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PAR L’ÉTUDE DE L’INSECTE

pas tels que dans la nature, mais fantastiques et merveilleux, comme l’enfant qui les désire les vit en dormant, ou la fille amoureuse d’une belle pa-r rure, ou comme la jeune femme enceinte dans ses envies les a rêvés.

Avant de passer aux sociétés d’insectes qui rempliront le dernier livre, parlons ici d’un solitaire.

Plus haut, plus bas que l’insecte, l’araignée s’en sépare par l’organisation, s’en rapproche par les instincts, les besoins, l’alimentation;

Être fortement spécialisé en tous sens, elle se trouve hors des grandes classes, et comme à part dans la création.

Dans les pays plantureux des tropiques, où le gibier surabonde, elle vit en société. On en cite qui tendent autour d’un arbre un vaste filet commun, dont elles gardent les avenues en parfait concert. Bien plus, ayant souvent affaire à des insectes puis-

sanls, môme à de petits oiseaux, elles coopèrent

dans le péril et elles se prêtent main-forte.

Mais cette vie sociétaire est tout exceptionnelle, bornée à certaines espèces, aux climats les plus favorisés. Partout ailleurs l’araignée, par la fatalité de sa vie, de son organisme, a le caractère du chasseur, celui du sauvage qui, vivant de proie incertaine, reste envieux, défiant, exclusif et solitaire.

Ajoutez qu’elle n’est pas comme le chasseur ordinaire qui en est quitte pour ses courses, ses efforts, son activité. Sa chasse, à elle, est coûteuse, si j’ose dire, et exige une constante mise de fonds. Chaque jour, chaque heure, de sa substance elle doit tirer l’élément nécessaire de ce filet qui lui donnera la nourriture et renouvellera sa substance. Donc, elle s’affame pour se nourrir, elle s’épuise pour se refaire, elle se maigrit sur l’espoir incertain de s’engraisser. Sa vie est uûe loterie, remise à la chance de mille contingents imprévus. Cela ne peut manquer de faire un être inquiet, peu sympathique à

ses semblables, où elle voit des concurrents ; tranchons le mot, un animal- fatalement égoïste. S’il ne l’était, il périrait.

Le pis, pour ce pauvre animal, c’est qu’il est laid

foncièrement. Il n’est pas de ceux qui, laids à l’œil nu, se réhabilitent par le microscope. La spécialité trop forte du métier, nous le voyons chez les hom-

mes, atrophie tel membre, exagère tel autre, exclut l’harmonie; le forgeron souvent est bossu. De même l’araignée est ventrue. En elle la nature a tout sacrifié au, métier, au besoin, à l’appareil industriel qui satisfera le besoin. C’est un ouvrier, un cordier, un fileur et un tisseur. Ne regardez pas sa figure, mais le produit de son art. Elle n’est pas seulement un fileur, elle est une filature. Concentrée et circulaire, avec huit pattes autour du corps, huit yeux vigilants sur la tête, elle étoilne par la proéminence excentrique d’un ventre énorme. Trait ignoble, où l’observateur inattentif et léger ne verrait que gourmandise. Hélas! c’est tout le contraire; ce ventre, c’est son atelier, son magasin, c’est la poche où le cordier tient devant lui la matière du fil qu’il dévide; mais, comme elle n’emplit celle poche de rien que de sa substance, elle ne grossit qu’aux dépens d’elle-même, à force de sobriété. Et vous la verrez souvent, étique pour tout le reste, conserver toujours gonflé ce trésor où est l’élément indispensable du travail, l’espérance de son industrie, et sa seule chance d’avenir. Vrai type de l’industriel. «Si je jeûne aujourd’hui, dit-elle, je mangerai peut-être demain; mais si ma fabrique chôme, tout est fini, mon estomac doit chômer, jeûner à jamais. »

