LE PHÉNIX
triomphe, qui veut s’é[>andrc et se donner ; c’est la tradition du désir, la prière impérieuse, le pressant appel aux objets aimés.
Dans les climats moyens et pâles, vous trouverez ces livrées brillantes qu’on croirait celle des tropi* * ques. Qui n’a vu, sous notre ciel terne et indécis, étinceler la cantharide? Même aux plus mornes déserts où l’été n’est qu’un instant, comme pour faire dépit au soleil, dépit à la terre nue et pauvre, l’amour suscite des êtres d’une splendeur somptueuse, opulents d’habits, de parure. La misérable Sibérie voit tout à coup se promener des princes et des grands seigneurs dans le peuple insecte. Le tyrannique climat de la Russie n’empêche pas d’énormes carabes, impitoyables chasseurs, plus fiers qu’Iwan le Terrible, de se décorer de maroquin vert, noir, violet ou bleu foncé, à reflets de noirs saphirs. Quelqués-uns même, usurpant les vieilles chapes consacrées des czars et des Porphyrogénèles, se pavanent sous la pourpre, liserée d’or byzantin.
Dans nos Sibérie9 voisines, je parle de nos hautes montagnes, sous la grêle, par exemple, des glaciers pyrénéens, sans se décourager par des coups si rudes, volent encore de nobles insectes, d’exquise parure, la rosalie en manteau de satin gris perle, moucheté de velours noir.
Aux hautes Alpes, au Grindelwald, à la redoutable
LE PHÉNIX
descente où ce glacier vient à nous, où vous touchez ses aiguilles, où son souffle aigre vous transit, j’admirai une timide, mais touchante protestation de l’amour. Parmi quelques maigres bouleaux, arbres martyrs qui subissent une flagellation éternelle, une pauvre petite plante, élégante et délicate, s’obstinait encore à fleurir; fleur rose, mais d’un rose violet, et digne de ces lugubres lieux. Le frère de cette tra-. gique rose est un très-petit insecte qui monte, tout faible qu’il est, plus que toutes les espèces, et qu’on trouve grelottant encore aux grandes neiges du Mont-Blanc. Là, on ne voit plus que le ciel, et dessous, le vaste linceul. La poétique créature a pris justement les deux teintes : le bleu céleste de ses ailes, d’incroyable délicatesse, semble lustré légèrement de la blanche poudre des frimas. Les tempêtes et les avalanches qui renversent les rochers ne lui font pas peur. Sous le souffle du géant terrible, dans sa barbe hérissée de glace et dans son redouté sourcil, il vole hardiment, le petit, imaginant apparemment que ce roi des éternels hivers hésitera à détruire la dernière fleur ailée d’amour qui, dans son empire de la mort, lui conserve un reflet du ciel.