ANCIEN INTERNE DES HOPITAUX
Depuis le De Somno et Vigiliâ d'Aristote jusqu'aux recherches expérimentales de Mosso et des héritiers de sa méthode, on a beaucoup écrit sur le sommeil. Le nombre des travaux consacrés à l'insomnie est, en revanche, très restreint : une clinique de N. Guéneau de Mussy, une conférence de Lasègue, le consciencieux travail de M. Marvaud(i88i), deux pages à la fin de l'article de M. Mathias Duval dans le Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, donnent de l'insomnie une description suffisante, une classification sommaire ; mais le
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chapitre traitement y est fort écourté. Il n'est pas beaucoup plus complet dans les monographies consacrées aux névroses où Vagrypnie est un phénomène fréquent.
Or, la privation de sommeil — outre qu'elle est, pour la plupart, extrêmement pénible, — a, comme on sait, l'influence la plus fâcheuse sur Tétat de la nutrition. Consécutive à une hyperexcitation du système nerveux central, elle engendre à son tour un état plus marqué, plus haut d'excitabilité ; le mal appelle le pire : un cercle vicieux se ferme, la dénutrition par insuffisance de réparation s'établit, d'où l'épuisement et l'amaigrissement rapides chez ceux qui dorment peu ou qui dorment mal.
C'est un symptôme qui nécessite d'autant plus l'intervention thérapeutique qu'il fait boule de neige, et va s'aggravant de lui-même, si rien n'arrête son évolution.
Inconvénients du traitement par les médicaments.
Très fréquemment, et à propos des maladies les plus diverses, les médecins praticiens ont à lutter contre le symptôme insomnie. Ils le combattent presque toujours à l'aide de médicaments dont l'action chimique est très active: morphine, opiacés, chloral, que, chez certains malades, on n'emploie pas impunément. Il arrive qu'après une accalmie de quelques heures, le système nerveux s'en accommode mal, en fin de compte. Souvent, les névropathes insomniaques font usage d'une préparation pharmaceutique à base de chloral, de bromure, d'hyosciamine et de chanvre indien : j'ai pu en constater les sérieux inconvénients, et notamment une irritabilité d'autant plus grande pendant la
veille que le sommeil avait été plus profond pendant la nuit. Beaucoup de médecins anglais et américains traitent par Falcool l'insomnie des neurasthéniques et des hypocondriaques : ils prescrivent communément « un verre de whisky le soir en se couchante. Inutile d'insister sur les dangers d'une pareille médication chez des malades aussi prompts que ceux-là à contracter des habitudes.
Sans doute, la thérapeutique dispose, depuis quelques années, de somnifères relativement anodins (le sulfonal et le trional notamment) et il serait par trop ingrat d'oublier les services que rend toujours le vieux bromure, judicieusement employé.
Mais j'ai été conduit à croire — d'abord par une idée préconçue, puis par un très grand nombre d'observations méthodiques — que l'insomnie est un phénomène de mécanique cérébrale, et que l'on peut lui opposer victorieusement des procédés purement dynamiques, sans faire intervenir les substances toxiques, dont l'action s'émousse promptement à mesure que l'organisme apprend à ne plus savoir s'en passer, et dont il faut prendre des doses indéfiniment croissantes, si Ton veut un effet durable.
Bien entendu, je laisse de côté les cas où l'insomnie a pour cause une douleur aiguë ou persistante : calmer la souffrance est ici l'unique indication : dès qu'elle est apaisée, le sommeil revient de lui-même. Il va de soi qu'on ne peut pas non plus
supprimer, sans médicaments hypnotiques, l'insomnie occasionnée par une irritation directe — encéphalite, méningite ou tumeur — de la substance corticale.