Mes premiers rapports avec l’araignée ne furent rien moins qu'agréables, Dans ma nécessiteuse en-

fance, lorsque je travaillais seul (comme je l'ai dit dans/c Peuple) à l'imprimerie de mon père, alors ruinée et désertée, l’atelier temporairement était dans une sorte de cave, suffisamment éclairée, étant cave par le boulevard où nous demeurions, mais rez-dechaussée sur la rue Basse. Par un large soupirail grillé, le soleil venait à midi égayer un peu d’un rayon oblique la sombre casse où j’assemblais mes petites lettres de plomb. Alors, à l’angle du mur, j’apercevais distinctement une prudente araignée qui, supposant que le rayon amènerait pour son déjeuner quelque étourdi moucheron, se rapprochait de ma casse. Ce rayon, qui ne tombait point dans son angle, mais plus près de moi, était pour elle une tentation naturelle de m’approcher. Malgré le dégoût naturel, j’admirai dans quelle mesure progressive de timide, lente et sage expérimentation, elle s’assurait du caractère de celui auquel il fallait qu’elle confiât presque sa vie. Elle m’observait certainement de tous ses huit yeux, et se posait le problème : « Est-ce, n’est-ce pas un ennemi? »

Sans analyser sa figure, ni bien distinguer ses yeux, je me sentais regardé, observé ; et apparemment l'observation*^ la longue, me fut tout à fait favorable. Par l’instinct du travail peut-être (qui est si grand dans son espèce), elle sentit que je devais être un paisible travailleur, et que j’étais là aussi occupé,

comme elle, à tisser ma toile. Quoi qu’il en soit, elle quitta les ambages, les précautions, avec une vive décision, comme dans une démarche hardie et un peu risquée. Non sans grâce, elle descendit sur son fil, et se posa résolûment sur notre frontière respective, le bord de ma casse favorisé en ce moment d'un blond rayon de soleil pâle.

J’étais entre deux sentiments. J’avoue que je ne goûtai pas une société si intime ; la figure d’une telle amie me revenait peu ; d’autre part, cet être prudent, observateur, qui certainement ne prodiguait pas sa confiance, était venu là me dire : « Eh ! pourquoi ne prendrais-je pas un tant soit peu de ton soleil?... Si différents, nous arrivons cependant ensemble du travail nécessiteux et de la froide obscurité à ce doux banquet de lumière.... Prends un cœur et fraternisons. Ce rayon que tu me permets, reçois-le de moi, garde-le.... Dans un demisiècle encore, il illuminera ton hiver. »

Comme la noire petite fée le disait en son langage, bas, très-bas, on ne peut plus bas (ainsi parlent les araignées) j’en gardai l’effet vaguement. Mais cela dormait en moi. Puis, la chose eut un réveil, court en 1840, et se rendormit encore jusqu’à ce jour, 15 mai 1857, où je viens pour la première fois de l’expliquer et de l’écrire.

Donc, en 1840, après une perte de famille, je pas-

sai les vacances à Paris, et seul me promenais tout le jour dans mon petit jardin de la rue des Postes. Les miens étaient à la campagne. Je me mis machinalement à regarder les belles étoiles concentriques que les araignées faisaient autour de mes arbres, qu’elles raccommodaient, refaisaient sans cesse avec une louable industrie, se donnant une peine immense à garder le peu que j’avai9 de fruits, de raisins, me soulageant aussi moi-même de l’importunité des mouches et de la piqûre des cousins. Elles rappelèrent à ma mémoire la noire araignée domestique qui, dans mon enfance, entra en conversation avec moi. Celles-ci étaient fort différentes. Filles de l’air et de la lumière, toujours exposées, toujours sous les yeux, sans abri que le dessous d’une feuille où il est aisé de les prendre, elles ne pouvaient avoir les réserves, la diplomatie de mon ancienne connaissance. Tout leur travail était visible, tout leur petit mystère au vent, leur personne à discrétion; elles n’avaient de protection que la pitié ou les services si posi tifs qu’elles rendent, l’i ntérêt bien entendu .

Celles qui tendent aux branches des arbres, comme celles qui tendent aux fenêtres, ont une attention visible à prendre le vent, à se bien poser dans un courant d’air qui amènera les insectes, ou au passage du rayon lumineux dans lequel viendra danser le moucheron. La toile ne tombe piis d’aplomb, ce qui ne

donnerait qu’un courant; l’araignée, en parfait marin, lui donne une grande obliquité, qui lui permet de recevoir deux courants ou davantage.

A l’extrémité de son ventre, quatre filières ou mamelons, pouvant sortir ou rentrer (à la façon des lunettes d’approche), lancent, par leur mouvement, un tout petit nuage qui grossit de minute en minute. Ce nuage, ce sont des fils d’une ténuité inflniè; chaque mamelon en sécrète mille, et les quatre en se rejoignant font de leurs quatre mille fils le fil unique, assez fort, dont sera tissue la toile.

