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L ENFANT

dont elle est une préparation nécessaire, un certain nombre de mécanismes , tels que celui de la respiration, par exemple, sont disposés de longue date et fonctionnent dès la naissance ; la sensibilité concourt, sans que l’individu en ait conscience en. core, aux mouvements qu'il exécute. Tout parait donc se passer durant les premiers jours comme dans l’animalité proprement dite ; c’est d'abord la partie animale de notre nature qui se développe et qui aspire à vivre. Les phénomènes si curieux de la succion n’ont pas d’autres caractères.

Pendant la vie embryonnaire, l’enfant, chacun le sait, reçoit le sang de sa mère tout respiré, tout prêt à le nourrir; il n’a donc pas à faire le moindre effort pour vivre. Burdach n’a point réussi, je crois, à faire accepter par les physiologistes que les eaux de l’amnios renferment un liquide alibile, et que ce liquide, baignant les lèvres de l’enfant, lui fait insensiblement prendre l'habitude des mouvements destinés à avaler. Seulement, quand le terme de la vie intra-utérine est arrivé, les organes de la succion se sont fortiüés comme tous les autres, et ils sont comme tous les autres animés de celte vitalité qui se faisait depuis longtemps sentir à la mère par des mouvements tantôt liiytlimiques, tantôt soudains cl saccadés. ."Mais il faut que le temps voulu soit accompli pour qu’ils aient

RETOl’RS APPARENTS A I.’lNSTlNCT.

acquis, à un degré suffisant, la motilité et l’énergie (1).

C'est que la part du mécanisme est ici considérable. Qui ne s’est extasié, avec Reid, devant la merveilleuse habileté de cel instinct qui fait mouvoir trente-deux paires de muscles'? Et cependant si ces trente-deux paires de muscles se meuvent avec tant de suite et tant d’ensemble, c'est simplement par l’effet d’actions réflexes. L’instinct ne fait qu’une chose : il commence la série des mouvements : et quant à la cause qui le détermine luiméme, c’est probablement la sensation douloureuse de la faim et de la soif, de la soif surtout que fait naître dans sa bouche la brusque interruption de la vie végétative. Dès que l’enfant sent l’air pénétrer dans ses organes, c’est-à-dire dès les premiers instants de son existence indépendante, on voit

(1) D’après les observations de Durdaeli, un betus de six mois n’avati' jK-ndanl la première semaine pres()ue rien de ce qu’on fait couler dans sa bouche. Les fœtus de sept mois ne savent pas encore teter ; lorsqu’on leur met un peu de lait dans la boucbc. ils la ferment, y gardent (pielque temps le liquide et l’avalent avec dilHcnlté.cn exécutant do forts mouvements des muscles abdominaux. Peu à ]K'ii la déiîlutition devient plus aisée et n’exige plus aucun effort. Ceux de bnit mois cherchent A prendre le sein, mais le quittent bientôt; ils avalent avec avidité les liquides qu’on leur verse dans la bouche. Ceux de neuf mois enlin sncenl le mamelon, quoiijue cet e.xercice ne tarde pas A les fatiguer. Traité de physiologie, tome IV, p, 114.

ses lèvres s’agiter et s'efforcer de saisir tout ce qu’elles approchent. Je tiens môme d’un habile médecin qu’avant la délivrance complète de la mère, il suffit de presser avec la main le cordon ombilical, pour faire exécuter au fœtus qui va naître les mouvements de déglutition ; si ses lèvres rencontrent le doigt de l’opérateur, elle s’en emparent aussitôt. En interrompant tout à coup le cours de la vie empruntée, on provoque sur-lechamp les premiers mouvements de la vie individuelle.

Comment s’opèrent les mouvements delà succion proprement dite? Il n’est pas inutile de le demander à un physiologiste compétent. Voici la description de celui que M. Claude Bernard appelait tout récemment le grand Tiedemann. Si ma propre expérience ne m’abuse pas , on peut la généraliser sans crainte, et chacun pourrait en constater aisément la minutieuse exactitude. « Le lendemain de la naissance, la garde ayant placé le doigt dans la bouche de l’enfant, il le suça, mais sans persistance, seulement en aspirant. Mais lorsqu’on lui mit dans la bouche quelque chose de doux, enveloppé d'un chiffon, il suça avec continuité. Le premier effort des lèvres pour aspirer n’était qu’un mouvement mécanique de la bouche, produit par le sentiment de la faim et de la soif, combiné avec l’excitation des glandes par un corps étranger :

IIKTOUIIS APPAHENTS A l’i.NSTINCT.

cela lie s’ap|)ellc pas encore la succion. Mais dès qu’on sent que de ce mouvement de la langue il résulte une nouvelle sensation qui adoucit le malaise perturbateur, le mouvement se renforce et l’aspiration se change en une succion régulière, les organes prenant peu à peu la position que demande cette opération. Et cela se confirme par le fait suivant ■. quand on a apaisé la faim et la soif par des boissons, chez les enfants, avant qu'ils aient teté, ils ne veulent plus teter ensuite, et il devient difficile de les habituera tirer le sein, sans doute parce qu’ils ne peuvent pas employer convenablement les lèvres et la langue; et comme la faim ne les contraint pas, puisqu’ils peuvent l’apaiser d’une autre manière, ils ne veulent pas s’en donner la peine (I). »

Voilà à quoi se réduit ce qui se passe généralement pour la partie la plus merveilleuse de l’instinct de l’enfant. Cet instinct, il est facile de le voir, est loin d'étre aussi prompt, aussi soutenu, aussi sûr que dans les espèces animales. L’enfant, par exemple, a besoin qu’on lui mette le mamelon dans la

(t) Journal gfni'ral dr V Instruction publique, l'' avril tSOS, Ou |n-ut ajouter <|Ue la siiecion doit l'tlt' le modo de inouveinent éinineiiimont propre ii l’orfiane buccal , quand il est faible ou imp iifiil ; car les imbécile 4 et les idiots remplacent tivs-souvenl la morditioii par la succion. V. Séguin, Hygiène H Mucali)'t des ùlùits, p. lôi et

L enfant.

bouche. De lui-même il n’irait pas chercher sa nourriture; et souvent , pourvu qu'un semblant de succion apaise l’espèce d'irritation dont souffrent ses lèvres, son estomac semble ne rien réclamer. Voilà donc une animalité qui incontestablement n'est pas faite pour se suffire à elle-même ; les appropriations particulières qui donnent à toutes les autres espèces des ressources spéciales font ici défaut. La vie animale de l’enfant n’est qu’un état transitoire qui ne contient pas en lui la raison suffisante des développements ultérieurs.

Les sens ne peuvent point guider cet instinct débile et imparfait. Dans les premiers jours de la vie, les sens sont à peine ouverts. La sensibilité générale seule est éveillée; et au rebours de ce qui se passe dans nos rêves, où nous donnons un corps et une réalité objective à nos sensations intérieures, tout ce qui frappe du dehors les sens du nouveau-né ne fait que lui apporter une modification dans le sentiment de l’existence ; cette sensation demeure toute subjective, et l’enfant ne la rapporte à rien.

Alors mêmequ’ileslencore réduit àcettesensibilité toute passive, l’enfant peut offrir aux regards du psychologue, comme à ceux du père et de la mère, plusieurs phénomènes intéressants ; ce sont les phénomènes d’habitude. On sait qu’une impression n’est pas tant sensible par elle-même que par son opposition avec les impre.ssions qui la précèdent.

nETOURS APPARENTS A l’iNRTISCT.

Aussi pput-on créer à la sensibilité fies exigences qui SC manil'estenldès le lendemain de la naissance, dés le premier jour lui-méme, nous disent les méflocins el les sages-femmes. Il n'y a cerlainement chez l’enfant ni connaissance, ni ruse, ni malice, comme beaucoup de personnes se l'imaginent. Mais par lelle ou telle satisfaction que vous lui avez donnée, vous avec monté sa sensibilité à un certain ton où elle se complaît. Si vous ne voulez pas l'y ramener ou l'y maintenir, le cri attestera la souffrance, el la soulfrance, si légère que vous la supposiez, sera réelle, bien que rien ne soit plus facile que de l'épargnera l'enfant. Mais comme l’exercice de la vie n'a |>as encore pu créer en lui quelque état plus constant (|ui serve de contre-poids à la mobilité des inq)iessions , il contracte des habitude* avec une facilité surprenante. 0»’une cause accidentelle produise sur lui une impression quelconque , la disposition qui en résulte tend à devenir périodique ; et bien des fois on voit revenir le lendemain presque à la même heure le fait qui s'est produit la veille. Mais quelle que soit la facilité avec laquelle un enfant subit des impressions, quelque vives que puissent avoir été jusque-là les exigences de sa sensibilité, il suffit généralement d'un temps a.sspz court pour mettre sa .sensibilité à un autre ton, arrêter court ses habitudes el lui en faire contracter de nouvelles.

l’enfant.

