‹ L'instinct (volume 2)Chapitre 46 sur 72 · SS · texte numérisé non relu

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dont elle est une préparation nécessaire, un certain nombre de mécanismes, tels que celui de la respiration, par exemple, sont disposés de longue date et fonctionnent dès la naissance : la sensibilité concourt, sans que l’individu en ait conscience en. core, aux mouvements qu'il exécute. Tout paraît donc se passer durant les premiers jours comme dans l’animalité proprement dite : c’est d’abord la partie animale de notre nature qui se développe et qui aspire à vivre. Les phénomènes si curieux de la succion n ont pas d’autres caractères.

Pendant la vie embryonnaire, l'enfant, chacun le sait, reçoit le sang de sa mère tout respiré, tout prêt à le nourrir ; il n’a donc pas à faire le moindre effort pour vivre. Burdach n'a point réussi , je crois, à faire accepter par les physiologistes que les eaux de l’amnios renferment un liquide alibile, et que ce liquide, baignant les lèvres de l’enfant, lui fait insensiblement prendre l'habitude des mouvements destinés à avaler. Seulement, quand le terme de la vie intra-utérine est arrivé, les organes de la succion se sont fortifiés comme tous les autres, et ils sont comme tous les autres animés de cette vitalité qui se faisait depuis longtemps sentir à la mère par des mouvements tantôt rhythmiques, tantôt soudains et saccadés. Mais il faut que le temps voulu soit accompli pour qu’ils aient

acquis , à un degré suffisant , la motilité et l’énergie (1).

C’est que la part du mécanisme est ici considérable. Qui ne s’est extasié, avec Reid, devant la . merveilleuse habileté de cet instinct qui fait mouvoir trente-deux paires de muscles? Et cependant si ces trente-deux paires de muscles se meuvent avec tant de suite et tant d’ensemble, c'est simplement par l’effet d’actions réflexes. L’instinct ne fait qu'une chose : il commence la série des mouvements : et quant à la cause qui le détermine luimême, c’est probablement la sensation douloureuse de la faim et de la soif, de la soif surtout que fait naître dans sa bouche la brusque interruption de la vie végétative. Dès que l’enfant sent l’air pénétrer dans ses organes, c’est-à-dire dès les premiers instants de son existence indépendante, on voit

(1) D’après les observations de Burdaeh, un fœtus de six mois n’avale pendant la première semaine presque rien de ce qu’on fait couler dans sa bouche. Les fœtus de sept mois ne savent pas encore teter ; lorsqu’on leur met un peu de lait dans la bouche, ils la ferment, y gardent quelque temps le liquide et l’avalent avec difficulté, en exécutant de forts mouvements des muscles abdominaux. Peu à peu la déglutition devient plus aisée et n’exige plus aucun effort. Ceux de huit mois cherchent à prendre le sein, mais le quittent bientôt ; ils avalent avec avidité les liquides qu’on leur verse dans la bouche. Ceux de neuf mois enfin sucent le mamelon, quoique cet exercice ne tarde pas à les fatiguer. Traité de physiologie, tome IV, p. 114.

l’enfant.

ses lèvres s’agiter et s'efforcer de saisir tout ce quelles approchent. Je tiens même d’un habile médecin qu’avant la délivrance complète de la mère, il suffit de presser avec la main le cordon ombilical, pour faire exécuter au fœtus qui va naître les mouvements de déglutition : si ses lèvres .rencontrent le doigt de l’opérateur, elle s’en emparent aussitôt. En interrompant tout à coup le cours de la vie empruntée, on provoque sur-lechamp les premiers mouvements de la vie individuelle.

Comment s’opèrent les mouvements delà succion proprement dite? 11 n’est pas inutile de le demander à un physiologiste compétent. Voici la description de celui que M. Claude Bernard appelait tout récemment le grand Tiedemann. Si ma propre expérience ne m’abuse pas , on peut la généraliser sans crainte, et chacun pourrait en constater aisément la minutieuse exactitude. « Le lendemain de la naissance, la garde ayant placé le doigt dans la bouche de l’enfant, il le suça, mais sans persistance, seulement en aspirant. Mais lorsqu’on lui mit dans la bouche quelque chose de doux, enveloppé d’un chiffon, il suça avec continuité. Le premier effort des lèvres pour aspirer n'était qu’un mouvement mécanique de la bouche, produit par le sentiment de la faim et de la soif, combiné avec l’excitation des glandes par un corps étranger :

RETOURS APPARENTS A l’LNSTINCT.

