‹ L'instinct, ses rapports avec la vie et avec l'intelligenceChapitre 34 sur 50 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l’instinct et la volonté libre.

Rapports de l’activité locomotrice et instinctive avec l'activité libre; celle-ci agit déjà dans l’intelligence humaine. — Ce qui distingue l’activité libre de l’activité instinctive, c’est la conscience. — Identification de la conscience psychologique et de la conscience morale, de la liberté et de la moralité. — Lois du libre arbitre; elles ne sont autre chose que les lois mômes de la raison appliquées. — Le progrès et le déterminisme. — Dans quelle mesure le milieu influe sur la volonté libre.

Le corps de l’homme, comme celui de tous les autres animaux, est une machine. Un certain nombre de ressorts, qui s’affermissent et se coordonnent un peu plus tôt ou un peu plus tard, travaillent à l’accomplissement des fonctions de locomotion , de mastication , de déglutition , à l'émission de la voix , et ainsi du reste. Des mouvements réflexes font réagir ces différents ressorts les uns sur les autres. L’activité de l’individu sentant ce mécanisme tout prêt à fonctionner et ébranlé déjà par la seule force de la vie, ne peut pas ne pas éprou-

l’instinct et la VOLONTÉ LIBRE. 419

ver une tendance à en continuer les mouvements. Aussi l’enfant remue-t-il, crie-t-il, même sans but déterminé. Aussi n'avons-nous souvent besoin que d'une excitation légère, pour exécuter, jusqu’aux approches de la fatigue et sans avoir besoin d’y penser, les mouvements de la marche. De pareils phénomènes sont encore capables d’habitudes variées, mais toutes également machinales. Là encore nous retrouvons l’animalité, avec ses besoins et ses moyens d’action, et en même temps que l’animalité, l'instinct.

Mais pour que notre machine s’emploie à telle ou telle lin , il faut que la passion nous sollicite à agir et que 1'iutelligence nous indique un but et une route : d’où l'activité personnelle ou volontaire. Cette troisième faculté de l’homme semble donc tout naturellement sortir de l’activité locomotrice unie à la sensibilité et à l’intelligence. Dès lors, pour qui ne voit dans la sensibilité qu’une suite d'inclinations toutes fatales et dans l'intelligence que l'accumulation des impressions et des images associées par leur propre vertu , la volonté de l’homme n’est pas libre; et le degré qui la sépare de l’instinct peut être aisément franchi , si l’organisme se complique, et si le cerveau gagne quelque chose dans son poids, sa composition, sa forme ou sa structure. Les théories positivistes vont droit à cette conclusion. Quant aux systèmes de psycho-

420 l’instinct et la volonté libre.

logie qui n’auraient pas vu l’activité libre dans l’intelligence et la sensibilité mêmes, elles seraient assurément embarrassées pour la trouver ailleurs. Ce concours évident de 1 intelligence et de la sensibilité dans la formation de la volonté de l'homme serait pour une pareille philosophie une véritable pierre d’achoppement. Mais , nous espérons l’avoir montré, c’est déjà une activité maîtresse d’ellemême qui tire du chaos de la sensation les inclinations comme les idées.

Pour ce qui est de l’entendement, on en sera, je crois, convaincu, si l’on réfléchit à l'importance de cette opération trop peu remarquée: l’attention. L’attention n’est pas une opération incidente qui tantôt prête et tantôt ne prête pas son concours aux autres. Les facultés animales, comme la sensation et les phénomènes qui en découlent immédiatement , peuvent , il est vrai , se passer de l'attention : mais elles ne font pas partie de l’intelligence, elles lui fournissent seulement des matériaux. L’attention , c’est l’intelligence tout entière. A quoi se réduit, selon le témoignage des plus illustres aliénistes, l’altération de l'intelligence dans la folie ? A l’altération de la faculté d’attention. L'idiot, par impuissance de l’organisme, ne peut faire attention à rien. Le monomaniaque est tout à une seule idée, qui ne lui laisse la liberté d'en peser aucune autre. Le fou en démence a le cerveau tra-

l’instinct et la volonté libre.