Mais, ces réserves faites, la part nous reste belle encore : insomnies des vieillards, des hommes adonnés aux travaux intellectuels, des mélancoliques, des neurasthéniques, des intoxiqués par abus de café, de thé, d'alcool, de morphine, insomnies de la chlorose, de l'anémie, de l'inanition, de la convalescence, de l'asthme, de l'asystolie, et cette insomnie que procurent les grands chagrins, les préoccupations obsédantes, les idées fixes.
Dans l'un ou l'autre de ces cas, j'estime qu'il y a tout avantage à ne pas médicamenter le malade, à ne pas faire d'obscure chimie avec la cellule cérébrale, et à recourir d'emblée à cette hygiène guérissante, en même temps énergique et inoffensive, qui tend chaque jour à se faire une si large place dans la pratique médicale.
Entre autres avantages, cette méthode aura pour elle d'être moins empirique que la thérapeutique médicamenteuse : elle s'appuie suffisamment, je crois, sur les données de la physiologie et de l'observation clinique.
Psycho-physiologie du sommeil et de l'insomnie.
Le petit travail qu'on va lire n'est, en effet, qu'un essai de thérapeutique rationnelle, de traitement déduit, aussi logiquement que possible; de l'étude des causes.
Observer des insomniaques, concevoir une idée nette de la pathogénie de leur mal, pour chercher le moyen de replacer un cerveau qui ne dort pas dans les conditions physiologiques où le sommeil revient de lui-même, c'est cela seulement que je me suis efforcé de faire.
Parmi les arguments pathogéniques qui m'ont servi à édifier cette « hygiène guérissante », on ne trouvera pas à proprement parler d'expériences de laboratoire, mais simplement quelques observations de psycho-physiologie clinique; et même je dois
avouer que — n'ayant pas eu occasion d'examiner de ces malades à perforation crânienne dont le professeur Mosso a tiré un si grand parti — je n'apporte aucun document personnel sur cette question de la circulation encéphalique, qui domine actuellement toute l'histoire du sommeil et de l'insomnie.
Incontestablement intéressante, extrêmement utile à bien connaître, est-elle absolument prépondérante, cette question de l'état des vaisseaux sanguins encéphaliques pendant la veille et pendant le sommeil, pendant le fonctionnement et pendant le repos du cerveau? Je n'en suis pas tout-à-fait convaincu. ,
Des expériences répétées de Morselli et de Bordoni-Uffreduzzi (i), des recherches de Blanchi (2), des Études sm^ la circulation cérébrale faites à Naples par Rummo et Ferrannini(3), il paraît résulter clairement que les variations de la circulation cérébrale sont un effet et non pas une cause, que le cerveau pâlit parce qu'il dort, qu'il se gonfle de sang parce qu'il vient de percevoir une sensation, et qu'au total l'afflux et le retrait du sang ne sont que phénomènes secondaires , subordonnés au
(i) Morselli et Bordonni-Uffreduzzi. Sui cangiomenti délia circolaiione cérébrale prodotti dalle diverse perce^ioni simplici. — Arch. d. psich. 84.
(2) Blanchi Gli orri^onti délia psichiatria.
(3) Archives italfennes de biologie 1887 (cité par J. Soury). Voyez encore ; Gley, Étude expérim sur le pouls carotidien, 1881.
phénomène essentiellement cérébral, psychique, le seul déterminant.
Ce qui est primordial, c'est l'état d'activité ou de repos, de force ou de fatigue de la cellule cérébrale et c'est cela surtout que je me suis efforcé de mieux connaître. C'est à dessein que j'intitule ce chapitre « psycho- physiologie du sommeil et de l'insomnie ».
Ceci étant bien établi, je me suis attaché à l'étude des variations de la pression artérielle et l'on verra que j'ai été conduit à adopter la division en insomnies à hypertension et à hypotension artérielle. C'est que l'étude de ces variations est d'une grande utilité pratique; au chevet de tous les malades on peut les enregistrer aisément, et l'on en tire un réel avantage parce qu'elles reflètent fort bien les oscillations de l'activité cérébrale : c'est un symbole extrêmement commode pour la démonstration clinique, mais ce n'est que cela.