cela ne s’appelle pas encore la succion. Mais dès qu'on sent que de ce mouvement de la langue il résulte une nouvelle sensation qui adoucit le malaise perturbateur, le mouvement se renforce et l'aspiration se change en une succion régulière, les organes prenant peu à peu la position que demande cette opération. Et cela se confirme par le» fait suivant : quand on a apaisé la faim et la soif par des boissons, chez les enfants, avant qu'ils aient télé, ils ne veulent plus teter ensuite, et il devient difficile de les habituer à tirer le sein, sans doute parce qu'ils ne peuvent pas employer convenablement les lèvres et la langue; et comme la faim ne les contraint pas, puisqu'ils peuvent l’apaiser d’une autre manière, ils ne veulent pas s’en donner la peine (1). »

Voilà à quoi se réduit ce qui se passe généralement pour la partie la plus merveilleuse de l’instinct de l'enfant. Cet instinct , il est facile de le voir, est loin d'ètre aussi prompt, aussi soutenu, aussi sûr que dans les espèces animales. L’enfant, par exemple, a besoin qu’on lui mette le mamelon dans la

(I) Jo'irnnl général de i Instruction publique, 1er avril 1863. On peut ajouter que la succion «toit être le mode de mouvement Éminemment propre à l’organe buccal . quand il est faible ou imparfait; car les imbéciles et les idiots remplacent très-souvent la mordition par la succion. V. Séguin, Hygiène et éducation des idiots, p. i:>4 et 202.

l’enfant.

bouche. De lui-même il n'irait pas chercher sa nourriture; et souvent , pourvu qu’un semblant de succion apaise l’espèce d'irritation dont souffrent ses lèvres, son estomac semble ne rien réclamer. Voilà donc une animalité qui incontestablement n’est pas faite pour se suffire à elle-même : les ap- - propriations particulières qui donnent à toutes les autres espèces des ressources spéciales font ici défaut. La vie animale de l’enfant n’est qu’un état transitoire qui ne contient pas en lui la raison suffisante des développements ultérieurs.

Les sens ne peuvent point guider cet instinct débile et imparfait. Dans les premiers jours de la vie, les sens sont à peine ouverts. La sensibilité générale seule est éveillée; et au rebours de ce qui se passe dans nos rêves, où nous donnons un corps et une réalité objective à nos sensations intérieures, tout ce qui frappe du dehors les sens du nouveau-né ne fait que lui apporter une modification dans le sentiment de l’existence : celte sensation demeure toute subjective, et l'enfant ne la rapporte à rien.

Alors mêmequ’ilestencore réduit à cette sensibilité toute passive, l’enfant peut offrir aux regards du psychologue, comme à ceux du père et de la mère, plusieurs phénomènes intéressants : ce sont les phénomènes d'habitude. On sait qu’une impression n'est pas tant sensible par elle-même que par son opposition avec les impressions qui la précèdent.

Aussi peut-on créer à la sensibilité des exigences qui se manifestent dès le lendemain de la naissance, dès le premier jour lui-méme, nous disent les médecins et les sages-femmes. Il n’y a certainement chez l’enfant ni connaissance, ni ruse, ni malice, comme beaucoup de personnes se l'imaginent. Mais par telle ou telle satisfaction que vous lui avez donnée, vous avec monté sa sensibilité à un certain ton où elle se complaît. Si vous ne voulez pas l’y ramener ou l’y maintenir, le cri attestera la souffrance, et la souffrance, si légère que vous la supposiez, sera réelle, bien que rien ne soit plus facile que de l’épargner à l'enfant. Mais comme l’exercice de la vie n’a pas encore pu créer en lui quelque état plus constant qui serve de contre-poids à la mobilité des impressions, il contracte des habitudes avec une facilité surprenante. Qu'une cause accidentelle produise sur lui une impression quelconque , la disposition qui en résulte tend à devenir périodique; et bien des fois on voit revenir le lendemain presque à la même heure le fait qui s’est produit la veille. Mais quelle que soit la facilité avec laquelle un enfant subi Ides impressions, quelque vives que puissent avoir été jusque-là les exigences de sa sensibilité, il suffit généralement d’un temps assez court pour mettre sa sensibilité à un autre ton, arrêter court scs habitudes et lui en faire contracter de nouvelles.

l’enfant.