Notez bien que les fils de l’intelligentfabricant ne sont pas de même nature, mais de qualité, de force différentes, Selon leur destination. II en est de secs pour ourdir, d’autres visqueux pour coller. Ceux du nid qui recevra les petits sont un coton, et ceux qui protégeront le cocon où sont les œufs ont toute la résistance nécessaire à leur sûreté.

Quand elle a fourni un jet suffisant de fils pour entreprendre la toile, d’un point élevé elle se laisse glisser et dévide son écheveau. Elle y reste suspendue, et de suite remontant au point de départ à l’aide de son petit cordage, elle se porte vers un autre point, et continue traçant ainsi une série de rayons qui partent tous du môme centre.

La chaîne ourdie, elle s’occupe à faire la trame en croisant le fil. Courant de rayon en rayon , elle

touche chacun de ses filières qui y attachent le fil circulaire. Le tout n’est pas un tissu serré, mais un véritable filet, de telle proportion géométrique que toutes les mailles du cercle sont toujours de même grandeur.

Cette toile, sortie d’elle, vivante et vibrante, est bien plus qu’un instrument, c’est une partie de son être. Circulaire elle-même de forme, l’araignée semble s’étendre, en ce cercle et prolonger les filaments de ses nerfs aux fils rayonnants qu’elle ourdit. C’est au centre de sa toile qu’elle a sa plus grande foire pour l’attaque ou pour la défense. Hors de là elle est timide ; une mouche la ferait reculer. Cette toile est à la fois pour elle un télégraphe électrique qui sent le tact le plus léger, lui révèle la présence d’un gibier imperceptible, presque impondérable ; et en même temps, comme elle est quelque peu visqueuse, elle lui retient cette proie, retarde même et empêtre de dangereux ennemis.

S’il fait du vent, l’agitation continuelle de la toile l’empêcherait de se rendre compte de ce qui s’v passe ; alors, elle se tient au centre. En temps ordinaire, elle reste près de là sous une feuille pour ne pas effrayer la proie, ou ne pas être elle-même celle de ses nombreux ennemis. >

La prudence et la patience est son caractère plus que le courage. Ellea trop d’expérience, elle a eu trop

d’accidents, de mésaventures, elle ést trop habituée aux sévérités du sort pour avoir beaucoup d’audace. Elle a peur même d’une fourmi. Celle-ci, souvent mauvaise tête, inquiète et âpre rôdeuse, qui n’a peur de rien, s’obstine parfois à explorer cette toile dont elle ne peut rien faire. L’araignée alors lui cède la place , soit qu’elle craigne le contact de l’acide de la fourmi, qui brûle comme de l’eau-forte, soit qu’en bonne travailleuse elle calcule qu’une lutte longue et difficile lui emploiera plus de temps qu’il n’en faut pour faire une toile. Donc, sans y mettre la moindre susceptibilité d’amour-propre, elle la laisse se pavaner là , et s’établit un peu plus loin.

Tout vit de proie. La nature va se dévorant ellemême ; mais la proie n’est pas toujours achetée et méritée par une industrie patiente, qui mérite d’être respectée. Aucun être cependant plus que celui-ci n’est le jouet du sort. Comme tout bon travailleur, elle lui fournit double prise, et son œuvre et sa personne. Une infinité d’insectes, le meurtrier carabe, la demoiselle, élégante et magnifique assassine, n’ont que leurs corps et leurs armes, et passent joyeusement leur vie à tuer. D’autres ont des asiles sûrs, faciles à défendre, où ils craignent peu de dangers. L’araignée des champs n’a ni l’un ni l’autre avantage, Elle est dans la position de l’in-

dustriel établi, qui par sa petite fortune, mal garantie, attire ou tente la cupidité ou l’insulte. Le lézard d’en bas, l’écureuil d’en haut, donnent la chasse au faible chasseur. L’inerte crapaud lui darde sa langue visqueuse qui le colle et l’immobilise. C’est le bonheur de l’hirondelle, dans son cercle gracieux, d’enlever sans se déranger l’araignée et la toile, et tous les oiseaux la considèrent comme une grande friandise ou une excellente médecine. Il n’est pas jusqu’au rossignol, fidèle, comme les grands chanteurs, à une çertaine hygiène, qui , de temps en temps, ne s’ordonne, pour purgatif, une araignée.

