‹ L'instinct (volume 2)Chapitre 48 sur 72 · U S RACES · texte numérisé non relu

U S RACES

institutions profanes des caractères de race , innés %t indélébiles? Avec quelle assurance ne l’a-t-on pas longtemps affirmé, particulièrement au sujet des Sémites! Mais, on peut le dire, il n'est point d’opinion mieux réfutée. Si les Hébreux étaient des Sémites monothéistes, les Phéniciens, les Syriens, les Babyloniens étaient des Sémites polythéistes et idolâtres; et quiconque a lu la Bible sait tous les efforts d’Aaron et de Moïse pour extirper l’idolâtrie du sein du peuple de Dieu. Les sublimes aspirations de l’âme vers un être idéal et invisible ne sont nullement le privilège exclusif des peuples savants. « On ne le voit pas par les yeux, » dit le Boschiman, en parlant du Grand Chef, « mais on le connaît dans le cœur. » D’autre parties superstitions n’épargnent pas plus les races civilisées que les peuplades sauvages. Mais quand on juge la religion de ces dernières, c'est d’après les superstitions fétichistes que mille accidents ont superposées sur des croyances plus raisonnables (1). On ne considère pas que le christianisme lui-même a subi en bien des endroits les mêmes injures de la fourberie ou de l’ignorance. « Grandes ou petites, » dit M. de Qualrefages, « les religions se rapprochent surtout par ce qu’elles ont de plus élevé et de plus infime; elles sont

(I) Mémoire sur los Yébous, par d’Avezac, dans les Mémoires (te la Société ethnologique, tome II, 2e partie.

surtout séparées par les formes et les notions intermédiaires (1). »

Si les religions sont nombreuses, les langues ne le sont pas moins. Chaque peuple invente ses mots suivant le besoin qu’il en éprouve. Le vocabulaire tend incessamment à varier, non-seulement de nation à nation , mais de province à province, comme il tend à varier d’individu à individu dans une même famille. Les rapports sociaux, 1 éducation, la nécessité de se comprendre mutuellement neutralisent ces tendances. Mais plus on remonte à des époques où les différents groupes humains vivaient plus éloignés et plus séparés les uns des autres , plus la diversité des langues s'accuse. Rien de plus intelligible qu’un tel fait; rien qui s’accorde mieux avec tout ce que nous savons de la faculté du langage et de toutes les autres facultés de l intelliçonce. Croire que chacun de ces idiomes a eu pour origine une différence de nature physique et morale , une forme particulière de l’organisation cérébrale, un instinct déterminé, c'est former une hvpothèse que rien ne justifie, et que bien des faits contredisent. Deux familles de langues entièrement différentes peuvent se trouver dans une seule et même race ; chez des peuples très-divers d’origine peuvent se rencontrer des idiomes d une

(1) Rapport sur les progrès de l anthropologie, p. 131.

LES IUCES.

même souche de langues. Voilà un phénomène qu’on a remarqué sur les deux continenls (1). On a remarqué aussi qu’entre les groupes de langues les plus divers que les linguistes avaient opposés les uns aux autres on pouvait établir des groupes de transition; et de même que les croyances les plus élevées et les superstitions les plus ridicules apparaissent également dans un grand nombre de religions, de même on a observé dans les langues ce qu’on a appelé l’entre-croisement des caractères ; quelques langues, aussi grossières que l’intelligence des peuples qui les parlent, présentent quelquefois des ressources particulières, que leur envieraient certains idiomes plus parfaits des nations civilisées. Enfin, des peuples entiers ont changé de langage, et tous les hommes sont à même de comprendre leurs idiomes mutuels (2).

En résumé, les civilisations, les religions, les langues ne sont nulle part les résultats immédiats d’une organisation spéciale : nulle part elles ne constituent entre les diverses races d’hommes de différences naturelles et primitives : nulle part elles ne sont immobiles et incommunicables; dans quelque pays, dans quelque siècle qu’on les prenne, elles n’ont aucun des caractères de l’instinct, elles ont tous ceux de l’intelligence.

(t) A. de Humboldt, Cosmos, I, p. 43t.

(2) De Quatrefages, Rapport, p. 365.

514 RETOURS APPARENTS A L’iNSTINCT.

Mais cette intelligence, même au milieu des nations les plus civilisées, est sujette à de singulières défaillances. Une pression exercée pendant la vie embryonnaire sur la tête de l’enfant, un peu d’eau dans le cerveau, en voilà assez pour frapper d’un arrêt de développement cette créature destinée tout d’abord à devenir un homme raisonnable. Si l’on avait besoin de preuves pour établir ce fait si évident que l’esprit humain ne peut se passer du concours du système nerveux, il serait impossible d’en trouver de plus tristement éloquentes que les phénomènes de l’imbécillité et de l’idiotie. Ce n’est pas seulement le cerveau qui est malade chez l’idiot : tout dans sa nature physique est anormal, sa santé, son tempérament, ses membres, ses mains, ses poignets, etc. Ni les nerfs du mouvement, ni ceux de la sensibilité ne fonctionnent avec régularité. La préhension, le toucher (1),le goût, l’odorat, l’ouïe, la parole, la mastication, la digestion, les sécrétions, tout cela est défectueux, parce que toutes ces fonctions ne trouvent plus dans le système nerveux altéré le régulateur dont elles ont besoin. A l’état sain, ce régulateur des fonctions physiologiques est l'intermédiaire obligé qui rend possibles les communications entre la vie du corps et la vie de l’esprit. Dès qu’il est réduit à un pareil état d’impuis-