Donc, entendons-nous bien. Si le cerveau est en activité, ce n'est point parce que la circulation y est riche, mais parce que des excitations sensitives ou sensorielles lui apportent de l'énergie. Si le cerveau a besoin de sommeil, ce n'est point parce que la circulation y est faible mais parce qu'il n'est pas tenu en haleine par des stimuli suffisants, ou parce qu'il a épuisé sa réserve de forces. Et c'est ainsi que le phénomène dynamique apparaît comme fondamental, et que la psychologie doit s'unir étroi-
l'insomnie et son traitement i3
tement à la physiolologie pour l'étude d'un phénomène comme celui qui nous occupe.
De l'ensemble des notions actuellement acquises sur la physiologie du sommeil, ne retenons donc que celles qui peuvent nous être de quelque utilité immédiate et nous servir de base pour l'édification d'un traitement rationnel.
Tout le monde connaît l'observation célèbre rapportée par Strumpell. Au point de vue qui nous occupe, elle est du plus haut intérêt. Résumons-la brièvement, d'après M. Mathias Duval :
« Il s'agit d'une jeune malade de seize ans, qui « était affectée d'une anesthésie générale de la « peau et des muqueuses, d'une paralysie du sens « musculaire, de l'odorat, du goût, et qui n'avait « plus de communication avec le monde extérieur « que par l'œil droit et l'oreille gauche : et encore « ces rapports pouvaient-ils se suspendre dans cer « taines circonstances, et le cerveau restait alors « entièrement isolé de tous les excitants extérieurs. « Il suffisait pour cela de lui boucher l'oreille et « l'œil. Deux à trois minutes après, le sujet était « entièrement endormi, sa respiration devenait « régulière et tranquille. Il n'était possible de la « réveiller qu'en agissant par excitation sur l'oreille « ou l'œil. »
Remarquez qu'il ne s'agit point du sommeil hypnotique, mais du sommeil normal, le seul dont nous voulions nous occuper pour le moment.
Je connais, pour ma part, deux observations analogues, l'une qu'a publiée M. le professeur Raymond, l'autre que m'a rapportée M. Jules Soury, le maître historien des Fonctiofis du cerveau (i). Dans l'un et l'autre cas, il s'agissait d'un homme anesthésique, sourd, privé d'odorat, dont le champ visuel était fort rétréci; aussitôt qu'on fermait ses yeux, le mécanisme cérébral qu'aucun combustible sensitif ou sensoriel n'alimentait plus, s'arrêtait, et l'homme s'endormait jusqu'à l'heure où une autre sensation, la faim, lui venait tirailler l'esprit. En supprimant à ce malade le stimulus venant du monde extérieur, on soufflait littéralement sur son âme, on l'éteignait pour un moment.
Nous tous dont la vie cérébrale est active, nous résistons plus longtemps au besoin de dormir si l'on supprime autour de nous la lumière et le bruit : c'est que notre mémoire, riche de sensations passées, les évoque et supplée ainsi aux sensations du présent; mais pour peu que la fatigue s'en mêle, nous nous endormons encore assez promptement dans le silence et l'obscurité.
Et, voyez les neurasthéniques, dont le système nerveux réagit si facilement : quand ils ont faim, quand ils sont las, quand le jour tombe, les voilà tristes, défaillants, incapables d'agir; pour un rien ils s'endormiraient; mais qu'ils prennent des ali-
(i) Librairie du Progrès médical, 1892.
ments ou qu'on apporte des lumières : les voilà qui s'animent et qui redeviennent vivants.
Souvent, l'orage les excite; mais ils s'apaisent jusqu'au bâillement et jusqu'à l'envie de dormir dès que tombe la pluie, au moment où se diffuse et se détend l'état électrique de l'air.
Un de mes malades m'a conté la petite observations que voici : elle a vraiment la précision d'une expérience de laboratoire.