Ne fût-elle gobée elle-même, si l’instrument de son métier périt, c’est la môme chose. Que la toile soit défaite coup sur coup, le jeûne un peu prolongé la met hors d’état de fournir du fil, et bientôt elle meurt de faim. Elle est constamment serrée dans ce cercle vicieux : pour filer, il faut manger; pour manger, il faut filer. Ce fil, c’est pour elle celui de la Parque, celui de la destinée.

Nous fîmes une fois l’expérience d’enlever trois fois de suite la toile à une araignée. Trois fois, en six heures, elle la refit avec une admirable patience et sans se désespérer. Expérience fort cruelle , que nous nous sommes reprochée. On n’en rencontre que trop de ces malheureuses, que des accidents

de ce genre ont jetées dans le chômage, et désormais trop épuisées pour relever leur industrie. On

les voit, squelettes vivants, essayer en vain un autre métier auquel elles réussissent mal, et douloureusement envier les longues jambes des faucheuses qui gagnent leur vie à la course. . \

Quand on parle de l’avidité gloutonne de Tarai-

gnée, on oublie qu’elle doit manger double, ou bien périr ; manger pour refaire son corps, manger pour refaire son fil» , . * • .

Trois choses contribuent à l’user : l’ardeur du travail incessant, la susceptibilité nerveuse, vive au < dernier point chez' elle 5 enfin son double système de respiration. Car elle n’a pas seulement la respiration passive de l’insecte qui subit l’air introduit par ses stigmates, elle a de plus une sorte de respiration active, analogue au jeu des poumons dans les animaux supérieurs. Elle prend l’air et s’en empare, le transforme et le décompose, s’en renouvelle incessamment. Rien qu’à voir ses mouvements, on sent que c’est plus qu’un insecte; le flux vital y doit courir dans une circulation rapide, le cœur battre bien autrement qu’en la mouche ou le papillon.

Supériorité, mais péril. L’insecte brave impunément les miasmes méphitiques, les fortes odeurs. L’araignée n’y résiste pas. Immédiatement frappée,

212 L’ARAIGNÉE, L’INDUSTRIE, LE CHÔMAGE, elle tombe en convulsions, s’agite et expire. Je le vis un jour à Lucerne ; le chloroforme, dont le cerfvolant, quinze jours durant, avait enduré l’action sans pouvoir mourir, tout d’abord, au premier contact, foudroya une araignée. Elle était de première force, et je la voyais occupée à manger un moucheron. Je voulus l’obsèrver, et je versai sur elle une seule goutte. L’effet fut terrible. On n’eût vu rien de plus saisissant dans une asphyxie humaine. Elle tomba à la renverse, se redressa, puis s’affaissa ; tous les appuis lui manquèrent, et ses membres parurent désarticulés. Une chose fut très-pathétique , c’est qu’en ce moment suprême la fécondité de son sein apparut; dans l’agonie, ses mamelons laissaient aller le petit nuage de toile, de sorte, qu’on eût cru qu’en mourant elle allait travailler encore.

J’en fut triste, et, dans l’espoir que l’air la remettrait peut-être, je la posai sur ma fenêtre ; mais ce n’était plus elle-même. Je ne sais comment cela s’était fait, elle avait comme fondu, et ce n’était plus qu’une anatomie. Sa substance évanouie ne laissait qu’une ombre légère. Le vent l’emporta au lac.

XYII • - " V ’ * **

L’araignée dépasse de loin tout insecte solitaire. Elle n’a pas seulement le nid , elle n’a pas seulement l’affût, la station passagère de chasse ; elle a (dans certaines espèces dumoins) une maison régulière, une vraie maison très-compliquée : vestibule et chambre à coucher, avec une issue par derrière; la porte enfin, pour comble d’art, que dis-je ? une porte faite pour se fermer d’elle-même, retombant par son propre poids.

La porte 1 voilà ce qui manque même aux grandes cités des abeilles et des fourmis; ces républiques industrieuses ne se sont pas élevées jusque-là.