Nous avons déjà fait allusion à ces faits d’associations et d'habitudes pour nous aider à mieux comprendre ce que des faits analogues peuvent donner de résultats dans l'animal. Mais chez ce dernier, on se le rappelle, les habitudes sont toujour consécutives à un instinct particulier; car les organes d'action sont vile achevés , les sens propres à l’espèce ne tardent pas à être ouverts, les instincts précis qui en résultent retiennent les habitudes dans des limites déterminées par avance. Dans l’enfant, c’est la sensibilité générale qui tout d’abord est seule affectée; elle peut l’étre de cent façons différentes au gré du hasard. Si la raison des parents n’impose pas une règle , on voit alors se développer ces caprices inattendus, ces désirs sans frein et sans mesure , et « cet amour désordonné pour une liberté de mauvais aloi, qui est elle-même l’esclave delà sensualité (1). »

Cependant les sens de l’enfant s’ouvrent l’un après l’autre. Mais, chose remarquable, l’odorat, le sens de l’animalité par excellence, est celui qui se développe le dernier chez l’enfant. D'ailleurs les sons de la vie nutritive jouent en général un bien faible rôle dans sa conduite; et la plupart du temps, le désir d’imiter les personnes qui l’entourent et lui plaisent détermine ses appétits et ses répugnan-

(1) Burdacli.

49ll nETOURS M'PAHENTS A l'iNSTINCT.

ces au moins autant que le goût lui-raûme. Quoi qu’il en soit, du moment où ses sens recueillent distinctement les impressions du dehors, lintelligence provoquée commence son travail et applique les lois que nous connaissons.

Ou'on regardealorscette physionomie qui, d’abord muette et immobile, s'anime au fur et à mesure que les sens font effort pour promener autour d'eux une attention curieuse. Voilà bien les mêmes organes que dans la plus grande partie des animaux ; des yeux , une bouche, un nez; mais les yeux de la bête, que nous expriment-ils? des appétits physiques satisfaits ou excités ou alarmés, se préparant à la défense ou à l'attaque. Le désir même d’être flatté ou caressé provient , nous l’avons vu, d'une cause organique En est-il de même de l’enfant? « De très-bonne heure, » dit Tiedemann , « les yeux de l’enfant cherchent toute sorte d’objets. Ici le caractère de l'humanité repose déjà dans cette àme. L'animal ne porte son attention que sur ce qui peut satisfaire ses besoins phy-’ siques. L’homme cherche tout d’abord à agrandir ses idées sans avoir égard aux exigences du corps, et il trouve à s’occuper là même où ne l’attirent pas des désirs sensuels. La cause ne peut se trouver ailleurs que dans un degré supérieur d’activité, dans une individualité plus mobile qui cherche sans cesse à s’occuper et se montre encore active, même

l’k.nfant.

après la satisfaction des besoins physiques. » C’est ce que Burdach décrit avec plus de précision encore et de profondeur, et avec une véritable éloquence ; « L’idée primordiale de la vie morale , » dit-il, « demeure toujours cequ’il y a d’essentiel ; aussi s’annonce-t-elle dès avant d’étre réalisée par le développement. L’enfant à la mamelle est fort en arrière des animaux de son âge, eu égard au développement des facultés sensorielles et de l’indépendance. Cependant, on aperçoit en lui, dès l’origine, le germe de ce qu’il doit devenir. Ce n’est pas l’aspect de la nourriture, mais la vue d’une forme humaine affectant les dehors de l’amitié et cherchant à lui plaire, qui lui arrache le premier sourire. Ce ne sont pas des aliments, mais des objets brillants, des cho.ses propres à frapper la vie intérieure, qui lui font tendre la main pour la première fois, tandis que l’animal reste indifférent à tout ce qui n’inlére.«se pas ses besoins matériels, et par cela même reste enchaîné à jamais dans la sphère des spécialités sans pouvoir s’élever par la réflexion et l’intuition de soi-inéme à l’universalité et à la liberté. »

Enfin l’apparition du langage et les premiers efforts que fait l’enfant pour désigner, puis pour imiter les objets qui l’intéressent, achèvent de nous montrer cette personnalité naissante s’essayant à prendre par la raison possession du monde qui l’entoure.

RETOURS APPARENTS A l’iNSTINCT.

Le prétendu langage des animaux n'exprime que l'état actuel de leur sensibilité. La voix et les gestes de l’enfant comme les mouvements de sa physionomie montrent qu’il cherche à s'élancer hors de lui-môme, non pour céder à un attrait sensible et trouver la satisfaction d’un appétit, mais pour juger, d'après l'idée qu’il se forme de lui-même, les phénomènes et les êtres de la nature extérieure. En se répandant au dehors, l’enfant, chose capitale à observer, ne hiit que prendre de sa propre nature une conscience plus nette et plus distincte. C’est au point qu’il imagine derrière les objets inanimés des volontés intentionnelles comme la sienne. Ce n’est pas seulement à ses parents qu’il adresse la parole et qu’il prodigue ses sourires, c’est aux animaux, c'est aux plantes elles-mêmes, c’est à tout ce qui lui paraît manifester avec le mouvement une forme particulière la vie, et avec la vie des sentiments de colère, de bienveillance ou de crainte pareils à ceux qu’il éprouve. C’est dans cette espèce de commerce intime de son âme avec les choses, que l’enfant trouve pour tout désigner des mots d’une bizarrerie si charmante ; tantôt feignant d’éprouver, pour rappeler l'idée d’une chose absente, l’émotion agréable ou douloureuse qu’elle lui fit une fois éprouver, tantôt reproduisant le son qu’il lui entendit rendre, tantôt désignant les objets par tel ou tel de leurs usages , si ces usages

l’E-NKAM.

sont plus faciles à désigner, lantôt enfin trouvant on ne sait quelles associations et établissant de sa propre fantaisie des rapprochements donton n'arrive qu’au bout de quelque temps à saisir le sens. Tant qu’un objet ne l'intéresse pas, il sert peu de lui en apprendre le nom , ce nom est vite oublié. Dès qu’une chose l’intéresse, c'est-à-dire est la cause ou l’occasion d'un déploiement d’activité dont il souhaite le retour, il en relient vite le nom, et au besoin il lui en donne un lui-même ; c’est ainsi que s’accroît tous les jours son vocabulaire; partageant de plus en plus la vie de ses parents , il partage aussi leur langage.

Sans doute, l’éducation vient hâter l’épanouissement de ces facultés; mais l’éducation suppose nécessairement, là comme ailleurs, la ressemblance fondamentale des deux natures. Ce sont deux forces qui se rencontrent, l’une à un degré inférieur de développement, l’autre à un état de développement plus complet et en pleine possession d’elle-inême; mais au fond ce sont deux forces identiques. S’il en était autrement, cette incessante communication qui établit de l’une à l’autre un mutuel échange ne serait pas possible. L’enfant cherche à désigner un objet dont il se forme déjà quelque vague idée : on lui fournit un mot; en l’employant, il se fera comprendre de ses parents et il se comprendra lui-même; donc il l’accepte. Nous modifions ainsi

494 nETOURS APPARENTS A l'iNSTINCT.

les circonstances où se déploie l’activité intellectuelle de l'enfant, et nous l’amenons sans peine à parler notre langage. Mais encore faut-il qu'iMe fasse sien, en le comprenant. Lorsque nous étudions une langue étrangère, nous n’en apprenons les mois qu'en nous référant à chaque mot correspondant de notre idiome maternel. Pour que l’enfant comprenne nos paroles, il faut qu’il se réfère à l'idée qu'il a de chaque chose nommée, sans quoi nos paroles restent pour lui des sons de voix inintelligibles. Il ne se borne pas d'ailleurs à comprendre et à employer les mots qu’il entend. Bien souvent, c’est le père et la mère qui se mettent à son école, pour recueillir et comprendre les mots qu'il invente, puis lui faire accepter en échange les mots de leur langue à eux (1). Dans tous les cas, l’intelligence de l'enfant agit toujours , et si elle peut se mettre d’accord avec la nôtre, c'est qu’elle est déjà semblable à la nôtre. En lui comme en nous, l'animalité se borne à fournir à la raison la matière de son travail.

Dans les premiers jours , il est vrai , l'animalité seule est apparente , car l’état de l’enfant nouveauné n’est pas sans analogie avec l’état permanent de l'animal. Et pourtant, à aucun instant, l’homme Il est un animal semblable aux autres. Tous les

(1) A. Lt'moino, tk la physionomie el de ta parole.

l'bnfant

êtres de l’univers forment une échelle graduée, et les principaux caractères des êtres moins élevés sont représentés dans les êtres supérieurs. La nature de ceux-ci est plus compliquée, elle est plus longue à s’achever; par conséquent il est naturel que dans les premières phases de son développement , elle paraisse encore semblable aux natures inférieures, et qu’elle semble se borner tout d’abord à' en reproduire les caractères. Si l’on ne considère que ces analogies, sans tenir compte des différences, on risque fort d’en tirer des conclusions exagérées; et c’est ce qu’on a fait un certain temps. On professait d’une manière absolue que tout animal dans son état embryonnaire représente aux différentes phases de son développement les espèces inférieures. Si cela était, le mollusque ne serait plus qu’un embryon de mammifère , arrêté dans son développement, le mammifère un poisson perfectionné. L’état de l’enfant serait celui de l’animal adulte , et l'homme adulte se réduirait à un singe perfectionné.