Un jour qu'il était fatigué, à une heure de la journée où il avait l'estomac vide, M. X... assista, au Collège de France, à un cours, qu'il suivait du reste assidûment; de temps à autre, pour permettre de voir les projections faites par le professeur, on éteignait presque complètement les lampes à gaz, qu'on ranimait ensuite brusquement. Eh bien! l'esprit de mon neurasthénique suivait exactement ces haut et ces bas des lumières; aussitôt l'obscurité faite, son menton touchait sa poitrine et ses paupières se fermaient : il s'en fallait de peu qu'il ne dormît; sitôt qu'il faisait clair, l'intérêt du sujet traité le reprenait entièrement, aisément sa pensée suivait celle du maître; et il en fut dix fois ainsi, pendant le cours : son âme s'éteignait ou s'éveillait avec les lampes.
Ce sont des renseignements fort précieux que ceux que nous fournissent, en psychologie, les malades neurasthéniques : il semble que leur système nerveux soit armé d'un appareil multipli-
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cateur, tant leurs réactions sont amples et grossies; les phénomènes qu'ils présentent sont l'exagération de ce qui se passe chez les sujets sains : ils sont, pour ainsi dire, à l'étude des fonctions du système nerveux, ce que le microscope est à l'étude des tissus. Et je crois bien qu'ils amplifient sans déformer, tant que les signes de la dégénérescence mentale n'entrent pas en ligne de compte, tant qu'il ne s'agii que de neurasthénie simple.
Il nous faut donc considérer le sommeil comme une sorte àliypovit alité de la cellule cérébrale, qui, pour un temps, cesse de se nourrir de sensations et de restituer des actes. Le sommeil est un repos de la cellule cérébrale, repos complet en ce sens qu'il ne comporte ni excitations sensitives, ni dépenses de force.
En réalité, cette cesse d'excitations n'est pas totale. Pendant le sommeil, nos centres nerveux reçoivent encore le flux perpétuel des sensations obscures, subconscientes, que lui envoient les organes splanchniques. Comme disent les psychologues, le moi sensoriel est éteint, mais le moi splandinique subsiste : s'il s'éteignait aussi, ce ne serait plus le sommeil, mais la mort.
Pour être plus précis, considérons que la vitalité humaine est entretenue par un ensemble d'excitations sensitives dont les points de départ se trou-
vent : aux organes des sens, aux terminaisons sensitives des nerfs de la peau, des tendons, des muscles, des aponévroses, aux réseaux nerveux qui tapissent la muqueuse de l'appareil digestif, celle des poumons, sans doute aussi la tunique endothétrale des vaisseaux (i).
Quand toutes ces excitations sensitives, donnent dans leur ensemble, la vitalité est à son comble, l'âme humaine est en plein éveil; mais le sommeil survient ordinairement lorsque nous restons immobiles dans le silence et dans l'obscurité, c'est-à-dire lorsque les organes des sens d'une part, et de l'autre les nerfs des muscles, des aponévroses et des tendons n'envoient plus aux centres nerveux de vibrations importantes. Tandis que nous dormons les excitations sourdes venues du poumon, de l'estomac, de l'intestin, de l'appareil circulatoire et de la peau — que le froid et le chaud ne cessent pas d'impressionner — continuent seules à nous assaillir. Ce sont ces excitations qui, laissant dormir le cerveau, tiennent notre bulbe en éveil, entretiennent en nous la vie végétative.
Le sommeil est un rétrécissement dn champ de la sensation.
Ce rétrécissement supprime à peu près complètement la vie cérébrale, mais laisse subsister la vie bulbaire, tout en l'atténuant un peu. On sait déjà
(i) J. Chéron, Lois générales de l'hypodermie.