Nous avons déjà fait allusion à ces faits d’associations et d'habitudes pour nous aider à mieux comprendre ce que des faits analogues peuvent donner de résultats dans l’animal. Mais chez ce dernier, on se le rappelle, les habitudes sont toujour consécutives à un instinct particulier; car les organes d'action sont vite achevés , les sens propres à l’espèce ne tardent pas à être ouverts, les instincts précis qui en résultent retiennent les habitudes dans des limites déterminées par avance. Dans l’enfant, c'est la sensibilité générale qui tout d’abord est seule affectée; elle peut l’être de cent façons différentes au gré du hasard. Si la raison des parents n’impose pas une règle, on voit alors se développer ces caprices inattendus, ces désirs sans frein et sans mesure, et « cet amour désordonné pour une liberté de mauvais aloi, qui est elle-même l’esclave de la sensualité (1). »

Cependant les sens de l’enfant s’ouvrent l’un après l’autre. Mais, chose remarquable , l’odorat, le sens de l’animalité par excellence, est celui qui se développe le dernier chez l’enfant. D ailleurs les sens de la vie nutritive jouent en général un bien faible rôle dans sa conduite; et la plupart du temps, le désir d’imiter les personnes qui l’entourent et lui plaisent détermine ses appétits et ses répugnan-

(1) Burdach.

RETOURS APPARENTS A u’iNSTlNCT.

ces au moins autant que le goût lui-même. Quoi qu’il en soit, du moment où ses sens recueillent distinctement les impressions du dehors, 1 intelligence provoquée commence son travail et applique les lois que nous connaissons.

Qu'on regardealors cette physionomie qui, d’abord muette et immobile, s’anime au fur et à mesure que les sens font effort pour promener autour d’eux une attention curieuse. Voilà bien les mêmes organes que dans la plus grande partie des animaux : des yeux, une bouche, un nez; mais les yeux de la bêle, que nous expriment-ils? des appétits physiques satisfaits ou excités ou alarmés, se préparant à la défense ou à l’attaque. Le désir même d’être flatté ou caressé provient , nous l'avons vu, d’une cause organique En est-il de même de l’enlant? « De très-bonne heure, » dit Tiedemann , « les yeux de l’enfant cherchent toute sorte d’objets. Ici le caractère de l’humanité repose * déjà dans cette àme. L’animal ne porte son attention que sur ce qui peut satisfaire ses besoins physiques. L'homme cherche tout d’abord à agrandir ses idées sans avoir égard aux exigences du corps, et il trouve à s’occuper là même où ne l’attirent pas des désirs sensuels. La cause ne peut se trouver ailleurs que dans un degré supérieur d’activité, dans une individualité plus mobile qui cherche sans cesse à s'occuper et se montre encore active, même

l’enpant.

après la salisfaclion des besoins physiques. » C’est ce que Burdach décrit avec plus de précision encore et de profondeur, et avec une véritable éloquence : « L’idée primordiale de la vie morale , » dit-il, « demeure toujours cequ'il y a d’essentiel ; aussi s’annonce-t-elle dè3 avant d’élre réalisée par le développement. L’enfant à la mamelle est fort en arrière des animaux de son âge, eu égard au développementdes facultés sensorielles et de l’indépendance. Cependant, on aperçoit en lui, dès l’origine, le germe de ce qu’il doit devenir. Ce n’est pas l’aspect de la nourriture, mais la vue d’une forme humaine affectant les dehors de l’amitié et cherchant à lui plaire, qui lui arrache le premier sourire. Ce ne sont pas des aliments, mais des objets brillants, des choses propres à frapper la vie intérieure, qui lui font tendre la main pour la première fois, tandis que l’animal reste indifférent à tout ce qui n’intéresse pas ses besoins matériels, et par cela même reste enchaîné à jamais dans la sphère des spécialités sans pouvoir s’élever par la réflexion et l’intuition de soi-même à l’universalité et à la liberté. »

Enfin l’apparition du langage et les premiers efforts que fait l’enfant pour désigner, puis pour imiter les objets qui l’intéressent, achèvent de nous montrer cette personnalité naissante s’essayantà prendre par la raison possession du monde qui l’entoure.

retour* apparents a l’jnstinct.

Le prétendu langage des animaux n’exprime que l'état actuel de leur sensibilité. La voix et les gestes de l’enfant comme les mouvements de sa physionomie montrent qu’il cherche à s’élancer hors de lui-méme, non pour céder à un attrait sensible et trouver la satisfaction d'un appétit , mais pour juger, d’après l’idée qu'il se forme de lui-même, les phénomènes et les êtres de la nature extérieure. En se répandant au dehors, l’enfant, chose capitale à observer, ne fait que prendre de sa propre nature une conscience plus nette et plus distincte. C’est au point qu’il imagine derrière les objets inanimés des volontés intentionnelles comme la sienne. Ce n’est pas seulement à ses parents qu’il adresse la parole et qu’il prodigue ses sourires, c’est aux animaux, c'est aux plantes elles-mêmes, c’est à tout ce qui lui paraît manifester avec le mouvement une forme particulière la vie, et avec la vie des sentiments de colère, de bienveillance ou de crainte pareils à ceux qu’il éprouve. C’est dans cette espèce de commerce intime de son âme avec les choses, que l’enfant trouve pour tout désigner des mots d’une bizarrerie si charmante ; tantôt feignant d’éprouver, pour rappeler l’idée d’une chose absente, l’émotion agréable ou douloureuse qu’elle lui fit une fois éprouver, tantôt reproduisant le son qu’il lui entendit rendre, tantôt désignant les objets par tel ou tel de leurs usages, si ces usages