Eu ce qui touche I hisloire naturelle proprement dite, celte théorie est aujourd'hui jugée. A côté des analogies, la physiologie a vu les différences. 11 n’y a jamais complète identité entre un animal adulte et l’embryon d’un autre animal. Chaque animal porte en lui, dès l’origine, le principe de son individualité spécifique, dont nous en trouvons les

RETOUnS APPARENTS A l'iNSTINCT.

indices dans une forme spéciale , dans un ensemble de caraclères qui n'apparliennenl qu'à lui seul. « L'homme vertébré est à toutes les époques de sa vie embryonnaire un certain vertébré, qui s’élève par des voies spéciales, qui tend à une forme future et ne ressemble absolument qu'à lui-raéme. Dans cette esquisse première, qui se complète lentement et qui s'achève d'heure en heure, la perfection future est déjà indiquée, et aucune assimilation absolue n’est |)ossible entre des formes achevées qui ont leur but en elles-mêmes, et ces formes transitoires qui préparent une forme future (1). » Nous pouvons appliquer ces derniers principes dans toute leur rigueur à la comparaison des divers états intellectuels de l’homme. L’âme de l’enfant passe d’abord [lar un état qui ressemble de près à l’instinct, et les caractères de l'intelligence n’apparaissent pas encore visiblement en lui , de môme qu’à un moment donné son corps ne présentait pas encore ostensiblement les caraclères d’un mammifère, ni même ceux d’un vertébré. Mais les premières évolutions de son organisme ne pouvaient cependant s’expliquer que par une tendance à l’organisation du vertébré et, qui plus est, du mammifère, et enfin à l’organisation de

(I) .Uut. eouip. du système iwccux. p. 947. —

Cf. >tullci', Lniigi't, .\Iiliic-E(lwai‘(ls.

l’homme raisonnable. Ainsi l'inslinct de l’enfant n'est pas identique à celui de l'animal : celui de l'animal réalise un état définitif, durable, parfait et achevé dans son genre. L’instinct de l’enfant, par son imperfection môme, ne peut être considéré que comme la phase première d’un développement dont le terme final est non pas accidentellement, mais nécessairement l’intelligence.

S'il est vrai que l’histoire de l’humanité reproduise dans toutes ses phases l’histoire de l'individu , nous pourrions conclure de ce qui précède que l'homme, même dans les temps les plus reculés , n’a jamais été un animal. Les découvertes paléontologiques prouveront-elles un jour le contraire? Arrivera-t-on à reconstruire de toutes pièces le squelette de k l’homme primitif » et à nous démontrer par induction que le possesseur de ce squelette n’était pas encore un être raisonnable? Eu attendant ces merveilles, si loin que nous remontions dans les époques des cités lacustres et dans les profondeurs de l’âge de pierre, nous trouvons toujours l'homme attestant son intelligence par la fabrication des armes et des outils.

Mais cet homme primitif ne l'a-t-on pas retrouvé chez les peuples sauvages des temps modernes? Plus d’une peuplade se trouve dans les mêmes conditions, lutte contre les mêmes obstacles et ne dispose vraisemblablement pas d’autres moyens.

RETOURS APPARENTS A l’iNSTINCT.

Des travaux, des monuments, des outils de l'homme primitif on a conclu scs mœurs, puis on a pris pour terme de comparaison ces hordes misérables qui vivent dans les voisinages désoles des pôles ou sous le ciel énervant des tropiques ; on a ainsi tout comparé pièce à pièce, les armes avec les armes, les outils avec les outils, les tombeaux et les abris avec les tombeaux et les abris : et partout on a pu retrouver les plus incontestables ressemblances (1).

Qu’est ce donc que nous remarquons dans ces races dégradées? Est-ce vraiment notre propre humanité? Est-ce notre civilisation? Est-ce notre raison , notre liberté morale , est-ce l’ensemble un et harmonieux de nos facultés intellectuelles? Chacune de ces races n’est-elle pas'sous la fatale dépendance d’une organisation mal conformée et à jamais frappée d’impuissance? Enfin ces organisations ne sontelles pas comme autant de moules où la nature a successivement ébauché des types intermédiaires?

Disons-le tout d’abord, il n’y a pas, à proprement parler, de peuples sauvages. On a prétendu que certains peuples avaient l’instinct de la civilisation et que d’autres ne l’avaient pas. En fait, ces prétendus sauvages qui vivent soi-disant à l’état de

(t) Voir sir John Lubboc'f, L'homme avant l’h'sloire, F. Hément, L’homme primitif.

nature dans les forêts de l’Amérique ou dans les déserts de l’Australie, sont soumis à des institutions, à des lois et à des coutumes sociales souvent très-compliquées. Je sais qu’on ne prend pas le mot de dvilisalion dans son sens absolu, et que la civilisation qu’on choisit toujours plus ou moins pour terme de comparaison, c’est la nôtre. Quand un peuple n’accepte pas immédiatement nos usages , nous oublions combien il nous a fallu de temps, de mélanges et de révolutions successives pour affermir notre propre civilisation, nous déclarons l'infériorité de ce peuple et sa dégradation incurables. Or ce peuple est conbné depuis des siècles dans une nature ingrate ou sous un ciel accablant ; il est contraint par la nature même du sol de demander sa nourriture à la chasse et de mener une vie toujours errante : de génération en génération, sous linfluence des mêmes conditions extérieures, il a contracté des habitudes dont son organisation tout entière a subi le contre-coup. Quand nous arrivons soudainement à lui , c’est en ennemis et en dévastateurs. Quand nos missionnaires surviennent, qui les a déjà précédés? Des chercheurs d’or, des soldats brutaux, des repris de justice, des IraGquants avides , des marchands d’esclaves. Que leur avonsnous apporté en témoignage de notre civilisation? L’eau-de-vie, les armes à feu, la petite vérole et l’arsenic. Tout récemment encore, au sein de la

■|{H) BETOlnS APPARENTS A l’i.NSTINCT.

Société d'anthropologie , on prétendait que les Australiens étaient << instinctivement, naturellement, irrémédiablement incivilisables. » Prenons lavis de l'un des plus récents voyageurs; écoutons ce qu’il nous dit (1). Après avoir montré comment de temps immémorial les indigènes trouvaient dans les forêts et dans les plaines, à époques fixes, leurs aliments tout préparés , il ajoute : « Cette connaissance des lieux, des terrains et des récoltes successives que donnent les plaines et les bois |)asse de génération en génération, chez les hommes (le race sauvage, constitue leur science principale et explique ce besoin de mouvements continus qui les tourmente, leur existence dépendant entièrement de leur exactitude à se rendre sous telle ou telle zone, dont les produits annuels et gradués ne leur ont jamais fait défaut.

» Jugez alors, ô bon lecteur, de la perturbation violente que la présence des hommes d Europe apporte dans les habitudes séculaires de ces êtres qui, ne connaissant pas la sagesse des grains semés et ignorant la valeur des cultures, vivent au jour le jour, n’ayant pour guides, dans cette vie (le hasards, que la mémoire et la tradition.

)■) Où le civilisé plante aujourd'hui sa ferme et

(1) Acentures d'un voyajeur tn Australie ; neuf mois de sijour chez les Xufiara'ûks, par Perron J’Arc, 1869, p. 28"’-‘.;89.

se taille un jardin croissaient les meilleures ignames du pays; les mille arpents de haute futaie qui deviennent son parc produisaient les plus succulentes goyaves de la province... Les herbes que broutent maintenant ses bœufs Durham et ses moutons à tête noire engraissaient des centaines de marsupiaux. Les gommiers qu’il coupe comme des brins de bruyère, les mimosas qu’il brûle, les eucalyptus qu’il abat pour se faire des palissades, regorgeaient d’opossums, d’hoccos et de rosalbins, étaient le garde-manger toujours ouvert et bien garni des Balaroths et des Naminngs.

» Multipliez maintenant ce colon par cent, par mille, par dix mille, avançant toujours dans l’intérieur, agrandissant leurs parcs, créant des réserves, augmentant sans cesse le nombre de leurs troupeaux; et dites-moi ce que l’indigène, refoulé des pays où il a pris naissance, chassé des lieux qui étaient sa maison, affamé, fusillé, s’il se plaint ou s’il se révolte, doit penser de la loyauté des Européens. On lui offre , il est vrai , de lui lire la Bible, de lui enseigner les saints mystères, de le marier gratis à une seule femme, de le baptiser lui et ses enfants; on lui vante les merveilles incomparables de la religion chrétienne, les préceptes d’amour et de charité que commande l’Evangile, préceptes qui disent à tous : « Tu ne prendras pas le bien d’autrui ; tu ne convoiteras pas la femme

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de ton voisin ; » — et on lui prend sa forêt, on lui vole ses filles, on le bat s’il réclame, on le pend haut et court s’il ne se montre pas satisfait. L’homme des bois alors saisit sa lance, décroche son casse-tête, empoisonne la pointe de ses zagaies, la source où viennent boire ses envahisseurs , se met au cou son fétiche de guerre et fait la chasse au blanc. Tué en tous lieux sans miséricorde, il en lue aussi quelques-uns, et les deux races, tournant dans un cercle fatal, marchent dans une voie d’injustice, de haine et de sang (1). »

Après avoir essayé tour à tour de transformer en bêtes à demi dégrossies les Esquimaux, les Indiens, les Patagons, les nègres de l’Afrique, c’est sur les Australiens que la critique ethnographique et l’anthropologie ont fait tomber toutes leurs rigueurs. Que ce soient donc les Australiens qui nous servent d’exemple : ils pourront nous dispenser d’en chercher d’autres ailleurs.