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que, pendant le sommeil, le pouls bat plus lentement, que l'oscillation respiratoire est moins ample et moins fréquente, que les combustions sontmoins actives et que le corps se refroidit un peu. Quelques recherches récemment entreprises, m'ont permis de pousser un peu plus avant dans cette voie, et de montrer qu'à ce rétrécissement du champ de la sensation correspond une baisse de la pression du sang à la radiale, baisse qui coïncide vraisemblablement avec un affaiblissement de myocarde.
N'avions-nous pas raison de dire, tout à l'heure, que le problème du sommeil est un problème de mécanique cérébrale?
Le sommeil est incompatible avec un certain degré d'excitation sensitive, telle est la conclusion évidente que comporte ce rapide aperçu de psychophysiologie.
La pression artérielle dans le sommeil et l'insomnie.
A l'aide du petit sphygmomètre à ressort de Verdin et de la table de comparaison du D"* Chéron (i), il est facile de mesurer, en centimètres de mercure, les variations importantes de la pression artérielle à la radiale. Fréquemment appelé à observer et à traiter des neurasthéniques insomniaques, il m'est arrivé de passer une partie de la nuit à leur chevet pour les étudier de plus près, et notamment pour enregistrer la pression du sang dans les artères.
Je ne me dissimule point que j'ai dû procéder dans des conditions expérimentales assez peu rigoureuses. Contrainte recueillir mes observations dans l'obscurité presque complète, me servant, d'autre
(i) Lois de l'hypoderraie, p, 88^
part, d'un sphygmomèire dont le ressort d'acier subit sans doute un peu les variations de l'état hygrométrique de l'air, je ne garantis point de ne pas m'être trompé de quelques millimètres de mercure. Mais, dans le cas qui nous occupe, une telle précision n'est nullement indispensable : nous n'avons heureusement à tenir compte que des oscillations grossières, indéniables, ayant au moins 20 millimètres de mercure d'amplitude, et l'appareil utilisé est certes assez précis pour mesurer de telles difiérences.
On peut encore m'objecter que, depuis les expériences de Mosso, on sait fort bien que, pendant le sommeil, les moindres excitations extérieures, et le contact d'une main, notamment, suffisentà modifiet l'état de la pression du sang dans la boîte crânienne. Il y avait, évidemment, à redouter que le seul fait de prendre et de laisser le poignet du malade pour enregistrer la pression à la radiale, ne suffît à troubler l'état de la circulation. Aussi ai-je pris la précaution, tant que durait l'expérience, de ne pas abandonner la main du patient et de laisser l'index de ma main gauche au contact de sa radiale.
Toutes ces précautions de technique étant prises, j'ai pu recueillir quelques observations concordantes et concluantes. Celle-ci me paraît devoir primer toutes les autres :
A Vétat de veille, pour un adulte bien portant, la pression artérielle moyenne, à la radiale, est de i6 à 1jc.7n.de mercure.
Pour le même sujets à l'état de sommeil normal, la moyenne de la pression est de beaucoup ififérieure : elle oscille, selon les cas, entre 8 et 12 c. m. de mercure.
Donc — première conclusion — le sommeil normale coïncide avec un état marqué d'hypotension artérielle, avec une forte baisse de pression à la radiale, à la périphérie de l'organisme.
Avant d'aller plus loin, tâchons d'envisager, une fois pour toutes, la signification réelle de ce phénomène important. J'ai la conviction que cette baisse dépression ne provient pas uniquement d'une vasodilatation locale, mais qu'elle tient aussi, pour une bonne part, à la moindre énergie du muscle cardiaque. A n'en pas douter, la propulsion du sang par le cœur est plus débile à l'état de sommeil qu'à l'état de veille; les battements du cœur sont moins fréquents, on l'a depuis longtemps observé : ils sont aussi moins vigoureux ; j'imagine qu'il en résulte une baisse de pression uniformément étendue à toutes les artères de l'organisme. Sans doute, certaines circulations territoriales restent indépendantes et réagissent à leur guise, ici par un resserrement, et là par une distension de la tunique des artères, mais le flot de sang a faibli, lancé plus len-
tement et avec moins de force — c'est là une considération dont ne semble pas suffisamment avoir tenu compte M. le professeur Mosso dans ses expériences célèbres au pléthysmographe.
