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XVIII

M. de Prélontaine (cité par Huber, Fourmis) r aconle que, voyageant en Guyane, il vit des nègres faire le siège de certains édifices bizarres qu’il appelle fourmilières. Us n’osaient les attaquer que de loin et avec des armes à feu, ayant eu de plus la précaution de creuser un petit canal dont l’eau arrêtât l’armée assiégée et noyât les bataillons qui voudraient faire des sorties.

Ces édifices ne sont point des habitations de fourmis, mais celles des termites, autre espèce d’insectes. On les trouve non-seulement à la Guyane, mais dans l’Afrique, à la Nouvelle-Hollande et dans les savanes de l’Amérique du Nord. >

Une foule de voyageurs ont parlé de ces insectes. L’ouvrage spécial et le plus instructif est celui de Smeathman, que nous avons sous les yeux, avec les excellentes planches dont il est orné. Les dessins ont été pris sur des termitières d’Afrique.

Qu’on se figure une butte de terre de douze pieds (quelquefois on en a trouvé de vingt), que de loin on pourrait prendre pour une cabane de nègres. Mais de près, on voit fort bien que c’est le produit d’un art supérieur. La forme, très-singulière, est celle d’un dôme pointu* ou, si l’on veut, d’une aiguille obtuse qui domine tout. Mais l’aiguille a pour support quatre, cinq, six clochetons de cinq ou six pieds de haut. A ceux-ci sont adossés de bas clochers d’à peu près deux pieds de hauteur. L’ensemble pourrait passer pour une sorte de cathédrale orientale, dont l’aiguille principale aurait une double ceinture de minarèts, décroissant de hauteur ; le tout d’une solidité extrême , étant d’une argile dure qui au feu fait la meilleure brique. Nonseulement plusieurs hommes y montent sans rien ébranler, mais les taureaux sauvages eux-mêmes s’y établissent en vedette pour voir, par-dessus les hautes herbes qui couvrent la plaine, si le lion ou la panthère ne surprend pas le troupeau.

Cependant ce dôme est creux, et le plancher inférieur qui le porte est lui-même soutenu par une

construction demi-creuse que forme la rencontre de quatre arches de deux ou tcois pieds, arches de forme très-sôlide, étant pointues, ogivales et comme de style gothique. Plus bas encore, s’étendent des passages ou corridors, des espaces plafonnés qu’on pourrait nommer des salles, enfin des logements commodes, amples, salubres, qui peuvent recevoir un grand peuple ; bref, toute une cité souterraine.

Un large couloir en spirale tournoie et monte doucement dans l’épaisseur de l’édifice. Nulle ouverture, ni porte, ni fenêtre ; les entrées et les sorties sont dissimulées, éloignées; elles aboutissent loin dans la plaine.

C’est la construction la plüs considérable, la plus importante qui témoigne du génie des insectes; travail d’infinie patience et d’un art audacieux. - Il ne faut pas oublie! 1 que ces murs devenus si durs ont été d’abord friables et sujets à s’écrouler. Il a donc fallu pour monter si haut ce titanique édifice une continuité d’efforts, de constructions provisoires, démolies successivement quand’ elles avaient servi à permettre de construire plus haut. Les maçons ont commencé par les pyramides extérieures d’un pied et demi ou de deux pieds, puis par celles du second rang. Mais celles-ci étanj solides et durcies, on en a intrépidement miné la base pour faire les couloirs, les corridors et l’escalier en spirale.

Môme opération sons le dôme, qu’on a évidé au dedans, de façon que la grande voûte creuse avec son plancher inférieur portât sur les voûtes étroites des quatre arches qui font le centre et la base de l’édifice. ' . .

• Notez que le dôme pôrte sur lui-môme, et que ses suhstructions lui suffiraient à la rigueur, les pyra- Vnides latérales n’étant queses auxiliaires non indispensables. C’est là le principe de l’art véritable, franc, courageux, qui, comptant sur soi et sur son calcul, ne demande pas secours aux appuis extérieurs, n’a pas besoin d’arcs-boutants ni de contreforts. C’est le système même de Brunelleschi.

