‹ L'instinct, ses rapports avec la vie et avec l'intelligenceChapitre 11 sur 50 · L INSTINCT ET LES SENS · texte numérisé non relu

L INSTINCT ET LES SENS

dinaire, et c’est plutôt un organe de préhension que de toucher.

Les organes du toucher semblent ne pas manquer aux animaux mêmes chez qui la main s’est transformée en aile ou en nageoire, en griffes et en serres, en arme ou en outil. Ici comme ailleurs éclate l'ingénieuse fécondité de la nature, qui sait multiplier les formes pour satisfaire à tous les besoins. La queue volubile et prenante de certains singes et de plusieurs marsupiaux, les lèvres du cheval et des ruminants, le nez du chien, le groin du porc et du tapir, la trompe de l’éléphant, les poils raides de la moustache des chats, les barbillons des poissons, les tentacules et les antennes des invertébrés, voilà autant d’organes du toucher. Mais remarquons que ces organes ne sont pour ainsi dire pas indépendants ; ils sont annexés à d’autres organes et ne semblent la plupart du temps qu'un appendice du goût ou de l’odorat ou des instruments que nous avons déjà décrits. Ainsi chez les insectes, les jambes et les tarses sont garnies de poils et d’épines mobiles qui entrent en jeu dès que l’animal est posé sur un corps quelconque. Les phénomènes extérieurs affectent donc ces organes, comme la température affecte notre épiderme ; et comme la sensation que l’animal éprouve alors n’est pas moins vive que délicate, l’être attiré ou repoussé, soit au moment d’agir, soit dans le

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cours des actions qu'il exécute, se trouve conduit sans prendre d’initiative. Si parfois, attiré déjà par d’autres sensations , l’animal semble palper les objets en dirigeant sur eux l’organe dont il dispose, le résultat n’en est jamais qu’une impression pure et simple, et non pas une série d’impressions analysées et distingués. La conformation de l’organe, à elle seule, s’y opposerait.

L’exemple du toucher pourrait suffire à donner la loi des sens de l’animal. Il est évident que ce qui prédomine chez lui, c’est la sensation, créant en vertu de sa nature particulière une répulsion ou un attrait . Prenons encore pour exemple un autre sens, l’ouïe.

On sait à quoi tiennent dans notre espèce l’étendue et la précision des connaissances que ce sens nous procure : c’est à l’union qui existe entre lui et la voix articulée. De vive voix ou mentalement, par une suite d’articulations distinctes que nous prolongeons et répétons à volonté , nous reproduisons les sons entendus, en les décomposant, et nous pouvons ainsi apprécier l’ordre et les relations mutuelles des éléments qui les composent. Nous percevons les sons d’autant mieux qu’ils se rapprochent davantage de ceux que nous pouvons articuler nous-mêmes. Nous nous souvenons d’autant plus aisément d’un air de musique que nous sommes à même de le chanter intérieurement. Enfin,

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quand on veut exercer la mémoire de l’enfant, on a bien soin de lui faire prononcer distinctement chaque syllabe des mots.

Quel est donc le genre de service que rouie peut rendre aux animaux, puisque, n’étant pas secondée par la voix articulée , elle est chez eux toute passive ? Elle agira immédiatement sur la sensibilité, mais elle ne fournira de matériaux à aucun travail intellectuel.

Le sens de l’animalité par excellence , c’est l’odorat. C’est le sens, dit Buffon , par lequel les animaux sont le plus promptement et le plus sûrement avertis. L’animal, écrit Gratiolet, suit les émanations odorantes des corps ; et celles-ci le guident sûrement, éveillant et menant à leur suite une foule d’instincts qui entraînent une volonté aveugle vers des objets inconnus de jouissance ou réveillent les préoccupations de la crainte et de la terreur.

Non-seulement la sensation prédomine chez l’animal, mais cette sensation est ordinairement d’une vivacité dont les nôtres ne sauraient nous donner aucune idée.

Gratiolet nous parle d’un petit chien qu’un vieux morceau de peau de loup, usé jusqu’au cuir, mettait, par son odeur affaiblie, dans des convulsions d’épouvante, ce petit chien n’avait jamais vu de loup, il ne pouvait en voir un dans ce débris in-

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forme et immobile, mais cette odeur déterminait en lui la terreur comme d’autres éveillent des convulsions (1).

Il est inutile de rappeler l’odorat du chien que tout le monde connaît; pour lui, non-seulement les traces du gibier imprimées dans l'herbe ou dans la terre ont gardé une odeur qu’il retrouve , mais dans l’air lui-même il suit une piste volatilisée qui le conduit sûrement soit à sa proie soit à son maître.