Les fourmis sont précisément au point où en

sont restés la plupart de nos Africains. Chaque soir, elles ferment leur habitation par le travail immense et toujours renouvelé d’une clôture à claire-voie, peu solide, qui ne dispense pas de poser des sentinelles. Il est vrai que ces grands peuples, si vaillants et si bien armés, n’ont guère peur de l’invasion, et, comme Lacédémone, peuvent n’avoir ni fossés ni murs. Leur fière intrépidité a limité leur industrie.

Au contraire , la pauvre ouvrière qui vit seule, toujours épuisée de l’épanchement de son fil et de son travail continu, ne compte guère sur sa vaillance. Elje a dû, dans certains pays et certaines circonstances où elle craignait davantage, s’ingénier profondément, et elle a trouvé ce petit miracle de prudence, de combinaison, qui a éclipsé et l’insecte et l’homme sauvage. Je ne parle pas des gros animaux, si peu industrieux, sauf le seul castor peut-être.

Dans les environs de Lucerne, nous vîmes pour la première fois les maisons de l’araignée (l’agelène). (l’était un fourreau, fort bien fait, dont le vestibule tourné au midi s’épanouissait au dehors à la façon d’un entonnoir. Cette partie extérieure, formant un petit abri soleillé,, était le piège et l'affût. La dame da logis se tenait tout au fond de l’entonnoir ; mais derrière ce fond lui-même, à l’extrémité inférieure du fourreau, était pratiquée une arrière-chambre.

SES AMOURS

petite et fort sûre, dans un cocon blanc bien solide. Bille s’y fiait tellement que, pendant que nous détachions les soies qui reliaient tout l'édifice au buisson, elle n’essaya pas d’en sortir. Nous n’avions ni détruit ni endommagé, mais déplacé seulement cette demeure. Le lendemain, nous la retrouvâmes réparée et amarrée au buisson nie tous côtés. L’exposition n’était plus si favorable ; mais sans doute l’ouvrière, dans une saison avancée (en septembre et sous les Alpes), ne se sentait pas en fonds pour recommencer ce grand ouvrage de l’été.

Dans les forêts du Brésil, une petite araignée a sa case suspendue juste au milieu de sa toile. Au moindre danger, elle y court, et rdy est pas plutôt entrée, dit Swainson, que la porte brusquement se ferme par un ressort.

Mais le chef-d’œuvre du genre se voit, surtout en Corse , chez la mygale pionnière. Son habitation est un petit puits, industrieusement maçonné , aux parois lisses et unies, avec double tapisserie, gros tapis rude du côté de la terre, et fin tapis satiné du côté qu’habite l’artiste. Le puits est fermé à son orifice d’une porte. Cette porte est un disque plus large eu haut qu’en bas, et reçu dans un évasement de manière à clore hermétiquement. Le disque, qui n’a que trois lignes d’épaisseur, contient cependant trente doubles de toiles, et entre les

toiles existent , en môme nombre , des couches ou enduits légers de terre, de sorte que la porte entière est formée de soixante portes. Voilà bien de la patience; mais voici l’ingénieux : toutes ces portes de toile et de terre vont s’emboîtant l’une dans l’autre. Celles de toile, sur un point, se prolongent dans le mur, reliant la porte au mur et en formant , la charnière. Cette porte s’ouvre en dehors quand l’araignée la soulève pour sortir, et se referme par son poids. Mais l’ennemi pourrait venir à bout de l’ouvrir. Cela est prévu. A l'endroit opposé à la charnière , de petits trous sônt pratiqués dans la porte; l’araignée s’y cramponne et devient un verrou vivant. (Voy. Àudouin et Walckenaôr.)

■ Qu’adviendrait-il si cette étonnante ouvrière, placée dans des circonstances particulières et gênantes (comme les abeilles l’ont été par les expériences d’Huber), était appelée à varier son art et à innover? le ferait-elle? a-t-elle enfin l’esprit de ressource et, au besoin, d’innovation que déploient en certains cas les insectes supérieurs ? Cela vaut la peine d’être essayé. Ce qui est sûr, c’est que les simples épéires (araignées de nos jardins) savent fort bien, si vous leur ôtez l’espace nécessaire pour tendre leur voile géométrique, en construire une à réseaux irréguliers, décroissant proportionnellement selon le resserrement de l’espace.