Qui a porté l’art jusque-là ? Il faut le dire, c’est l’utilité même. Le dôme aigu, les clochetons ou aiguilles sont combinés à merveille pour résister afix pluies terribles des tropiques. Ce dôme tient l’eau à distance et la fait écouler vite. Fût-il crevé, le plancher sur lequel il porte la ferait encore déborder, comme d’un toit, sur l’enceinte extérieure, qui la verserait à terre. Le dôme, creux comme un four, se réchauffe vite et s’imprègne de la puissante chaleur qu’il communique aux souterrains pour l’éclosion des œufs et pour le bien-être d’un peuple fort nu, et d’autant plus ami d’une température élevée., / , , „

Ce monument est un chef-d’œuvre d’art, juste-

ment parce qu’il est celui de l*utilité. Le beati et le bien se tiennent. Maintenant, on voudra savoir quels sont ces étonnants artistes; nous osons à peine le dire : les plus méprisés de la nature.

On leur a donné plusieurs noms, entre autres celui de termites, et encore de fourmis de bois : nom peu exact, à coup sûr; les fourmis sont leurs ennemies^ et leur corps, extrêmement mou, est exactement l’opposé du corps sec et dur des fourmis. , On les nomme aussi poux de bois ; et ils semblent en effet une molle et faible vermine, qui s’écrase sans résistance. Risée magnifique de Dieu, qui aime à exalter les moindres! La Memphis et la Babykme, le vrai Capitole des insectes, est bâti par qui? par des poux 1 Quoique leur luxe de mâchoires, leurs quatre étages de dents, en fassent d’admirables rongeurs, toutefois, si l’on excepte des individus d’élite (leurs soldats), ils n’ont pas d’armes sérieuses. Leurs dents, faites pour ronger, sont impuissantes à combattre. La destination des termites est visible: malgré les noms redoutables qu’on a donnés à leurs espèces {bellicosus y mordqx, atrox), ce sont de simples ouvriers. .. . - ... . • ,,

Tout insecte est plus fort qu’eux, ou du moins plus dur, plus garanti, mieux cuirassé. Tous, spécialement les fourmis, leur donnent la chasse et en mangent des légions. Les oiseaux en sont avides ;

les basses-cours en absorbent d’effroyables quantités. Tous (même l’homme qui les fait cuire) y trouvent une saveur agréable; les nègres ne peuvent s’en rassasier.

Ils travaillent sans y voir. Ils n’ont point d’yeux, du moins visibles. Très-probablement, les ténèbres où ils vivent atrophient en eux cet organe, cbmme il l’est par l’Obscurité dans l’espèce de canards qu’on trouve sur les lacs souterrains de la Carinthie. Les rares espèces de termites qui se hasardent au jour ont des yeux très-observables et parfaitement conformés.

Les ténèbres, la proscription qui les poursuit sous la lumière, semblent avoir développé leur singulière industrie. Contre le inonde du jour qui leur est tellement hostile, vis ont bâti, quand ils ont pu, ce petit monde de la nuit, où ils exercent leurs arts. Ils n’en sortent que pour chercher leurs provisions , la gomme et d’autres substances dont ils font des magasins.

Leur attachement est extrême pour ces villes de ténèbres. Ils les défendent obstinément. Au premier coup qu’on y donne, chacun résiste à sa manière: les ouvriers en poussant du dedans un mortier qui ferme les trous, les soldats en attaquant les agresseurs mêmes, et les perçant jusqu’au sang de leurs pinces acérées, s’attachant à la blessure et se faisant

écraser plutôt que de lâcher prise. Tout homme nu (commesont les nègres) se rebute sous ces morsures, se décourage, est vaincu.

Si vous persistez pourtant, si vous pénétrez, vous admirez le palais, sescircuits, les passages, lès ponts aériens, les salles où loge le peuple, les nourriceries pour les œufs, les caves, celliers ou magasins. Mais enfin, allez au centre. Là est le, mystère de ce petit monde; là est son palladium, son idole, entourée sans cesse des soins d’une foule empressée. Objet étrange et choquant, qui n’en est pas moins servi et visiblement adoré.

