‹ L'instinctChapitre 24 sur 51 · I.’lNSTlNCT ET LES THÉORIES TRANSEORMISTES · texte numérisé non relu

I.’lNSTlNCT ET LES THÉORIES TRANSEORMISTES

merveilleux instincts que nous connaissions, ceux de l'abeille domestique et de beaucoup de fourmis, ne peuvent s’ôtre développés ainsi exclusivement par habitude héréditaire. 11 est quelque cas surtout où la théorie de Lamarck semble être trop facile à prendre en défaut; par exemple le cas des insectes neutres (1). « Ni l’exercice des orge nés, ni l'habitude, ni la volonté agissant sur les individus stériles d’une communauté d’insectes, ne pourraient en rien modifier la structure ou les instincts des individus léconds qui seuls laissent des descendants , et je m’étonne que personne n’ait argué du cas des insectes neutres contre la théorie des habitudes héréditaires de Lamarck. »

Quels sont donc les principes que M. Darwin substitue à ceux de son précurseur? Chacun les connaît aujourd’hui : c'est le principe de la concurrence vitale et celui de la sélection naturelle.

Tous les animaux sont en concurrence et en lutte pour vivre. Car en vertu des lois qui président à leur propagation, les subsistances leur feraient infailliblement défaut, si les plus forts ne détruisaient pas les plus faibles, ne fùt-ce qu'en accaparant la nourriture, et si le chiffre des populations animales n’était ramené par là, au fur et à mesure des nécessités mêmes, à de justes proportions. La lutte est

(I) Ditrwin, De Vurigine des espèces , ji. 299.

l’iXSTINCT KT LKS TIIKOBIBS Tn.VNSfORMlSTKS. 199

donc coDStanle et la victoire est aux mieux arnu^s. En conséquence, s’il se trouve accidentellement quelque animal mieux pourvu que ceux de son espèce, et dans l’oriianisation duquel se sera produite par hasard une variation avantageuse, répondant peut-être à une nécessité nouvelle suscitée par une variation du milieu, on conçoit que cet être soit destiné à survivre à ceux qui combattaient avec lui. Il transmettra donc à ses descendants les caractères qui l’ont élu et qui constituaient sa supériorité sur les autres. C'est là la sélection spécifique; mais il y en a une autre encore. Il arrive presque toujours que les mêles luttent entre eux pour la possession des femelles . ici encore ce sont les mieux armés qui l’cnqiortent. Celui donc qui sera doué d’un avantage spécial vaincra tous ses rivaux. Lui seul se reproduira, et il reproduira dans ses descendants les avantages qui lui ont valu la victoire. C’est là la sélection sexuelle : réunie à la précédente, elle forme la sélection naturelle, qui ne produit scs effets que grâce à la concurrence vitale ou à la lutte pour l’existence.

Cette loi tend au perfectionnement des créatures, non point d’une manière absolue, mais relativement aux conditions extéiieurcs. Voilà pourquoi des formes très-simples que nous appelons inférieures peuvent indéfiniment subsister, si elles sont convenablement adaptées à des conditions de vie

l’iNSTIXCT et les TIlÉOniHS TnANSPOaSCISTES.

Irôs-siniples clles-im^mes; mais dès que la sélection naturelle ajiit, contrainte qu'elle y est parla concurrence vitale, le type primitif s’altère et disparaît. Puis les mêmes causes tendant à susciter encore des variétés nouvelles, de mieux en mieux accommodées aux nécessités du milieu et de plus en plus capables de survivre dans la lutte, avec le temps les types intermédiaires périssent, et ceux qui se propagent sont de plus on plus distincts les uns des autres. Car plus les êtres organisés diffèrent par leur structure, leur constitution , leurs habitudes, plus est grand le nombre de ceux qui peuvent vivre à côté les uns des autres. Plus les descendants d'une même espèce se diversifieront dans le cours des modifications qu'elle subit, jilus ils auront chance de l'emporter. Les petites différences qui distinguent les variétés de la même espèce tendent donc à s'accroître, jusqu’à ce qu'elles égalent les différences plus profondes ipii séparent les espèces d un même genre ou même les genres distincts.