Aux arguments que nous venons de citer et que maint autre voyageur ou missionnaire ont reproduits, on oppose le fait suivant. Deux Australiens

(1) Voyez de semblables temoigoages donnés par des voyageurs d’une incontestal)le compétence ; sur les Indiens de la Sonora {Revue Drilannique, mars 1864), sur les Patagons (Guinnard. Trois ans\chez les Patagons), sur les peuplades de l’Afrique (les Voyages de Livingstone). Partout on retrouve des indigènes reproduisant le fameux discours des Scythes à Alexandre.

ont été conduits en Angleterre. On les a crus un instant civilisés; mais à peine ont-ils pu remettre le pied sur le territoire de leur patrie, qu’ils ont repris la vie de leurs ancêtres. Donc cette race est instinctivement incivilisable. Dieu sait l’usage et l'abus qu’on a fait de ces deux pauvres Australiens; mais il est bon d’écouter plus d’un témoignage. Voici celui d’un missionnaire : i. On parle comme d'un grand bienfait d’avoir conduit Bénilong et Daniel à Londres et de les avoir introduits auprès des plus illustres familles; mais dans quel but? Peutêtre pour améliorer leur malheureux sort? Point du tout! On les promena de toutes parts, pour les montrer comme des objets rares, ou même comme deux bêtes habillées en hommes. Dans quel institut furent-ils admis? Retournés dans leur pays, de combien d’acres de terre leur fit-on la concession ? Combien leur donna-t-on de bœufs, de vaches, de brebis et d’autres animaux? où sont les outils d’agriculture, les semences et autres choses nécessaires aux travaux champêtres, qu’on leur fournil? Sans tout cela, Bénilong et Daniel étaient plus malheureux que leurs nationaux, parce que leurs besoins s’étaient accrus, et que les moyens de les satisfaire étaient diminués pour eux (1). On ouvrit, il est

(1) Mémoires historiques sur l'Australie, par Mf Rudcsindo Salvado, évôque de Port-Victoria, 1854, p. 245.

RETOURS APPARENTS A L’iNSTINCT.

vrai, dans certaines colonies quelques écoles pour les Australiens. Mais, après?... quelles mesures a-t-on prises pour les occuper et les sustenter selon la manière de vivre et les conditions des peuples civilisés? Dès lors qu’on n’y avait pas pensé, force était au sauvage de renoncer à une existence stable, pour reprendre la vie nomade, puisque savoir lire et écrire ne lui ôtait pas la faim... On dit encore qu’on les fit travailler chez des colons. Mais où est la compensation pour les services reçus? Le travail des Australiens vaut en bien des cas celui des Européens; mais rien de plus absurde aux yeux d'un colon que de supposer qu’un sauvage doive être payé de ses travaux, surtout on monnaie. De cette manière, tout l’avantage est pour les Européens, et le sauvage, n’ayant en échange que ce qui lui aurait été donné en aumône par des personnes charitables, abandonne le colon et s’en retourne dans les bois, où, au sein de sa famille, non-seulement il jouit de la liberté, mais il a généralement plus de moyens d’existence que dans l’habitation d’un maître (1). »

Interrogé dans une commission sur les moyens de civiliser les indigènes, un missionnaire protestant, M. Schmidt, répondit qu’il en avait employé

(l) Mémoiret historiques sur l'Australie, par Mc Rudcaindo Salvado, évôquo de Port-Victoria, 1854, p. 246.

un grand nombre, et qu’il n’osait en proposer de nouveaux. On lui demanda s’il avait payé en argent le travail des indigènes. Il répondit que non. N’est-ce pas une preuve que l'homme quel qu'il soit ne peut être dressé et dompté comme la brute, et que le seul moyen de le civiliser, c’est de lui donner l’occasion de travailler pour son intérêt, c’est-à-dire pour lui-même et sous sa propre responsabilité? Qu’on juge donc s’il est permis d’arguer de semblables expériences, pour proclamer que les Australiens sont, par instinct, réfractaires à a civilisation.

Voyons maintenant ce qu’ils sont en eux-mêmes. « Les indigènes , » dit l’évêque Salvado , « ont d’ordinaire la poitrine belle , large et profonde, ce qui est l’indice d’une grande force, et ils sont remarquablement droits avec un port plein de dignité. L’œil est toujours noir, grand et expressif. Souvent, j’ai trouvé des sauvages qui , par la grâce des formes, la noblesse du maintien, aussi bien que par la ressemblance de la physionomie, me rappelaient beaucoup d’honorables personnes que j’avais autrefois connues à Londres. » » Voilà , » ajoute le voyageur français que nous citions plus haut (1), « voilà le caractère physique de l’Austra-

(1) Aventures d'un voyageur en Australie, etc., par Perron d’Arc.

lien , de cet être qu’on s’est longtemps plu à peindre si chétif, si contrefait, si misérable, si penché vers le mal par ses instincts , si proche parent de la brute par la forme, que quelques-uns n’ont pas craint de l’assimiler à l’orang-outang. On a donc calomnié et faussement représenté la forme physique de ces hommes , en prenant pour leur véritable type quelques individus dégénérés ou abrutis par l'abus des liqueurs fortes , qui fréquentent les centres européens, rôdent autour des tavernes et vivent d’aumônes. » Dix autres voyageurs compétents (1) ont rendu les mêmes témoignages.

Quant aux facultés intellectuelles de l’Australien, ces mêmes auteurs ne sont pas moins afGrmatifs. Presque tous s’accordent à vanter leur perspicacité, la sagacité de leurs réflexions sur les différences qui existent entre leurs mœurs et leurs coutumes et celles des Européens (2).

(1) Eyrc, Uniakc, le docteur Lang, Leickardt, Dawson, Biggc, Thomas Mitchell, etc.

(2) « En essayant, » ditM. Salvado, « d’inculquer à quelques jietits garçons les première d'ié'inents de la religion et des lettres, je tiouvai qu’ils apprenaient avec beaucoup de facilita et de promptitude. L’un d’eux, dtsle premier jour, apprit en dix minutes quarante lettres divisées en majuscules et minuscules, de divers caractères anglais. Un autre, après quelques leçons, redisait jiar cœur, de gauche à droite et de droite à gauche, toute espt-ce do nombre composés depuis deux jusqu’à neuf chiflnis , et il le faisait avec une telle promptitude qu’on le prenait pour un vieux calculateur. Un troisième, à peu près du môme âge

Enfin ces prétendus sauvages ont une langue poétique : ils composent des chansons, ils aiment la danse et la musique (t) : ils ont un code pénal, une religion et une cosmogonie raisonnées. « Ils sont tous unanimes pour croire à une existence d’oulre-tombe, à des récompenses et à des châtiments après la mort (2). »

Sans doute, dans cette vie des forêts où le lien social est plus relâché que parmi nous , dans ces luttes désespérées contre les envahissements des blancs, on peut voir se déchaîner des passions sanguinaires; mais ce sont toujours celles que nous retrouvons plus ou moins comprimées dans toute société ; car les passions humaines abandonnées à leur impétuosité aveugle ou à leur perversité réfléchie sont au fond partout les mômes. Sans doute

<liK- le premier, apprit en quelques semaines plusieurs opérations «rarithmétique, etc., etc. A tous instants, ces hommes règlent h'urs ré'ponses sur les désirs de celui qui les interroge, et ils savent lire dans les visages les plus secrétes iiensées... Combien de sauvages qui aujourd’hui se trouvent dans les villes coloniales et dans leurs alentours, et qui savent lire et écrire comme le paysan d’Euroiie le mieux instruit! Combien d’autres sont devenus adroits à tous les tr.avaux agricoles, diligents messagers, agents d’une sagacité rcmarquable dans l’exercice delà police, et sc sont acquittés de beaucoup d’autivs emplois avec activité, fidélité et intelligence ! » (p. 251, ouvrage cité.)

(1) Perron d’Arc, ouvrage cité, p. 223.

TiOS niiTOLUS APPAREXTâ A l’iNSTIXCT.

encore, cette vie errante et toujours occupée à la recherche de la nourriture a plus développé en eux les facultés perceptives que l’exercice de la pensée abstraite. Aussi leurs sens atteignent-ils un degré inouï de Qnesse et de perspicacité , et il est possible que cette subtilité extraordinaire de l’ouïe, de la vue ou du toucher soit compensée par un affaiblissement proportionné du cerveau lui-mème. Mais bien que des siècles entiers aient travaillé à développer leur organisation dans le sens de l’animalité, on voit quelle est la limite imposée dans toutes les directions à cette espèce de marche rétrograde. Langage, moralité, religiosité, industrie, intelligence enfin, tous les caractères de l’humanité résident et subsistent impérissables dans leurs âmes.

Peut-on dire néanmoins qu.e ces caractères af- , fectent, dans les races humaines, des diversités natives si tranchées et si nombreuses, qu’il faille croire à autant d’instincts irréductibles ? On a prétendu que chaque race était construite primitivement pour parler telle langue ou telle autre , pour professer telle religion et non telle autre, et ainsi de suite. Mais on peut croire sans présomption que cette théorie, un instant fameuse, a vécu. Le savant M. de Quatrefages , dans son rapport sur les progrès de l’anthropologie, a résumé avec tant de force et de clarté tous les faits qui la contredisent

LES RACES

que le doute aujourd'hui n’est plus possible (1).

