On l’interrogea dans la chambre de torture, de telle manière qu'elle avoua : « J'ai signé un pacte avec le démon », et mourut dans la la soirée.

Juan de la Vega, qui était très vieux, comparut ensuite : on lui demanda de reconnaître qu'il avait eu cinq enfants de la défunte, qu'il avait

enterré leurs os dans un endroit secrèt, et quantité d’autres ignominies ; soumis à laquestion, il ditseulement, en se frappant la poitrine, qu’il avait reçu de l'argent pour onze mille huit cent messes qu il n'avait jamais célébrées;. et mourut peu de temps après. — Vers 1788, Dolorès Lopez était célèbre à Séville sous le nom de la beata Dolorès. Elle se disait aveugle, lisait et brodait cependant par miracle ; elle avait de longues conversations avec son ange gardien et la Vierge, saint Josephet saint Augustin, qui avaient été témoins de son mariage avec l'enfant Jésus dans le céleste séjour. Mais un des nombreux confesseurs qu'elle avait corrompus dans ses accès de nymphomanie la dénonça. Son procès dura deux ans. Elle s’obstina à prétendre que, si on la faisait mourir, elle ressusciterait dans les trois jours ; elle résistait à la torture comme si elle ne la sentait pas, et aux exhortations des théologiens les plus éminents comme si elle ne les entendait pas ; elle fut enfin abandonnée au bras séculier (25 août 1781), et brûlée avec le san-benito et la mitre peints de flammes et de démons. — Comment des procédés si énergiques, appliqués avec toute la persévérance

possible, n’avaient-ils pas, ou presque pas, de résultats appréciables? C’est là ce que les inquisiteurs ne comprenaient qu'en pensant à la malice infatigable du Diable. Toujours, partout, d’un bout à l’autre des domaines immenses dela couronne d'Espagne etde l'Inquisition, — au Mexique etaux Philippines comme dans la péninsule, — surgissaient des beatas et des « sorcières » qui disaient en propres termes, sans les avoir connues, ce qu'avaient dit les malheureuses dont justice avait été faite précédemment. Au xvr° siècle, Luis de Paramo félicitait l’Inquisition d’avoir déjà purgé la terre de trente mille « sorcières », sans parler des voyantes. Mais, cent cinquante ans plus tard, la mauvaise graine d'enfer levait encore abondamment. — On voit très bien, aujourd'hui, que l'impuissance de la persécution sur ce point tenait à la nature des choses. La persécution fait aisément disparaître, en tranchant les premières fleurs qui pointent, les plantes rares et fragiles de la philosophie et de la science ; mais rien ne saurait empêcher l’ivraie des maladies mentales, endémiques dans l'humanité, de reparaître indéfiniment. D’ailleurs, l’Inquisition était peu qualifiée pour se .

poser en médecin des formes mystiques de la démence, puisqu'elle était la plus haute expression de la tyrannie théocratique qui les propageait en surchauffant le sentiment religieux au détriment de tous les autres. Il n'est que trop naturel que l’Inquisition ait été incapable de détruire. les dégoûtantes superstitions de la populace espagnole, ou d’'atténuer sa prodigieuse crédulité, puisque son propre pouvoir reposait sur cette même crédulité et que, dans les pays les plus libres et les plus « éclairés », les foules religieuses sont encore, sous nos yeux, la proie de rêveurs ineptes et des pires simulateurs. Après tout, une civilisation où se sont épanouies la popularité d’une madame Blavatsky et celle de Diana Vaughan, et qui voit prospérer certaines dévotions inconnues aux âges les plus barbares, n’a pas le droit d’être sévère pour le Saint-Oflice d'Espagne, qui, s’il ne réussit point à supprimer de tels scandales, s’efforçait, du moins, d'y couper : court. a

7 En résumé, l’Inquisition d'Espagne fut un instrument au service de la Couronne et du Saint-Siège, pour gouverner la nation. Elle s'acquitta de son rôle très diligemment. — Il

est vrai que, comme tous les grands corps, elle accusa parfois des tendances à l'autonomie, s'appuyant sur la Couronne pour s’émanciper du Saint-Siège, et sur le Saint-Siège pour s’'émanciper de la Couronne (1) ; mais ce sont

(r) Elle osa braver lé roi, principalement les princes faibles, comme Philippe V et Ferdinand VI : le fiscal Melchor Rafael de Macanaz ayant rédigé deux avis (1713-1914) sur les relations de la monarchie avec la cour pontificale, où les droits de l’autorité laïque étaient revendiqués, fut censuré, cité et excommunié (comme contumace) par le Saint-Ofiice ; Philippe V, furieux, destitua l’inquisiteur général et parla de réorganiser le corps inquisitorial tout entier ; mais c'est lui qui céda: sous l’influence de sa seconde femme, il aila jusqu’à demander pardon et à récompenser les dénonciateurs de Macanaz. Charles IIL, le « roi philosophe », déploya quelque activité pour remettre à leur place les inquisiteurs, dont les empiètements sur la prérogative ruyale étaient devenus intolérables ; mais son successeur Charles 1V accepta de nouveau le joug. — L’inquisition osa braver le pape. Les papes du xvi° siècle, de Paul Ill à Clément VII, l’avaient comblée de privilèges et d’exemptions. Elle en abusa pour prétendre à une autonomie quasi-complète. Les décisions de la Congrégation romaine de l’Index n’avaient de force en Espagne qu’autant qu'il plaisait au Saint-Otlice de Madrid de les contresigner : il y avait donc des livres approuvés à Rome et défendus dans la péninsule, comme l’Historia pelagiana du cardinal Noris; des livres défendus à Rome et approuvés dans la pénin-

