L’INSTINCT ET LA VOLONTÉ LIBRE
race varie par la force môme des choses. Mais ce qui est mille fois plus important, chaque individu peut y ajouter ou en retrancher quelque élément d’après la direction qu’il imprime à son esprit. Dans un milieu historique quelconque, la multitude et la diversité des partis qui s'y agitent nous montrent assez clairement en combien de sens peut être sollicité le libre arbitre du citoyen, suivant que ce dernier préfère, je suppose, la popularité ou la justice, suivant qu’il se préoccupe des intérêts matériels ou des intérêts moraux de la société , suivant qu’il écoute l'orgueil d’un étroit patriotisme ou qu’il se voue aux intérêts généraux de l’humanité..., etc. En dépit de la civilisation, l’individu peut renoncer à faire des ressources de toute espèce qu’elle lui offre un usage viril et sensé. Alors il dépouillera peu à peu son idéal , et ne lui laissera bientôt plus que l’ombre et l’apparence menteuse des vertus humaines : le plaisir au lieu du bonheur, l’indifférence au lieu du calme, la brutalité au lieu du courage, le caprice au lieu de la liberté. Au contraire, pour qui veut tout mesurer au type de perfection que la raison nous donne, quel est l’emploi, quelle est la profession, la mission , si humble qu elle soit , où l’on ne puisse successivement entrevoir de tels degrés de perfection, que ce ne soit quelquefois pas trop de la vie entière pour les franchir l’un après l’autre ? La con-
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science de ce que nous sommes et celle de ce que nous pouvons et devons être, voilà deux termes inséparables et dont l'un ne varie pas sans l’autre. Or la distance qui existe entre notre état actuel et notre étal possible reste toujours assez grande, les moyens par lesquels nous pouvons essayer de la combler sont toujours assez variés , par conséquent le champ qui s’ouvre à notre activité reste toujours assez vaste pour donner un prix inestimable à nos efforts et rendre inévitable l’intervention du libre arbitre.
Si l’idéal que le libre arbitre poursuit ne s'impose pas tout entier fatalement à nous, si l’effort de notre intelligence peut le défigurer ou l’agrandir, à nous appartient en somme la direction de notre vie. Quel idéal choisissons-nous? Le but fixé, voulons-nous réellement l'atteindre? tout est là. Quels que soient les moyens que la nature ait préparés pour nous par avance, ils ne valent à proprement parler que par le but en vue duquel nous les disposons. La pauvreté ou la richesse changent pour ainsi dire la matière sur laquelle doit s’exercer notre activité : elles ne changent pas notre activité, qui demeure ce que nous la faisons et qui se dirige là où elle veut. Les poitrinaires ont souvent une activité dévorante : ils semblent vouloir vivre dans le peu de jours que la maladie leur abandonne tous ceux qu’elle doit leur ravir. Oui, mais cette
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activité, l'un la dépensera dans le travail, l’autre dans le plaisir. Plus d’une sainte avait, dit-on, le tempérament d’une courtisane. Je le veux, mais cela n’augmente ni ne diminue la culpabilité de l’une et le mérite de l'autre. Bien des hommes ont employé tour à tour pour le bien et pour le mal la même force de pensée , la même ardeur , la même impétuosité. Les caractères naturellement calmes peuvent être bons, dociles, persévérants et réfléchis, tout aussi bien qu’indifférents, apathiques et égoïstes.
Si telle est dans la destinée de l’homme la part de l’organisme et du tempérament, nous n’avons pas à examiner celle des causes qui n’agissent immédiatement que sur l’organisme lui-même, ainsi le climat et l’hérédité. Toutes ces influences physiologiques ne se font sentir sur la conduite de l’individu qu’en traversant la conscience. Sans doute, ces influences supposent un grand nombre de petites causes créant dans notre organisme des états partiels et transitoires que nous ne pouvons pas connaître. Mais la disposition d’esprit qui résulte de ces causes et qui résume tous ces états, elle n’est point en dehors de la conscience, elle y est toujours arrivée quand nous sommes sur le point d’agir. C'est alors que les impressions de la sensibilité sont forcément élaborées par le principe personnel ; et celui-ci, tout en commandant certains mouvements
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qui répondent aux impressions qu'il a reçues, est maître d'en varier la direction.
De même, le milieu social, Lien qu'il impose à notre activité des conditions que nous ne pouvons pas modifier, provoque notre activité bien plus qu'il ne la dirige. Car ces conditions, elle aussi, n’agissent sur nos actions que par l’intermédiaire de la passion et de lintelligence, c'est-à-dire de la couscience. Si resserrées que soient les limites matérielles entre lesquelles semble renfermée notre action, dès que la conscience intervient, elle établit pour nous dans cette étroite enceinte un nombre infini de degrés, que notre liberté peut à son gré parcourir dans une évolution ascendante ou descendante, depuis la forme la plus basse du mal jusqu’à la plus sublime expression du bien. Le moindre rayon lumineux peut contenir toutes les lois de l’optique. La moindre pensée applique tous les principes de la raison. La moindre condition , quelque emprisonnée qu'on l'imagine par le milieu historique, l’état social et l'organisme physique, ne laissera sans occasion de s’exercer aucun précepte de la conscience. Dans les plus petites choses, en un mot, comme en autant de fragments de miroirs brisés, la conscience peut chercher et retrouver sa propre essence , tout aussi bien que la raison peut y contempler l’absolu.
En résumé, l'esprit qui a conscience de lui-même
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se cherche dans les choses à travers mille obstacles et à travers mille trompeurs mirages. 11 peut s’y chercher tout entier ou n’y chercher qu’une partie plus ou moins essentielle de lui-même. Les moyens par lesquels il tend à son but lui sont fournis par la nature , et il doit souvent les accepter tels qu’ils sont. Mais peu importe, la conscience lui permet toujours de voir avec certitude si, lorsque tel ou tel but sera atteint, sa nature à lui sera diminuée ou agrandie. Cela peut être, comme on dit métaphoriquement, senti, alors même que l’intelligence ne pourrait encore embrasser et ordonner toutes les idées intermédiaires. Cela suffit pour faire subsister tout ensemble la responsabilité , la moralité , la liberté de l'homme , bien que l’homme, courant souvent le risque de se diminuer par sa faute, n’ait pas toujours la possession actuelle, la jouissance complète et non troublée de sa liberté.