CHAPITRE VI
CARACTÈRISTIQl'E DE l’hOMME.
l/e carftcliTe ilistinclif derhumanilé ne doit (ttre cxcliisivoment chercliû ni dans une orgaiiinatioii physiologique [>articulifcre, ni dans la moralité cl la religiosit)*, ni «lans l’invention des outils, ni dans le langage. — Ces caractères se sup|iosent imituellcmcnt et résultent des applications variées 'd'une intelligence une et indivisible dans son essence.
Quelle est donc la différence qui sépare l’homme de l’animal? Plusieurs réponses ont été déjà faites à cette question. Plusieurs caractéristiques ont été indiquées par les savants. Examinons-les tout d’abord. Voyons si elles se contredisent ou si elles s’accordent et se supposent mutuellement l’une l’autre.
Est-ce dans tel ou tel caractère physiologique qu’il faut chercher le signe différentiel de notre espèce? Mais l’homme appartient par son corps à l’animalité, et toutes les espèces animales diffèrent plus ou moins les unes des autres. S’en tenir à
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l’examen de la structure et du mode de développement des organes serait proclamer qu’on ne voit dans l’homme qu’un animal, et qu’on ne trouve entre les autres espèces et la nôtre qu’une simple différence de degré. 11 est vrai que les organes qui en nous prennent des dimensions plus importantes sont ceux qui passent pour servir aux usages de l’intelligence bien plus qu'aux fonctions de la vie. La capacité d’un crâne humain adulte est en moyenne trois fois plus grande celle du gorille , du chimpanzé ou de l’orang-outang. Les simiens les plus gigantesques n’ont jamais un cerveau plus grand que celui des enfants nouveaux-nés , et le cerveau de ces derniers va en augmentant jusqu'à la ûn de l’adolescence, tandis que celui des singes anthropomorphes eux-mêmes reste stationnaire ou diminue. Jamais enfin, dans les différentes phases de son développement , le cerveau de l’homme ne ressemble à celui des singes.
Mais cet appareil encéphalique a-t-il donc à centraliser des nerfs périphériques plus nombreux et plus considérables? Doit-il assurer le fonctionnement d'organes plus vigoureux ou plus compliqués? Pas le moins du monde, et son développement serait tout à fait hors de proportion avec ses usages, s’il ne fournissait, comme nous l’avons dit, des matériaux plus abondants et mieux préparés à un principe supérieur, seul capable de les
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ordonner. L’organisation tout entière de l’homme et surtout le système nerveux qui en complète le mécanisme, ne font qu’annoncer une force nouvelle, en vue de laquelle tout est préparé dans son corps. « On pourrait considérer l'homme et tous les animaux comme des harmonies dont les tons diffèrent. Or le ton de l’homme s'appelle intelligence. Voilà la base de l’accord où toutes ses fonctions s'unissent. Ainsi la perfection de l’homme ne s’appellera ni locomotion , ni acuité des sens externes, ni force digestive, ni puissance de génération matérielle ; elle s’appellera intelligence (1). »
Nous n’avons pas besoin de dire que le fait de l’invention des outils conduit à la même conclusion. Aucun animal n’a jamais possédé d'outil : il n’y a au contraire aucune population qui n'en possède (2). Or il est évident qu’il a fallu, pour arriver à ce simple résultat, le concours des facultés les plus diverses. Il a fallu sans doute que la main fût conformée comme elle l’est. Mais à quoi le compas servirait-il, s’il n’y avait un géomètre qui fût capable de le manœuvrer utilement ? 11 a fallu de plus un calcul de prévoyance. Car l’outil , une fois créé, a été mis en réserve pour servir dans
(t) Gratiolet, Anal. comp. dit .tysUme nerv., p. tt9.
(2) V. Société d’anthropologie, Mémoires, 2' Série, 1. 1, 2" fasc.
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des occasions analogues. La prévision de cel usage futur et encore indéterminé a été à la fois une abstraction et un acte de moralité.
La moralité et la religiosité, dit M. de Quatrefages, voilà les deux caractères véritablement distinctifs de l’homme. 11 est vrai, l’homme les possède, et l’homme seul. Mais M. de Quatrefages a beau vouloir prendre ces faits comme des faits bruts, suivant ses propres expressions, est-il permis de ne pas voir quelles en sont les conditions nécessaires ? Est-il permis de contester que ces conditions soient l’intelligence elle-même? La moralité ne peut se concevoir sans la liberté, et la liberté c’est la raison et la conscience. Quant à la religiosité, on a cherché à l’expliquer de telle façon, on l’a réduite à des proportions si minces, qu’elle n’est plus, pour certains esprits, qu’un fait aisé à retrpuver, à des degrés divers, dans l’animal et dans l’homme. « C’est, » dit-on, « un raisonnement des plus élémentaires, un raisonnement grossier » et, qui pis est, « un raisonnement faux, » qui a créé le culte parmi nous. L’animal a une sorte de crainte et de respect superstitieux pour son maître. L'homme fait de même à l’égard des forces hypothétiques qu’il entrevoit derrière les phénomènes apparents du monde et que son imagination divinise. « L’homme ayant plus d’intelligence, plus de mémoire, plus d’imagination, fait un raisonnement
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un peu plus complexe (1), » c’est là toute la différence entre l’animal qui craint les coups de bâton et le nègre qui craint les fléaux naturels et cherche à apaiser les puissances malfaisantes de la nature. Observons tout d’abord ceci ; un raisonnement si élémentaire, si grossier, si faux qu’il puisse être, reste toujours un raisonnement , c’est-à-dire une opération attestant l’emploi de principes généraux qui ne peuvent pas ne pas être employés à chaque instant pour d’autres usages. Nous n’avons plus à démontrer une vérité si évidente. Maintenant, qu’il y ait au fond de l’âme humaine un vague sentiment d’effroi , et que l’instinct de conservation soit vite alarmé, en présence de quelques scènes terribles de la nature, cela est possible. Que ce double sentiment persiste au sein des peuples sauvages, qui n’ont pas su conjurer les effets malfaisants des lois naturelles , on peut le croire encore. Mais de tels phénomènes n’existent jamais seuls dans l’âme humaine; et si grossier qu’on imagine le raisonnement qui s’en empare , ce raisonnement contient implicitement l’intelligence tout entière ; conscience , raison, généralisation, induction, etc. La moralité et la religiosité sont des manifestations de puissances plus générales ; ces puissances étant données , la moralité et la
(1) Société d’antlu'opologie. Mémoires, tome VI. 4* fascicule.