(I) Le toucher surtout.

l’idiot.

sance, l’intelligence ne reçoit plus l’excitation nécessaire de l’image : rien ne la réveille de ce sommeil où l’enfant reste plongé pendant les premiers jours de la vie. L’idiot ne prend donc point réellement conscience de lui-même ; car si la vie phénoménale n’est pas ce qui constitue l’esprit, à tout le moins est-elle indispensable, dans les conditions de notrç existence actuelle, pour que l’esprit, par voie de distinction et d’opposition , puisse se connaître clairement et avoir une notion positive de sa propre essence. D’autre part , l’effort de l’esprit ne tend à autre chose qu’à ordonner les images sensibles et à les réduire aux lois de la raison, ce qui suppose un effort correspondant de l’organe producteur des images. Le travail de l’organe fournit la matière de la connaissance, le travail de l’esprit en donne la forme. Quand le premier se trouve supprimé, le second l’est aussi par cela même. Tel est l’état de l’idiot.

Les médecins reconnaissent, il est vrai, dans cet état plusieurs degrés, suivant, par exemple, que le système nerveux du malade est plus ou moins capable d’agir sur le système des muscles. Quelques idiots restent de plus en possession de facultés spéciales qui souvent dépassent la moyenne d’une façon vraiment surprenante (1) : mais ces talents

(!) Voir, entre autres, Trélat, La Folie lucide, p. 19.

516 BETOtlBS AITABENTS A l’instixct.

qu’ils ont conservés dépendent tous de l’imagination et de la mémoire. Ainsi un très-grand nombre ont une certaine facilité pour chanter, pour retenir des airs, même quand ils sont privés de la parole : on en voit encore qui, sans avoir aucune connaissance raisonnée de l’arithmétique, font des calculs, ou toutau moins en répètent. Le plus souvent, lors, qu’un homme a été accidentellement réduit à cette infirmité d'intelligence, il conserve un ou deux souvenirs isolés qui subsistent seuls dans les ruines de sa raison : on en voit qui, après avoir été comme immobilisés par une violente émotion, passent leur vie à répéter l’action qu’ils accomplissaient, la parole qu’ils prononçaient quand le coup les a frappés. Si l’activité s’est conservée un' peu plus vivante dans un membre, il s’y établit, pour ainsi dire, un mécanisme particulier, qui fonctionne sous l’empire de l’habitude : c’est ce qui produit les tics singuliers de beaucoup d’idiots. Tel marchera sur ses genoux, tel autre exécutera des mouvements plus bizarres encore. Comme nous l’avons dit ailleurs, lorsque les médecins ou les gardiens, en expliquant au visiteur l’habitude du malheureux, se sont exprimés d’une façon quelque peu ostensible, il semble qu’on ait poussé du doigt le mécanisme : l’idiot donne immédiatement le spectacle de son tic, puis retombe dans son apathie accoutumée. Si dépravée qu’elle soit, la sensibilité n’est pas ce-

l’idiot.

pendant détruite en lui complètement : et par cela seul qu’elle ne cesse pas d’être affectée, la continuité et l’uniformité des impressions qu elle reçoit en présence des hommes ou des objets environnants, constituent une manière d’être constante et reconnaissable, un caractère en un mot. Celui-ci paraîtra toujours doux, simple, ouvert, celui-là dur et opiniâtre; un savant médecin, Pariset, prétend même que quelques-uns sont pleins de vanité, de hauteur et d'orgueil. Mais parmi les animaux, il en est aussi de plus doux et de plus entêtés que les autres, et, dans un même espèce, tel sera plus facile, tel autre plus ombrageux; ces qualités et ces défauts n’impliqueront pas autre chose que différents modes de la vie purement animale, sans le moindre concours de la réflexion et delà conscience.

C’est donc évidemment la partie auirnale de notre nature qui seule persiste chez l'idiot. Mais cette vie animale est elle-même réduite à un état de dégradation telle que l'instinct ne peut guère y remplacer l'inlelligence( l). L idiot typique est un être qui ne

(i) M. G. Pouehct (Revue des Deux-Mondes , 1er février 1870) avance au contraire l’assertion suivante : « L’on sait par l’histoire de plusieurs enfants recueillis dans les bois, et en particulier par celle de l’idiot qu’a si bien observé Itard , quels étonnants instincts peut déployer une créature humaine, mémo absolument privée d’intelligence , quand elle est livrée à ellemême. » Il s’agit ici du bizarre ermite qui fut un instant ft la

fait rien, ne sait rien faire et ne peut même pas désirer faire quelque chose. La plupart des idiots, dit Esquirol, n’ont pas les facultés instinctives; ils sont au-dessous de la brute; car les animaux ont l’instinct nécessaire pour leur conservation. Les idiots n’ont même pas te sentiment de leur existence. Ils ne savent se garantir ni des injures du temps, ni des influences nuisibles. Il en est qui ne peuvent ni porter les aliments à la bouche, ni les ' mâcher; on est obligé d’enfoncer la nourriture dans leur gosier, et c’est alors seulement qu’ils avalent. Les facultés mutilées qu’ils ont conservées par hasard ne les aident donc en rien à soutenir leur vie matérielle. Elles restent inutiles et superflues, et comme des fragments brisés d’un édifice, elles contribuent seulement à révéler la plan primitif de cette animalité faite pour servir de demeure à une âme intelligente.

