LE PRINCIPE DE L’INSTINCT ET LE PRINCIPE DE LA VIE
La sensibilité n'est qu’un mode particulier de l'activité. — Elle suppose donc une force déjà en action. — Le principe de la sensibilité et de l'instinct n'est autre que le principe de la vie. — Toutefois l’activité instinctive et l'activité vitale ne doivent pas être confondues.
Mais après avoir constaté cette liaison entre les instincts et la sensibilité, ne pouvons-nous pénétrer plus avant dans la nature de l’animal et y trouver une source encore plus reculée d'où jaillisse cette sensibilité même. Car enfin, sentir est-ce une manière d’être irréductible et qu’on soit obligé de constater sans l’expliquer, sans la ramener à un fait plus général? Ici les apparences que nous fournit l’observation extérieure ne suffiraient pas. Interrompons-nous un instant pour demander à notre expérience intime ce que c'est que sentir, et ce que nous semblent impliquer les sensations dont jouissent ou souffrent également l’homme et l’animal.
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C’est une chose bien démontrée, que dans la sensibilité dite intellectuelle ou morale, la vivacité et surtout (dans le sens où l’entendait Platon) la pureté du plaisir, sont en raison de l’activité que l’âme déploie , soit que la vivacité de ses efforts triomphe de tout obstable, soit qu’une force exercée et doublée par l’habitude rende l’effort même inutile et assure à toutes les facultés de l’individu un facile et libre développement. La loi n’est pas différente pour les plaisirs qu’on nomme les plaisirs physiques et que nous partageons dans une large mesure avec les bêtes.
Les actions dans lesquelles nous nous sentons le plus heureux d’exister ne sont-elles pas celles où notre force physique peut, en se déployant, s'accroître et s’affermir, où elle s’atteste à ellemême sa propre énergie en se multipliant dans le temps et dans l’espace? Sans doute nous hésitons bien souvent à sortir de notre inaction. C’est qu’une suspension trop prolongée de notre activité nous a comme engourdis, et que l’effort destiné à recueillir et à rappeler à nous toutes nos forces nous est devenu trop pénible. Si nous trouvons dans le repos un vrai plaisir, c’est que notre force étant bornée, le moment est venu assez vite où nous avons senti que nous approchions de la limite. Nous nous sommes donc arrêtés à temps; jouissant encore du sentiment de notre énergie déployée >
LE PRINCIPE DE L’iNSTINCT
heureux de pouvoir prévenir un épuisement pénible, nous acceptons ce repos réparateur, où nous sentons nos forces physiques se reconstituer. Bientôt le moment revient où, affermies, ces forces aspirent à s’exercer de nouveau. Alors le repos nous ferait souffrir ; car une force non exercée s'affaiblit et tend à disparaître, en produisant dans l’être tout entier un vide, un affaissement de toutes les énergies et par là un malaise douloureux.
Le plaisir qu’on éprouve à satisfaire sa faim n'at-il pas la même origine? L’action même de la vie produisant dans toutes les parties du corps une déperdition incessante, les sources de notre activité se tarissent : bientôt nos organes épuisés refusent tout service. C’est alors que le travail de la digestion et de l’assimilation des aliments nous fait sentir partout le retour de la vie, mettant à notre disposition des organes plus vigoureux et plus dociles. De là une variété croissante de sensations agréables qui , éveillant tour à tour chacun de nos sens, provoquent et encouragent notre activité à se manifester sous toutes ses formes.
C’est qu’en effet cette activité plus apparente à laquelle nous nous livrons dans nos actions extérieures suppose un grand nombre d’activités élémentaires diffuses dans le corps tout entier et qui, à un moment donné, se trouvent résumées dans un acte unique où, fortifiées l’une par l'autre, el-
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les reçoivent une direction commune. Parmi ces activités élémentaires , il en est qui se dérobent à nos yeux. 11 en est d'autres qu’il est facile de constater ; or, on peut déjà aisément se convaincre que dans celles-ci nous ne voyons jamais aller l’une sans l'autre l’activité suspendue et l’insensibilité, l'activité contrariée et la douleur, l’activité libre et facile et la jouissance.
Quand est-ce que l’oreille est insensible? Quand aucune vibration sonore ne l’ébranle et que ces cordes intérieures, qui font d’elle un véritable instrument de musique, demeurent dans l’immobilité. Quand jouit-elle? Quand son activité, provoquée par un son, se continue sans obstacles, en étant frappée par des sons qui se suivent et s’appellent; car, on le sait, un son n’est musical qu'autant qu’il vient combler un désidératum de l’oreille. Exciter et satisfaire tout d’un coup cette espèce d’avidité, ce n’est pas encore nous donner ce qu’on peut appeler les jouissances de la musique ; car il faut que notre intelligence apprenne à retrouver ses propres lois dans la liaison de ces phénomènes et à distinguer en eux l’expression des passions humaines; mais en attendant, c’est éveiller en nous une activité spéciale, c’est-à-dire une des mille formes de la vie : cela suffit pour nous procurer un plaisir. Enfin, quand est-ce que souffre notre oreille? C’est quand ce désidératum, loin