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religiosité ne peuvent pas ne pas en sortir. Ce n’est donc pas en elle uniquement qu’il faut chercher la caractéristique de l'homme, bien qu’il soit vrai que l’homme seul puisse, à l’occasion des phénomènes naturels, concevoir de telles idées et éprouver de pareils sentiments.
Ce n’est point sans doute qu’il faille établir une parfaite correspondance entre le développement ou l’élévation des dogmes et le développement intellectuel et social. M. de Quatrefages qui combat cette théorie (1), lui oppose avec bonheur un certain nombre de faits. Tel peuple, plus sauvage, a une religion plus pure ; tel autre , relativement plus civilisé, a un culte plus sanglant et plus grossier. Mais cela ne suffit pas pour voir dans la religiosité un fait brut et un caractère distinct de tous les autres. Si l’intelligence est une, elle s’exerce dans des directions très-variées , sur des matériaux très-divers et dans des conditions fort inégales. La civilisation peut être en retard d’un côté , en avance de l’autre. Dès que l’intelligence d’un peuple est cultivée , il y a une tendance manifeste à faire cesser de pareilles contradictions un jour ou l’autre ; et rien ne montre mieux l’universalité de la raison que la nécessité de ce progrès. Mais , parmi les nations les plus polies , que de fois certains préjugés ont
(1) Rapjmrlmr le.i progrès de l’anthropologie, |>. 407 otsuiv.
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entretenu pendant longtemps de sanglants ou barbares usages , à côte des pratiques les plus humaines et des institutions les plus charitables! Il n'y a là rien d’étonnant, et rien qui soit de nature à appuyer l'opinion du savant anthropologiste. Si l'homme seul est religieux et moral à des degrés très-divers , c'est que les facultés intellectuelles sont soumises à la loi du progrès, et que les conditions du progrès ne sont point partout et toujours les mêmes.
Un plus grand nombre de naturalistes s’accordent pour proclamer que le trait distinctif de l’homme est la possession du langage articulé. La parole , dit-on, organise la pensée : elle transforme en idées les impressions que produit sur nous le monde extérieur ; elle seule rend possible l'abstraction et en particulier l’idée du nombre; si l’homme forme on règne à part, ce règne ne peut s’appeler que d'un seul nom ; le règne du verbe. Tout cela est trèsjuste et très profond. Oui, l’homme seul possède le langage articulé, et avec le langage toutes les vertus dont on nous parle. Mais ici encore il faut se garder de voir dans cette faculté si précieuse un caractère distinct et séparable. Celte dernière opinion sans doute a pour plusieurs savants ce grand avantage ; elle donne à croire qu’une très-légère variation dans les organes de la voix pourrait, en permellant à l'animal d’articuler des sons, lui donner
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la faculté d’abstraire. « Croyant, » écrit M. Huxley, « que la possession du langage articulé est le grand trait distinctif de l’homme, je trouve très-facile à comprendre qu’une différence de structure à peine discernable ait pu être être la cause première de la divergence incommensurable et pratiquement infinie des hommes et des singes. » Mais nous touchons ici à une espèce de cercle vicieux qui revient trèssouvent dans la philosophie ou dans la science. Tantôt on dit que les animaux ne forment point d’abstractions parce qu’ils n’ont point de langage : tantôt on affirme qu’ils sont dépourvus de langage parce qu’ils ne forment pas d’abstractions. Où est la vérité? La vérité est, comme le dit très-bien Maine de Biran , qu’ils ne parlent pa§ parce qu’ils ne pensent pas. Nous l’avons vu : ce ne sont pas les signes qui leur manqueraient. Non-seulement ils en ont , mais ils sont même accessibles à des émotions qui reproduisent en eux par contre-coup les émotions d’un congénère, d’un concurrent, d’un rival ou d’un compagnon. 11 y a là une sorte de communication qui s’établit entre deux sensibilités , et qui s’approche du langage autant que l’instinct peut s’approcher de l’intelligence. Qu'est-ce que l’homme a en plus? Est-ce seulement quelques rouages nouveaux dans le mécanisme? C’est surtout, on s’en souvient, la faculté d’analyse, c’est la raison, c’est la conscience. Tels ou tels animaux peuvent imiter