L’idiot , sans doute , est incurable : mais il est capable de recevoir un traitement qui l’améliore et qui fasse de lui, sinon un homme intelligent, du moins un être capable de rendre quelques services aux autres et à lui-même. Nous avons dit comment on fait l’éducation des bêtes : il ne

mode sous le nom de Sauvage de l'Aveyron ; mais l’homme le plus compétent en pareille matière , M. Séguin , doute que cet individu fût idiot et même qu’il fût sauvage.

l’idiot.

sera pas sans intérêt et sans utilité de voir comment on s’y prend pour travailler à celle des idiots.

Toutes les facultés des idiots sont imparfaites à des degrés divers. Mais un point commun chez eux tous, malgré la diversité des conditions physiques, c’est l’absence complète de l’attention et plus généralement de la volonté. L’idiot entend, mais ne veut pas écouter, et ainsi du reste. Il ne veut, pour ainsi dire, que ne pas vouloir, il se complaît dans l’inertie. Rendre l’idiot attentif, voilà où tendent tous les efforts et tous les soins de l’éducateur (1).

Cette attention , il faut tout d’abord la rendre possible, c’est-à-dire en rétablir, autant que le permet l’état de l’individu, les conditions organiques. C’est donc à l’amélioration matérielle de l’idiot qu’on doit travailler avant tout. Calmer la surexcitation, secouer la torpeur, fortifier par la gymnastique les membres engourdis et répandre la vie plus également dans tout le corps, puis habituer l’œil hagard à se poser et à voir, l’oreille à entendre, etc., voilà quels sont les premiers soins. Là déjà l’idiot est contraint comme malgré lui de prêter une certaine

(I) Séguin, Hygiène et éducation des idiots. — Collineau, Rapport à l’Académie de Médecine, Mémoires de l'Académie, t. XVIII, 1854, — Revue Britannique, nov. 1865.

520 RETOURS APPARENTS A L’lSSTINCT.

attention. Des exercices nouveaux vont l’y habituer mieux encore. Sans développer tel ou tel tic particulier, sans faire appel à la faculté d’imitation qui paraît complètement absente, on exercera l’idiot à certains jeux insignifiants, inutiles en eux-mêmes : on lui apprendra , par exemple , à distinguer les couleurs et à juger de leurs différences. On lui fera répandre sur une table de larges morceaux carrés de carton, rouges, bleus, blancs, verts, etc., et l’on mettra dans ses mains des octogones de même matière et de même couleur, en lui recommandant de juxtaposer les uns sur les autres les cartons semblables entre eux. Tous finissent par y arriver plus ou moins facilement, en nommant chaque couleur et même chaque nuance.

D’abord, dit le rapport à l’Acadcmie de médecine, ils font tout mal, avec crainte et répugnance: ils ne comprennent rien à ce qu’on exige d’eux. 11 semble même qu'ils soient privés de cet instinct d'imitation généralement si prononcé dans l’enfance. Mais à force de soins, de répétitions, on parvient à leur faire exécuter, d’une manière convenable , des actes que d’abord on aurait cru impossibles pour eux. A mesure qu’ils acquièrent plus de capacité, quelques signes d’amour-propre, d'émulation, de vanité même viennent remplacer cette apathie profonde qui rendait leur nullité plus complète. Peu à peu, ils finissent par répéter d’eux-

l’idiot.

mêmes ce qu’en grande partie on avait fait pour eux, et par s’accoutumer aux actes qu’il leur est possible d’accomplir. Ils les accomplissent volontairement, avec la prévision du résultat, et en y mettant une déférence affectueuse.

On ne peut apprendre beaucoup à l’idiot, parce qu’on ne peut reconstituer en lui les conditions organiques de l’intelligence : l’état de son cerveau ne lui permet pas la suite et l’enchaînement des idées, et son attention ne peut se porter que sur un petit nombre de choses. Mais si c’est à la partie animale de l’homme que semble réduit presque entièrement ce malheureux, on ne saurait dire néanmoins que l’instinct ait reparu chez lui et nous laisse voir un animal. L’âme et le corps formant un tout naturel, la partie animale de notre nature n’est faite ellemême qu’en vue de l'intelligence. Quand l’être tout entier se trouve arrêté dans son développement, c’est la moindre partie de l’humanité, c’est une humanité dégradée que nous avons en face de nous, ce n’est pas l'animalité proprement dite. La dégradation même de l'idiot nous le prouve, en nous montrant où tombe la nature humaine, quand l’intelligence ne peut se développer, faute de conditions satisfaisantes. La physiologie de l’idiot démontre la même chose. Les microcéphales gardent toujours les caractères matériels de l’homme. Non-seulement ils ont une langue intelligible, articulée, abstraite,

quoique excessivement pauvre, mais leur cerveau, inférieur en apparence à celui d’un orang ou d’un gorille, est encore, suivant l’expression de Gratiolet, le cerveau d’une âme parlante.