L’odorat des insectes n’est pas moins pénétrant. Dans votre jardin où vous n’avez jamais vu de nécrophores, abandonnez une taupe morte, et aussitôt l’un de ces coléoptères , qui l’a sentie de loin , arrive et l’enterre (2i).

Malgré les soins des fleuristes à envelopper leurs tulipes dans des châssis de toile, malgré celui de l’épicier dont le miel est caché par les douves du baril qui le renferme, l’insecte, attiré par l'odeur, arrive et fait tous ses efforts pour parvenir au lieu d’où elle émane.

Toutes ces odeurs néanmoins, quoique nous les percevions de moins loin, nous sont connues ; mais il en est qui n’existent même pas pour nous et qui affectent pourtant l’animal avec une étonnante vi-

(1) Anatomie comparée du système nerveux, p. 426.

(2) F. -A. Pouchet, l’Univers, p. 117.

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vacité. Nous ne pouvons pas bien apprécier, nous dit M. Duméril, la nature des odeurs que les insectes eux- mêmes exhalent dans les époques du rut ou de la fécondation. Et pourtant voici ce qu’ajoute le même savant : « A l’époque de la fécondation , nous avons placé les unes dans les autres plusieurs boîtes, dont la plus intérieure contenait une femelle du grand paon de nuit. Après les avoir déposées le soir sur le balcon extérieur d’une fenêtre, nous avons trouvé le lendemain un assez grand nombre de mâles venus de fort loin , faisant des efforts pour pénétrer dans cettq sorte de prison, aux portes de laquelle ils avaient passé la nuit (1). »

Le fait cité par M. Girard est encore plus précis (2) : Le mâle des insectes est attiré, dit-il, par des émanations odorantes à d’incroyables distances. On a vu dans des appartements au milieu de Paris, les mâles d’un papillon qu’on nomme le bombyx ou la hachette venir chercher des femelles, et l’espèce n’existe au plus près qu’à Bondy et à Saint- Germain (3).

« Chez les oiseaux dont la vue est le sens prédominant, » dit Cabanis, « c’est aux fonctions de cet organe que sont particulièrement liées la

(1) C. Duméril, Mémoires de l'Académie des Sciences, t. XXXI,

(2) Girard , Métamorphoses des insectes.

(3) M. Moquin-Tandon donne des exemples à peu près équivalents de l’odorat des mollusques.

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plupart des déterminations de l'instinct. C’est par celte étendue et cette puissance de vision qu'ils découvrent au loin les objets de leurs amours ; c’est aussi par cette môme faculté qu'ils épient leur proie, la poursuivent et tombent sur elle comme l’éclair. » Aussi peut-on dire à bon droit que « l'aile n’est si rapide et si infaillible que parce qu’elle est aidée d’une puissance visuelle qui ne se retrouve plus dans toute la création (1). »

(1) Pendant longtemps on a attribué à tous les oiseaux de proie un odorat bien merveilleux. Après la bataille de Pharsale , trouvons-nous dans les écrivains anciens, les émanations putrides des morts entassés sur le sol attirèrent des vautours de l’Asie et de l’Afrique, qui vinrent y faire leur curée. Dans les déserts de l’Afrique , là où pas un brin d’herbe ne pousse , où pas un être vivant ne réside , si une caravane perd une de ses bêtes de transport qu’elle abandonne dans les sables , une demi-heure après, dit le docteur J. Franklin , on voit apparaître dans l’espace des points noirs ; ces points se grossissent et se dessinent peu à peu : ce sont des vautours qui fondent sur le cadavre. M. de Humboldt enfin nous l’affirme : « Si au milieu des gorges les plus solitaires des Cordillières , là où l’on ne supposerait même pas qu’il existât des condors , si l’on tue un cheval ou une vache , bientôt après plusieurs de ces rapaces , avertis par l’odorat , arrivent pour se gorger des chairs putréfiées. » — Certains naturalistes, entre autres Audubon , attribuent ces faits à la puissance de vision de ces oiseaux, qui aperçoivent, à des distances inouïes, soit la proie soit des congénères qui la poursuivent et leur en montrent le gîte. Ainsi un premier vautour a vu le gibier ; en le poursuivant il attire un autre vautour; celui-ci en provoque un troisième, etc,

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Et maintenant que d’impressions difficiles à classer, si l’on prend pour terme de comparaison les sens de l’homme ! et dans combien de cas , ignorant si l’animal touche, flaire ou entend, en est-on réduit à dire simplement qu’il sent !

Que sont les antennes de l’insecte ? Pour les uns, ce sont des organes de toucher, pour les autres, des organes d’odorat. « Ce sont les oreilles de l’insecte, » prétend de son côté M. Girard (1) ; « ce sontdes tiges qui vibrentsousl’influencedes sons extérieurs, comme de minces baguettes de métal qu’on placerait sur la caisse d’un piano. Les insectes s’appellent en effet par les stridulations les plus variées, et il est probable que ceux en grand nombre qui paraissent muets produisent des sons si légers, que notre tympan ne peut les percevoir, tandis que les délicates antennes en éprouvent un imperceptible frémissement (%). »

Quant au sens vital, on sait la force et la déli-

(1) Métamorphoses des insectes.

