‹ L'instinctChapitre 46 sur 51 · INDUCTIONS MODALES · texte numérisé non relu

INDUCTIONS MODALES

nés analogies ; car il peut y avoir une analogie ou ressemblance éloignée entre deux choses d’espèce différente ; des causes distinctes peuvent produire des effets qui sé ressemblent, surtout si l’on prend le maximum d’action de l’une, le minimum d'action de l'autre ; mais il n’y a pas de gradation, car il n’y a gradation que dans les objets d’une même espèce et d’une môme essence, ayant à des degrés différents les mêmes caractères.

Toutefois , ces réserves faites, nous pouvons tirer de ces tendances de la nature humaine à retomber à un état inférieur de précieux enseignements. Lorsque tes sens paraissent l’emporter sur la raison, lorsque l'homme cesse de réfléchir et de consulter attentivement sa conscience, lorsqu'il se répand au dehors et vit de cette vie superficielle, mobile, capricieuse, dont les déterminations sont surtout empruntées à la sensation, à l’imagination, à la mémoire , lorsqu’il fait graviter mécaniquement toutes ses idées autour d'une idée fi.xe, sans généralité, lorsqu’il laisse grandir en lui un besoin qui absorbe tous les autres, au point de ne plus laisser intacte la liberté de son esprit, c’est alors que pour marquer le sens et la direction de cette décadence, nous lui assignons comme terme idéal et comme limite la bestialité.

Il est donc un phénomène au développement duquel nous devons particulièrement veiller avec

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soin : c’est le phénomène de l'habitude. Nous l’avons décrit plusieurs fois : nous n’avons pas à y revenir, si ce n’est pour rappeler qu’il peut revêtir dans notre existence divers caractères. L’habitude est utile pour nous dispenser de recommencer toujours le même travail ; elle recueille et assure les résultats du progrès, elle est donc la condition d’un développement continu : elle est utile encore pour servir de contrepoids au besoin de changement qui nous porterait incessamment dans des directions toujours nouvelles ; elle empêche nos forces de se dissiper et de se perdre dans une variété indéfinie. Bien souvent l'habilude n’est que le repos de l’ême victorieuse des obstacles où elle s’était heurtée tout d’abord, et maîtresse désormais de faire avec facilité ce qui lui était douloureux jadis, .\lors l’habitude peut être considérée comme inséparable de la liberté dont elle devient le plus puissant auxiliaire, .\voir contracté une habitude vertueuse peut légitimement passer pour le dernier triomphe de la personnalité, de la conscience et de la liberté. Mais trop souvent c’est par une suite de surprises de nos sens, c’est par des concessions do notre faiblesse que les habitudes croissent et grandissent en nous. Nous parlons, nous agissons sans nous rendre raison de nos paroles et de nos actions. D’autres fois enfin, une habitude qui a eu son prix se change en une routine immobile : nous

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cessons de nous occuper de tout ce qui pourrait agrandir, compléter, rectifier notre manière de penser, de parler et d’agir. Un pareil état n’est pas digne d’un homme, et c’est le flétrir justement que de le comparer à l’état de l’animal : on ne saurait nier l’analogie.

Mais on ne saurait nier non plus la différence. L’instinct n’a pas de degrés, l’habitude en a de nombreux (1). L'instinct est fixé à tout jamais, ou du moins, il ne peut varier que sous l'influence lente et prolongée de causes étrangères à l'individu : l’habitude peut être modifiée, combattue, remplacée par l’initiative de 1a personne même qui l’a contractée. L’instinct n’implique ni liberté ni conscience : l'habitude, quoique se mouvant dans un cercle très-restreint, quoique atteignant presque immédiatement son but, n’en implique pas moins la conscience et par conséquent le libre arbitre. « Il est donc impossible de la regarder comme une sorte de retour à l'instinct, comme un mouvement ré-

(1) Dans tout ce passage nous ne parlons que de l’habitudo contractée par riiommc , non des habitudes de l’animal. Chez l’animal, l’habitude prolonge et continue l'instinct, puisipie chez lui l’instinct est le principe d’action primitif. Dans l’hoinnio rbabitude continue la volonté intelligente. Il est donc naturel que dans l’un elle conserve tous les caractères de l’instinct , et que chez l’autre elle no peiale [las tous ceu.x de l’iiitolligcnce.