La même théorie doit s’appliquer à la formation des instincts. On ne peut nier qu’il se produise dans les instincts quelques variations qui se transmettent par hérédité. On ne peut contester davantage que les instincts soient pour les animaux d'une trèsgrande importance et puissent les seconder singulièrement dans la bataille de la vie. Il arrivera donc un jour ou l’autre qu’un animal accomplira par

l’instinct KT LK9 TIlKOninS TRANSFOnMISTES. 501

hasard quelque action en dehors de ces actions accouluim^es. Si cette action lui est avantageuse, il la réiH'*tera , puis transmettra cette habitude nouvelle à ses descendants, qui auront comme lui plus de facilité pour exterminer leurs congénères ou tout au moins pour leur survivre. La sélection peut donc, par des variations légères mais accumulées , changer peu à peu dans les générations animales les habitudes et les instincts.

Comme je l’ai dit, M. Harwin ne nous apprend pas à quoi tiennent, suivant lui, les instincts des animaux, et le mot d'organisation menlale dont il se sert volontiers est aussi loin que possible d’ètre clair. 11 y aurait sur cette partie de la théorie que nous venons d'exposer des réserves considérables à faire. Nous concevons bien, il est vrai, qu'un très-grand nombre d habitudes, précédées ou suivies de modifications organiques, puissent être héréditaires comme les modifications organiques ellesmêmes dont elles sont inséparables. Mais M. Darwin nous cite bien des variations légères d'babitudes qui, imposées par des circonstances accidentelles, une fois par hasard, une fois dans la vie, ne peuvent guère avoir modifié telle ou telle partie du corps, de manière à être transmises par voie de génération. De même, que d instincts qui n'entrent enjeu qu’au moment où l’animal va périr! Et que d'instincts qui n’admettcnl aucun degré, pour qui

202 I,’lXSTINCT KT LES TllKOniES TnANSFOHMISTES.

celte lente accumulation est impossible, puisque la perfection immédiate et absolue est pour eux une véritable condition d'existence!

Dira-t-on que nous ne connaissons pas toute la portée possible de l'hérédité , surtout quand il s'ai^it du travail si mystérieux des fibres cérébrales? Mais il serait au moins bizarre de vouloir appuyer sur l’inconnu une théorie si considérable. Rappelons d’ailleurs ce que nous avons recueilli des physiologistes les plus récents sur le véritable rôle du cerveau. On l’a vu, son rôle est un rôle consécutif, et il n’y a j)as, à vrai dire, pour les animaux, d’organisation mentale indépendante de leur organisation tout entière. 11 faut donc revenir à la partie principale de la thèse de M. Darwin; il faut prendre l'animal dans l’ensemble de son être et dans la complexité de scs facultés. Ressort-il évidemment de l’argumentation que nous avons analysée que les espèces se transforment les unes dans les autres , et que par consé(iucnt il n’y a point d’instinct spécifique proprement dit?

Tout d’abord , celte loi de la sélection naturelle, c’est-à-dire de la survivance de ceux qui ont été accidentellement pourvus de quelque avantage, cette loi dont on vante si fort l’importance, en comparaison des lois de l'hérédité et des modifications des habitudes, quelle en est donc au juste la portée? La sélection naturelle nous explique sans

l’iXSTINCT et les TlIËUniES TBANSFOnMISTES. 203

doute la disparition des individus inférieurs et des races impropres à la lutte. Mais est-ce bien là le point capital ? La tbèse de la fixité des espèces, nous le verrons, s'accommode au moins aussi bien que la thèse transformiste de l’extermination des individus les plus faibles. Etant donné que la concurrence vitale exige le sacrifice d'un très-grand nombre de représentants de la même espèce, et qu'un petit nombre seulement est élu pour la survivance et la propagation, voici, ce me semble, la question qui doit se poser. Qu’est-ce qui assure la supériorité des uns sur les autres? Est-ce la fidélité au type spécifique? Est-ce le changement? Si c’est le changement, la sélection naturelle ne peut rien sans l’hérédité qui transmet cl accumule les variations. Mais l’hérédité ne fait que conserver les formes organiques , elle ne les crée pas. En cherchant à la suite de M. Dar\vin la première origine des transformations et du progrès dans le monde organique, voici ce que nous trouvons ; des changements avantageux accidentels, qui se transmettent et s’accumulent peu à peu. Un fait accidentel, voilà donc la base fragile sur laquelle doit reposer tout l’édifice de ce monde organisé où nous sommes si habitués à voir l'action des lois constantes et générales. C’est là évidemment le point central de toute la théorie darwinienne, c'est là aussi qu’il faut chercher le secret de sa faiblesse.

