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IX

LE MICROSCOPE

Armé de ce sixième sens que l'homme vient d’acquérir, je puis, à ma volonté, marcher dans l’une ou l’autre voie. Il ne tient qu’à moi de suivre, d’atteindre et calculer des mondes, de graviter avec eux par leurs orbites immenses. Mais je me sens plus vivement attiré vers l’autre abîme, celui de L’infini ment petit. J’entrevois dans ces atomes une intensité d ? énergie qui me charme et m’émerveille. Moi-méme, ne suis-je pas un atome? Ni Jupiter, ni Sirius, ces énormes globes si loin de moi, si peu en rapport avec moi, ne m’apprendront

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le secret de l’existence terrestre. Ceux-ci, au contraire, m’entourent, ine pressent et me servent ou me nuisent. S’ils ne me sont pas semblables, ils me sont associés.

Fatalement associés. Et je ne peux pas les fuir : plusieurs vivent dans l’air que j’aspire, que dis-je? dans mes liquides, au dedans de moi. J’ai intérêt à les connaître. Mais mon intérêt souverain est d’échapper à ma triste et misérable ignorance, de ne pas sortir de ce monde sans avôir entrevu l’infini.

Plein de ces idées, je m'adressai à l’un des

hommes de ce temps qui onf fait le plus grand

et le plus heureux usage du microscope, le célèbre

docteur Robin. Sous sa direction, j’achetai chez l’habile opticien Nachet un excellent instrument, et je l’établis devant ma fenêtre sous un très-beau jour.

Je l’ai dit, le microscope, c’est bien plus qu’une lunette. C’est un aide, un serviteur qui a des mains pour suppléer les vôtres, des yeux et des yeux mobiles qui changent pour faire voir l’objet à la grosseur désirable, dans tel détail ou dans l’ensemble. On comprend parfaitement l’absorbant attrait qu’il exerce ; quelque fatigue qu’il cause, on ne peut plus s’en détacher. Il débuta, comme on a vu, par tuer son père, Swammerdam. A combien de travailleurs n’a-t-il pas ôté depuis, sinon la vie, du moins les yeux ! Le premier Huber, de bonne

L’INSECTE A-T-IL UNE PHYSIONOMIE? 113 heure a été aveugle. L’illustre auteur du grand ouvrage sur le hanneton, M. Strauss, l’est devenu à peu près. Notre pâle et ardent Robin est déjà sur cette pente, et poursuit sans s’arrêter. La séduction est trop forte. Qui pourrait renoncer au vrai , dès qu’on l’entrevit une fois ? qui pourrait rentrer de bon gré dans le monde d’erreurs où nous sommes? Mieux vaut ne plus voir du tout que de voir presque toujours faux.

Me voici donc face à face de mon petit homme de cuivre. Je ne perdis pas un instant pour interroger son oracle. Telle fut sa première réponse assez rude sur les deux objets que je présentai :

L’un était une main humaine, blanche et délicate, une main gauche, la plus oisive, d’une personne qui ne fait rien ;

L’autre une patte d’araignée.

Le premier objet , à l’œil nu , semblait assez agréable ; l’autre, une petite lame obscure, d'un brùn sale, plutôt répugnant.

Au microscope , c’était exactement le contraire. Dans la patte d’araignée, aisément purgée de quelques villosités, il montrait un peigne magnifique de la plus belle écaille, laquelle, bien loin d’être sale, par son extrême poli était impossible à salir; tout aurait glissé dessus. Cet objet paraissait être à deux

tins : une très-fine main avec laquelle la lileuse

m ' . LE MICROSCOPE,

se fait glisser à son fil pour monter, descendre ; d’autre part, un peigne qui sert à l’attentive ouvrière pour tenir sa toile, pendant le travail, dans la position voulue, jusqu’à ce que le fil ténu, qui semble plutôt un nuage, s’affermisse, séché par l'air, et ne revienne plus flottant sur lui-même.