versé par un tel tourbillon d’images qu’il ne peut en arrêter aucune au passage. Qu’une impression soudaine et violente, que la contrainte du traitement physique ou moral brisent en quelque sorte le charme qui fascine l’esprit du malheureux aliéné, le cours de cesasssociations tyranniques s’interrompra pour lui; et si l’effort qu’on lui a comme arraché se continue, l’attention reprendra sa liberté , l’intelligence sera guérie (1). Pour Buffon, qu’est-ce que le génie ? une longue patience. Comment Newton dit-il qu’il a découvert l’attraction? En y pensant toujours. Enfin , à tous les degrés intermédiaires qui séparent l’aliéné de l’homme de génie, nous trouvons toujours l’attention, plus ou moins forte et soutenue, plus ou moins appuyée sur sa force acquise, concentrant ses efforts ouïes éparpillant de côté et d’autres , découvrant par cela même des rapports superficiels et fortuits ou les rapports constants et essentiels des choses?

Qu’est-ce maintenant que l’attention , sinon l’activité? Et si cette activité se dirige en nous par la conscience qu’elle a d’elle-même , si c’est ellemême et son unité qu’elle cherche à retrouver en dehors d’elle, ne peut-on dire que cette activité est libre par essence, non sans doute de la liberté d’indifférence, mais d’une liberté qui se détermine

(1) Voy. Leuret, Traitement moralité la folie.

l'instinct et la volonté libre

elle-même en vue (Je la perfection ou du progrès?

La sensibilité à son tour, malgré l’inégale vivacité de l’émotion qui tient en grande partie à la nature de l’organisme, la sensibilité dépend de l’activité intellectuelle , car c’est de la conscience de nous-mêmes que dérivent toutes nos tendances, et les passions, suivant l'expression de Pascal, sont des précipitations de pensées qui se portent d’un côté plutôt que d’un autre.

Ainsi, en disant que la volonté de l’homme, c’est l’activité locomotrice émue par la sensibilité et dirigée par l’intelligence, nous ne supprimons pas la volonté : ce serait plutôt la sensibilité et l’entendement que nous ferions dériver de la volonté. Car si l’exercice de nos facultés suppose un certain nombre de matériaux fournis par le mécanisme physiologique, ces matériaux ne deviennent intelligence que si le principe personnel s'en empare et s’y ajoute. C’est ce travail qui amène ces phénomènes sous le jour de la conscience, et la conscience, nous l’avons montré, n’est autre chose que l’activité autonome prenant connaissance d’elle-même.

Revenons à cette idée de la conscience , cherchons les idées qu’elle implique, et essayons de mesurer la profondeur de la différence qu’elle établit entre l’activité instinctive de la bête et l'activité volontaire de l'homme. « Les mouvements

l’instinct et la volonté libre.

prétendus volontaires, » dit Moleschott (1), « ne diffèrent des autres qu'en ce que le cerveau en a conscience. » Laissons là le cerveau, et rappelonsnous avec M. Claude Bernard que « la matière organisée, étant tout aussi dépourvue de spontanéité que la matière brute, ne peut pas plus qu’elle avoir conscience des phénomènes qu’elle présente (2). » Les mouvements volontaires sont nécessairement accompagnés de conscience, voilà ce qu’il y a de vrai dans la proposition du savant matérialiste. La personnalité ne se conçoit pas autrement. Quant à la conscience, elle ne peut être que l’attribut d une force immatérielle, placée en dehors et au-dessus du mécanisme ; nous ne nous arrêterons pas à le démontrer. De plus, la simplicité, l’identité, l’unité qui constituent son essence, le principe personnel les perçoit directement en s’observant lui-même. Enveloppés, pressés par cette succession de phénomènes enchaînés dans un déterminisme indéfini, rien ne nous donnerait la notion de l’unité, si, par la simple réflexion sur lui-même, notre esprit n’y arrivait du premier coup.

Mais cette unité reste-t-elle pour nous une vide et abstraite conception ? Je ne le crois pas. Sous chacune de nos facultés, nous pouvons la trouver vivante,

(1) Moleschott, Circulation de la vie.

(2) Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 1869.

