LE PRINCIPE I)E L’INSTINCT
d’être satisfait, n’est qu’irrité par des sons qui ne sont point d’accord : car alors l’activité de l'organe ne peut se mouvoir en liberté , pour ainsi dire, au milieu de sons qui s’écoulent malaisément, s’entrechoquant et se contrariant les uns les autres.
Nous pourrions prouver aisément que le goût et l’odorat, l’œil lui-même, sont placés dans des conditions identiques. Mais si nous voulons voir plus clairement encore comment cette activité physiologique, plus ou moins sollicitée, puis tourmentée ou satisfaite par les stimulations des agents physiques, engendre le plaisir et la douleur, examinons la nature des affections produites sur la sensibilité générale par l’action de la force calorifique. C'est cette force, disent les physiciens, qui, par une suite ininterrompue d’actions et de réactions , établit entre tous les corps une sorte de lien révélateur; et nous pouvons trouver en elle comme le type de ces mouvements qui, selon le degré de leur intensité et le mode d’activité physiologique qu’ils provoquent, font naître les sensations diverses qui nous affectent.
On sait que la sensation dite de chaleur n’a lieu qu’à la condition d’un conflit entre la température extérieure et la nôtre, et que les vibrations qui produisent la chaleur tendent à s’équilibrer d’un corps à l’autre. En d’autres termes, les mouvements
ET LE PRINCIPE DE LA VIE
exécutés par nos organes dans l'accomplissement des fonctions vitales engendrent en nous un certain degré de chaleur. Quand nous ne sentons pas la température ambiante, c’est qu’elle est en équilibre avec la nôtre. Quand nous la sentons, c’est que cet équilibre est seulement en voie de se réaliser, soit à notre détriment, soit à notre profit; et c’est ainsi que la prolongation d’un état de température qui nous a primitivement affectés peut nous habituer peu à peu, c’est-à-dire nous rendre peu à peu presque insensibles à cet état même, une fois que l’équilibre est établi.
Les sensations du chaud et du froid supposent donc autre chose qu'une impression et qu’un état purement passif. Elles attestent une activité intime, animant toutes les parties de l’organisme, et dont les mouvements se rencontrent dans certaines conditions avec les mouvements qui émanent des forces étrangères. Or, si le chaud et le froid ne sont que des cas particuliers de ce conflit qui existe entre le jeu des fonctions de la vie et les conditions extérieures, qui ne voit que cette loi peut être étendue à toutes les sensations en général, et que la sensibilité n’est qu’un des états particuliers de l’activité ?
De plus, quand la sensation n’est pas encore ou quand elle a cessé d’être claire et distincte, ce n’est pas que cette activité elle-même ait cessé
LE PRINCIPE DE L’iNSTINCT
d’agir : c’est simplement que le rapport qui existe entre elle et les circonstances de son développement est changé. En un mot, la sensibilité marque un moment, une phase particulière dans l'expansion d’une activité, dans l’évolution d'une force; et cette force doit être conçue comme agissant déjà lorsque l’action du dehors vient provoquer la sensation.
Allons maintenant plus avant. Quand la sensation accompagnée de conscience a disparu, faut-il croire que toute sensibilité ait cessé? Non. Il reste encore ce que Maine de Biran appelait les modes affectifs, impressions qui, sans être senties chacune à part et distinctement, contribuent à produire par leur opposition ou leur accord une sensation claire et distincte. Ce sont ces différents modes que Leibnitz comparait si heureusement aux innombrables petits bruits imperceptibles dont se compose le bruit de la vague. Ce sont eux qui, sans lien encore , constituent l’obscure sensibilité de l'enfant quand il s’agite dans le sein de sa mère. Ce sont eux enfin, qu’une subtile analyse pourrait retrouver au fond de nos sympathies et de nos antipathies, de nos défaillances, de nos dégoûts, de nos indéfinissables malaises, toutes choses qui exercent une influence si connue sur le cours de nos idées et sur la nature de nos rêves. Quel que soit le nom qu’on donne à cet état, il est certain qu’il con-
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court à produire l’état sensitif et qu’il n’existe entre les deux qu'une différence de proportion et de degré.
« Chaquejour, » dit Bichat, « l'inflammation, en exaltant dans une partie la sensibilité organique, la transforme en sensibilité animale. Les cartilages, les membranes séreuses qui, dans l’état ordinaire, n'ont que l’obscur sentiment nécessaire à leur nutrition, se pénètrent alors d’une sensibilité animale souvent plus vive que celle des organes auxquels elle est naturelle. Pourquoi? Parce que le propre de l’inflammation est d’accumuler les forces dans une partie, et que cette accumulation suffit pour changer le mode de la sensibilité organique, qui ne diffère de l'animale que par sa moindre proportion. » La sensation peut donc se décomposer, elle aussi, en un certain nombre de sensations élémentaires. Il y a dans les parties les plus intimes du corps humain, du corps animal, une sorte de sensibilité dont nous pouvons suivre jusqu’à un certain point l’affaiblissement graduel et l'insensible décroissance, mais de telle sorte qu’il suffit toujours d’un léger changement de conditions pour que son existence nous soit clairement révélée. S’il en est ainsi, et si d’autre part la sensibilité n’est qu’un mode de l’activité, ne devons-nous pas conclure que cette obscure sensibilité, partout diffuse, atteste l'action incessante d’une force