C’est la reine ou la mère commune, épouvantablement féconde, d’où sort non interrompu un flux d’environ soixante œufs par minute, ou quatrevingt mille œufs par jour!

Rien de plus bizarre. Ces bêtes étranges, que l’on compare à la vermine, n’en ont pas moins le moment de suprême poésie, l’heure d'amour; un moment les ailes leur poussent, et presque à l’instant elles tombent. Les couples dépouillés ainsi; n’ayant ni’ abri, ni force, nul moyen de résister, sont une proie pour tous les insectes, une manne sur laquelle ils se jettent. Les termites ouvriers, qui n’ont eu ni amour ni ailes, tâchent de sauver un couple de ces victimes, les accueillent, faibles, déchus, misérables, et ils les font rois.

On les porte, on les établit au centre de la cité* , dans la salle où aboutissent toutes les salles et tous les passages. Là on les ravive, on les refait, on les nourrit jour et nuit, et la femelle peu à peu prend une énorme grosseur, jusqu’à devenir deux mille fois plus grosse de corps et de ventre ; par un contraste hideux, la tête ne grossit pas. Du reste immobile , et dès lors captive , les portes où elle passe sont devenues infiniment trop étroites pour un tel monstre. Donc, elle restera là, versant, jUsqu’à ce qu’elle crève, ce. torrent de matière vive qu’on recueille nuit et jour, et qui demain sera le peuple.

Gette bête molle et blanchâtre, un ventre plutôt qu’un être, est grosse au moins comme le pouce; un voyageur prétend en avoir vu une de la taille de l’écrevisse. Plus grosse, elle est plus féconde, plus intarissable ; cette terrible mère des poux semble d’autant plus adorée de sa vermine fanatique. Elle parait leur idéal , leur poésie, leur enthousiasme. Si vous l’emportez avec un débris, une ruine de la cité, vous les voyez sous le bocal se mettre à l’instant au travail, bâtir une arche qui protège la tête vénérée de la mère, lui refaire sa salle royale, qui deviendrait, si les matériaux le permettaient, le centre, la base de la cité ressuscitée,

Je ne m’étonne pas, au reste, de la rage d’amour que montre ce peuple pour cet instrument de fécon-

dUté. Si toutes les espèces ensemble ne travaillaient à les détruire, celte mère vraiment prodigieuse les ferait maîtres da monde, et que dis-je? ses seuls habitants. Les poissons resteraient seuls ; mais les insectes eux-mêmes périraient. Il suffit de se rappeler que la mère abeille ne fait en un an que ce que la mère termite peut faire en un jour. Par elle, ils engloutiraient tout; mais ils sont faibles et savoureux, et c’est tout qui les engloutit.

Quand les espèces de termites qui vivent et logent > dans le bois s’approchent malheureusement de nous, il n’est guère de moyen d’arrêter leurs ravages. Ils travaillent avec une rapidité, une vigueur incroyables. On les a vus en une nuit percer en longueur tout un pied de table, puis la table même dans son épaisseur, et toujours perçant descendre par le pied opposé.

On s’imagine aisément l’effet d’un pareil travail poussé à travers les solives et la charpente d*une maison. Le pis, c’est qu’on est longtemps avant de s’en apercevoir. On continue de se fier à des appuis minés qui tout à coup croulent un matin: on dort paisible sous des toits qui demain ne seront plus.

La ville de Valencia, dans la Nouvelle-Grenade, minée par les souterrains qu’ils ont faits dans la terre, est suspendue maintenant sur ces dangereuses catacombes.

Nous-même avons vu, à la Rochelle, les, commencements redoutables des travaux qu’ris exécutent dans les charpentes d’une partie de la ville où les vaisseaux les ont apportés. Des édifices entiers s’y trouvent ainsi maintenant rongés, sans qu’il, y paraisse, tous les bois creusés, évidés, jusqu’aux rampes des escaliers; n’appuyez pas trop; elles cèdent, s’affaissent sous votre main. Ces terribles rongeurs semblent pourtant vouloir se tenir jusqu'ici dans un quartier de la ville et ne pas entamer le reste. Autrement, cette cité, historique, importante encore par la marine et le commerce, se trouverait à l’état d’Herculanum et de Pompéies.

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