La chasse, la pêche, la culture, voilà les trois états sociaux élémentaires dans lesquels on peut classer tous les peuples, toutes les tribus. Or, chacun d’eux entraîne nécessairement des conséquences qui font promptement diverger les mœurs, les institutions et les coutumes. Le chasseur a besoin d'un grand espace autour de lui ; inévitablement guerrier, il considère tout prisonnier comme une bouche de plus à nourrir, et il le lue. Les pêcheurs, s'ils habitent le long d'une mer poissonneuse, peuvent former des agglomérations plus considérables. Mais dès que la terre sera cultivée, la population deviendra dense et continue , le prisonnier sera conservé comme esclave, etc... Or, chacun des états n’est évidemment engendré que par les nécessités des milieux où les représentants disséminés de l’espèce humaine ont été primitivement jetés. Si l'on prend les trois grandes masses de population qui représentent les trois types physiques, blanc, noir et jaune, dans chacune d'elles on retrouve ces trois étals. Parmi les nègres, l'Australien est chasseur (2),

(!) Itapporl sur Its progrès de Vanthropiologie, p. 37C-379.

(i) E'icoro CAt il c ipAbIc d’arloptcr uu mitre inojc d’exi.-itcnce. Dans roiivr.igii do M. S.alvailo on pout voir. A la fin du livre, une note du fr.iduetpur sur l'anuMioiMtion du sort de.s naturels D'aprÎM le -î rapports ollk iclsdes commissaires anglais, il a con State fpi’e i beaucoup d’endroits un nomb.'C assez considérable

nETOL'RS APPARENTS A l’i.NSTISCT.

le Cafre pasteur, le Guinéen cultivateur. Plusieurs populations blanches vivent encore à l’état de sauvages, tandis qu’il est parfaitement établi qu’au moyen âge le bassin du Niger a connu des empires florissants. Veut-on des details plus précis encore? Il n’est point de race qu’on ait mise à part de toutes les autres autant que la race sémitique , il n’en est point dont on ait aussi étroitement circonscrit le génie et pour ainsi dire fixé les destinées. Mais n’y a-t-il pas eu des Sémites industrieux, commerçants, navigateurs, civilisés comme ceux de Tyr, Sidon, Carthage, Babylone? et des Sémites nomades, pillards et barbares, comme ceux de l’Arabie Déserte etdel’Idumée? Est-ce que les Hellènes, les Romains et tous les peuples qui sont sortis d’eux n’ont pas changé leurs institutions, leurs lois et leurs mœurs selon les temps et les lieux? Dans l’Inde même, cette terre classique de l’immobilité, on a pu trèsjustement opposer les Aryas primitifs, menant la vie patriarcale sous la loi de l’égalité, aux Hindous des âges suivants, soumis au régime des castes et créateurs d’une civilisation raffinée et corrompue (1).

Les croyances religieuses sont-elles plus que les

<r Australiens défrichaient, labouraient la terre et entretenaient des troupeaux.

(1) A. Sudre, Revue europi'enne, 15 mars 1861.

LES RACES

iostitutioDs profanes des caractères de race, innés et indélébiles? Avec quelle assurance ne l’a-t-on pas longtemps affirmé, particulièrement au sujet des Sémites ! Mais , on peut le dire , il n’est point d'opinion mieux réfutée. Si les Hébreux étaient des Sémites monothéistes , les Phéniciens, les Syriens, les Babyloniens étaient des Sémites polythéistes et idolâtres; et quiconque a lu la Bible sait tous les efforts d’Aaron et de Moïse pour extirper l’idolâtrie du sein du peuple de Dieu. Les sublimes aspirations de l'âme vers un être idéal et invisible ne sont nullement le privilège exclusif des peuples savants. « On ne le voit pas par les yeux, » dit le Boschiman, en parlant du Grand Chef, « mais on le connaît dans le cœur. » D'autre part les superstitions n’épargnent pas plus les races civilisées que les peuplades sauvages. Mais quand on juge la religion de ces dernières, c’est d’après les superstitions fétichistes que mille accidents ont superposées sur des croyances plus raisonnables (1). On ne considère pas que le christianisme lui-même a subi en bien des endroits les mêmes injures de la fourberie ou de l’ignorance. « Grandes ou petites, » dit M. de Quatrefages, « les religions se rapprochent surtout par ce qu’elles ont de plus élevé et de plus infime; elles sont

(1) Mémoire sur les YéVious, par d’Avczac, dans les Mciiioires <le la Sodété tthnolojique, tome II, 2* partie.

RETOURS APPARENTS A l’iNSTINCT.

surtout séparées par les formes et les notions intermédiaires (1). »

Si les religions sont nombreuses, les langues ne le sont pas moins. Chaque peuple invente ses mots suivant le besoin qu’il en éprouve. Le vocabulaire tend incessamment à varier, non-seulement de nation à nation , mais de province à province, comme il tend à varier d'individu à individu dans une môme famille. Les rapports sociaux, l'éducation, la nécessité de se comprendre mutuellement neutralisent ces tendances. Mais plus on remonte à des époques où les différents groupes humains vivaient plus éloignés et plus séparés les uns des autres , plus la diversité des langues s’accuse. Rien de plus intelligible qu’un tel fait; rien qui s’accorde mieux avec tout ce que nous savons de la faculté du langage cl de toutes les autres facultés de l’intelligence. Croire que chacun de ces idiomes a eu pour origine une différence de nature physique et morale , une forme particulière de l’organisation cérébrale, un instinct déterminé, c’est former une hypothèse que rien ne justifie, et que bien des faits contredisent. Deux familles de langues entièrement différentes peuvent se trouver dans une seule et même race; chez des peuples très-divers d'origine peuvent se rencontrer des idiomes d’une

(1) Raj>])ort sur l:s projrès de V anthropologie, p. 43t.

LES RACES

même souche de langues. Voilà un phénomène qu’on a remarqué sur les deux continents (1). On a remarqué aussi qu’entre les groupes de langues les plus divers que les linguistes avaient opposés les uns aux autres on pouvait établir des groupes de transition; et de môme que les croyances les plus élevées et les superstitions les plus ridicules apparaissent également dans un grand nombre de religions, de môme on a observé dans les langues ce qu’on a appelé l’entre-croisement des caractères; quelques langues, aussi grossières que l’intelligence des peuples qui les parlent, présentent quelquefois des ressources particulières, que leur envieraient certains idiomes plus parfaits des nations civilisées. Enfin, des peuples entiers ont changé de langage, et tous les hommes sont à môme de comprendre leurs idiomes mutuels (2).

En résumé, les civilisations, les religions, les langues ne sont nulle part les résultats immédiats d’une organisation spéciale ; nulle part elles ne constituent entre les diverses races d’hommes de différences naturelles et primitives : nulle part elles ne sont immobiles et incommunicables ; dans quelque pays, dans quelque siècle qu’on les prenne, elles n’ont aucun des caractères de l’instinct, elles ont tous ceux de l’intelligence.

(1) A. de Humboldt, Cosmos, I, p. 431.

(2) De Quatrefages, Rapport, p. 365.

514 BETOUnS APPABESTS A l’iXBTINCT.

Mais cette intelligence, même au milieu des nations les plus civilisées, est sujette à de singulières défaillances. Une pression exercée pendant la vie embryonnaire sur la tête de l'enfant, un peu d’eau dans le cerveau, en voilà assez pour frapper d’un arrêt de développement cette créature destinée tout d’abord à devenir un homme raisonnable. Si l’on avait besoin de preuves pour établir ce fait si évident que l’esprit humain ne peut se passer du concours du système nerveux, il serait impossible d’en trouver de plus tristement éloquentes que les phénomènes de l’imbécillité et de l’idiotie. Ce n’est pas seulement le cerveau qui est malade chez l’idiot : tout dans sa nature physique est anormal, sa santé, son tempérament, ses membres, ses mains, ses poignets, etc. Ni les nerfs du mouvement, ni ceux de la sensibilité ne fonctionnent avec régularité. La préhension, le toucher (1),le goût, l’odorat, l’ouïe, la parole, la mastication, la digestion, les sécrétions, tout cela est défectueux, parce que toutes ces fonctions ne trouvent plus dans le système nerveux altéré le régulateur dont elles ont besoin. A l’état sain, ce régulateur des fonctions physiologiques est l'intermédiaire obligé qui rend possibles les communications entre la vie du corps et la vie de l’esprit. Dès qu’il est réduit à un pareil état d’impuis-

(l) Le toucher surtout.

l’idiot.

sance, rinlelligencc ne reçoit plus l’excitation nécessaire de l’image : rien ne la réveille de ce sommeil où l'enfant reste plongé pendant les premiers jours de la vie. L’idiot ne prend donc point réellement conscience de lui-même; car si la vie phénoménale n’est pas ce qui constitue l’esprit, à tout le moins est-elle indispensable, dans les conditions de notre existence actuelle, pour que l’esprit, par voie de distinction et d’opposition , puisse se connaître clairement et avoir une notion positive de sa propre essence. B’autre part , l’effort de l’esprit ne tend à autre chose qu’à ordonner les images sensibles et à les réduire aux lois de la raison, ce qui suppose un effort correspondant de l’organe producteur des images. Le travail de l’organe fournit la matière de la connaissance, le travail de l’esprit en donne la forme. Quand le premier se trouve supprimé, le second l’est aussi par cela même. Tel est l’état de l’idiot.