Il a vu l'état de repos s'accompagner à peu près ■constamment de diminution de volume, de pâleur de l'encéphale, et de tuméfaction compensatrice de Tavant-bras. Pour que le cerveau revienne sur ■lui-même et pâlisse de cette sorte, il faut évidemment que les vaisseaux y soient à l'état de resserrement, à l'état d'h3^pertension, et le sommeil, dès lors, pouvait se définir « un état d'hypertension artérielle crânienne avec hypotension à la périphérie de l'organisme.
Mais on ne peut plus, à l'heure actuelle, se contenter d'un€ définition comme celle-là.
Cet antagonisme de pression entre le centre et la périphérie n'est point un phénomène constant, nécessaire — des expériences très serrées de M. François-Franck nous l'ont nettement démontré.
En outre, gardons-nous bien d'oublier que la tension du sang dans les artères est un phénomène complexe, dépendant d'une part, de la façon dont les artères réagissent au passage de l'onde sanguine, et d'autre part de l'énergie avec laquelle le ventricule gauche propulse le sang dans l'aorte.
Pendant que nous dormons, le cœur chassse le sang avec une énergie extrêmement atténuée, voilà le fait fondamental. Que les artères du cerveau
réagissent habituellement par hypertension et celles de Tavant-bras par hypotension, voilà sans doute qu'il est fort intéressant de connaître; mais pour la commodité du langage, je demande à faire abstraction de l'état de la circulation dans le cerveau, et à garder le mot hypotension pour désigner le phénomène que nous mesurons à la radiale, lequel coïncide dans l'espèce avec baisse de l'activité contractile du cœur, et la baisse des facultés intellectuelles, tous phénomènes de même sens.
Donc, l'état de sommeil s'accompagne ordinairement d'ypotension artérielle.
Si cet état vient à changer, si, pour une cause ou pour une autre, la pression du sang augmente notablement, le sujet se réveille (i) ou tout au moins — si l'augmentation de pression n'est que légère — il a des rêves, de l'agitation, phénomènes intermédiaires qu'il faut évidemment considérer comme des états d'insomnie partielle.
Nous disions tout à l'heure que le sommeil calme est incompatible avec un certain degré d'excitation cérébrale, et nous pouvons ajouter maintenant qu'il n'est pas compatible avec un certain degré d'hypertension artérielle. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que tous les excitants de la cellule céré-
(i) Cette manière de parler est purement conventionnelle. Je suis tout à fait convaincu que le cerveau se réveille d'abord, et qne la pression ne se hausse qu'ensuite : le phénomène psychique précède toujours le phénomène circulatoire qui lui est inhérent»
brale et de la cellule bulbaire, qu'il s'agisse de café, d'alcool, ou d'émotions morales, (i) procurent l'insomnie : ces agents provocateurs, pour employer l'heureuse expression de mon collègue le D' Guinon, déterminent de l'hyperexcitation totale du système nerveux central, hyperexcîtation que reflète, avec une fidélité on peut dire constante, la hausse de la tonicité de l'appareil circulatoire.
Mais quand on étudie la liste des états morbides au cours desquels l'impossibilité de dormir s'observe fréquemment, on s'aperçoit bien vite que l'interprétation précédente ne rend intelligible qu'un certain nombre de cas cliniques.
Dans les vésanies, dans la neurasthénie, dans l'anémie, dans la chlorose, chez beaucoup de convalescents, chez les sujets en état d'inanition, chez les asystoliques, il y a baisse très considérable de la tension artérielle, et pourtant le sommeil est malaisé ou impossible.