Quant à l’éducation qu’on donne à l’idiot, on ne peut sans doute la pousser bien loin; mais on voit dans quelle direction on fait avancer l’individu: c’est évidemment dans le sens de l’humanité qu’on le dirige. Amener l’idiot à faire attention, voilà le pivot sur lequel tourne toute cette éducation. Par cela seul, c’est une éducation non point instinctive et animale , mais humaine et intelligente (1).

(1) C’est ici le lieu de faire remarquer avec Seguin « qu’aucun des progrès appréciables d’un idiot n’est dû à l'éducation spéciale d'une aptitude ou d’une faculté, mais que les résultats les plus satisfaisants se manifestent à l’époque des transitions d’un exercice à l’autre : on pourra encore mieux vérifier cette assertion , lorsqu'on verra la lecture méthodique réagir sur l’imitation, sur le dessin , sur le calcul, et particulièrement sur la mémoire , etc. »

Le mémo auteur cite l’exemple d’un enfant dont on arrive à fixer le regard jusque-là insaisissable... et qui un jour enfin regarde son maître avec curiosité, puis naturellement. « J’ai saisi ce moment pour baisser encore le ton de ma voix dans le commandement. Cet enfant commença alors à apprécier lc3 intonations moyennes. Aussi , depuis ce temps , il me regarde toujours quand je lui adresse la parole, ce qu’il ne faisait pas auparavant. L’audition a beaucoup gagné à cet exercice , et ce double progrès de ce que l’on i>eut appeler la période de l'at-

LE FOU

Peut-être jugera-t-on qu’il est difficile de se prononcer sur le véritable état d’un être ainsi annihilé. Peut-être estimera-t-on que nous voyons plus clairement l’animalité révoltée et devenue cette fois toute-puissante dans le fou, dans l’homme qui délire ou qui, en proie à une idée fixe, a perdu le gouvernement sinon l’usage de sa raison. L’Ame humaine n’est-elle pas devenue dans le fou le jouet des modifications organiques? Les actes du fou ne sont-ils pas assimilables à des actes instinctifs? et si les lésions des organes produisent à elles seules ces conceptions extravagantes, ne devient-il pas plus difficile de nier que ce sont les organes sains qui produisent les idées saines? Enfin si l'altération accidentelle du cerveau nous fait perdre la raison , pourquoi un perfectionnement accidentel aussi du système nerveux, n’aurait-il pu la conférer un beau jour à notre espèce?

Il serait déplacé d’engager épisodiquement une discussion sur un sujet aussi important que celui de la folie. Bornons-nous à rappeler que l’existence du fou n’est pas une existence instinctive, et que si, l’union de l’Ame et du corps étant donnée , le

tention volontaire m’a permis de perfectionner dans mon élève l’immobilité et les mouvements réguliers qui étaient restés jusque-là fort imparfaits. » Il est impossible de trouver une observation plus philosophique et, dans la question qui nous occupe surtout , d’une portée supérieure.

f)54 RETOURS APPARENTS A L’iNSTLNCT.

trouble des organes ne peut pas ne pas amener le trouble de l’intelligence, toutefois on ne peut refuser à l’esprit lui-même un rôle actif et toujours important dans les phénomènes de la folie. C’est ce qui ressort des opinions les plus opposées qui luttent en ce moment même.

L’aliénation mentale est-elle nécessairement le produit d’une lésion organique? Voilà sur quoi l’on discute encore ; et ceux qui cherchent à établir que la folie n’est qu’une maladie du corps s’appuient surtout sur des conjectures très-ingénieuses, il est vrai, mais enfin sur des conjectures. Admettons cependant que dans l’aliénation le corps soit toujours nécessairement malade et que lui seul le soit. Le système nerveux est troublé : donc les manifestations de l’intelligence le seront aussi. Mais y aura-t-il une correspondance parfaite entre telle lésion physique particulière et telle espèce de délire, de trouble intellectuel, de manie et de monomanie? Cette seconde classe de faits proviendrat-elle tout entière de la première, de même que tel instinct reconnaît pour cause déterminante tel système d’organisation ? Assurément rien n’est moins prouvé. Cette lésion productrice de la folie n’est pas, dit-on , localisée nécessairement dans le cerveau. Le cerveau demeurant sain en apparence, l’état maladif de l’estomac, de l’utérus ou d’un viscère quel qu’il soit, peut retentir incessamment