Pour la main humaine, le point qu’on en pouvait présenter sous le microscope semblait, môme au verre le plus faible, un objet immense, vague, incompréhensible à force de grossièreté. Même à une loupe moyenne qui grossit seulement douze ou quinze fois, elle paraissait un tissu jaunâtre et rosâtre, rude et sec, mai tendu, une sorte de taffetas à réseau, dont chaque maille boursouflait d’une manière inégale.

Rien de plus humiliant.

Cet impitoyable juge, sévère même pour les fleurs, est terrible à la fleur humaine. La plus fraîche et la plus charmante fera sagement de n’en pas tenter l’expérience. Elle frémirait d’elle-même. Ses fossettes seraient des abîmes. Le léger duvet de pêche qui est pour sa belle peau comme un couronnement de délicatesse offrirait de rudes broussailles, que dis-je ? de sauvages forêts.

Sur cette première expérience, je sentis que ce

trop véridique oracle ne changeait pas seulement

nos idées sur les grandeurs, mais non moins sur

L’INSECTE A-T-IL UNE PHYSIONOMIE? 115 les aspects, les couleurs, les formes, transfigurant toute chose, il faut le dire, du faux au vrai.

Résignons-nous. Quoi que nous dise cet organe de la vérité, je le remercie et je le salue, dût-il me déclarer un monstre. Mais il , n’en est pas ainsi. S’il change de manière sévère nos idées sur telle surface, en revanche, il nous révèle des mondes

vraiment infinis de beauté en profondeur. Cent choses que la vue simple trouve horribles en anato^mie, deviennent d’une délicatesse touchante, attendrissante, d’un charme poétique qui va au sublime. Ce n’est pas le lieu d’insister. Mais une simple goutte de sang, d’un rouge brique peu agréable à la simple vue, lourde, épaisse, opaque, si vous la regardez, séchée, au verre grossissant, vous offre une délicieuse arborescence rose, avec de fiqs ramuscules aussi mignons que ceux du corail sont mousses et grossiers.

Mais tenons-nous aux insectes. Prenons le plus misérable, le tout petit papillon de la mite qui mange nos draps, ce papillon d’un blanc sale qui paraît le dernier des êtres. Prenez son aile seulement. Non, hien moins, seulement un peu de poussière, de cette farine légère qui couvre son aile. Vous êtes stupéfait de voir que la nature, épuisant la plus ingénieuse industrie pour que ce rebut de la création vole à son aise et saus fatigue.

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a semé son aile, non pas de poussière, mais d'une muHilude de petits ballons. Ce sont, si vous aimez mieux, autant de parachutes , instruments de vol fort commodes, qui, ouverts, soutiennent le petit aéronaute sans fatigue, indéfiniment, qui, plus ou moins tendus, le font monter ou baisser, et, pliés, le mettent au repos. Le moindre des papillons, soutenu ainsi, a une faculté de vol aussi illimitée que le premier oiseau du ciel.

On s’intéresse vivement à ces curieux appareils où ils ont devancé nos arts. On observe leurs étranges et surprenants modes d’action, comme on ferait des habitants d’une autre planète, par miracle apportés ici. Mais ce qu’on voudrait voir le plus, ce qu’on brûle de saisir, c’est quelque reflet du dedans, quelque lueur du flambeau qui est contenu en eux, quelque semblant de la pensée. Ont-ils une physionomie? Saisirai-je dans leur face étrange quelque trace de celte intelligence qui ressemble tant à la nôtre, si nous en jugeons par les œuvres ? L’expression qui me touche dans l’œil du chien et des autres animaux rapprochés de moi, n’en retrouverai-je pas quelque chose dans l’abeille, dans la fourmi, dans ces êtres ingénieux, créateurs, qui font des choses dont le chien est incapable?

Un homme d’esprit me disait : « Enfant , j’étais fort curieux d’insectes , je cherchais les chenilles

L’INSECTE A-T-IL UNE PHYSIONOMIE? 117 et j’en faisais collection. Ma curiosité était surtout de les voir au visage, et je n’y parvenais pas. Tout ce que j’en distinguais était confus, morne, triste. Cela me découragea. Je laissai les collections. »

Moi aussi j’étais enfant dans cette étude nouvelle, je veux dire neuf et curieux. Ma grande curiosité était d’interroger le visage de ce petit monde muet, d’y surprendre, au défaut de voix, la pensée silencieuse. Pensée? le rêve, du moins, l’instinct obscur et flottant.

