‹ L'instinctChapitre 14 sur 51 · ET LE PIU.N'CIPE DE LA VIE · texte numérisé non relu

ET LE PIU.N'CIPE DE LA VIE

court à produire l’état sensitif et qu’il n’existe entre les deux qu’une différence de proportion et de degré.

« Chaque jour, » dit Bichat, « l'inflanimation, en exaltant dans une partie la sensibilité organique, la transforme en sensibilité animale. Les cartilages, les membranes séreuses qui, dans l’état ordinaire, n’ont que l’obscur sentiment nécessaire à leur nutrition, se pénètrent alors d'une sensibilité animale souvent plus vive que celle des organes auxquels elle est naturelle. Pourquoi? Parce que le propre de l’inflammation est d’accumuler les forces dans une partie, et que cette accumulation suffit pour changer le mode de la sensibilité organique, qui ne diffère de l’animale que. par sa moindre proportion. » La sensation peut donc se décomposer, elle aussi, en un certain nombre de sensations élémentaires. Il y a dans les parties les idus intimes du corps humain, du corps animal, une sorte de sensibilité dont nous pouvons suivre jusqu'à un certain point l’affaiblissement graduel et l’insensible décroissance, mais de telle sorte qu’il suffit toujours d’un léger changement de conditions pour c|ue son existence nous soit clairement révélée. S’il en est ainsi, et si d’autre part la sensibilité n’est qu’un mode de l'activité, ne devons-nous pas conclure que cette obscure sensibilité, partout diffuse, atteste l’action incessante d'une force

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également diffuse et agissant dans l’organisme toiit entier?

L’existence de ces activités élémentaires n’eslelle pas d'ailleurs une des vérités les mieux établies do la physiologie? Quand je meus mon bras, combien de forces cachées l'énergie que je déploie visiblement ne suppose t-ellc pas? Circulation du sang, respiration, innervation... voilà, outre le concours des sens proprement dits, autant de formes de la vie, autant de vies distinctes, quoique étroitement unies et associées, qui s’exercent dans tous mes tissus et par lesquelles l'exercice de mon activité locomotrice est possible. Leibnitz, comparant les corps vivants aux machines construites par les hommes, dit que la machine vivante est inûniment supéiieure à toutes les autres, en ce que chacune de ses parties, la décoraposàt-on à l’infini, constitue elle-même un mécanisme. La physiologie conteni[)oraine complète et éclaircit cette belle conception, en nous montrant que la vie n’est pas en quelque sorte logée dans un point spécial du cor[)s. Ainsi, chaque portion de nos tissus respire et exécute ce travail de combustion qui contribue à entretenir en elle et autour d’elle la chaleur et la vie. Accomplissons-nous avec effort une action qui mette toutes nos forces en mouvement? Une fatigue générale et la nécessité d'une réfection viendra bientôt nous montrer ce que nos forces ont donné.

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Mais alors même que nous garderions un repos apparent, assis, couchés, endormis, ces forces, toujours disponibles pour notre volonté, n’en agissent pas moins dans chacun de nos muscles; la dépense d’énergie, pour être moindre, sera toujours assez réelle et aura besoin d’être partout réparée. Maintenant, que toutes ces actions particulières s’exercent dans des conditions normales, se soutenant et se pondérant les unes les autres, nous n’entendrons crier aucun des ressorts de la machine; nous n’éprouverons que cette sensation confuse, indice d’une vie qui travaille calme et silencieuse. Qu’une de ces forces partielles rencontre un obstacle; qu’elle soit obligée de lutter contre lui par un effort qui, de proche en proche, dérange l'équilibre de la machine, c'est alors qu’une sensation douloureuse vient attester l'énergie de cette activité partout présente. Dans les deux cas, qu’il y ait harmonie ou qu'il y ait trouble dans les fonctions vitales, du moment où notre Ame sent agréablement le premier état, désagréablement le second, c’est qu’elle est intéressée à ces fonctions, c'est qu'elle y participe, c’est qu’elle en assure, par sa participation même, la solidarité, l’unité. 11 n’y a donc point d'un côté un principe qui meuve et de l'autre un principe qui sente. La réalité du nisiis formalivus et par suite l’identité de l’Ame et du principe de la vie, si elle n’est pas directement, immédiatement

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révélée par la conscience, n’en est pas moins, sur les données mêmes de la conscience, prouvée par l'induction et l’analyse.

Et, en effet, si la sensation claire et distincte est bien réellement nôtre, comment les affections qui concourent à la former ne seraient-elles pas nôtres aussi? Si celte activité complexe est nôtre, comment les activités élémentaires qu’elle résume ne seraient-elles pas nôtres également?... Et si nous jouissons ou souffrons, lorsque le mouvement de ces forces d'abord latentes s'accuse et atteint im certain degré, n’est-cc point que ces forces nous appartiennent, et font partie des puissances diverses qui constituent, comme on l’a si bien dit, notre complexe individualité?

Ce n’est pas à dire assurément que tous les phénomènes physiques ou chimiques qui se passent en nous nous appartiennent ; non. La vie n’est pas l'électricité; elle n’est pas l’endosmose et l’exosmose, elle n’est pas la combustion, elle n’est pas l’aflinilé moléculaire. Ces phénomènes ne sont que la matière de la vie, et la vie est, à proprement parler, l’ordre qui leur est imposé, pour la construction et la conservation d’un être à la fois mulple et un, destiné à s’entretenir à l’aide et aux dépens du monde extérieur.