LE FOU

dans l’encéphale et y entretenir le délire. Cela est possible; mais qui prouvera que lorsqu’un fou se croit bâti de paille ou de verre , quand il voit en lui-même un grand personnage historique ou mieux encore le Père Eternel, il y ait là autant d’idées directement produites par le jeu de l’un de ces viscères malades , tout comme l’envie de fouir la terre est produite chez la taupe par la seule construction de ses organes? Je conçois le rapport qui existe entre les griffes et le bec d’un oiseau, d’une part, et d’autre part son genre de vie, entre la nature de sa vision et ses habitudes diurnes ou nocturnes, etc. Mais fût-il démontré que tous les hommes atteints d’une paralysie générale sont en proie à la folie ambitieuse, et que la plupart des folies puerpérales sont accompagnées de kleptomanie, je me refuse à comprendre le rapport, si l'on ne me donne que les deux termes. 11 faut nécessairement qu’il intervienne un certain travail de l’esprit, agissant en vertu de ses lois propres. Cette conséquence découle même tout naturellement de la théorie qui ne voit dans la folie qu’une maladie du corps. M. Alb. Lemoine l’a parfaitement établi. Le corps est malade, il envoie donc au cerveau des sensations fausses, l’esprit ne reconnaît plus les phénomènes auxquels il est habitué. Qu importe? Il accepte cette donnée, et cette impossibilité où il est de la rejeter peut bien être le fait constitutif

de la maladie dont il souffre. Puis , de cette première donnée il tirera une conception fausse et chimérique, mais logiquement déduite : cette conception en entraînera une seconde , puis une troisième, et ainsi de suite. L’imagination aura sans doute une part considérable dans l’échafaudage de ces chimères. Mais l’imagination, en comblant les lacunes de ces rêves, en disposant tout un monde illusoire, en refaisant à l’individu toute une vie de grandeurs ou de misères, l’imagination n'obéit-elle pas tant bien que mal aux lois mêmes de la raison, qui la pousse invinciblement à chercher la suite, l’ensemble, et à trouver des explications pour toutes choses? « Cet enchaînement d’erreurs , » dit M. Lemoine, « est l'œuvre personnelle de l’esprit bien plus que celle du mal organique qui n’a fait que provoquer dans l'âme des sensations mensongères. L’extension, l’épanouissement du délire est souvent le fait du travail de la raison ellemême (1). » Ajoutons qu’avec l’intelligence et le raisonnement subsiste la volonté souvent opiniâtre. Rien de plus étonnant que les calculs sagaces au moyen desquels, partant, il est vrai, de prémisses fausses, le fou arrive avec autant de fermeté que de logique à des conséquences préméditées.

(I) A. Lemoine, l'Aliéné, p. 257.

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Dans ce travail, l’esprit peut obéir au simple besoin de trouver des explications, môme pour des choses qui n’en comportent pas, comme la plupart des hallucinations. II peut aussi être placé sous l’empire de prédispositions provenant de scs propres habitudes. C’est là ce qu’on appelle les causes morales, et on peut dire qu’elles interviennent presque toujours , à un titre ou à un autre , soit pour troubler, par l’action du moral sur le physique, tout le système nerveux, soit pour donner une forme particulière aux conceptions incohérentes qu’ont provoquées les premiers désordres du cerveau.

Ces causes morales, chacun le sait, ce sont les passions. Mais ces passions ne sont pas autant de puissances indépendantes assaillant la sensibilité humaine et la frappant inopinément de coups imprévus. Une statistique donnait ainsi, en 1858, l’énumération des causes morales de la folie (1). Au premier rang figure la perte de la fortune. Viennent ensuite par ordre décroissant d’importance, dit-on, l’exaltation religieuse, l’amour trompé ou non partagé, les émotions violentes et soudaines, l'orgueil, la perte d’une personne chère, l’ambition déçue, la jalousie, etc... Sans doute, la diversité des circonstances où l’homme se trouve

(1) Lcgoyt, Revue contemporaine, août 1858.

placé produit dans le jeu et dans les allures de ses passions une foule de diversités apparentes. Mais au fond , est-ce que toutes ces causes diffèrent bien les unes des autres ? L'orgueil et l’ambition déçue, si je ne me trompe, se touchent d’assez près : et il ne serait pas besoin d’une analyse bien subtile pour retrouver l’un et l’autre (prenant les mots avec toute la plénitude de leur sens) dans l’exaltation religieuse et l’amour non partagé. L’amour non partagé ou trompé ne se sépare guère de la jalousie et réciproquement. Les émotions violentes et soudaines signalent assez fréquemment la perte d’une personne chère, la ruine de sa fortune, la constatation de son déshonneur : enfin, ne sontelles pas à craindre pour toute personne en proie à une passion quelconque, amour, ambition, etc. ? On comprend mieux, ce me semble, cette proposition de plusieurs savants aliénistes (Brierre de Boismont, Renaudin) que la cause ordinaire de ces perturbations morales qui conduisent ou à la folie ou au suicide, c’est le sentiment de la disproportion qui existe entre les forces dont on dispose et celles qu’on voudrait avoir, entre l’usage qu’on en fait et celui qu’on voudrait en faire. Cette définition étant donnée, je m’explique très-bien qu'il y ait des temps, des âges critiques, des moments de transition comme ceux qui séparent l’âge mûr de la vieillesse où les personnes passionnées soient

