BOULEVARD SAINT-GERMAIN. N
Droit de traduction réserve
INTRODUCTION
INTRODUCTION
Nous avons suivi l’oiseau dans les libertés du vol, de l’espace et de la lumière; mais la terre que nous quittions ne nous quittait pas. Les mélodies du monde ailé ne nous empêchaient pas d’entendre le murmure d’un monde infini de ténèbres et de silence , qui n’a pas les langues de l’homme , mais s’exprime énergiquement par une foule de langues muettes.
Réclamation universelle qui nous arrive à la fois de toute la nature, du fond de la terre et des eaux, ,
IV INTRODUCTION
du sein de toutes les plantes, de l’air même que
nous respirons.
Réclamation éloquente des arts ingénieux de l’insecte, de ses énergies d’amour si vivement manifestées par ses ailes et ses couleurs, par la scintillation brillante dont il illumine nos nuits.
Réclamation effrayante par le nombre des réclamants. Qu’est-ce que la petite tribu des oiseaux, ou celle des quadrupèdes, en comparaison de ceux-ci? Toutes les espèces animales, toutes les formes de la vie, placées en présence d'une seule, disparaissent et ne sont rien. Mettez le monde d’un côté, de l’autre le monde insecte; celui-ci a l’avantage.
Nos collections en contiennent environ cent mille espèces. Mais en songeant que chaque plante pour le moins en nourrit trois, on trouve, d’après le nombre des plantes connues, trois cent soixante mille espèces d’insectes. — Chacune, ne l’oubliez pas, pro-
digieusement féconde.
Maintenant rappelons-nous que tout être nourrit des êtres à sa surface, dans l’épaisseur de ses solides, dans ses fluides et dans son sang. Chaque insecte, est un petit monde habité par des insectes.
Et ceux-ci en contiennent d’autres.
Est-ce tout ? Non ; dans les masses que nous avions crues minérales et inorganiques, on nous montre
INTRODUCTION
des animaux dont il faudrait mille millions pour arriver à la grosseur d’un pouce, lesquels n’en offrent pas moins une ébauche de l’insecte, et qui auraient droit de se dire des insectes commencés. — En quel nombre sont-ils, ceux-ci? Une seule espèce de ses débris fait une partie des Apennins, et de ses atomes a surexhaussé l’énorme dos de l’Amérique qu’on appelle Cordillère.
Arrivés là, nous croyons que cette revue est finie. Patience. Les mollusques, qui ont fait tant d’îles dans la mer du Sud, qui pavent littéralement (les derniers sondages le prouvent) les douze cents lieue» de mer qui nous séparent de l’Amérique, ces mollusques sont qualifiés j>ar plusieurs naturalistes du nom d’insectes embryonnaires, de sorte que leurs tribus fécondes arrivent comnje une dépendance de ce peuple supérieur, on dirait, des candidats à la dignité d’insecte;
Cela est grand. Ce qui pourtant me fait regretter
le petit monde de l’oiseau, de ce, charmant compagnon qui me porta sur ses ailes, ce ne sont pas ses concerts, ce n’est même pas le spectacle de sa vie légère et sublime. Mais c’est qu’il m’avait compris !...
Nous nous entendions, nous aimions, et nous
INTRODUCTION
échangions nos langages. Je parlais pour lui, il chantait pour moi.
Tombé du ciel à l’entrée du sombre royaume, eu présence du mystérieux et muet fils de la nuit, quel langage vais-je inventer, quels signes d’intelligence, et comment m’ingénier pour trouver moyen d’arriver à lui? Ma voix,- mes gestes, n’agissent sur lui qu’en le faisant fuir. Point de regard dans ses yeux. Nul mouvement sur son masque muet. Sous sa cuirasse de guerre, il demeure impénétrable. Son cœur (car il en a un) bat-il à la manière du mien? Ses sens sont infiniment subtils, mais sont-ils scm-
blables à mes sens! Il semble même qu’il en ait à part, d’inconnus, encore sans nom.