•20i l.’lNSTlNC'T l'T I.KS THÉORIES TR\NSKOnMISTES.

La plupart de ses partisans l'ont senti, et ils cherchent à étayer de ce côté la théorie un peu chancelante. L'un nous dit naïvement qu'on n’y coni])rendra jamais ‘rien, tant (péon n’accordera pas aux animaux un certain t'ouï esthétique, un ]>eu d’imagination, le désir du mieux, la fantaisie et la liberté de changer d’état et de condition (1). Rcconnaissons-leur toutes les facultés qu’on voudra. Les changements dont ils prendront l’initiative n’en resteront jras moins particuliers et accidentels. Essaiera-t-on de les assimiler plus complètement encore à ceux que subit resj)èce humaine? Mais bien des raisons donnent à croire que dans l’espèce humaine, le progrès s’accomplit eu vertu de causes non point fortuites et particulières à tel ou tel individu, mais générales et pesant s\ir tous les hommes d’un mémesiècle et d’uneniéme race. Nous retomberions donc dans la théorie des progrès nécessaires, dont M. Darwin ne veut pas, et cela pour une raison, entre autres, qui est facile à comprendre. Supposez que ces premiers changements, constituant un premier écart vers une variété nouvelle, ne soient pas accidentels, ils seraient subis par tous les êtres vivant dans des conditions analogues et doués d’une organisation commune. Mais alors tous feraient un progrès en même temps ; les

P) M"' Cli'tnonrc Hoypr , prCfRCo à la tradnetion do Darwin.

l’instinct et les THLOIUES TH\NSE01\.MISTES.

rapports qui existent entre eux rcsleraieul les mt'ines. Il ne se manifesterait aucune de ces supériorités qui, avec la concurrence vitale, sont absolument nécessaires pour expliquer la disparition de certains types et ravénenient de types nouveaux. C’est donc être loi;ique (pie de maintenir contre partisans et adversaires ipie la première origine des transformations est une différence tout individuelle, soudaine, presque insensible au début, et provenant tout simplement du hasard.

Mais de quelle manière une pareille variation peut-elle être avantageuse? On conçoit qu’un organe existant déjà, ayant son emploi tout marqué dans le genre de vie propre à ranimai, se développe et se fortilie, et qu’il en résulte une supériorité. Ce n'est pas là , à proprement parler, une variation dans le sens où l’entend M. Darwin ; un pareil changement, est-il besoin de le dire, contribuerait bien plus à maintenir le type spécifique (pi'à l’altérer. Mais comment un premier écart destiné à produire ultérieurement une variété nouvelle peut-il être avantageux? et comment peut-il donner plus de chances de remporter la victoire? Dans la plus grande partie des cas, il n’est guère aisé de le comprendre. l'n des savants les plus favorabh's à la nouvelle théorie, M. Claparède, le iiroclame luimême. « Le premier rudiment d'un œil, » dit-il, U a déjà un certain degré d’utilité pour l'animal,

L’iSSTrNCT ET I.BS THÉORIES TRVNSFORMI5TES.

en lui permettant de distinguer la lumière de l’obscurité; et ce fait suffit à rendre possible le perfectionnement d’un organe par sélection naturelle. Mais quel sera l’avantage du premier rudiment de l’aile de l’oiseau ou de l’insecte? L’élection naturelle ne pouvant conserver que les variations utiles à l’organisme chez lequel elles se produisent, il devient extrêmement dilïicile de se rendre compte de la formation première d’une foule d’organes. Le plus souvent, en effet, les premiers rudiments d’organes ont dû être moins utiles qu’embarrassants poui l’organisme ( I). »