l'exfax:. 493

sont plus faciles à désigner, tantôt enfin trouvant on ne sait quelles associations et établissant de sa propre fantaisie des rapprochements dont on n’arrive qu’au bout de quelque temps à saisir le sens. Tant qu’un objet ne l'intéresse pas, il sert peu de lui en apprendre le nom , ce nom est vite oublié. Dès qu’une chose l'intéresse, c’est-à-dire est la cause ou l’occasion d’un déploiement d’activité dont il souhaite le retour, il en retient vite le nom, et au besoin il lui en donne un lui-même; c’est ainsi que s’accroît tous les jours son vocabulaire: partageant de plus en plus la vie de ses parents , il partage aussi leur langage.

Sans doute, l’éducation vient hAter l’épanouissement de ces facultés ; mais l’éducation suppose nécessairement , là comme ailleurs , la ressemblance fondamentale des deux natures. Ce sont deux forces qui se rencontrent, l’une à un degré inférieur de développement, l’autre à un état de développement plus complet et en pleine possession d elle-même; mais au fond ce sont deux forces identiques. S’il en était autrement , cette incessante communication qui établit de l’une à l’autre un mutuel échange ne serait pas possible. L’enfant cherche à désigner un objet dont il se forme déjà quelque vague idée : on lui fournit un mot; en l’employant, il se fera comprendre de ses parents et il se comprendra lui-même; donc il l’accepte. Nous modifions ainsi

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les circonstances où se déploie l'activité intellectuelle de l’enfant , et nous l’amenons sans peine à parler notre langage. Mais encore faut-il qu’il le fasse sien, en le comprenant. Lorsque nous étudions une langue étrangère, nous n’en apprenons les mots qu'eu nous référant à chaque mot correspondant de notre idiome maternel. Pour que l’enfant comprenne nos paroles, il faut qu’il se réfère à l’idée qu’il a de chaque chose nommée, sans quoi nos paroles restent pour lui des sons de voix inintelligibles. Il ne se borne pas d'ailleurs à comprendre et à employer les mots qu’il entend. Bien souvent, c’est le père et la mère qui se mettent à son école, pour recueillir et comprendre les mots qu'il invente, puis lui faire accepter en échange les mots de leur langue à eux (I). Dans tous les cas, l’intelligence de l’enfant agit toujours , et si elle peut se mettre d’accord avec la nôtre, c’est qu’elle est déjà semblable à la nôtre. En lui comme en nous, l’animalité se borne à fournir à la raison la matière de son travail.

Dans les premiers jours , il est vrai , l'animalité seule est apparente, car l'état de l’enfant nouveauné n’est pas sans analogie avec l’état permanent de l'animal. Et pourtant, à aucun instant, l'homme n'est un animal semblable aux autres. Tous les

(1) A. Lemoine, De la physionomie cl de la parole.

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êtres de l’univers forment une échelle graduée, et les principaux caractères des êtres moins élevés sont représentés dans les êtres supérieurs. La nature de ceux-ci est plus compliquée, elle est plus longue à s’achever ; par conséquent il est naturel que dans les premières phases de son développement , elle paraisse encore semblable aux natures inférieures , et qu’elle semble se borner tout d'abord à en reproduire les caractères. Si l'on ne considère que ces analogies, sans tenir compte des différences , on risque fort d’en tirer des conclusions exagérées; et c’est ce qu’on a fait un certain temps. On professait d’une manière absolue que tout animal dans son état embryonnaire représente aux différentes phases de son développement les espèces inférieures. Si cela était, le mollusque ne serait plus qu’un embryon de mammifère, arrêté dans son développement, le mammifère un poisson perfectionné. L’étal de l’enfant serait celui de l'animal adulte , et l'homme adulte se réduirait à un singe perfectionné.

