‹ L'instinctChapitre 42 sur 51 · C.VRACTEKISTIQUE DE l'hOMMB · texte numérisé non relu

C.VRACTEKISTIQUE DE l'hOMMB

nos sons articulés; ce qu'ils ne peuvent reproduire, c’est cet effort de la pensée, qui d’abord s’analyse elle-même pour arriver à dire je ou moi; puis qui, trouvant les relations des phénomènes ou les établissant elle-même , crée ces signes , et leur donne par son acte propre toute la vertu qui est en eux. Pourquoi les sons articulés rendent-ils l’exercice do nos différentes facultés disponible? Parce qu’ils sont eux-mêmes à la disposition de la volonté qui les créa. Pourquoi donnent-ils une forme sensible aux notions abstraites et aux produits de l’intelligence? Parce qu’ils sont eux-mêmes desaclesde vouloir sensibilisés(l). Le langage sans doute conserve les abstractions; il ne préexiste réellement pas à la faculté d'abstraire, qui fixeel moule en quelquesorte ses produits dans les mots. Les premières émissions de la voix, dit Guillaume de Humboldt, les plus simples énonciations de pensée, renferment la langue et son avenir, parce que la langue est un véritable organisme , où tout se tient , où rien n’est isolé et qui est, comme l’organisme vivant, une création d’un seul jet. On peut ajouter, à bon droit : les moindres mots contiennent aussi toute la pensée humaine et son avenir , non que le mécanisme de la voix crée la pensée, mais parce que la pensée, cherchant à s’emparer d’elle-môme, puis de ses

(I) Mainvdo Biran.

CARACTÉRISTIQUE DE l'HOMME.

organes corporels , et enfin du monde extérieur, transforme les phénomènes sensibles en images, en s’y réfléchissant. La parole est un corps sur lequel s’appuie la pensée, tout en le vivifiant, de môme qne l’âme, tout en informant les organes, est obligée de s’appuyer sur eux pour pouvoir agir en dehors d’elle.

Le langage n’est donc lui-même que l’œuvre et l’expression de la pensée, c’est-à-dire de la raison ; car la raison agit avec toutes ses lois dans les moindres opérations de l’intelligence humaine.

Mais serons-nous assez clairs en disant que la raison est le caractère distinctif de l’homme ? Il se trouvera , n’en doutons pas , plus d’un savant pour nous dire ; « La raison, VuHtma ratio de l’existence, qui peut s’en vanter? Être raisonnable, c’est-à-dire proportionner ses mouvements physiologiques à ses besoins, et offrir à l’observateur une corrélation méthodique dans les actes, qui, plus que l’animal, possède ce privilège (I)? » Mais, entre ces deux états, n’y a-t-il pas place pour un troisième, qui est le nôtre? Nous l’avons dit : les lois de la raison gouvernent toutes choses, et tout dans la nature est ordonné. Les mouvements des corps célestes, les combinaisons des corps chimiques, les organes et les fonctions des corps vivants, tout enfin est pé-

(I) Mémoire de la Soriété d’anthrojKtlofjie, I. I, 2' sfriu.

474 CARACTÉRISTIQL'F. DE l’hüXME.

nétré de raison ; car tout se lient et s’entre-siiit, et tout est suspendu à quelque terme final, raison suffisante de ce qui se fait en vue d’arriver à lui. En disant néanmoins que tout dans la nature est raisonnable, nous ne dirons pas que la nature ellemême est raisonnable; elle réalise ces lois sans les connaître. Telle est, avec la sensibilité en plus, la condition de l’animal. Il agit raisonnablement, mais il ne sait pas quille fait. Ces loisqui gouvernent le monde doivent donc être pensées par quelque intelligence aussi éternelle, aussi nécessaire, aussi absolue que ces lois le sont elles-mêmes. C'est cette pensée qui est, comme on dit, Vullima ratio, et elle le sait. Ce n’est ni dans le premier sens ni dans le second que l'homme est raisonnable. Il est en état de trouver ces lois et de les apppliquer librement, tout en sachant qu'elles le dépassent infiniment; voilà le caractère qui le distingue.

Mais ces lois, comment les trouve-t-il? Par la réflexion , c'est-à-dire par l’effort de l’esprit pour se saisir dans son action vivante, pour se distinguer des choses qui le limitent et les distinguer les unes des autres, pour apprécier enfin le sens de ce mouvement qui le porte lui-même vers l’ordre, vers l’unité, vers l'infini, en un mot par la conscience.

L’animalité, c’est à-dire la sensation, est représentée dans riiomme; mais ce n’est pas elle qui produit peu à peu l'intelligence. I^ sensation est la

CARACTÉRISTIQUE DE l’hOMME. 475

passivité; elle ne peut engendrer la conscience, qui est l’activité maîtresse d'elle-môme. Tout ce qui surexcite la sensation tend plutôt à diminuer la clarté de la conscience et à nous enlever l’usage de notre raison , en affaiblissant la volonté. La conscience, qui est l'indispensable condition de l'intelligence et de la moralité, révèle donc une force nouvelle, un principe véritablement supérieur auquel l’animalité ne peut que fournir des matériaux. Or ce principe est ou il n’est pas. Les conditions nécessaires de son action et de la production de ses effets varient : il n’a pas toujours à élaborer les mômes matériaux. Mais, c’est là une conclusion à laquelle nous avons abouti dans tous les chapitres qui précèdent; l’intelligence humaine est une. Toutes ses puissances se tiennent et se supposent mutuellement. Si l’animal en avait une seule, il les aurait toutes; s’il ne les a pas toutes, c’est qu’il n’en a pas une seule, parce qu’il n’a pas celle qui impliquerait toutes les autres, la conscience. Par conséquent on peut dire , suivant les expressions de M. Huxley, que la distance est incommensurable et pratiquement infinie entre les facultés de l’animal et celles de l’homme. La caractéristique de l’homme n’est pas un degré plus ou moins élevé de mémoire, de raisonnement ou d’abstraction, elle n’est pas tel ou tel détail physiologique , telle ou telle faculté mentale particulière. Elles est l’intel-

CABACTÉRISTIQUE DE l’hOMME.

ligence elle-même avec l’ensemble complexe et harmonieux des facultés que la conscience de notre libre spiritualité enveloppe dans un tout indivisible.

Page 1