LE POU

plus exposées à senlir douloureusement cette disproportion. Le jeune homme qui est entré dans la vie mal préparé, plein de rêves et d’illusions, vide de ressources et de courage, la femme qui voit s’en aller son empire avec sa beauté, le vieillard qui veut conserver les passions et les habitudes d’un autre âge, l’homme politique qui, froissé, repoussé, battu, cherche à se cramponner au pouvoir, la maîtresse trahie qui s’obstine à poursuivre son flatteur et son esclave, le dévot qui voudrait posséder même ici-bas Dieu et le paradis, voilà autant de gens qui courent ce redoutable péril. Mais ce n'est pas la violence des événements qui fait la grandeur du danger. Ce qui nous plonge aujourd’hui dans le désespoir, demain nous le trouverons futile. Ce qui accable l'un, l’autre en rit. La cause vraie de ces chagrins qui apportent le trouble dans nos âmes, c’est la disposition où nous nous sommes placés peu à peu nous mêmes, pour apprécier relativement à nous le prix et la valeur des choses. Pour la nommer d’un seul mot, c’est l’orgueil. L’orgueil, n’est-ce pas en effet l’amour exclusif, désordonné de cette partie de notre être - qui, empruntant toutes ses déterminations au monde phénoménal et sensible, est exposée à tous les hasards, en butte à toutes les contradictions, condamnée à la lutte, soumise au changement, à l’inégalité, au déclin et à la mort. C’est cet orgueil qui

cherche dans le pouvoir les mensonges d'une popularité factice, l’obéissance passive de la foule, dans la vie religieuse les jouissances sensibles de la dévotion, les perfections apparentes, les marques ostensibles et môme les témoignages miraculeux de l'assistance divine... Mais quand l’homme s'est ainsi jeté dans une vie tout en dehors, cessant de demander à la conscience la paix avec l’unité, il ne sait plus sur quoi régler ses efforts et mesurer ses espérances. 11 ne se déterminera bientôt plus qu’en vue d'un but actuel et immédiat : la satisfaction d’un désir excité par une suite d’actions antérieures dont le plus souvent il ne saurait trouver lui-même le lien et la raison. Tous les jours il portera plus lourdement le poids de cette fatalité qui est son œuvre. Il sera à la merci de la première émotion que les hasards de la vie et les désenchantements inévitables de son orgueil soulèveront en lui tout à coup ; ou bien s’acharnant à la poursuite d’une chimère que l'imagination lui retracera sans cesse, il ne verra rien, n’entendra rien, ne se rappellera rien qui ne lui semble contredire ou favoriser sa passion. Il ne s’arrêtera donc qu’à une seule idée, idée fixe qui exercera une sorte d’attraction sur toutes les autres et troublera leurs rapports naturels. Le voilà qui touche à l’hallucination. Pour peu que son organisation ait perdu l’équilibre de la santé, et que sa sensibilité capricieuse soit

l'homme endormi.

affectée d'une perturbation durable, il va droit à la folie. Peut-être même y arrivera-t-il par le seul fait de ce désordre des facultés intellectuelles et affectives qui attaque nécessairement la volonté, et qui se tourne en habitude. C’est là, comme on sait, une question en litige, et ce n’est pas ici le lieu de la traiter.

Quoi qu’il en soit , les causes morales, dont la constante intervention est reconnue par ceux-là mêmes qui voient dans la folie une maladie du corps, les causes morales supposent toutes une rupture volontaire avec la conscience, une incurie de soi-même dont l’homme ne saurait complètement rejeter la responsabilité. Dans tous les cas, l’àme n’est pas retombée à l’état de l’animalité et de l'instinct, même quand la vie animale dont elle a besoin se trouve lésée : et l’intelligence humaine agit toujours dans ce conflit avec des conditions anormales, à la réunion desquelles sont rarement étrangers ses propres excès.

C’est une vérité qui semble acquise à la science depuis les travaux de psychologues et d’aliénistes distingués, que l’état de l’esprit dans le sommeil est à beaucoup d’égards le môme que dans la folie. Les conditions physiologiques ne sont pas identiques ; mais l’intelligence se comporte à peu près de la même façon dans le rêve et dans le délire. « 11 n’est pas, » dit M. Janet résumant l’opinion de

M. Moreau, « il n’est pas un seul caractère du rêve qui ne se trouve dans la folie, et réciproquement : même incohérence dans les idées, mêmes associations fausses, mêmes raisonnements justes sur des principes faux, rapidité extrême des sensations et des idées, exagération des sensations, tranformation d’une sensation interne en objet externe, etc. Dans le rêve somnambulique, les analogies se multiplient encore, le dormeur agit suivant ses conceptions erronées (1). » Mais ces expressions elles-mêmes n'indiquent-elles pas un travail de l’esprit qui , les conditions étant modifiées, n’en agit pas moins suivant ses lois ? Sans doute, l’état des organes est pour beaucoup dans la production des images qui s’imposent à l’esprit du dormeur. Mais ces images ne prennent une forme quelconque que par le travail de la mémoire; celle-ci, à la moindre sollicitation, ramène tout un flot d’idées qui s’associent tant bien que mal au sentiment de l’état actuel de l’organisme. C’est ainsi qu’une contrainte physique dans une opération chirurgicale excite dans l’esprit du patient chloroformisé l’idée d’une contrainte morale. «Non, non, » s’écrie-t-il tout endormi ,« vous n’obtiendrez rien de moi ; cessez de m’obséder. Tous mes enfants sont égaux dans ma tendresse, etc., etc. »

(1) P. Janet, Le ccrreau el la pensée, j>. 74.