Eu ce qui touche l'histoire naturelle proprement dite, cette théorie est aujourd'hui jugée. A côté des analogies, la physiologie a vu les différences. 11 n’y a jamais complète identité entre un animal adulte et l’embryon d’un autre animal. Chaque animal porte en lui, dès l’origine, le principe de son individualité spécifique, dont nous en trouvons les

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indices dans une forme spéciale , dans un ensemble de caractères qui n'appartiennent qu'à lui seul. « L’homme vertébré est à toutes les époques de sa vie embryonnaire un certain vertébré, qui s’élève par des voies spéciales, qui tend à une forme future et ne ressemble absolument qu’à lui-mème. Dans cette esquisse première, qui se complète lentement et qui s'achève d'heure en heure, la perfection future est déjà indiquée, et aucune assimilation absolue n'est possible entre des formes achevées qui ont leur but en elles-mêmes, et ces formes transitoires qui préparent une forme future (1). » Nous pouvons appliquer ces derniers principes dans toute leur rigueur à la comparaison des divers états intellectuels de l'homme. L'âme de l’enfant passe d'abord par un état qui ressemble de près à l’instinct, et les caractères de l’intelligence n’apparaissent pas encore visiblement en lui , de même qu’à un moment donné son corps ne présentait pas encore ostensiblement les caractères d’un mammifère , ni même Ceux d’un vertébré. Mais les premières évolutions de son organisme ne pouvaient cependant s’expliquer que par une tendance à l'organisation du vertébré et, qui plus est, du mammifère, et enfin à l’organisation de

(t) Gritiolft, Au-tt.-roinp. du systiine nerveux, p. ‘247. — Cf. Millier, Longet, Milnc-Edwarcl-i.

l’homme raisonnable. Ainsi l’inslinct de l’enfant n’est pas identique à celui de l’animal : celui de l'animal réalise un état définitif, durable, parfait et achevé dans son genre. L’instinct de l’enfant, par son imperfection même, ne peut être considéré que comme la phase première d’un développement dont le terme final est non pas accidentellement, mais nécessairement l'intelligence.

S’il est vrai que l’histoire de l’humanité reproduise dans toutes ses phases l’histoire de l’individu, nous pourrions conclure de ce qui précède que l’homme, môme dans les temps les plus reculés, n’a jamais été un animal. Les découvertes paléontologiques prouveront-elles un jour le contraire? Arrivera-t-on à reconstruire de toutes pièces le squelette de « l’homme primitif » et à nous démontrer par induction que le possesseur de ce squelette n’était pas encore un être raisonnable? En attendant ces merveilles, si loin que nous remontions daus les époques des cités lacustres et dans les profondeurs de l’ôge de pierre, nous trouvons toujours l’homme attestant son intelligence par la fabrication des armes et des outils.

Mais cet homme primitif ne l’a-t-on pas retrouvé chez les peuples sauvages des temps modernes? Plus d'une peuplade se trouve dans les mêmes conditions, lutte contre les mômes obstacles et ne dispose vraisemblablement pas d’autres moyens.

RETOURS APPARENTS A L’iNSTlNCT.

Des travaux, des monuments, des outils de l’homme primitif on a conclu ses mœurs, puis on a pris pour terme de comparaison ces hordes misérables qui vivent dans les voisinages désolés des pôles ou sous le ciel énervant des tropiques ; on a ainsi tout comparé pièce à pièce, les armes avec les armes, les outils avec les outils, les tombeaux et les abris avec les tombeaux et les abris : et partout on a pu retrouver les plus incontestables ressemblances (1).

Qu’est- ce donc que nous remarquons dans ces races dégradées? Est-ce vraiment notre propre humanité? Est-ce notre civilisation? Est-ce notre raison , notre liberté morale , est-ce l’ensemble un et harmonieux de nos facultés intellectuelles? Chacune de ces races n’est-elle pas’sous la fatale dépendance d’une organisation mal conformée et à jamais frappée d’impuissance? Enfin ces organisations ne sontelles pas comme autant de moules où la nature a successivement ébauché, des types intermédiaires?

Disons-Ie tout d’abord, il n’y a pas, à proprement parler, de peuples sauvages. On a prétendu que certains peuples avaient l’instinct de la civilisation et que d’autres ne l’avaient pas. En fait, ces prétendus sauvages qui vivent soi-disant à l’état de

(1) Voir sir John Lubbock, L’homme avant l’histoire, F. Hônu-nt, L'homme primitif.