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trograde vers l’invariable et aveugle spontanéité de la nature (1). »

En nous plaçant à ce double point de vue, nous craindrons cette décadence possible de notre être ; mais nous saurons aussi que restant toujours quand même dans l’humanité, rien ne peut affaiblir la certitude que nous avons de notre divine destinée. Nos devoirs nous paraîtront plus rigoureux et en même temps plus praticables.

Développons donc dans l’esprit de la femme une instruction qui se proportionne à sa nature et convienne à sa mission ; que cette instruction ne sacrifie rien à l’agrément, qu’elle ne fasse point trop vile appel à une imagination toujours assez prompte à parer, c’est-à-dire à déguiser la vérité ; mais qu’elle soit assez solide pour faire équilibre aux impressions qu’impose à la femme sa sensibilité si délicate et si mobile. Ne laissons pas grandir dans la sensibilité de l’enfant des exigences qui plus tard troubleraient son intelligence et diminueraient sa liberté. Reconnaissons dans les peuples dits sauvages des hommes qui , se pliant aux nécessités du milieu, sont plus esclaves que maîtres de la nature ; voyons dans leur ignorance , dans leur isolement , dans les sentiments hostiles que nous éveillons trop souvent chez eux , les vrais

(1) Dicl. lUs Sciences phil.. Habitude, art. de M. Franck.

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obstacles qui les empêchent de développer plus explicitement en eux-mêmes les caractères et les vertus de l’humanité. En face c^’un être mutilé comme l’idiot et l’imbécile, en face de tous les faibles d’esprit qui de près ou de loin leur ressemblent , disons-nous que l’attention est le nerf de l’intelligence humaine; rappelons-nous que chez ceux que nous instruisons, ce qu’il faut fortiûer avant tout, c’est la volonté de réfléchir. Evitons les habitudes exclusives et routinières; n’absorbons pas notre personnalité dans des occupations trop spéciales ou dans une passion prédominante. Gardons-nous des idées fixes ; connaissons-nous nousmêmes pour mesurer nos efforts à ce qui est possible et pour ne pas rompre en nous cet équilibre des facultés physiques et morales dont la fin serait le commencement de la folie.

Mais pour échapper à toutes ces misères qui établiraient entre l’état instinctif de l’animal et le nôtre une triste analogie, que faut-il ? Vouloir. En effet, vouloir pleinement, vouloir parfaitement, c’est recueillir sa force , c’est se replier sur soimême pour se posséder; c’est prendre conscience, par la réflexion, de sa spiritualité. Par conséquent, c’est toucher au fond de son être; et là, malgré les limitations et les contradictions qui constituent, pour ainsi dire, la partie grossière et éphémère de notre personnalité , nous sommes en contact avec

RETOUnS APPARENTS A l’iKSTINCT.

la raison et l’amour infinis, avec l’essence divine à laquelle nous participons et à laquelle tous les autres hommes participent comme nous , au même titre que nous. Oui , l’homme qui veut véritablement, cherche avant tout, pour être libre et fort, à mettre l’unité dans sa nature; mais cette unité il travaille aussi à la mettre dans le milieu où son existence actuelle est obligée de se développer. En d’autres termes , il ne cherche pas seulement pour lui seul la vérité, l’amour, la liberté , il les cherche aussi pour ses semblables : car il croit que la nature humaine sera divisée en chacun de nous, il croit que le cœur de tout homme sera le théâtre d’une lutte à jamais renaissante, tant que la mutuelle charité n’aura pas enlevé tous les obstacles qui nous empêchent de trouver ensemble le vrai et de briser les tyrannies de toute nature qui entravent les destinées du genre humain. Oui, encore une fois, tout cela est contenu implicitement dans le libre vouloir, et quelle est la condition du libre vouloir qui achève et parfait en nous les caractères de l’humanité? C’est la conscience.

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