Ils le seraient d'autant plus que tout se lient étroitement dans le corps de l’animal, et que la condition des instincts comme de la vie est justement cet accord préordonné de toutes les parties de l'organisme. La transition entre un état ancien et un état nouveau ne pourrait pas ne pas se prolonger, en vertu de celte nécessité même de remanier tous les organes pour rétablir entre eux celte corrélation sans laquelle la vie n’est pas possible. Or, comment de pareilles transitions, tout au moins dangereuses, ne placeraient-elles pas l’individu dans un état réel d’infériorité relativement à ses congénères? Ces derniers, armés de toutes pièces pour la lutte, lui laisseraient-ils le temps de se compléter?

(1) Reçue germanique , tome XVII, page 240.

l’iXSTIXCT et les TIIKORLiS TIlVXSFOaMISTES. 20*

On arrive ainsi , ce semble, à se convaincre que c’est beaucoup plutôt la fidélité au type spécifique qui a chance d'assurer la supériorité d'une bête sur une autre. D'abord elle suppose ce concours et cette harmonie de tous les organes, ce qui est un avantage incontestable. « Plus un individu , » dit Hurdach, (t porte le cachet de son espèce, plus aussi il a de chance d’arriver au terme normal assigné à la vie de l’espèce dans les caractères de laquelle ce terme entre comme élément constituant. Une taille moyenne, une structure bien proportionnée, une bonne poitrine, un pouls vigoureux, un estomac robuste, ne sont des conditions de longévité que parce qu'ils expriment un développement normal du caractère de l'espèce. Les géants et les nains ont une courte carrière ; une proportion semblable se remarque dans le cas d'énergie ou de faiblesse extraordinaire des facultés de l’esprit. Mais ce qui ne peut pas réaliser le type de son espèce dans les bornes de l'individualité périt nécessairement. Aussi la plupart des monstres meurent-ils au moment de leur naissance, même ceux dans l’organisation desquels on ne découvre aucune cause de mort. » S’il s’agit de luttes pour la pos.scssion des femelles et la reproduction , ne peut-on pas dire également que plus l’individu tend à différer de ses congénères, moins il a de chance de trouver à s’apparier. Plus l'homme est homme et plus la femme est femme, dit

u’iXSTl.NCT ET LES THÈoniKS TllANSKORMISTES.

encore Burdach, plus est vif l'amour qu’ils peuvent éprouver l’un pour l'autre. Un coq sans ergots, un cerf sans bois, un oiseau à la robe moins colorée ne pourraient pas, dit M. Darwin lui-môme, se procurer des compagnes.

Ainsi donc, toute variation tendant à altérer le type spécifique rendra l'individu généralement inférieur à la masse de scs congénères. La concurrence vitale paraît 'travailler à la consolidation plutôt qu’à l’ébranlement du type spécifique.

Supposons cependant qu'il se produise accidentellement quelque modification tendant à remplacer le type spécifique existant. Comment se transmettia-t-elle‘? Ici, la difficulté devient encore plus considérable. Personne, que je sache, n’a répondu à cette objection de M. Janet : que le caractère dit avantageux étant accidentel chez 1 individu qui le possède, le croisement avec d'autres individus de la même es|)èce doit amener inévitablement la disparition du caractère. La loi de 1 hérédité et même la loi de la sélection naturelle agissent donc d une manière constante pour arrêter ces premiers écarts et en neutraliser les effets.