I^s médecins reconnaissent, il est vrai, dans cet état plusieurs degrés, suivant, par exemple, que le système nerveux du malade est plus ou moins capable d’agir sur le système des muscles. Quelques idiots restent de plus en possession de facultés spéciales qui souvent dépassent la moyenne d’une façon vraiment surprenante (1) ; mais ces talents

(1) Voir, cnti-e autres, Trélat, La Folie lucide, p. 19.

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RETOURS APPARENTS A l’iNSTINCT.

qu’ils ont conservés dépendent tous de l’imagina- (ion et de la mémoire. Ainsi un très-grand nombre ont une certaine facilité pour chanter, pour retenir des airs, même quand ils sont privés de la parole ; on en voit encore qui, sans avoir aucune connaissance raisonnée de l’arithmétique, font des calculs, ou toutau moins en répètent. Le plus souvent, lors, qu’un homme a été accidentellement réduit à cette infirmité d'intelligence, il conserve un ou deux souvenirs isolés qui subsistent seuls dans les ruines de sa raison ; on en voit (Jui, après avoir été comme immobilisés par une violente émotion, passent leur vie à répéter l’action qu’ils accomplissaient, la parole qu’ils prononçaient quand le coup les a frappés. Si l’activité s’est conservée un peu plus vivante dans un membre, il s’y établit, pour ainsi dire, un mécanisme particulier, qui fonctionne sous l’empire de l’habitude : c’est ce qui produit les tics singuliers de beaucoup d’idiots. Tel marchera sur ses genoux, tel autre exécutera des mouvements plus bizarres encore. Comme nous l’avons dit ailleurs, lorsque les médecins ou les gardiens, en expliquant au visiteur l’habitude du malheureux, se sont exprimés d’une façon quelque peu ostensible, il semble qu’on ait poussé du doigt le mécanisme : l’idiot donne immédiatement le spectacle de son tic, puis retombe dans son apathie accoutumée. Si dépravée qu’elle soit, la sensibilité n’est pas ce-

l’idiot.

pendant détruite en lui complètement : et par cela seul qu’elle ne cesse pas d’être affectée , la continuité et l’uniformité des impressions qu’elle reçoit en présence des hommes ou des objets environnants, constituent une manière d’être constante et reconnaissable, un caractère en un mot. Celui-ci paraîtra toujours doux, simple, ouvert, celui-là dur et opiniâtre ; un savant médecin , Pariset, prétend même que quelques-uns sont pleins de vanité, de hauteur et d’orgueil. Mais parmi les animaux, il en est aussi de plus doux et de plus entêtés que les autres, et, dans un même espèce, tel sera plus facile, tel autre plus ombrageux; ces qualités et ces défauts n’impliqueront pas autre chose que différents modes de la vie purement animale, sans le moindre concours de la réflexion et delà conscience.

C'est donc évidemment 1a partie animale de notre nature qui seule persiste chez l’idiot. Mais cette vie animale est elle-même réduite à un état de dégradation telle que l’instinct ne peut guère y remplacer l’intelligence(1 ). L’idiot typique est un être qui ne

(1) M. Ci. Pouchet (Jievue des Deux-Mondes , !"■ fi'vrier 1870) avance au contraii'e l’assertion suivante : « L’on sait par l’histoire de plusieurs enfants recueillis dans les bois, et en |iarficulicr par celle de l’idiot qu’a si bien obsen-ô Itard , quels étonnants instincts peut déployer une créature humaine, même absolument privée d’intelligence , quand elle est livrée à elleiiiéme. 1) 11 s’agit ici du bizarre ermite qui fut un instant à la

RETOURS APPARENTS A l’iNSTINCT.

fait rien, ne sait rien faire et ne peut même pas désirer faire quelque chose. La plupart des idiots, dit Esquirol , n’ont pas les facultés instinctives ; ils sont au-dessous de la brute; car les animaux ont l’instinct nécessaire pour leur conservation. Les idiots n’ont même pas le sentiment de leur existence. Ils ne savent se garantir ni des injures du temps, ni des influences nuisibles. 11 en est qui ne peuvent ni porter les aliments à la bouche, ni les mâcher ; on est obligé d’enfoncer la nourriture dans leur gosier, et c’est alors seulement qu’ils avalent. Les facultés mutilées qu’ils ont conservées par hasard ne les aident donc en rien à soutenir leur vie matérielle. Elles restent inutiles et superflues, et comme des fragments brisés d’un édifice, elles contribuent seulement à révéler la plan primitif de cette animalité faite pour servir de demeure à une âme intelligente.

L’idiot , sans doute , est incurable : mais il est capable de recevoir un traitement qui l’améliore et qui fasse de lui, sinon un homme intelligent, du moins un être capable de rendre (juelques services aux autres et à lui-même. Nous avons dit comment on fait l’éducation des bêtes ; il ne

mode sous le nom de Sauvaye de l'Aveyron; mais l’iiomine le jilus eompc'tent en pareille matière , M. Sèpuin . doute <iuc cet individu fût idiot et même qu’il fût sauvage.

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l’idiot.

sera pas sans intérêt et sans utilité de voir comment on s’y prend pour travailler à celle des idiots.

Toutes les facultés des idiots sont imparfaites à des degrés divers. Mais un point commun chez eux fous, malgré la diversité des conditions physiques, c’est l’absence complète de l’attention et plus généralement de la volonté. L’idiot entend, mais ne veut pas écouter, et ainsi du reste. Il ne veut, pour ainsi dire, que ne pas vouloir, il se complaît dans l’inertie. Rendre l’idiot attentif, voilà où tendent tous les efforts et tous les soins de l’éducateur (1).

Cette attention , il faut tout d’abord la rendre possible, c’est-à-dire en rétablir, autant que le permet l’état de l’individu, les conditions organiques. C’est donc à l’amélioration matérielle de l’idiot qu’on doit travailler avant tout. Calmer la surexcitation, secouer la torpeur, fortifier par la gymnastique les membres engourdis et répandre la vie plus également dans tout le corps, puis habituer l’œil hagard à se poser et à voir, l’oreille à entendre, etc., voilà quels sont les premiers soins. Là déjà l’idiot est contraint comme malgré lui de prêter une certaine

(1) Sôguin, ni/giine et éducation des idiots. — Collincau, Rapport à l’Académie de Médecine,. l/iîmoirej de l'.icadémie, t. XVIII, 1851, — licinie Britannùjue, nov. 1865.

RETOURS APPARENTS A l’iNSTISCT.

atlentioD. Des exercices nouveaux vont l’y habituer mieux encore. Sans développer tel ou tel tic particulier, sans faire appel à la faculté d’imitation qui parait complètement absente, on exercera l’idiot à certains jeux insignifiants, inutiles en eux-mômes : on lui apprendra, par exemple, à distinguer les couleurs et à juger de leurs différences. On lui fera répandre sur une table de larges morceaux carrés de carton, rouges, bleus, blancs, verts, etc., et l'on mettra dans ses mains des octogones de même matière et de même couleur, en lui recommandant de juxtaposer les uns sur les autres les cartons semblables entre eux. Tous finissent par y arriver plus ou moins facilement, en nommant chaque couleur et môme chaque nuance.

D’abord, dit le rapport à l’Académie de médecine, ils font tout mal, avec crainte et répugnance ; ils ne comprennent rien à ce qu’on exige d’eux. 11 semble môme qu’ils soient privés de cet instinct d’imitation généralement si prononcé dans l’enfance. Mais à force de soins, de répétitions, on parvient à leur faire exécuter, d’une manière convenable , des actes que d’abord on aurait cru impossibles pour eux. A mesure qu’ils acquièrent plus de capacité, quelques signes d’amour-propre, d’émulation , de vanité même viennent remplacer cette apathie profonde qui rendait leur nullité plus complète. Peu à peu, ils finissent par répéter d’eux-

L’miOT.

mêmes ce qu’en grande partie on avait fait pour eux, et par s’accoutumer aux actes qu’il leur est possible d’accomplir. Ils les accomplissent volontairement, avec la prévision du résultat, et en y mettant une déférence affectueuse.

On ne peut apprendre beaucoup à l’idiot , parce qu’on ne peut reconstituer en lui les conditions organiques de l’intelligence : l’état de son cerveau ne lui permet pas la suite et l’enchaînement des idées, et son attention ne peut se porter que sur un petit nombre de choses. Mais si c’est à la partie animale de l’homme que semble réduit presque entièrement ce malheureux, on ne saurait dire néanmoins que l’instinct ait reparu chez lui et nous laisse voir un animal. L’ftme et le corps formant un tout naturel, la partie animale de notre nature n’est faite ellemême qu’en vue de l’intelligence. Quand l’être tout entier se trouve arrêté dans son développement, c’est la moindre partie de l’humanité, c’est une humanité dégradée que nous avons en face de nous, ce n’est pas l’animalité proprement dite. La dégradation même de l’idiot nous le prouve, en nous montrant où tombe la nature humaine, quand l’intelligence ne peut se développer, faute de conditions satisfaisantes. physiologie de l’idiot démontre la môme chose. Les microcéphales gardent toujours les caractères matériels de l’homme. Non-seulement ils ont une langue intelligible, articulée, abstraite.

nETOi:RS APPABEXTS A l’iXSTINCT.

quoique excessivement pauvre, mais leur cerveau, inférieur en apparence à celui d’un orang ou d’un gorille, est encore, suivant l’expression de Gratiolet, le cerveau d’une âme parlante.