INDUCTIONS MORALES

Les exemples de pareils faits sont innombrables. Mais est-ce même assez dire que de dire que la mémoire retrouve en songe des connaissances acquises, des faits sur lesquels nous avons réfléchi dans l’état de veille, des analogies que l’exercice continu de notre raisoiï a su créer autrefois? N’est-il pas certain que nous raisonnons dans nos rêves ? et si l’action automatique de nos sens, en construisant des images incohérentes , brise à chaque instant le fil de nos idées, si ces images sont difficiles à réunir dans un ensemble raisonnable, la bizarrerie même de nos rêves n’atteste-t elle pas l’effort de notre intelligence pour se retrouver dans ce dédale ? En un mot, si la matière de nos conceptions est rebelle à la forme que voudrait lui imposer notre raison, notre raison ne lutte-t-elle pas pour maintenir son action et conserver plus ou moins intact le gouvernement de notre pensée?

Nous venons de passer en revue les états durables ou transitoires dans lesquels la personne humaine lutte péniblement pour élaborer les matériaux défectueux qui lui apportent les sens : nous y avons vu le dernier degré où peut tomber l'homme, quand il n’a plus de sa libre activité une conscience assez distincte et assez claire. Dans la folie surtout, on a pu croire que réduit à une espèce d’automatisme, il cesse d’être une personne, et que la vie propre à la bête est seule à se déve-

lopper en lui. Cette dernière opinion serait cependant une erreur : dans le fou lui-même, nous ne saurions ressaisir l’instinct tel que l’animalité nous le fit connaître. La nature humaine peut être affaiblie, dégradée, troublée, mutilée , elle ne subit, aucune métamorphose. La partie animale qui est en nous et qui nous met en conflit avec la nature physique, peut imposer à notre intelligence de difficiles conditions d’activité : elle peut la condamner à l’impuissance ou à une stérile agitation. Mais jamais elle ne nous laisse voir à nu un instinct auquel en temps ordinaire serait simplement juxtaposée l’intelligence. Jamais elle ne se substitue à celte dernière et ne la supplée. Jamais elle ne nous donne à croire qu’elle ait pu, à une époque quelconque, en tenir provisoirement la place et en préparer à elle seule le lointain avènement. La raison d’ailleurs en est simple. C’est de l’organisation que dépend l’instinct , et quant à l’organisation humaine, tout a servi à nous le démontrer, elle est accommodée, elle tend, dès le principe, à s'accommoder aux fins de l’intelligence. L’étude que nous venons de faire de l’homme dans son état régulier, dans les différentes phases de son développement , dans ses chutes, confirme donc, ce semble, pleinement les hypothèses que nous avait suggérées l’élude de l’instinct. Il peut y avoir entre l’animal et l’homme, entre l'instinct et l’intelligence, certai-

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nés analogies ; car il peut y avoir une analogie ou ressemblance éloignée entre deux choses d’espèce différente ; des causes distinctes peuvent produire des effets qui se ressemblent , surtout si l’on prend le maximum d’action de l’une, le minimum d’action de l’autre ; mais il n\ a pas de gradation, car il n’y a gradation que dans les objets d’une même espèce et d’une même essence, ayant à des degrés dilférents les mêmes caractères.

Toutefois , ces réserves faites, nous pouvons tirer de ces tendances de la nature humaine à retomber à un état inférieur de précieux enseignements. Lorsque les sens paraissent l’emporter sur la raison, lorsque l’homme cesse de réfléchir et de consulter attentivement sa conscience, lorsqu’il se répand au dehors et vil de celte vie superficielle, mobile, capricieuse, dont les déterminations sont surtout empruntées à la sensation, à l'imagination, à la mémoire, lorsqu’il fait graviter mécaniquement toutes ses idées autour d une idée fixe, sans généralilé, lorsqu’il laisse grandir en lui un besoin qui absorbe tous les autres, au point de ne plus laisser intacte la liberté de son esprit, c’est alors que pour marquer le sens et la direction de cette décadence, nous lui assignons comme terme idéal et comme limite la bestialité.

Il est donc un phénomène au développement duquel nous devons particulièrement veiller avec

RETOURS APPARENTS A l’iXSTINCT.

soin: c’est le phénomène de l’habitude. Nous l’avons décrit plusieurs fois : nous n’avons pas à y revenir, si ce n’est pour rappeler qu’il peut revêtir dans notre existence divers caractères. L’habitude est utile pour nous dispenser de recommencer toujours le môme travail ; - elle recueille et assure les résultats du progrès, elle est donc la condition d’un développement continu : elle est utile encore pour servir de contrepoids au besoin de changement qui nous porterait incessamment dans des directions toujours nouvelles : elle empêche nos forces de se dissiper et de se perdre dans une variété indéfinie. Bien souvent l'habitude n’est que le repos de l’âme victorieuse des obstacles où elle s’était heurtée tout d’abord, et maîtresse désormais de faire avec facilité, ce qui lui était douloureux jadis. Alors l’habitude peut être considérée comme inséparable de la liberté dont elle devient le plus puissant . auxiliaire. Avoir contracté une habitude vertueuse peut légitimement passer pour le dernier triomphe de la personnalité, de la conscience et de la liberté. Mais trop souvent c’est par une suite de surprises de nos sens, c’est par des concessions de notre faiblesse que les habitudes croissent et grandissent en nous. Nous parlons, nous agissons sans nous rendre raison de nos paroles et de nos actions. D’autres fois enfin, une habitude qui a eu son prix se change en une routine immobile : nous

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cessons de nous occuper de tout ce qui pourrait agrandir, compléter, rectifier notre manière de penser, de parler et d'agir. Un pareil état n’est pas digne d’un homme, et c’est le flétrir justement que de le comparer à l’état de l’animal : on ne saurait nier l’analogie.