là des faits sans conséquence, qui s’effacent

dans une synthèse très générale deson histoire. — Îlest vrai qu'elle ne réussit pas à imposer aux Juifs et aux Mauresques la confession catholique (mais elle en débarrassa le pays autrement), ni à maintenir le mysticisme dans les limites de l’orthodoxie, de la décence et d'une sorte de bon sens (mais c’était une entreprise désespérée). — En revanche, elle modela pendant trois cenis ans le peuplé espagnol à son image. Par la terreur et la censure, elle réalisa pleinement en lui l’idéal ecclésiastique et autoritaire de la nation unanime et cloîtrée dans la foi, fermée aux influences du dehors, silencieuse, obéissante... « Le succès, dit le jésuite, a dépassé les espérances. Successus opinionem superavit. »

Successus opinionem superavit! (C'était aussi l'avis de Joseph de Maistre, dont l’admi-

sule, comme les écrits des PP. Mateo Moya et Juan Bautista Poza. Le Saint-Oflice espagnol s’aperçut, longtemps avant Rome, des dangers du mysticisme et persécutait déjà les mystiques alors que Rome (antérieurement au molinisme) les favorisait encore. Pendant les derniers siècles, l'Église d'Espagne fut à la fois la plus orthodoxe et la plus indépendante

* des Églises nationales.

ration fougueuse s’est exprimée en: ces termes: « Si vous pensez aux sévérités de Torquemada sans songer à tout cequ'elles prévinrent, vous cessez de raisonner: Voyez la guerre: de Trente ans allumée par les arguments de Luther; les excès inouïs des anabaptistes et des paysans ; les guerres civiles de France, d'Angleterre et de Flandre ; le massacre de la Saint-Barthélemy, le massacre de Mérindol, le massacre des Cévennes; l'assassinat de Marie Stuart, de Henri III, de Henri IV, de Charles Ier, du prince d'Orange, etc., etc. Un vaisseau flotterait dans le sang que vos novateurs ont fait répandre; l’Inquisition n'aurait versé que le leur... Il y a eu, en vertu de l'Inquisition, plus de paix et de bonheur en Espagne pendant les trois derniers siècles que dans les autres contrées de l'Europe... Les rüis d'Espagne, qui arrétèrent, par quelques gouttes du sang le plus impur, des torrents du sang le plus précieux, firent donc un excellent calcul (1)... » |

(1) J de Maistre, Lettres à un gentilhomme russe sur l’Inquisition espagnole (éd. de 1853), pp. 9, 97, 125. « Lorsqu'on songe que le tribunal de l’Inquisition aurait très certainement prévenu la Révolution fran-

L'INQUISITION :D'ÉSPAGNE 139

N'en' doutons- pas :. il! y a encore aujourd'hui, parmi nous, des hommes qui croient sincèrement que, si leur patrie était délivrée des sémites (comme l'Espagne l'a été pañ les exodes de 1492 et de 1609), des protestants, des francs-maçons, des libre-penseuts et généralement de tous ceux qui empêchent l'unité religieuse ; fermée aux étrangers et aux idées étrangères, lesquelles ne peuvent que corrompre les « traditions nationales »; si le silence était imposé aux bavards, aux idéologues et généralement aux individus qui critiquent. l'Autorité, — tout irait mieux, tout irait bien. En d'autres termes, il'y a, encore aujourd'hui, des hommes dont l'idéal ressemble fort à celui de l'Inquisition, quelque opinion qu ils aient, du reste, sur la convenance ou l’opportunité de restaurer, en vue de

çaise, on ne Sait pas trop si le souverain qui se priverait de.cet.instrument [Ferdinand VII, qui éprouvait quelque peine à restaurer l’Inquisition après les événements de 1812] ne porterait pas un coup fatal à lhumanité. » Une « soixantäine de procès dans un siècle », voilà ce qui parait nécessaire et suflisant au champion du nationalisme catholique (ou du catholicisme national, comme on voudra), pour éviter de -grands malheurs (p. 101). :

SA

cet idéal, les méthodes inquisitoriales, la torture et le bûcher. — Il est done intéressant de rechercher s’il y eut vraiment, comme l'a prétendu de Maistre, « plus de paix et de bonheur » dans l'Espagne du Saint-Office« que dans les autres contrées ». — Or, il se trouve que le peuple espagnol, à la fin du xv° siècle,

us ue ace rene

c'est-à-dire lorsque l’Inquisition prit charge de

‘son salut, était le premier du monde, et, à la

fin du xvinr siècle, lorsque l’Iriquisition l’eut marqué de son empreinte, le dernier. L'histoire d'Espagne, au xvu° et an xvu®. siècles, ést-une-suécession poignante d’humiliations et de désastres; l'empire espagnol est lamentablement dépecé, lambeaux par lambeaux, par des nations bruyantes, agitées, divisées, qui ne jouissent pas des bienfaits de l'unité religieuse et qui s'en moquent ; l’affaiblissement est continu, et, symptôme grave entre tous, on n'observe chez le malade, à aucun moment, de réaction sous l'excès de la misère et du malheur; on dirait. que .ce peuple est mort :

. ila la tranquillité de la mort. — Cela ne

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