11 n’en est pas moins vrai que c'est notre propre énergie, celle de notre âme, agissant dans des

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conditionâ particulières, qui crée cl entretient la vie, tout en laissant subsister avec tout ou partie de ses lois propres la matière qu’elle organise. Comment croire que nous puissions sentir quelque chose qui non-seulement ne soit pas nous, mais qui soit encore étranger à nous, au point où les mécanistes le prétendent (1)? Comment admettre, sans aggraver jusqu’à l’absurde le mystère de l’union de l’âme et du corps, que celte force dont le plaisir et la douleur nous attestent clairement l’activité, mais qui, nous l’avons vu, préexiste à la sensation dont il est affecté, soit demeurée un seul instant inerte et stérile? Comment croire que celte force, unie si étroitement à l’organisme, ait fait une brusque apparition au sein d'un assemblage soumis à l’action exclusive d’autres forces ou se développant par la seule vertu des éléments inférieurs dont il est fait? Par où comprendrait- on alors qu’il pût tout d'un coup s’associer à des principes étrangers.

(1) OlijoftfP.'i-t-on qiin nous sentons I.n lumière et que [lourtant nous ne sommes pour rien dans la production de la lumière ? .Mais on sait très-liien que ce que nous sentons, ce n’est jKis , .4 proprement jiarlcr , la lumière entendue comme agent physique, c’est la vibration jiroduite sur notrô nerf par cet agent. L’agent extérieur n’est qu’un stimulus, et ce qui proiiuit vraiment la sensation lumineuse est l’activité do notre organe provoquée i>ar ce stimulus. 11 faut en dire autant do tnitcs les autres sensations.

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souffrir de la façon dont ils opèrent, et les soumettre eux-inômes instantanément à son action?

Dans riiomme donc, et par conséquent dans l'animal (puisque l'homme, par son corps, fait j)artie de l’animalité), nous pouvons dire en un sens, avec Muller, que la cause de l'instinct et de l'activité qui se manifeste au dehors « paraît être la même que celle qui fait naître l’animal et réalise son organisation d’après des lois éternelles. » En d’autres termes, cette force que la sensibilité détermine à agir sous la forme de l'instinct est aussi pour nous le principe même de la vie et le primiim movens de l’organisme.

Les phénomènes de la sensibilité pourraient encore nous attester que cette force est une et simple, si la seule notion de force n’emportait pas nécessairement les deux autres. En elTet, toute sensation peut se décomposer en un nombre souvent prodigieux d’impressions, et les récents travaux sur la physiologie de la musique nous ont donné de ce fait les plus curieux exemples. Le microscope a découvert récemment trois mille petites fibres qui sont les terminaisons des filaments du nerf acoustique. Or, les impressions résultant des vibrations de ces fibres viennent se fondre en une sensation susceptible d’être analysée, mais une cependant. Si la sensibilité introduit l'unité dans ces multiples impressions, c’est que l’être qui sent

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est un lui-môme et par conséquent immatériel.

Toute obscurité sans doute n’est pas levée pour nous. Comment, toute spontanée au début, cette force est-elle immédiatement liée à certaines conditions provenant du composé qu’elle a formé? Comment ces conditions s’imposent-elles à tous les phénomènes des corps vivants? Et tandis que tous ces phénomènes s’enchaînent mécaniquement les uns les autres, le premier moteur ne peut-il pas être conçu comme étant lui-même en dehors et au dessus du mécanisme? Ces questions ne sont pas de notre compétence ; elles dépassent le cadre de cet ouvrage, et d’ailleurs il n'est pas necessaire de les avoir résolues pour que les inductions qui précèdent restent acquises. Nous sommes partis de certains faits, nous avons étendu peu à peu le cercle de nos affirmations, jusqu’à ce que l'inconnu se soit dressé devant nous. Les hypothèses que nous pourrions ajouter maintenant ne pourraient en rien modifier le résultat auquel nous sommes parvenus, à savoir, qu'il y a dans l'organisme proprement dit une activité rendue manifeste par le plaisir et la douleur; que cette activité, qui s’exerce en dedans sur les phénomènes de la vie, est la même que celle qui s’exerce au dehors par la locomotion et par l’action; en définitive, que le premier principe, soit de la volonté soit de l’instinct, se confond avec le principe de la vie. Nous

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n’avons qu'à revenir un peu sur nos pas et à nous rappeler comment l’organisme une fois formé, le jeu de ses différentes parties fait jouir et souffrir, puis détermine à tel ou tel mode d’activité extérieure la force qui l'anime.

Observons toutefois que si l’action instinctive et l’action vitale émanent en dernière analyse d’un principe unique, il faut bien se garder d’assimiler l’un à l’autre ces deux modes d’une même activité, ces deux manifestations d’une même force. Nous le verrons plus tard, l’activité volontaire se distingue de l’activité instinctive par l’inlerventiou de la conscience, de la réflexion, du raisonnement, qui s’ajoutent à la pure tendance à jouir de soi, la gouvernent, la rectifient, la compriment au besoin. De même, la pure activité vitale ne devient instinctive que si l’organisme auquel elle préside est complet; alors ce sont de nouvelles destinées qui commencent pour elle, parce que de nouvelles conditions la déterminent Encore une fois, nous ne pouvons pas plus confondre l’activité instinctive et l’activité vitale, malgré l’identité du principe dont elles dépendent, que nous ne pourrons identifier la volonté libre à l'instinct, quoique la volonté libre puisse très-bien être conçue comme l'instinct éclairé par la conscience et par la science. Pour employer les termes de l’école, ontologiquement l’instinct et la vie sont même chose; mais

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