Je m’adressai à la fourmi.

Être humble de forme et de couleur, mais doué à un degré prodigieux d’instinct social et du sens de l’éducation. Je ne parle pas de leur vif esprit de ressources, de l’extemporanéilé qui leur permet de faire face aux périls, aux embarras, aux hasards.

Je pris donc une fourmi de l’espèce la plus commune, fourmi neutre, de ces ouvrières dispensées d’amour, en qui le sexe, atrophié au profit du travail, développe d’autant plus l’instinct, qui seules font tous les métiers dans la petite cité , pourvoyeuses, nourrices, architectes, inventives de cent façons.

Je choisis un très-beau jour, un jour serein, lu- ' mineux, non d’une lumière crue d’été, mais d’une calme lumière d’automne (1 er septembre 1856). J’étais seul, dans un grand repos et un silence pro*-

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fond, dans ce complet oubli du monde que nous obtenons rarement. Après tant d’agitations du présent et du passé, mon cœur un moment se taisait.

Jamais je ne fus plus prêt à entendre les voix muettes qui lie s’adressent point à l’oreille, à pénétrer d’un esprit calme et bienveillant dans le mystère du petit monde qui nous entoure de tous côtés, et qui reste pourtant jusqu’ici hors de nos communications et par delà notre portée.

Tête à tête avec ma fourmi, armé d’une assez bonne loupe qui la grossissait douze fois, je la posai délicatement sur une grande et belle feuille de papier blanc qui couvrait presque ma table. '

Au microscope , je n’eusse vu qu’une partie, et non l’ensemble. Un grossissement très-fort m’aurait exagéré aussi des détails un peu secondaires, comme les poils assez rares dont la fourmi est pourvue. Enfin sa mobilité n’eût pas permis de la tenir au foyer du microscope. La loupe, mobile aussi bien qu’elle, la suivait dans ses mouvements.

Non sans peine cependant. Elle était vive et alerte, inquiète, fort impatiente de sortir de là. Je la regardais au centre de la feuille, lorsque déjà elle était presque à l’extrémité. Je fus obligé de l’éthériser quelque peu pour l’engourdir et la rendre moins mobile.

Elle paraissait très-propre, extrêmement vernis-

L’INSECTE A-T-IL UNE PHYSIONOMIE? 119 sée. Quoique neutre, et non femelle, elle avait le ventre assez fort. Le ventre joignait le corselet par deux petits rendements. Du corselet se dégageait nettement, finement, la tété, forte et presque ronde. • . .

Cette tête, vue ainsi en masse, semblait celle d’un oiseau. Mais point de bec; à la place, un prolongement circulaire, dans lequel un regard attentif me fit voir la réunion de deux petits croissants, rejoints par la pointe. C’étaient ses dents ou mandibules, dents qui n’agissent pas, comme les nôtres, de haut en bas, mais horizontalement et de côté. L’insecte de ses mandibules fait l’usage le plus varié; ce ne sont pas seulement des armes et des instruments de manducation, mandes outils pour tous les arts, suppléant en partie les mains, pour maçonner, gâcher, sculpter, pour enlever et porter les petits, parfois même de grands et d’énormes poids.

Bien lui prit de se trouver si bien cuirassée. L’éther glissa, entra fort peu, et l’étourdit seulement. Après un moment d’immobilité, elle revint à moitié et fit quelques mouvements, comme ceux d’une personne ivre, ou frappée d’une forte migraine. Elle avait l’air de se dire : « Où suis-je ? » et elle tâchait de reconnaître le terrain où elle marchait, la grande feuille de papier. Elle fit quelques pas chancelants, tombant presque de droite et de gauche. Elle portait

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en avant deux instruments que d’abord je croyais être des pattes, mais qui, mieux vus, en étaient essenliclleraents différents.