On répète souvent que nous ne pouvons constater les mouvements insensibles (jui s’accomplissent au sein de la nature, et que nous ne pouvons surtout en marquer la direction. Ne voyons-nous pas U contraire qu’à chaque instant des causes pertur-

l’instinct et les théories transformistes. 209

batrices travaillent, il est vrai, à faire dévier l’organisation de l’homroc et de l'animal, mais que des lois plus constantes luttent contre ces causes, soit par l'anéantissement des formes dégénérées , soit par le retour au type primitif? Ces causes perturbatrices sans cesse agissantes sont extrêmement nombreuses : Causes physiques, comme la nature du climat du sol et des eaux , causes physico-morales, comme le régime et les habitudes de vie ; causes congéniales, comme celles qui donnent la polydactylie; causes morales enfin, comme les passions. Ajoutez-y des procédés bizarres d’éducation tels que ceux des peuplades sauvages qui écrasent le nez ou aplatissent la tête de leurs enfants. Tout cela est sans résultat pour la race. On répondra que ces variations ne sont pas avantageuses? Sans doute, mais l'impossibilité où elles sont de se fixer n'en atteste pas moins les puissants effets de la loi qui tend au maintien des espèces. Celte loi se manifeste encore visiblement dans les races domestiques que nous formons. Nous sommes obligés de respecter les caractères essentiels de chaque espèce ; et pour maintenir les caractères particuliers que nous avons communiqués à la race , il nous faut continuer nos soins industrieux et maintenir constamment certaines conditions artificielles, qui préservent les individus des effets de la concurrence. Quand notre action est suspendue, un petit nombre

210 l’instinct et les THÉOnlES TnANSFORMISTES.

de générations suffit pour les ramener sous l’empire de la loi première, et pour les restituer plus complètement à l’espèce.

H faut bien croire d’ailleurs que cette loi n’est pas une chimère, puisque nous ne constatons aucun changement signiticatif dans les espèces dont nous connaissons l’iiistoire. Cet argument historique paraît aux yeux de beaucoup de gens bien suranné. Mais enfin, si 1a .science expérimentale ou positive ne se construit qu’avec des faits, la fixité des espèces dans la période actuelle en est bien un très-positif. 11 y a plus , la paléontologie jusqu’à présent n’a pu tenir un autre langage. Quelques savants ont même cru pouvoir établir ceci : qu’en subissant les révolutions géologiques, les espèces ou bien se maintiennent dans leur intégrité, ou bien périssent, mais que dans aucun cas elles ne se transforment (1).

Les époques de nous connues ne sont rien, objecte-t-on, en face des millions de siècles que notre imagination peut réver dans le passé de la terre... Mais n’est-ce pas encore une idée très-arrétée dans les esprits de la plus grande partie des savants que tout est le produit des causes qui agissent encore actuellement? D’ailleurs, nous l’avons vu, la théorie ne repose nullement sur l’action prolongée du

(1) Godron , De l’esjtice cl des raees dans les êtres organisés.

l’instinct KT LKS TUfeORIKS TRASSFOnMlSTKS. 211

temps. « Les variétés intermédiaires n’ont qu’une existence passagère et elles se succèdent très-vite. Une fois qu'une espèce est ébranlée, les variations se répètent avec rapidité, elles se renouvellent à chaque génération; et les types transitoires ne sont souvent représentés que par un seul individu (1). » Cet argument est très-ingénieux , et il tend à expliquer pourquoi nous ne retrouvons pas les types intermédiaires. 11 répond donc à l’objection tirée de la paléontologie ; mais par contre il rend plus forte l'objection historique ; il la rajeunit, pour ainsi dire, et en double la valeur. Si une espèce nouvelle peut se former si vite, d’où vient qu'il ne s’en forme pas sous nos yeux?

En résumé, s’il y a des causes accidentelles, diverses, passagères, qui tendent à transformer les espèces, il y a des causes constantes qui tendent à les maintenir. Or, quel est le premier principe du calcul des probabilités? Quand les événements dépendent de deux ordres de causes, les unes accidentelles, les autres constantes, plus le nombre des cas observés est considérable, plus l'action des 1 premières diminue relativement à celle des seconfdes; elle finit môme par s’évanouir et par devenir, Iquanl au résultat final, absolument nulle.

I (I) Darwin , Oe l’orijine det csj>i:ces, p. |20'.) , avec la note <lit .raductiHir. — Cf. CluiKU'ède, artido cité, p, 230.

•21Î l’i.NSTISCT et les THÉOnif.S Tn\NSFORMISTES.