Mais on ne saurait nier non plus la différence. L’instinct n’a pas de degrés, l’habitude en a de nombreux (1). L’instinct est fixé à tout jamais, ou du moins, il ne peut varier que sous l influence lente et prolongée de causes étrangères à l’individu : l’habitude peut être modifiée, combattue, remplacée par l’initiative de la personne même qui l’a contractée. L’instinct n’implique ni liberté ni conscience : l’habitude, quoique se mouvant dans un cercle très-restreint, quoique atteignant presque immédiatement son but, n’en implique pas moins la conscience et par conséquent le libre arbitre. « 11 est donc impossible de la regarder comme une sorte de retour à l’instinct, comme un mouvement ré-

(1) Dans tout cc passage nous ne parlons que de l’habitude contractée par l'homme , non des habitudes de l’animal. Chez l’animal, l’habitude prolonge et continue l’instinct, puisque chez lui l’instinct est le principe d’action primitif. Dans l’homme l’habitude continue la volonté intelligente. Il est donc naturel que dans l’un elle conserve tous les caractères de l’instinct , et que chez l’autre elle ne perde pas tous ceux de l’intelligence.

538 nEToens apparents a l’instinct.

Irograde vers l'invariable et aveugle spontanéité de la nature (1). »

En nous plaçant à ce double point de vue, nous craindrons cette décadence possible de notre être; mais nous saurons aussi que restant toujours quand même dans l’humanité, rien ne peut affaiblir la certitude que nous avons de notre divine destinée. Nos devoirs nous paraîtront plus rigoureux et en même temps plus praticables.

Développons donc dans l’esprit de la femme une instruction qui se proportionne à sa nature et convienne à sa mission : que cette instruction ne sacrifie rien à l’agrément, qu’elle ne fasse point trop vile appel à une imagination toujours assez prompte à parer, c’est-à-dire à déguiser la vérité ; mais qu’elle soit assez solide pour faire équilibre aux impressions qu’impose à la femme sa sensibilité si délicate et si mobile. Ne laissons pas grandir dans la sensibilité de l’enfant des exigences qui plus tard troubleraient son intelligence et diminueraient sa liberté, lleconnaissons dans les peuples dits sauvages des hommes qui , se pliant aux nécessités du milieu, sont plus esclaves que maîtres de la nature : voyons dans leur ignorance , dans leur isolement , dans les sentiments hostiles que nous éveillons trop souvent chez eux , les vrais

(1) Üict. des Sciences phil., Habitude, art. de M. Franck.

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obstacles qui les empêchent de développer plus explicitement en eux-mêmes les caractères et les vertus de l’humanité. En face d’un être mutilé comme l’idiot et l'imbécile, en faèe de tous les faibles d’esprit qui de près ou de loin leur ressemblent , disons-nous que l’attention est le nerf de l’intelligence humaine; rappelons-nous que chez ceux que nous instruisons, ce qu’il faut fortifier avant tout, c’est la volonté de réfléchir. Evitons les habitudes exclusives et routinières ; n’absorbons pas notre personnalité dans des occupations trop spéciales ou dans une passion prédominante. Gardons-nous des idées fixes ; connaissons-nous nousmêmes pour mesurer nos efforts à ce qui est possible et pour ne pas rompre en nous cet équilibre des facultés physiques et morales dont la fin serait le commencement de la folie.

Mais pour échapper à toutes ces misères qui établiraient entre l'état instinctif de l’animal et le nôtre une triste analogie, que faut-il ? Vouloir. En effet, vouloir pleinement, vouloir parfaitement, c’est recueillir sa force , c’est se replier sur soimême pour se posséder; c’est prendre conscience, par la réflexion, de sa spiritualité. Par conséquent, c’est toucher au fond de son être; et là, malgré les limitations et les contradictions qui constituent, pour ainsi dire, la partie grossière et éphémère de notre personnalité, nous sommes en contact avec

la raison et l’amour infinis, avec l’essence divine à laquelle nous participons et à laquelle tous les autres hommes participent comme nous , au môme titre que nous. Oui, l’homme qui veut véritablement, cherche avant tout, pour être libre et fort, à mettre l’unité dans sa nature; mais cette unité il travaille aussi à la mettre dans le milieu où son existence actuelle est obligée de se développer. En d'autres termes , il ne cherche pas seulement pour lui seul la vérité, l'amour, la liberté, il les cherche aussi pour ses semblables : car il croit que la nature humaine sera divisée en chacun de nous, il croit que le cœur de tout homme sera le théAtre d’une lutte à jamais renaissante, tant que la mutuelle charité n’aura pas enlevé tous les obstacles qui nous empêchent de trouver ensemble le vrai et de briser les tyrannies de toute nature qui entravent les destinées du genre humain. Oui, encore une fois, tout cela est. contenu implicitement dans le libre vouloir, et quelle est la condition du libre vouloir qui achève et parfait en nous les caractères de l’humanité? C’est la conscience.

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