‹ L'insecteChapitre 2 sur 29 · X . INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X . INTRODUCTION

ne m’arrivail que par les extraits, les lectures, les conversations de chaque soir. Je recevais les éléments divers de cette grande étude par l’intermédiaire d’une âme éminemment tendre aux choses de la nature et généreusement portée à l’amour des plus petits. Cet amour patient et fidèle, étendant indéfiniment la curiosité, ramassait, si je puis dire, par un procédé de fourmi, comme autant de grains de sable, les matériaux qui se trouvent bien moins dans les grands ouvrages que dans une infinité de mémoires, de dissertations dispersées.

Aimer longtemps, infatigablement, toujours, c’est ce qui rend les faibles forts. Il 11e faut pas moins que cette persévérance de goût et d’affection, dès qu’on veut sortir des lectures et entrer dans l’observation, dans les délicates et longues études de lavie. Je ne m’étonne pas si Mlle Jurine a si heureusement contribué aux surprenantes découvertes de son père sur les abeilles, ni si Mme Mérian, pour fruit de ses lointains voyages, nous a laissé le savant et si beau livre de peintures des insectes de la Guyane. Les yeux et les mains des femmes, fines et faites aux petits objets, au travail à petits points, sont éminemment propres à ces choses. Elles ont plus de respect aussi, d’attention, de condescendance, pour les minimes existences. Si poétiques,

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elles sont moins poètes, et imposent moins au réel la tyrannie de leur pensée. Elles lui sont plus dociles, ne le dominent pas, le subissent, et n’ont pas pour ces petits le regard rapide, souvent dédaigneux, de la vie supérieure. Aussi, quand, avec tout cela, elles sont patientes , elles pourraient devenir d’excellents observateurs et de petits Réaumur.

Les études microscopiques spécialement veulent des qualités féminines. Il faut se faire un peu femme pour y réussir. Le microscope, amusant au premier coup d’œil, demande, si on veut en faire un usagé sérieux, de la dextérité, une adresse patiente, surtout du temps, beaucoup de temps, une complète liberté d’heures, pouvoir répéter indéfiniment les mêmes observations, voir le mêrtieobjet à différents jours, dans la pure lumière du matin, au chaud rayon du midi, et parfois même plus tard. Tels objets qu’il faut voir d’ ensemble se regardent mieux à la simple loupe; tels seulement par transparence, en les éclairant en dessous du miroir du microscope. Il en est qui, médiocres ou insignifiants le jour, deviennent merveilleux le soir, quand le foyer de l’instrument concentre la lutnière. Enfin, pour résumer tout, ces études demandent ce qu’on a le moins aujourd’hui, qu’on soit hors du monde, hors du temps, soutenu par une

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curiosité innocente, un pieux, un infatigable amour de ces imperceptibles vies. Elles sont une sorte de maternité virginale et solitaire.

L’absorption où me tenait ce terrible xvr siècle ne me lâcha qu’au printemps de 1856. L'Oiseau aussi avait paru. J’essayai de respirer un moment, et je m’établis à Montreux, près Clarens , sur le lac de Genève. Mais ce lieu entre tous délicieux, en me ramenant à un vif sentiment de la nature, ne

m’en rendait pas la sérénité. J’étais trop ému encore de cette sanglante histoire. Une flamme était en moi que rien ne pouvait éteindre. Je m’en allais, le long des routes, avec mon verre de sapin, goûtant l’eau à chaque fontaine (toutes si fraîches, toutes si pures), leur demandant si quelqu’une aurait la vertu d’effacer tant de choses amères du passé et du présent, et laquelle de tant de sources serait pour moi l’eau du Léthé.

A Lucerne enfin, je trouvai, à Une bonne demilieue de la ville, je ne sais quel ancien couvent devenu auberge, et je pris pour mon cabinet le parloir, pièce très-vaste qui, par sept fenêtres ouvertes sur les monts, le lac et la ville, dans une triple exposition, me donnait un jour magnifique à toutes les heures. Du matin au soir, le soleil me restait fidèle et tournait autour de mon microscope, mis

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au milieu de la chambre. Le beau lac que j’avais en face et de tous les côtés n’est pas encore là celui qui, serré, âpre et violent, s’appellera le lac dUri. Mais les sapins qui partout dominent le paysage avertissent de ne pas trop se fier à la saison, vous disent que vous êtes dans un froid pays. Une certaine rudesse barbare se mêle aussi à bien des choses. C*est justement du midi que vient le souffle d’hiver. Devant moi, pour me tenir une constante compagnie, se dressait sur l’autre rive le sombre Pilate , montagne sèche à vives arêtes taillées au rasoir, et, par-dessus sâ noire épaule, la blanche Vierge et Pic d'argent (Jungfrau et Silberhorn) me regardaient de dix lieues.