Il nous échappe ; la nature lui crée, à l’égard de l’homme, un alibi continuel. Si elle le montre un moment dans un seul éclair d’amour, elle le cache des années au fond de la terre ténébreuse ou dans le sein discret des chênes. Trouvé, pris , ouvert, disséqué, vu au microscope et de part en part, il nous reste encore une énigme.
Une énigme peu rassurante, dont l’étrangeté est près de nous scandaliser, tant elle confond nos idées. Que dire d’un être qui respire de côté et par les flancs? d’un marcheur paradoxal, qui, à l’envers de tous les autres, présente le dos à la terre et le ventre
INTRODUCTION
au ciel? En plusieurs choses, l’insecte nous parait
un être à rebours.
Ajoutez que sa petitesse ajoute au malentendu. Tel organe nous semble bizarre, menaçant, parce que nos très-faibles yeux le voient trop confusément pour s’en expliquer la structure et l’utilité. Ce qu’on voit mal inquiète. Provisoirement on le tue. Il est si petit d’ailleurs, qu’avec lui, on n’est pas tenu d’être juste.
Les systèmes ne nous manquent pas. Nous admettrions volontiers cet arrêt définitif d’un rêveur allemand qui tranche leur procès d’un mot : « Le bon Dieu a fait le monde; mais le Diable a fait l’insecte. »
Celui-ci pourtant ne se tient pas pour battu. Aux systèmes du philosophe et à la peur de l’enfant (qui peut-être sont la même chose), voici à peu près sa réponse : ‘ ( ...
Il dit premièrement que la justice est universelle, que la taille ne fait rien au droit ; que, si l’on pouvait supposer que le droit n’est point égal, et que l’Amour universel peut incliner la balance, ce serait pour les petits.
Il dit qu’il serait absurde de juger sur la figure, de condamner des organes dont on ne sait pas l’usage, qui la plupart sont des outils de professions
Vin INTRODUCTION,
spéciales, les instruments de cent métiers; qu’il est, lui, l’Insecte, le grand destructeur et fabricateur, l’industriel par excellence, l’actif ouvrier de la vie.
Il dit enfin (la prétention semblera peut-être orgueilleuse) qu’à juger par les signes visibles, les œuvres et les résultats, c’est lui, entre tous les êtres, qui aime le plus. L’amour lui donne des ailes, de merveilleux iris de couleurs et jusqu’à des flammes visibles. L’amour, c’est pour lui la mort instantanée ou prochaine, avec une seconde vue étonnante de maternité pour continuer sur l’orphelin' une protection ingénieuse. Enfin, ce génie maternel va si loin que, dépassant, éclipsant les rares associations d’oiseaux et de quadrupèdes, il a fait créer à l’inseete des républiques et des cités!
Voilà un plaidoyer grave qui me fait impression .
Si tu travailles et si tu aimes, insecte, quel que soit ton aspect, je ne puis m’éloigner de toi. Nous sommes bien quelque peu parents. Et que suis-je donc moi-même, si ce n’est un travailleur ? Qu’ai-je eu de meilleur en ce monde?
Cette communauté d’action et de destinée, elle m’ouvrira le cœur, et me donnera un sens nouveau pour écouter ton silence. L’Amour, la force divine qui circule eq toutes choses et fait leur àme com-
INTRODUCTION. . IX
mune, est pour elles un interprète par lequel elles dialoguent et s’entendent sans se parler.
Dans les fort longues lectures de naturalistes et de voyageurs qui nous préparèrent l'Oiseau, et pour lesquelles il ne fallait pas moins que la patience d’une femme solitaire, nous recueillions sur la route nombre de faits, de détails,' qui nous faisaient voir l’insecte sous l’aspect le plus varié. L’insecte, à côté de l’oiseau, nous apparaissait sans cesse, ici comme une harmonie, là comme un antagonisme, mais trop souvent de profil et comme être subordonné.
J’étais en plein xvr siècle, et, pendant trois ans environ de forte préoccupation historique, tout ceci