nature dans les forêts de l’Amérique ou dans les déserts de l’Australie, sont soumis à des institutions, à des lois et à des coutumes sociales souvent très-compliquées. Je sais qu’on ne prend pas le mot de civilisation dans son sens absolu, et que la civilisation qu’on choisit toujours plus ou moins pour terme de comparaison, c’est la nôtre. Quand un peuple n’accepte pas immédiatement nos usages , nous oublions combien il nous a fallu de temps , de mélanges et de révolutions successives pour affermir notre propre civilisation, nous déclarons l'infériorité de ce peuple et sa dégradation incurables. Or ce peuple est confiné depuis des siècles dans une nature ingrate ou sous un ciel accablant ; il est contraint par la nature même du sol de demander sa nourriture à la chasse et de mener une vie toujours

errante : de génération en génération, sous lin-

fluence des mêmes conditions extérieures, il a contracté des habitudes dont son organisation tout entière a subi le contre coup. Quand nous arrivons soudainement à lui , c’est en ennemis et en dévastateurs. Quand nos missionnaires surviennent, qui les a déjà précédés? Des chercheurs d’or, des soldats brutaux, des repris de justice, des trafiquants avides, des marchands d’esclaves. Que leur avonsnous apporté en témoignage de notre civilisation? L’eau-de-vie, les armes à feu, la petite vérole'et l’arsenic. Tout récemment encore, au sein de la

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nETOCBS APPARENTS A L’INSTINCT.

Société d'anthropologie , on prétendait que lés Australiens étaient « instinctivement, naturellement, irrémédiablement incivilisables. » Prenons l’avis de l'un des plus récents voyageurs; écoutons ce qu’il nous dit (1). Après avoir montré comment de temps immémorial les indigènes trouvaient dans les forêts et dans les plaines, à époques fixes, leurs aliments tout préparés , il ajoute : « Cette connaissance des lieux, des terrains et des récoltes successives que donnent les plaines et les bois passe de génération en génération, chez les hommes de race sauvage, constitue leur science principale et explique ce besoin de mouvements continus qui les tourmente, leur existence dépendant entièrement de leur exactitude à se rendre sous telle ou telle zone, dont les produits annuels et gradués ne leur ont jamais fait défaut.

» Jugez alors, ô bon lecteur, de la perturbation violente que la présence des hommes d Europe apporte dans les habitudes séculaires de ces êtres qui, ne connaissant pas la sagesse des grains ^pmés et ignorant la valeur des cultures, vivent au jour le jour, n’ayant pour guides, dans celte vie de hasards, que la mémoire et la tradition.

» Où le civilisé plante aujourd'hui sa ferme et

(I) Aventures d'un voyageur en Australie; neuf mois de séjour chez les Magarti’oks, par Perron il’Arc, 1869, p. 282-289.

se taille un jardin croissaient les meilleures ignames du pays; les mille arpents de haute futaie qui deviennent son parc produisaient les plus succulentes goyaves de la province... Les herbes que broutent maintenant ses bœufs Durham et ses moutons à tête noire engraissaient des centaines de marsupiaux. Les gommiers qu’il coupe comme des brins de bruyère, les mimosas qu’il brûle, les eucalyptus qu’il abat pour se faire des palissades, regorgeaient d’opossums, d’hoccos et de rosalbins, étaient le garde-manger toujours ouvert et bien garni des Balaroths et des Naminngs.

» Multipliez maintenant ce colon par cent, par mille, par dix mille, avançant toujours dans l'intérieur, agrandissant leurs parcs, créant des réserves, augmentant sans cesse le nombre de leurs troupeaux; et dites-moi ce que l’indigène, refoulé des pays où il a pris naissance, chassé des lieux qui étaient sa maison, affamé, fusillé, s’il se plaint ou s’il se révolte, doit penser de la loyauté des Européens. On lui offre, il est vrai, de lui lire la Bible, de lui enseigner les saints mystères, de le marier gratis à une seule femme, de le baptiser lui et ses enfants; on lui vante les merveilles incomparables de la religion chrétienne, les préceptes d’amour et de charité que commande l’Evangile, préceptes qui disent à tous : « Tu ne prendras pas le bien d’au%ui; lu ne convoiteras pas la femme

nETOuna apparents a l’instinct.

de ton voisin ; » — et on lui prend sa forêt, on lui vole ses fdles, on le bal s’il réclame, on le pend haut et court s’il ne se montre pas satisfait. L’homme des bois alors saisit sa lance, décroche son casse-tête, empoisonne la pointe de ses zagaies, la source où viennent boire ses envahisseurs , se met au cou son fétiche de guerre et fait la chasse au blanc. Tué en tous lieux sans miséricorde, il en lue aussi quelques-uns, et les deux races, tournant dans un cercle fatal, marchent dans une voie d’injustice, de haine et de sang (1). »

Après avoir essayé tour à tour de transformer en bêtes à demi dégrossies les Esquimaux, les Indiens, les Patagons, les nègres de l’Afrique, c’est sur les Australiens que la critique ethnographique et l’anthropologie ont fait tomber toutes leurs rigueurs. Que ce soient donc les Australiens qui nous servent d’exemple : ils pourront nous dispenser d'en chercher d’autres ailleurs.