-ust - J

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Expériences dû reste difficiles. L’araignée est si nerveuse, que la peur qui la rend artiste peut aussi la paralyser et lui faire perdre la tête. Sa toile seule lui donne courage. Hors de sa toile, toute chose la fait frissonner. En captivité, n’ayant pas de toile, c’est elle qui fuit devant sa proie; elle n’a pas le courage de faire front à une mouche.

Sa condition misérable, qui est l’attente passive, explique tout son caractère. Attendre en agissant, en courant, én combattant, c’est tromper le temps et la faim-, mais rester là immobile, ne pouvoir bouger sans faire peur au- gibier, le voir venir,, souvent tout près, mais passer, et rester le ventre vide! Assister aux danses infinies, insouciantes du moucheron, qui, dans son rayon de soleil, s’amuse, se balance des heures sans se rendre aux vœux avides de celle qui lui dit tout bas : «Viens, petit!... viens, mon petit! » c’est un supplice, une suite d’espérances et de mortifications.

Il suit sa danse et n’en tient compte.

Le fatal mot : « Dînerai-je? » revient, creuse les entrailles. Puis l’autre mol, plus sinistre : « Si je ne dîne aujourd’hui, plus de fil ; bien moins encore puis-je espérer dîner demain !»

Il résulte de tôut cela un être souffreteux, inquiet, mais prodigieusement éveillé, attentif, et qui perçoit non-seulement le moindre contact, mais le

moindre bruit. L’araignée rj’yest que trop sensible. Une commotion assez légère paraît la mettre hors d’elle-môme. Elle semble s’évanouir; vous la voyez tout à coup tomber du haut d’un plafond, foudroyée par la frayeur.

Cette sensibilité , comme on peut croire , éclate surtout quand elle est mère. Misérable et gagnepetit, elle n’en est pas moins infiniment tendre, large pour les siens, généreuse. Tandis que les oiseaux de proie, chasseurs ailés qui ont tant de ressources, chassent leurs enfants de bonne heure,, y voient des concurrents gloutons et les forcent à coups de ’bec d’habiter hors du domaine qu’ils se réservent en propre, l’araignée ne se contente pas de porter ses œufs en cocon, mais dans certaines espèces, elle les nourrit vivants, avides, les garde, les porte sur son dos ; ou bien elle les fait marcher en les retenant par un fil; s’il y a danger, elle tire le fil, ils sautent sur elle, elle les sauve. Si elle ne le peut, elle aime mieux périr. On en a vu qui, pour ne pas les abandonner, se laissaient engloutir au gouffre du forraicarleo. On en a vu, d’une espèce lente, qui, ne pouvant les sauver, ne fuient pas, se font prendre avec eux. .

Leurs nids souvent sont des chefs-d’œuvre. J’en avais admiré en Suisse, à Interlaken, longs tubes, doux, chauds à l’intérieur, bien tapissés, et au

SES AMOURS, dehors habilement dissimulés par un pêle-mêle ' artiste de petits fragments de feuilles, d’imperceptibles branchettes, de débris de plâtre gris, de façon à se fondre parfaitement pour 1a couleur avec le mur où ils s’appuient. Mais tout cela n’était rien en comparaison d’une œuvre d’art que j’ai ici à Fontainebleau, te 22 juillet 1857, j’aperçus dans une remise un joli panier rond, d’ün pouce environ en tous sens, mêlé de tous matériaux , sans couvercle (n’ayant pas à craindre la pluie). Il était très-gracieusement suspendu à unè poutre par d’é-> légants liens de soie, que j’appellerais de petites mains, comme en ont les plantes grimpantes.

Dedans, posée sur ses œufs, dans une incubation constante , se voyait une araignée. Elle n’en bougeait jamais , sauf peut-être un moment la nuit, pour chercher sa nourriture. Il n’y eut jamais ani mal si craintif. Aux plus douces approches, la peur la faisait fuir, tomber même. Une fois qu’on la dérangea un peu brusquement , elle en prit un si grand effroi qu’elle ne reparut plus de tout lejour. Elle couva pendant six semaines, et, sans ces inquiétudes, peut-être elle fût restée plus longtemps.

Mère admirable, artiste ingénieuse et délicate, femelle surtout, femelle nerveuse et craintive au plus haut degré, cette étrange sensitive m’expli-

quait parfaitement les sentiments tout contraires que nous inspire l’araignée : répulsion, attraction.

On s’en éloigne, on s’en rapproche. EUe est si âpre et en même temps si prodigieusement sensible!