Quant à l’éducation qu’on donne à l’idiot, on ne peut sans doute la pousser bien loin; mais on voit dans quelle direction on fait avancer l’individu; c’est évidemment dans le sens de l’humanité qu’on le dirige. Amener l’idiot à faire attention , voilà le pivot sur lequel tourne toute cette éducation. Par cela seul , c’est une éducation non point instinctive et animale , mais humaine et intelligente (1).

(1) C’est ici le lieu de faipe remarquer avec Séguin o qu’aucun des |)rogi'6s appréciables d’un idiot n’est dù à l'éducation sfériaU d'une aptitude ou d’une faculté, niais que les résultats les jdus satisfaisants se manifestent à l’époque des transitions d’un c-xercicc à l’autre : on jiourra encore mieux vérifier cette assertion , lorsiiu’on verra la lecture méthodique réagir sur l’imitation, sur le dessin, sur le calcul, et p.articulièrement sur la mémoire , etc. >>

Le môme auteur cite l’exemple d’un enfant dont on arrive à fi.xer le regard jusque-là insaisissable... et qui un Jour enfin regarde son maître avec curiosité , puis naturellement. « J’ai saisi ce moment pour baisser encore le ton de ma voix dans le commandement. Cet enfant commença alors à appi-éeier les intonations moyennes. Aussi, depuis ce temps, il me regarde toujours quand Je lui adresse la jiarolc, ce qu’il no faisait pas aiqiaravant. L’audition a beaucoup gagné à cet exercice , et ce double progrès de ce que l’on peut appeler la période de l'at-

Oigi*’r-“- Cookie

LE FOU

Peut-être jugera-t-on qu’il est difficile de se prononcer sur le véritable état d’un être ainsi annihilé. Peut-être estimera-t-on que nous voyons plus clairement l’animalité révoltée et devenue cette fois toute-puissante dans le fou, dans l’homme qui délire ou qui, en proie à une idée fixe, a perdu le gouvernement sinon l’usage de sa raison. L’âme humaine n’est-elle pas devenue dans le fou le jouet des modifications organiques? Les actes du fou ne sont-ils pas assimilables à des actes instinctifs? et si les lésions des organes produisent à elles seules ces conceptions extravagantes, ne devient-il pas plus difficile de nier que ce sont les organes sains qui produisent les idées saines? Enfin si l’altération accidentelle du cerveau nous fait perdre la raison, pourquoi un perfectionnement accidentel aussi du système nerveux, n’aurait-il pu la conférer un beau jour à notre espèce?

Il serait déplacé d’engager épisodiquement une discussion sur un sujet aussi important que celui de la folie. Bornons-nous à rappeler que l’existence du fou n’est pas une existence instinctive, et que si, l’union de l’âme et du corps étant donnée , le

lention volontaire m’a permis de perfectionner dans mon élève l’immobilité et les mouvements réguliers qui étaient restés jusque-là fort imparfaits. » Il est impossible de trouver une observation plus philosoi>hi<iue et , dans la question qui nous occupe surtout . d’une portée supérieure.

524 RETOURS APPARENTS A l’iNSTINCT.

trouble des organes ne peut pas ne pas amener le trouble de l’intelligence, toutefois on ne peut refuser à l’esprit lui-méme un rôle actif et toujours important dans les phénomènes de la folie. C’est ce qui ressort des opinions les plus opposées qui luttent en ce moment môme.

L’aliénation mentale est-elle nécessairement le produit d’une lésion organique? Voilà sur quoi l’on discute encore; et ceux qui cherchent à établir que la folie n’est qu’une maladie du corps s’appuient surtout sur des conjectures très-ingénieuses, il est vrai, mais enfin sur des conjectures. Admettons cependant que dans l’aliénation le corps soit toujours nécessairement malade et que lui seul le soit. Le système nerveux est troublé ; donc les manifestations de rintclligcnce le seront aussi. Mais y aura-t-il une correspondance parfaite entre telle lésion physique particulière et telle espèce de délire, de trouble intellectuel, de manie et de monomanie? Cette seconde classe de faits proviendrat-elle tout entière de la première, de même que tel instinct reconnaît pour cause déterminante tel système d’organisation ? Assurément rien n’est moins prouvé. Cette lésion productrice de la folie n'est pas, dit-on , localisée nécessairement dans le cerveau. Le cerveau demeurant sain en apparence , l’état maladif de l’estomac, de l’utérus ou d’un viscère quel qu’il soit, peut retentir incessamment

LE roü.

dans l’encéphale et y entretenir le délire. Cela est possible; mais qui prouvera que lorsqu’un fou se croit bâti de paille ou de verre , quand il voit en lui-même un grand personnage historique ou mieux encore le Père Eternel, il y ait là autant d’idées directement produites par le jen de l’un de ces viscères malades , tout comme l’envie de fouir la terre est produite chez la taupe par la seule construction de ses organes? Je conçois le rapport qui existe entre les griffes et le bec d’un oiseau, d’une part, et d’autre part son genre de vie, entre la nature de sa vision et ses habitudes diurnes ou nocturnes, etc. Mais fût-il démontré que tous les hommes atteints d’une paralysie générale sont en proie à la folie ambitieuse, et que la plupart des folies puerpérales sont accompagnées de kleptomanie, je me refuse à comprendre le rapport, si l’on ne me donne que les deux termes. Il faut nécessairement qu’il intervienne un certain travail de l’esprit, agissant en vertu de ses lois propres. Cette conséquence découle môme tout naturellement de la théorie qui ne voit dans la folie qu’une maladie du corps. M. Alb. Lemoine l’a parfaitement établi. Le corps est malade, il envoie donc au cerveau des sensations fausses, l’esprit ne reconnaît plus les phénomènes auxquels il est habitué. Qu’importe? Il accepte celte donnée, et cette impossibilité où il est de la rejeter peut bien être le fait constitutif

RETOUnS APPARENTS A l’iNSTINCT.

delà maladie dont il souffre. Puis, de œlte première donnée il tirera une conception fausse et chimérique, mais logiquement déduite ; cette conception en entraînera une seconde , puis une troisième, et ainsi de suite. L’imagination aura sans doute une part considérable dans l’échafaudage de ces chimères. Mais l’imagination, en comblant les lacunes de ces rôves, en disposant tout un monde illusoire, en refaisant à l’individu toute une vie de grandeurs ou de misères, l’imagination n’obéit-elle pas tant bien que mal aux lois mômes de la raison, qui la pousse invinciblement à chercher la suite, l’ensemble, et à trouver des explications pour toutes choses? « Cet enchaînement d’erreurs , » dit M. Lemoine, « est l'œuvre personnelle de l’esprit bien plus que celle du mal organique qui n’a fait que provoquer dans l’âme des sensations mensongères. L’extension, l’épanouissement du délire est souvent le fait du travail de la raison ellemême (1). » Ajoutons qu’avec l’intelligence et le raisonnement subsiste la volonté souvent opiniâtre. Rien de plus étonnant que les calculs sagaces au moyen desquels, partant, il est vrai, de prémisses fausses, le fou arrive avec autant de fermeté que de logique à des conséquences préméditées.

(1) A. Lemoine, p. 257.

LE FOU

Dans ce travail, l’esprit peut obéir au simple besoin de trouver des explications , même pour des choses qui n’en comportent pas, comme la plupart des hallucinations. Il peut aussi être placé sous l’empire de prédispositions provenant de ses propres habitudes. C’est là ce qu’on appelle les causes morales, et on peut dire qu’elles interviennent presque toujours , à un titre ou à un autre , soit pour troubler, par l’action du moral sur le physique, tout le système nerveux, soit pour donner une forme particulière aux conceptions incohérentes qu’ont provoquées les premiers désordres du cerveau.

Ces causes morales , chacun le sait , ce sont les passions. Mais ces passions ne sont pas autant de puissances indépendantes assaillant la sensibilité humaine et la frappant inopinément de coups imprévus. Une statistique donnait ainsi, en 1858, l’énumération des causes morales de la folie (1). Au premier rang figure la perte de la fortune. Viennent ensuite par ordre décroissant d’importance, dit-on, l’exaltation religieuse, l’amour trompé ou non partagé, les émotions violentes et soudaines, l’orgueil, la perte d’une personne chère, l’ambition déçue, la jalousie, etc... Sans doute, la diversité des circonstances où l’homme se trouve

(1) Lcgoyt, Revue contemporaine, août 1858.