Aux arguments que nous venons de citer et que maint autre voyageur ou missionnaire ont reproduits, on oppose le fait suivant. Deux Australiens

(t) Voyez de semblables témoignages donnés par des voyageurs d’une incontestable compétence : sur les Indiens de la Sonora (Revue Rritannique, mars 1864), sur les Patagons (Guinnard. Trois ans]ches les fat ayons), sur les peuplades de l’Afrique (les Voyages de Livingstone). Partout on retrouvâmes indigènes reproduisant le fameux discours des Scythes à Alexandre.

ont été conduits en Angleterre. On les a crus un instant civilisés; mais à peine ont-ils pu remettre le pied sur le territoire de leur patrie, qu’ils ont repris la vie de leurs ancêtres. Donc cette race est instinctivement incivilisable. Dieu sait l’usage et l'abus qu’on a fait de ces deux pauvres Australiens; mais il est bon d’écouter plus d’un témoignage. Voici celui d’un missionnaire : u On parle comme d’un grand bienfait d’avoir conduit Bénilong et Daniel à Londres et de les avoir introduits auprès des plus illustres familles; mais dans quel but? Peutêtre pour améliorer leur malheureux sort? Point du tout! On les promena de toutes parts, pour les montrer comme des objets rares, ou même comme deux bêtes habillées en hommes. Dans quel institut furent-ils admis*? Retournés dans leur pays, de combien d’acres de terre leur fit-on la concession ? Combien leur donna-t-on de bœufs, de vaches, de brebis et d’autres animaux? où sont les outils d’agri culture, les semences et autres choses nécessaires aux travaux champêtres, qu’on leur fournit? Sans tout cela, Bénilong et Daniel étaient plus malheureux que leurs nationaux, parce que leurs besoins s’étaient accrus, et que les moyens de les satisfaire étaient diminués pour eux (1). On ouvrit, il est

(1) Mémoires historiques sur l'Australie, par Me1 Rudesindo Salvado, évéquc do Port- Victoria, 1854, p. 245.

504 RETOURS APPARENTS A L.’l-NST!NCT.

vrai, dans certaines colonies quelques écoles pour les Australiens. Mais, après?... quelles mesures a-t-on prises pour les occuper et les sustenter selon la manière de vivre et les conditions des peuples civilisés? Dès lors qu'on n’y avait pas pensé, force était au sauvage de renoncer à une existence stable, pour reprendre la vie nomade, puisque savoir lire et écrire ne lui ôtait pas la faim... On dit encore qu’on les fit travailler chez des colons. Mais où est . la compensation pour les services reçus? Le travail des Australiens vaut en bien des cas celui des Européens ; mais rien de plus absurde aux yeux d'un colon que de supposer qu’un sauvage doive être payé de ses travaux, surtout en monnaie. De cette manière, tout l’avantage est pour les Européens, et le sauvage, n’ayant en échange que ce qui lui aurait été donné en aumône par des personnes charitables, abandonne le colon et s’en retourne dans les bois, où, au sein de sa famille, non-seulement il jouit de la liberté, mais il a généralement plus de moyens d’existence que dans l'habitation d'un maître (1). »

Interrogé dans une commission sur les moyens de civiliser les indigènes, un missionnaire protestant, M. Schmidt, répondit qu’il en avait employé

(1) Mémoires historiques sur l’Australie, par Mer Rudcsindo Salvado, évôquc de Port- Victoria, 1854, p. 24G.

un grand nombre, et qu’il n'osait en proposer de nouveaux. On lui demanda s’il avait payé en argent le travail des indigènes. Il répondit que non. N’est-ce pas une preuve que l’homme quel qu’il soit ne peut être dressé et dompté comme la brute, et que le seul moyen de le civiliser, c’est de lui donner l’occasion de travailler pour son intérêt, c’est-à-dire pour lui-même et sous sa propre responsabilité? Qu’on juge donc s’il est permis d’arguer de semblables expériences, pour proclamer que les Australiens sont, par instinct, réfractaires à a civilisation.

Voyons maintenant ce qu’ils sont en eux-mêmes. « Les indigènes, » dit l’évêque Salvado , « ont d’ordinaire la poitrine belle, large et profonde, ce qui est l’indice d’une grande force, et ils sont remarquablement droits avec un port plein de dignité. L’œil est toujours noir, grand et expressif. Souvent, j’ai trouvé des sauvages qui , par la grâce des formes, la noblesse du maintien, aussi bien que j»ar la ressemblance de la physionomie , me rappelaient beaucoup d’honorables personnes que j’avais autrefois connues à Londres. » « Voilà , » ajoute le voyageur français que nous citions plus haut (1), « voilà le caractère physique de l’Austra-

(t) Aventures d'un voyageur en Australie, etc., par Perron d’Arc.