Elle respire à notre manière. Et les mamelons déli- . cats d’où elle sécrète sa soie , comme un nuage de lait (à la voir au microscope), sont l’organe le plus féminin qui peut-être soit dans la nature.

. Hélas! elle est solitaire. Sauf quelques espèces - (mygales) où le père aide un peu la mère, elle n’a nul secours à attendre. Le mâle , après l’amour, est plutôt un ennemi. Cruels effets de la misère ! Il s’aperçoit que ses enfants peuvent être un aliment. Mais la mère, plus grosse que lui, fait la môme réflexion , pense que le mangeur est mangeable , et parfois croque son époux.

Ces événements atroces n’arrivent pas, j’en suis sûr, dans les climats où l’aisance et une vie abondante ne dépravent pas leur naturel. Mais en nos pays, si nombreuses, avec un gibier bien plus rare, dans une violente concurrence, ces malheureuses sont entre elles comme les naufragés du radeau de la Méduse.

Un cruel tyran, le ventre , domine toute la nature. Il dompte jusqu’à l’amour. Chez un être soucieux, inquiet, comme l’araignée, l’amour est trèsdéfiant. Au plus fort de la passion, le mâle, faible

-JL

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et maigre, n’approche qu’avec de grandes réserves, un respect craintif, de la majestueuse dame. Il avance et il recule, il observe ; il semble se demander à lui-même s’il a quelque peu fléchi un être si fier. Il emploie les moyens timides d’un lent magnétisme, surtout une patience extrême. Il croit peu aux premiers signes, ne se livre qu’à bon escient. Enfin, quand l’objet adoré fait grâce et se montre sensible , ardent même dans ses épanchements, il ne s’y fie pas tellement que, tout à coup, sous je ne sais quelle panique, sans compliments , il ne s’évade et s’enfuie à toutes jambes.

Telle est la terrible idylle des noires amours de nos plafonds. Chez les araignées des jardins* il y a moins de défiance. La nature adoucit les cœurs, et l’âpre industrialisme lui-même mollit dans la vie des champs. Nous en voyons sur nos arbres qui traitent assez bien leurs maris, et ne se souviennent pas trop qu’ils sont leurs concurrents de chasse. Elles les laissent demeurer en même lieu, quoique un peu à part et les tenant à distance. Un léger plancher les sépare. La princesse consent qu’il habite sous elle, au rez-de-chaussée, tandis qu’elle vivra au premier, le tenant dessous et subordonné, de sorte qu’il n’aille pas se croire le roi, mais le prince-époux et le mari de la reine.

Ont-elles quelques sympathies hors de leur espèce? On l’a dit et je le crois. Elles sont isolées de nous bien moins que les vrais insectes. Elles vivent dans Dos maisons, ont intérêt à nous connaître et semblent nous observer. Elles font grande attention aux voix et aux bruits, les perçoivent à merveille.

Si elles n’ont pas les organes d’audition des insectes (qui sembleraient les antennes), c’est qd’en elles tout est antenne. Leur vigilance excessive, l’irradiation nerveuse qui se sent partout chez elles, leur donnent la plus vive réceptivité.

On a parlé souvent de l’araignée musicienne de Pellisson. Une autre anecdote moins connue n’est pas moins frappante. Une de ces petites victimes qu’on fait virtuoses avant l’âge, Berthome, illustre en 1800 , devait ses étonnants succès à la réclusion sauvage où on le faisait travailler. A huit ans, il •étonnait, stupéfiait par son violon. Dans sa constante solitude , il avait un camarade dont on ne se doutait pas, Une araignée.... Elle était d’abord dans l’angle du mur, mais elle s’était donné licence d’a- Vancer de l’angle au pupitre, du pupitre sur l’enfant, et jusque sur le bras si mobile qui tenait l’archet.

Là, elle écoutait de fort près, dilettante émue, palpitante. Elle était tout un auditoire. Il n’en faut pas plus à l’artiste pour lui renvoyer, lui doubler son âme.

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L’enfant malheureusement avait une mère adoptive, qui, un jour, introduisant un amateur au sanctuaire, vit le sensible animal à son poste. Un coup de pantoufle anéantit l’auditoire.... L’enfant tomba à la renverse, en fut malade trois mois, et il faillit en mourir.

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