Cela est très-beau, très-frais en juillet, souvent déjà froid en septembre. Vous sentez Sur vous, derrière vous, à une énorme hauteur, une mer d’eau suspendue. C’est le réservoir principal d’où sortent les grands fleuves de l’Europe, la masse du Saint-Gothard, plateau de dix lieues en tous sens, qui par un bout verse le Rhône, par l’autre le Rhin, par un troisième la Reuss, et vers le midi leTessin. On ne voit pas ce réservoir, sinon un peu de profil, mais on le sent: Voulez- vous des eaux ? venez là Buvez, c’est la plus grande coupe qui abreuve le genre humain.

XXV ■ , INTRODUCTION

Je commençai d’avoir moins soif. En plein été, les nuits étaient froides, fraîches les matinées, les soirées. Ces neiges immaoulées que je regardais avidement et d’an œil insatiable, me purifiaient, ce semble, de la longue route poudreuse, hâlée, sanglante et sublime, mais bonrbeuse aussi parfois, des révolutions de l’histoire. Je repris un peu d’équilibre entre le drame du monde et l’épopée éternelle.

Quoi de plus divin que ces Alpes? Quelque part je les appelais « l’autel commun de l’Europe. » Pourquoi? Non pour leur hauteur. Un peu phis haut, un peu plus bas, on n’en est pas plus près du ciel. Mais c’est que la grande harmonie, ailleurs vague, est palpable ici. La solidarité de la vie, la circulation de la nature, la bienveillante mutualité de ses éléments, tout est visible. 11 se fait une grande lumière. - ,

Chaque chaîne filtre de son glacier, pour révélation de la zone inaccessible , un torrent qui , recueilli, calmé, épuré dans uu vaste lac, traduit en eau pure, en eau bleue, sort grand fleuve et va, magnifique, porter partout l’âme des Alpes. De ces innombrables eaux remonteront aux montagnes les brumes qui renouvellent le trésor de leurs glaciers.

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Tout est si bien harmonisé et les perspectives sont telles, que les lacs et leurs fleuves réfléchissent ou regardent encore en s’éloignant la grave assemblée des montagnes, des hautes neiges, des vierges sublimes dont ils sont une émanation.

Ils se regardent, s’expliquent, s’accordent, s’aiînenL Mais dans quelle austérité ! Ils s’aiment comme identité des contrastes les plus forts. Fixité et fluidité. Rapidité, éternité. Les neiges par-dessus la verdure. L’hiver pressenti dès l’été.

De là une nature prudente, une sagesse générale dans les choses même. On jouit sans perdre de vue qu’on ne jouira pas longtemps. Mais le cœur n’en

est pas moins touché d’un monde si sérieux et si pur. Cette brièveté attache et cette austérité captive. Des neiges aux lacs, des bois aux fleoves,aux vertes et fraîches prairies, une virginité souveraine domine toute la contrée.

Ce sont des Heux pour tous les âges. L’âge avancé s’y affermit, s’y associe à la Nature, et salue sanss’attrister les grandes ombres qui tombent des monts. Et les âmes neuves encore, qui n’y sentent que l’aurore et l’aube, s’y ouvrent à des joies charmantes de tendresse religieuse v tendresse pour l’Ame du monde, tendre pour ses moindres enfants.

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Le lieu favori de nos promenades et notre cabinet d’études était un petit bois de sapins assez élevé au-dessus du lac, derrière le rocher de Seeburgh. On y montait par deux routes doublement lumineuses de la réflexion immense du miroir splendide

où se mirent les quatre cantons. Nul paysage plus aimable, en le regardant vers Lucerne ; nul plus sérieux, plus solennel, du côté où la vue s’enfonce vers le Saint-Gothard et l’amphithéâtre des monts. Mais cet éclat, ces grandeurs, finissaient tout à eoup au premier pas sous nos sapins. On se fût cru au bout du monde. La lumière baissait, les bruits semblaient diminués; la vie même paraissait absente.

C’est l’etïet ordinaire de cesbois.au premier regard. Au ëfecond, tout change. L’étouffement ou du moins la subordination qu’impose le sapin aux autres végétaux qui voudraient grandir sous son ombre, éclaircit l’intérieur ; et, quand les yeux se sont habitués à cette sorte de crépuscule, on voit bien mieux au loin, on observe bien mieux que dans le pêle-mêle inextricable des forêts ordinaires, où tout vous fait obstacle.

Ce que celle-ci nous présentait d’abord sous ses nobles et funèbres colonnes, qu’on aurait dites d’un temple, c’était un spectacle de mort, mais d’une

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