Ils prenaient naissance à côté des yeux, et, comme eux, c’étaient manifestement des instruments d’observation. Ces antennes , comme on les appelle, longues, fortes, délicates, vibrantes au contact le plus léger, sont charnues , articulées d’une vingtaine de pièces mobiles, agencées l’une dans l’autre. Instrument infiniment propre à palper et tâtonner. Mais il a bien d’autres usages ; par lui, les fourmis se transmettent en une seconde des avis assez compliqués, puisqu’ils changent leur direction et les font rétrograder, prendre tout à coup un autre chemin ; c’est évidemment un langage, comme celui de télégraphe. Ce merveilleux organe du tact est de plus probablement une sorte d’ouïe, étant tellement mobile qu’il doit frémir aux moindres vibrations de l’air et sentir toute onde sonore.

L’accord de ces mouvements, de ce fin et délicat appareil tactile et télégraphique, cette forte tète enfin qui semblait penser; le tout faisait illusion. Ses attitudes, ses tâtonnements, ses efforts pour se rendre compte de la situation, la montraient précisément ce que nous aurions été dans une circonstance semblable. La reine Mab de Shakespeare, dans son char de coque de noix, me revenait à l’esprit. Plus

L’INSECTE A-T-IL UNE PHYSIONOMIE? 121 encore, les histoires d’Huber, histoires saisissantes, et presque effrayantes, qui feraient croire ces êtres si avancés dans le bien et dans le mal.

Elle me tournait le dos obstinément, comme si elle avait craint de voir son persécuteur. Elle devait m’envisager comme un horrible géant, et, malgré cet état d’ivresse, elle faisait de constants et d’énergiques efforts pour s’éloigner de moi et se mettre en sûreté.

Je la ramenais doucement et avec précaution.

Mais je ne pouvais obtenir qu’elle me montrât sa face. Trop grande était son antipathie, sa terreur, sans doute. Je me décidai alors à la prendre avec une petite pince, et à la tenir sur le dos, en serrant le moins possible. Ce serrement, quoique léger, comprimant les petits trous latéraux (stigmates) par lesquels elles respirent, lui fut infiniment pénible, à juger par sa résistance. Des petits ongles de ses pattes, de ses mandibules, elle pinçait si fortement la pince que j’entendais vibrer l’air à chaque coup qu’elle donnait. Je profitai avec hâte de l’attitude pénible où je tenais ma fourmi : je regardai son visage,

Ce qui désoriente le plus et lui donne un aspect étrange, ce sont principalement les dents ou mandibules, placées en dehors de la bouche, et partant l’une de droite, l’autre de gauche, horizontalement pour se rencontrer; les nôtres sont verticales. Ces

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dents en avant menacent et semblent présenter le combat. Cependant, comme nous l’avons dit, elles ont des usages pacifiques et servent aussi de mains.

Derrière ces dents apparaissent de petits filets ou palpe?, à l’entrée de la bouche. Ce sont en réalité comme de petites mains de la bouche, qui palpent, manient, retournent ce qu’on y apporte.

Du front partent les antennes, autres mains, mais du dehors, mobiles à l’excès, sensibles, des mains électriques.

Derrière la tête, au corselet, commencent les pattes, deux d’abord, de grande dextérité, et que M. Kirby a nommées justement les bras.

Un appareil si compliqué, mis à la partie antérieure du corps, ne peut manquer d’obscurcir, d’embrouiller sa physionomie. Que serait-ce de la nôtre, si de nos yeux, de notre bouche, partaient six mains, sans préjudice de celles qui viendraient des épaules, et de quatre autres qui seraient placées plus bas?

Tout est donné à l’action et à la défense. La face que montre l’insecte, c’est son crâne résistant, sa boite osseuse, laquelle ne peut remuer. Elle enchâsse, encadre et fixe les yeux qui ne remuent pas non plus; mais ils n’en ont pas besoin, étant extérieurs et multiples; ceux de la fourmi sont divisés en cinquante facettes qui lui montrent tout, devant

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