RETOURS APPARENTS A l’i.NSTINCT.

lien , de cet être qu’on s’est longtemps plu à peindre si chétif, si contrefait, si misérable, si penché vers le mal par ses instincts, si proche parent de la brute par la forme, que quelques-uns n’ont pas craint de l'assimiler à l’orang-outang. On a donc calomnié et faussement représenté la forme physique de ces hommes , en prenant pour leur véritable type quelques individus dégénérés ou abrutis par l'abus des liqueurs fortes, qui fréquentent les centres européens, rôdent autour des tavernes et vivent d’aumônes. » Dix autres voyageurs compétents (1) ont rendu les mômes témoignages.

Quant aux facultés intellectuelles de l’Australien, ces mêmes auteurs ne sont pas moins affirmatifs. Presque tous s'accordent à vanter leur perspicacité, la sagacité de leurs réflexions sur les différences qui existent entre leurs mœurs et leurs coutumes et celles des Européens (2).

(t) Eyre, Uniake, le docteur Lang, Leickardt, Dawson, Iiigge, Thomas Mitchell, etc.

(2) « En essayant, » ditM. Salvado, « d’inculquer à quelques petits garçons les premiers éléments de la religion et des lettres, je trouvai qu’ils apprenaient avec beaucoup de facilité et de promptitude. L’un d’eux, dès le premier jour, apprit en dix minutes quarante lettres divisées en majuscules et minuscules, de divers caractères anglais. Un autre, après quelques leçons, redisait par cœur, de gauche à droite et de droite à gauche, toute espèce de nombre composés depuis deux jusqu’à neuf chiffres, et il le faisait avec une telle promptitude qu’on le prenait pour un vieux calculateur. Un troisième, à peu près du même âge

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Enfin ces prétendus sauvages ont une langue poétique : ils composent des chansons , ils aiment la danse et la musique (1) : ils ont un code pénal, une religion et une cosmogonie raisonnées. « Ils sont tous unanimes pour croire à une existence d’outre-tombe, à des récompenses et à des châtiments après la mort (2). »

Sans doute, dans celte vie des forêts où le lien social est plus relâché que parmi nous , dans ces luttes désespérées contre les envahissements des blancs, on peut voir se déchaîner des passions sanguinaires; mais ce sont toujours celles que nous retrouvons plus ou moins comprimées dans toute société ; car les passions humaines abandonnées à leur impétuosité aveugle ou à leur perversité réfléchie sont au fond partout les mêmes. Sans doute

que le premier, apprit en quelques semaines plusieurs opérations d’arithmétique, etc., etc. A tous instants, ces hommes règlent leurs réponses sur les désirs de celui qui les interroge, et ils savent lire dans les visages les plus secrètes pensées... Combien de sauvages qui aujourd'hui se trouvent dans les villes coloniales et dans leurs alentours, et qui savent lire et écrire comme le paysan d’Europe le mieux instruit! Combien d’autres sont devenus adroits à tous les travaux agricoles, diligents messagers, agents d’une sagacité remarquable dans l’exercice delà police, et se sont acquittés de beaucoup d’autres emplois avec activité, fidélité et intelligence ! » (p. 251, ouvrage cité.)

(t) Perron d’Arc, ouvrage cité, p. 223.

508 retours apparents a l’instinct.

encore, cette vie errante et toujours occupée à la recherche de la nourriture a plus développé en eux les facultés perceptives que l’exercice de la pensée abstraite. Aussi leurs sens atteignent-ils un degré inouï de finesse et de perspicacité, et il est possible que cette subtilité extraordinaire de l'ouïe, de la vue ou du toucher soit compensée par un affaiblissement proportionné du cerveau lui-même. Mais bien que des siècles entiers aient travaillé à développer leur organisation dans le sens de l’animalité, on voit quelle est la limite imposée dans toutes les directions à cette espèce de marche rétrograde. Langage, moralité, religiosité, industrie, intelligence enfin, tous les caractères de l’humanité résident et subsistent impérissables dans leurs âmes.

Peut-on dire néanmoins que ces caractères affectent, dans les races humaines, des diversités natives si tranchées et si nombreuses, qu’il faille croire à autant d’instincts irréductibles? On a prétendu que chaque race était construite primitivement pour parler telle langue ou telle autre , pour professer telle religion et non telle autre , et ainsi de suite. Mais on peut croire sans présomption que cette théorie, un instant fameuse, a vécu. Le savant M. de Quatrefages , dans son rapport sur les progrès de l’anthropologie, a résumé avec tant de force et de clarté tous les faits qui la contredisent

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