(2) C’est une sensibilité analogue qu’on retrouve dans l’araignée. Sans organe acoustique spécial , elle est sensible au plaisir de la musique qu’elle n’entend pas , mais qui produit sur elle une sorte de chatouillement. Aussi « comme les aveugles qui voient clair par les doigts , l’animal placé au centre de sa toile reconnaît si le nombre des rayons est complet. Car il sent chaque fil et vit, pour ainsi dire, dans l’ensemble du réseau. » (Dr Franklin.)

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catesse des sensations qu’il procure à l'animal, tantôt pénétré jusqu’au fond de son être par mille influences atmosphériques, tantôt surexcité par la direction particulière que la vie prend en lui , lorsque l’époque de la reproduction est arrivée.

Ces sensations, soit du sens vital, soit du toucher passif, soit de la vue ou de l’odorat, sont donc tellement puissantes chez les animaux, que toute comparaison avec les nôtres est impossible. Mais si l’on veut se faire une idée approximative de ces différences, on peut, dans une certaine mesure, mieux comparer les organes visibles dont le microscope nous a révélé la structure.

« L’extrême finesse de l’odorat, chez les insectes, » dilM. F. -A. Pouchet(1 ), unes’obtient qu’à l'aide d’organes d’une merveilleuse délicatesse et d'une complication qui dépasse quelquefois toutes nos prévisions. Sur le hanneton, les odeurs se perçoivent à l’aide de poches microscopiques; mais celles-ci, au lieu d’être réduites à deux comme chez l'homme et les animaux supérieurs, s’élèvent au nombre de plusieurs millions. »

« Quanta ces puissants appareils d’optique dont les insectes disposent, ils offrent, » dit le même auteur, « de curieuses modifications qui traduisent les mœurs des insectes. »

(1) L’Univers.

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Et en effet, non-seulement c’est la sensation qui domine chez l’animal, et cette sensation est d’une intensité ou d’une délicatesse inouïe, mais ce qui ne s’accorde pas moins avec les caractères de l’instinct, ces sensations se diversifient à l’infini, et chaque espèce a pour ainsi dire une sensibilité toute spéciale, qui n’est ni la nôtre ni celle des autres espèces.

Rappelons-nous de plus que la position des organes des sens varie beaucoup. Nous avons observé déjà que très-souvent ils n’étaient que les appendices, en quelque sorte, d’un organe de locomotion ou de préhension. Or , rien n’est plus favorable , sinon à la connaissance et à l’intelligence des choses, du moins à la perfection des actes instinctifs, que d’avoir comme l’éléphant le nez dans la main , ou d’avoir comme les insectes des organes de toucher si délicats sur les pattes mômes qui constituent en même temps d’admirables outils. Le fonctionnement de ces derniers en est par là infailliblement assuré. Nous avons vu la nature des services que l’ouïe rend aux animaux. Mais comparons à l’oreille des carnassiers celle des rongeurs ou des ruminants dont les carnassiers font leur pâture. Chez les seconds, les développements du cornet acoustique et de son appareil musculaire sont plus grands. Tous les organes accessoires sont disposés pour que l’oreille puisse recueillir dans tous les sens les

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bruits qui, signalant l’approche du danger, doivent provoquer la fuite du timide et faible animal. Chez les carnassiers, au contraire, l organe est disposé pour se tourner toujours en avant dans le même sens que les yeux, là où l’odorat a senti la proie désirée.

Mais, de plus, les sens que nous possédons ne sont pas tous également distribués chez les divers animaux. Outre que ceux qui exigent une certaine activité n’y sont point dans une égale proportion , on sait que généralement c’est l’odorat qui domine. Tous les physiologistes ( 1 ) pensent que dans l’animalité l’odorat est infiniment plus développé que le goût. La raison de cette prépondérance est toute simple. L’odorat est un sens plus préventif , si je puis dire , qui avertit l’animal ou plutôt qui le repousse et qui l’attire plus à temps. Les enseignements du goût supposent que déjà l’acte est en voie d’accomplissement. Il faut donc avoir pris l’initiative pour être à même de les recueillir. Aussi n’est-ce pas à lui que la nature a laissé le soin de préserver et de guider l'existence des bêtes. Chez l’oiseau, la vue est plus développée que partout ailleurs; mais on voit à quel point le don particulier qui lui est fait s’accorde avec les exigences de sa vie aérienne et de son vol.

(1) V. entre autres Longet, Physiologie, II, 171, 172.

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