528 RETOURS APPARENTS A l’iNSTINCT.

placé produit dans le jeu et dans les allures de ses passions une foule de diversités apparentes. Mais au fond , est-ce que toutes ces causes diffèrent bien les unes des autres ? L’orgueil et l’ambition déçue, si je ne me trompe, se touchent d’assez près ; et il ne serait pas besoin d’une analyse bien subtile pour retrouver l’un et l’autre (prenant les mots avec toute la plénitude de leur sens) dans l’exaltation religieuse et l’amour non partagé. L’amour non partagé ou trompé ne se sépare guère de la jalousie et réciproquement. Les émotions violentes et soudaines signalent assez fréquemment la perte d’une personne chère, la ruine de sa fortune, la constatation de son déshonneur : enfin, ne sontelles pas à craindre pour toute personne en proie à une passion quelconque, amour, ambition, etc. ? On comprend mieux, ce me semble, cette proposition de plusieurs savants aliénistes (Brierre de Boismont, Renaudin) que la cause ordinaire de ces perturbations morales qui conduisent ou à la folie ou au suicide, c’est le sentiment de la disproportion qui existe entre les forces dont on dispose et celles qu’on voudrait avoir, entre l’usage qu’on en fait et celui qu’on voudrait en faire. Cette définition étant donnée, je m’explique très-bien qu’il y ait des temps, des âges critiques, des moments de transition comme ceux qui séparent l’âge mûr de la vieillesse où les personnes passionnées soient

LE FOU

plus exposées à sentir douloureusement cette disproportion. Le jeune homme qui est entré dans la vie mal préparé, plein de rêves et d’illusions, vide de ressources et de courage, la femme qui voit s’en aller son empire avec sa beauté, le vieillard qui veut conserver les passions et les habitudes d'un autre âge, l'homme politique qui, froissé, repoussé, battu, cherche à se cramponner au pouvoir, la maîtresse trahie qui s’obstine à poursuivre son flatteur et son esclave, le dévot qui voudrait posséder même ici-bas Dieu et le paradis, voilà . autant de gens qui courent ce redoutable péril. Mais ce n’est pas la violence des événements qui fait la grandeur du danger. Ce qui nous plonge aujourd'hui dans le désespoir, demain nous le trouverons futile. Ce qui accable l’un, l'autre en rit. La cause vraie de ces chagrins qui apportent le trouble dans nos âmes, c’est la disposition où nous nous sommes placés peu à peu nous mêmes, pour apprécier relativement à nous le prix et la valeur des choses. Pour la nommer d'un seul mot, c’est l'orgueil. L’orgueil, n’est-ce pas en effet l’amour exclusif , désordonné de cette partie de notre être qui, empruntant toutes ses déterminations au monde phénoménal et sensible, est exposée à tous les hasards, en butte à toutes les contradictions, condamnée à la lutte, soumise au changement, à l’inégalité, au déclin et à la mort. C’est cet orgueil qui

530 RETOL'nS APPARENTS A L’iNSTINCT.

cherche dans le pouvoir les mensonges d’une popularité factice, l’obéissance passive de la foule, dans la vie religieuse les jouissances sensibles de la dévotion, les perfections apparentes, les marques ostensibles et même les témoignages miraculeux de l’assistance divine... Mais quand l'homme s’est ainsi jeté dans une vie tout en dehors, cessant de demander à la conscience la paix avec l’unité, il ne sait plus sur quoi régler ses efforts et mesurer ses espérances. Il ne se déterminera bientôt plus qu’en vue d’un but actuel et immédiat ; la satisfaction d’un désir excité par une suite d’actions antérieures dont le plus souvent il ne saurait trouver lui-même le lien et la raison. Tous les jours il portera plus lourdement le poids de cette fatalité qui est son œuvre. 11 sera à la merci de la première émotion que les hasards de la vie et les désenchantements inévitables de son orgueil soulèveront en lui tout à coup ; ou bien s’acharnant à la poursuite d’une chimère que l’imagination lui retracera sans cesse, il ne verra rien, n’entendra rien, ne se rappellera rien qui ne lui semble contredire ou favoriser sa passion. 11 ne s’arrêtera donc qu’à une seule idée, idée fixe qui exercera une sorte d’attraction sur toutes les autres et troublera leurs rapports naturels. Le voilà qui touche à riiallucination. Pour pou que son organisation ait perdu l’équilibre de la santé, et que sa sensibilité capricieuse soit

l’homme endormi.

affectée d'une perturbation durable, il va droit à la folie. Peut-être même y arrivera-t-il par le seul fait de ce désordre des facultés intellectuelles et affectives qui attaque nécessairement la volonté, et qui se tourne en habitude. C’est là, comme on sait, une question en litige, et ce n’est pas ici le lieu de la traiter.

Quoi qu’il en soit, les causes morales, dont la constante intervention est reconnue par ceux-là mêmes qui voient dans la folie une maladie du corps, les causes morales supposent toutes une rupture volontaire avec la conscience, une incurie de soi-même dont l’homme ne saurait complètement rejeter la responsabilité. Dans tous les cas, l’àme n’est pas retombée à l’état de l’animalité et de l’instinct, même quand la vie animale dont elle a besoin se trouve lésée : et l’intelligence humaine agit toujours dans ce conflit avec des conditions anormales, à la réunion desquelles sont rarement étrangers ses propres excès.

C’est une vérité qui semble acquise à la science depuis les travaux de psychologues et d’aliénistes distingués , que l’état de l’esprit dans le sommeil est à beaucoup d’égards le même que dans la folie. Les conditions physiologiques ne sont pas identiques ; mais l’intelligence se comporte à peu près de la même façon dans le rêve et dans le délire. « 11 n’est pas, » dit M. Janet résumant l’opinion de

nETOCRS ArPAREMTS A l’iNSTINCT.

M. Moreau , « il n’est pas un seul caractère du rêve qui ne se trouve dans la folie, et réciproquement ; même incohérence dans les idées, mêmes associations fausses, mêmes raisonnements justes sur des principes faux, rapidité extrême des sensations et des idées, exagération des sensations, tranformation d’une sensation interne en objet externe, etc. Dans le rêve somnambulique, les analogies se multiplient encore, le dormeur agit suivant ses conceptions erronées (1). » Mais ces expressions elles-mêmes n’indiquent-elles pas un travail de l'esprit qui , les conditions étant modifiées, n'en agit pas moins suivant ses lois ? Sans doute, l'état des organes est pour beaucoup dans la production des images qui s’imposent à l’esprit du dormeur. Mais ces images ne prennent une forme quelconque que par le travail de la mémoire; celle-ci, à la moindre sollicitation, ramène tout un flot d’idées qui s'associent tant bien que mal au sentiment de l’état actuel de l’organisme. C’est ainsi qu’une contrainte physique dans une opération chirurgicale excite dans l’esprit du patient chloroformisé l’idée d’une contrainte morale. «Non, non, n s’écrie-t-il tout endormi ,« vous n’obtiendrez rien de moi ; cessez de m’obséder. Tous mes enfants sont égaux dans ma tendresse, etc., etc. »

(1) P. Janet, Le ccireou ei la pensée, j). 74.

IKDUCTIONS MOBALES.

Les exemples de pareils faits sont innombrables. Mais est-ce môme assez dire que de dire que la mémoire retrouve en songe des connaissances acquises, des faits sur lesquels nous avons réfléchi dans l’état de veille, des analogies que l’exercice continu de notre raison a su créer autrefois? N’est-il pas certain que nous raisonnons dans nos rêves ? et si l’action automatique de nos sens, en construisant des images incohérentes , brise à chaque instant le fil de nos idées, si ces images sont difficiles à réunir dans un ensemble raisonnable, la bizarrerie même de nos rêves n’atteste-t elle pas l’effort de notre intelligence pour se retrouver dans ce dédale ? En un mot , si la matière de nos conceptions est rebelle à la forme que voudrait lui imposer notre raison, notre raison ne lutte-t-elle j)as pour maintenir son action et conserver plus ou moins intact le gouvernement de notre pensée?

Nous venons de passer en revue les états durables ou transitoires dans lesquels la personne humaine lutte péniblement pour élaborer les matériaux défectueux qui lui apportent les sens ; nous y avons vu le dernier degré où peut tomber l’homme, quand il n’a plus de sa libre activité une conscience assez distincte et assez claire. Dans la folie surtout, on a pu croire que réduit à une espèce d’automatisme, il cesse d’être une personne, et que la vie propre à la bête est seule à se déve-

534 BET0UB8 APP*BENTS A l'iNSTISCT.

lopper en lui. Cette dernière opinion serait cependant une erreur : dans le fou lui-même, nous ne saurions ressaisir Tinstinct tel que l’animalité nous le fit connaître. La nature humaine peut être affaiblie, dégradée, troublée, mutilée , elle ne subit, aucune métamorphose. La partie animale qui est en nous et qui nous met en conflit avec la nature physique, peut imposer à notre intelligence de difficiles conditions d’activité ; elle peut la condamner à l’impuissance ou à une stérile agitation. Mais jamais elle ne nous laisse voir à nu un instinct auquel en temps ordinaire serait simplement juxtaposée l’intelligence. Jamais elle ne se substitue à cette dernière et ne la supplée. Jamais elle ne nous donne à croire qu’elle ait pu, à une époque quelconque, en tenir provisoirement la place et en préparer à elle seule le lointain avènement. La raison d’ailleurs en est simple. C’est de l’organisation que dépend l’instinct , et quant à l’organisation humaine, tout' a servi à nous le démontrer, elle est accommodée, elle tend, dès le principe, à s’accommoder aux fins de l’intelligence. L’étude que nous venons de faire de l’homme dans son état régulier, dans les différentes phases de son développement , dans ses chutes, confirme donc, ce semble, pleinement les hypothèses que nous avait suggérées l’étude de l’instinct. 11 peut y avoir entre l’animal et l’homme, entre l’instinct et l’intelligence, certai-

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