Ceci à nos yeux tranche la question, et, malgré l’immense talent de M. Darwin, relègue encore sa théorie dans la région des hypothèses et des hypothèses invraisemblables. Sans avoir à nous prononcer sur les vraies limites des races et des espèces, questions controversables sur lesquelles les naturalistes seuls sont compétents, nous comprenons trèsbien qu’il y ait dans l’organisation et les instincts des variations accidentelles, parce qu'il y a des causes également accidentelles et très-nombreuses qui peuvent les produire. Mais comme on ne peut démontrer l’existence d’une loi constante portant l’animalité en général à se modifier et à s’élever, et qu’on ne peut faire remonter l’origine de ces transformations prétendues qu’à des mutations toutes fortuites, comme d’autre part un certain nombre de lois, parmi lesquelles la concurrence vitale et la sélection naturelle elles-mêmes, luttent constamment pour maintenir le type spécifique , l’application du calcul des probabilités semble toute faite, et dans un sens tout à fait opposé à celui de M. Darwin.

L’instinct et l’organisation étant solidaires , tout porte donc à croire, jusqu’à présent, que les instincts ne sont pas des facultés sans cesse en voie de formation. Assurément, nous ne pouvons remonter à leur première origine. La paléontologie peut replacer sous nos yeux des organismes dis-

Digilized by Googl

l’instinct et les THÉOnlES TBANSFUnSIISTES. 213

parus ; elle peut nous faire connaître à la rigueur les premiers représentants d’un grand nombre d’espèces actuelles. Est-il besoin de dire que l’histoire des instincts ne remonte pas aussi haut ? Maintenant, il faut l’avouer, parmi les instincts des animaux, il en est dont l’origine est relativement très-récente ; il en est qui s’affaiblissent et cessent d’agir ; il en est enfin des nouveaux qui apparaissent. Or, une habitude transmise par hérédité ne peut, chez les animaux, se distinguer d’un instinct; dans un très-grand nombre de cas , il est impossible de savoir si l’on se trouve en présence d’un instinct primitif ou d’une habitude héréditaire. Pour savoir si tout instinct a commencé par être une habitude, il faudrait remonter aux temps préhistoriques ; mais l’homme seul a pu y laisser des traces de son industrie. Si l’on voulait une démonstration directe, la question serait donc insoluble.

Mais tout nous dit que l'instinct dépend de l'organisme , qu’il ne prend par lui-même aucune initiative, et que s’il subit des modifications persistantes , c’est que l'une ou l’autre des fonctions organiques dont il dépend a subi elle-même des modifications durables , transmissibles par voie d'hérédité. La question de l’origine des instincts, pour le répéter une dernière fois , est donc subordonnée à celle de l’origine des espèces. S'il était vrai que tous les organismes dérivent d’une pre-

214 l’i.nsuxct et les théories tr.vxsformistbs.

mière cellule primitive, n’ayant d'autre attribut que celui de la vie réduite à son expression la plus simple, tous les instincts dériveraient de la pure tendance à vivre, qui serait peu à peu déterminée par les complications croissantes de l’organisme. L'histoire de l'individu serait ainsi l’histoire du règne animal tout entier. N’hésitons pas à le dire : on chercherait en vain quels inconvénients pourraient résulter de ce système, au point de vue philosophique. Mais ce système est-il vrai? Sous la forme qu’il revêt en ce moment, il présente des dillicultés considérables qui nous empêchent de l'acceiiter. Ce que l’on peut considérer comme acquis, dans l'état actuel de la science , c’est qu’il existe des instincts qu’on peut appeler spécifiques ; ils ré|)ondcnt aux besoins et aux ressources [irovenant do l'organisation commune à l’espèce et du milieu constant auquel elle est adaptée. Puis, comme le type spécilicpie admet une certaine flexibilité, comme l'organisation s’accommode de quelques variations de milieu, peut perdre d’anciens caractères et en acquérir de nouveaux, nous ne devons pas nous étonner que chaque instinct soit flexible et qu'il puisse, dans de certaines limites, pré.senter des variations peu [irofondes, pareilles à celles que nous avons décrites et que nous croyons avoir expliquées.

Page 1