L INSTINCT ET LES SENS
Voilà de quelles ressources la nature dispose, avec un petit nombre de sens, dont elle peut varier l'acuité, la position, les rapports mutuels... Plus les organes de mouvement sont multiples et complexes, plus les sensations doivent être nombreuses, et c’est en effet ce qui se produit. Quand nous descendons dans l’échelle animale, ces sensations deviennent plus simples, en restant vives ou délicates. Lorsque les mouvements tendent à ressembler aux mouvements des végétaux, la sensation tend aussi à n’être qu’une sorte d’élasticité ou d’hygromélricité qui suffit aux besoins de l'animal.
Dans son travail d’accommodation et d’adaptation spéciales, la nature est encore bien loin de s’être arrêtée là.
On sait aujourd’hui que les impressions spéciales que nous ressentons viennent beaucoup moins de la nature même des objets avec lesquels nous sommes en contact que de la nature de ceux de nos organes qui sont affectés (1).
(1) Ce qui le prouve , c’est qu’avec un meme agent , tel que l’électricité par exemple, on produira sur nous des impressions toutes différentes , suivant qu’on agira sur des organes différents : des saveurs si l’on agit sur le goût , des odeurs si l’on agit sur l’odorat, des bourdonnements si l’on agit sur l’ouïe, etc. Un changement dans la structure de nos organes changerait donc nos perceptions , et il est bien connu que telle ou telle maladie peut modifier pour nous les couleurs ou les saveurs.
l’instinct kt les sens.
Comment croire, dès lors, que les organes des sens étant si divers dans leur complication chez les espèces animales,, les sensations ne varient pas avec les organes eux-mêmes et que les sensations propres à chaque espèce ne soient pas en rapport avec les besoins de leur existence et avec leurs actes instinctifs? Prenons ces mystérieuses antennes de l’insecte, dont les naturalistes nous disent qu’elles sont destinées à percevoir on ne sait quelles vibrations, on ne sait quels ébranlements imrné^diats, et qu’elles palpent en quelque sorte les odeurs, l’humidité et les autres qualités de l'atmosphère. De combien de formes ne sont-elles pas susceptibles (1) !
Tout nous autorise à le penser , ces variétés
Chaque sens a donc une sensibilité spéciale, et Ton a même été plus loin. On a dit que chaque organe sensitif était doué de capacités distinctes produisant des sensations différentes : l’une donnant lasensation de la température, l’autre la sensation de la forme des corps , et ainsi de suite ; et à l’appui de cette théorie très-vraisemblable, on cite les cas de paralysie partielle, où l’une des sensations nous parvient encore quand nous restons privés de toutes les autres.
(1) Celles qui sont régulières sont sétaires , sétiformes , filiformes , fusiformes , prismatiques , ensiformes , moniliformes , perfoliées, imbriquées, feuilletées, épaissies, noueuses, atténuées, en scie, pectinées , tubulées, mucronées, capillacées, à aigrettes , en massue , capitées , fissiles , tuniquées , solides , renflées.
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doivent avoir chacune leur raison d’être et leur utilité ; et quand l’organe change, la sensation doit changer aussi.
Par là, suivant l’ingénieuse expression de Müller, le monde visuel, et surtout le monde odorant, change, pour ainsi dire, avec chaque espèce. (1) Le monde odorant d’un herbivore diffère totalement de celui d’un carnivore. Les carnassiers ont un nez très-fin pour les qualités spécifiques des substances animales ; ils ne paraissent pas sensibles à l’odeur des plantes et des fleurs.
Le monde auditif ne varie pas moins. Les naturalistes s’accordent à dire que les insectes perçoivent avec une certaine délicatesse des bruits qui leur sont utiles et qui n’arrivent point jusqu’à nous : les autres sons, quelle qu’en soit l’intensité, ne les affectent pas. La reine des abeilles, à l’aide d’un bourdonnement à peine sensible, met tout son peuple en émoi. Les vibrations de certains corps métalliques, les détonations d’armes à feu cL le bruit du tonnerre ne font pas, sur la colonie, la moindre impression (2).
En résumé :
1° Dans les fonctions des organes sensoriels des
(1) Voir, pour les différentes sortes d’yeux, Muller, Physiologie du système nerveux, II, p. 321.
(2) V. Poucket, l'Univers et le Dict. de d’Orbigny.
l’instinct et les sens.
animaux , c’esl l’état passif, c’est la sensation qui prédomine.
2° Ces sensations, procurées à l’animal par des organes d’une extrême complication, dépassent incomparablement les nôtres, soit en vivacité, soit en étendue, soit en délicatesse, et souvent même en diffèrent, non pas seulement en degré, mais en nature.
3° Il y a toujours un sens qui prédomine chez l’animal : c’est celui qui peut le mieux favoriser l’usage des organes préhenseurs et locomoteurs.
4° L’organisation, la position, et par conséquent les fonctions d’un même sens varient avec les espèces et les instincts.
5° Un sens, quel qu’il soit, donne surtout à l'animal les sensations qui lui sont utiles ; il le laisse étranger à toutes les autres.