C'est que — phénomène dont tous les observateurs ont dû être frappés — c^est surtout en matière
(i) J'ai, parmi mes observations de paralysie agitante, celle d'un homme chez qui la maladie de Parkinson a débuté de la façon suivante. On est venu lui annoncer la perte d'un navire où avaient pris passage cinq membres de sa famille, dont son père, de nière et une de ses sœurs. En apprenant cette nouvelle. S***, après un violent accès delarmes et de désespoir, s'endormit d'un sommeil profond : il ne s'éveilla qu'au bout d'une vingtaine d'heures. Après quoi, pendant près d'un mois, il lui fut totalement impossible de fermer les yeux et de dormir une heure. Les premiers signes de la maladie de Parkinson se montrèrent un peu plus tard.
de physiologie nerveuse que les extrêmes se touchent, comme on dit. Trop ou trop peu s'e'quivalent souvent : seuls les états moyens sont contradictoires des états extrêmes. Des expériences, depuis longtemps classiques, démontrent que, poussées très loin, l'anémie et la congestion du cerveau conduisent, l'une comme l'autre, à la convulsion. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'un état de dépression, d'hypotension très marquée soit aussi peu favorable au repos que l'état tout contraire, que l'état d'hypertension, car l'un et l'autre s'accompagnent d'exaltation cérébrale (i).
Il m'a été donné d'observer, dans de bonnes conditions, un neurasthénique très anémié. A l'époque où je fus appelé à lui donner mes soins, il ne s'endormait guère avant le petit jour. Chez lui, la pression artérielle diurne oscillait entre 10 et 14 c. m. de mercure. La nuit venue, quand il était couché dans une chambre silencieuse et close, où ne brûlait qu'une veilleuse, alors que nulle excitation venant du monde extérieur ne sollicitait plus son organisme à l'activité, sa tension tombait à 5 ou 6 c. m. de mercure : les idées les plus tristes.
( I ) Dans ses Leçons sur la Physiologie des Muscles et des Nerfs, M. Ch. Richet s'exprime en ces termes : « ... Les centres ner- .< veux se comportent comme les muscles, comme les nerfs, « comme la moelle; lorsqu'on les anémie, ils subissent d'abord « une période de suractivité, d'excitabilité plus grande. »... « Que « ce soit l'anémie ou la congestion des vaisseaux encéphaliques « qui interviennent, ces deux états opposés de la circulation céré- « brale sont caractérisés par des symptômes très analogues. »
les craintes les plus puériles s'installaient dans cet esprit détendu, amolli, où l'insomnie régnait despotiquement jusqu'au jour (i).
Mais que l'on vînt à relever cette pression exceptionnellement basse à l'aide d'une excitation mécanique quelconque, sensitive ou sensorielle, friction sèche sur la peau, injection hypodermique de sérum, ingestion de quelque boisson chaude, ou bien encore si l'on allumait une bougie, si l'on plaçait près de l'oreille du sujet un métronome au bruit tenace, mon malade s'endormait presque immédiatement, et la tension marquait alors 8 à 9 c. m.
Le sommeil normal n'est donc compatible qu'avec un état d'affaissement mo;^en de la tonicité générale, qu'avec un état d'hypotension artérielle modéré : la trop grande dépression et l'excitation trop forte provoquent, l'une comme l'autre, à un premier degré, des rêves et de l'agitation nocturne, à un degré plus avancé, de l'insomnie formelle.
Le petit tableau ci-après permet d'embrasser d'un coup d'œil l'ensemble de ces données physiologiques nouvelles sur le sommeil et l'insomnie.
(i) Dans une intéressante étude sur les états intellectuels dans la mélancolie (F. Alcan, iSgS), M. Georges Dumas démontre que les idées mélancoliques ne sont que la conscience de la faiblesse organique, de l'épuisement cérébral. L'auteur constate que des médicaments comme le strophantus, dont l'action est proprement de relever la tension artérielle, ont la plus heureuse influence sur la mélancolie dépressive.
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