424 l’instinct et la volonté libre.

agissante, manifestant par des œuvres variées son énergie et sa fécondité. Prenons l’intelligence. Sensations, imaginations, associations d'images et d’impressions, habitudes et souvenirs, voilà autant de phénomènes divers, changeants, qui sont déterminés par des influences extérieures ou qui se déterminent les uns les autres, du moins dans ce qu’ils empruntent à l’animalité. Notre organisation étant donnée, quel lien pourrait exister entre eux, si aucun principe supérieur ne les ordonnait? Chacun d’eux, à la vérité, se rattacherait au précédent et entraînerait le suivant. Mais rien de commun n’en réunirait un certain nombre pour former un véritable ensemble. Ce serait comme une interminable chaîne qui n’aboutirait à rien et qui ne serait suspendue à rien. Il nous arrive quelquefois dans la rêverie de laisser nos souvenirs sortir confusément de notre mémoire. Dans de pareilles imaginations, la pensée humaine se perd , suivant l'heureuse expression de la langue. Pour qu'elle se retrouve, il faut qu’elle groupe tous ces phénomènes en une suite de conceptions soumises aux lois qu’elle porte inscrites en elle-même , et dont la réflexion lui fait trouver la formule. Ce travail n'est autre chose que la recherche de la vérité qui est la vie de l’intelligence. « Rappelons-nous, » dit Platon dans la République , « quelles qualités il est nécessaire de recevoir de la nature pour être un jour un

l’instinct et la. volonté lidhe.

véritable sage. La première est l’amour de la vérité, qu'on doit rechercher en tout et partout. Celui qui a le véritable amour de la science aspire naturellement à F être; et loin de s’arrêter à la multitude des choses dont la réalité n’est qu’apparente, son amour ne connaît ni repos ni relâche, jusqu’à ce qu'il soit parvenu à s’unir à l’essence de chaque chose par la partie de soi-même qui seule peut s’y unir, à cause des rapports intimes qu’elle a avec, elles, de sorte que cette union et cet accouplement divin ayant produit l’intelligence et la vérité, il atteigne à la connaissance de l’être. » Tous les grands philosophes ont parlé le même langage; et de fait, rien n’est plus conforme à notre nature , rien ne communique mieux à notre âme le calme et l’intensité de la vie que la possession de ces lois générales où l’esprit peut embrasser sans effort des groupes de vérités particulières qui répètent, en la complétant, une conception fondamentale. Pour que l’esprit jouisse profondément dans le commerce des beaux-arts, que faut-il? Est-ce la multiplicité des formes, des sons, des couleurs? Nullement. Une mélodie dont l’oreille et l’imagination, comme l’intelligence, désirent, espèrent et enfin obtiennent le retour, voilà ce que nous trouvons le plus souvent dans les œuvres à la fois savantes et populaires de la musique. L’unité, c’est là ce que nous demandons à un tableau comme à

L’lNSTI.\CT et la volonté libre.

un monument, comme à un drame, comme à un système scientifique; et cette unité, c’est celle de la raison qui, s’appliquant aux phénomènes pour les ordonner et en trouver l’essence, produit la vérité.

Si l’unité du moi dans l'intelligence s’appelle raison ou vérité, dans l’activité volontaire proprement dite elle s’appelle force ou liberté. Par le changement incessant , par la mobilité contradictoire des actions, l’être se disperse et il se perd. 11 n'a bientôt plus à sa disposition une force suffisamment prête et exercée à opposer aux sollicitations étrangères. Aussi, tiraillé en sens divers, le moi, comme les moralistes de tous les temps font répété, se cherche partout, il ne se retrouve nulle part; entraîné d’objets en objets, il ne peut plus ni rentrer en lui-même, ni se recueillir et se posséder lui-même. Mais l’homme qui, au milieu des agitations de la vie et de la diversité des circonstances, sait demeurer, comme disaient les Latins, sibi con~ stans, sibi concors, l’homme qui réalise dans son âge mûr les rêves de sa jeunesse, et qui, tendant à un but, y va droit sans dévier, sans se laisser traverser ni troubler par des influences extérieures , celui-là est maître de lui ; il sait recueillir dans un harmonieux et vivant accord les forces vives de sa nature : il est libre.

Les phénomènes de la sensibilité semblent n’être

l’instinct et la volonté lidre.

que les résultats de l’action du milieu passivement subie par notre âme. Et certainement, mille impressions passagères viennent tous les jours affecter notre organisme pour nous attrister ou nous réjouir, augmenter ou diminuer notre confiance, abattre ou exalter notre énergie. Mais n’y a-t-il point quelque unité au fond de cette sensibilité si capricieuse? Oui , et cette unité c’est l’élan qui porte notre être vers tout ce qui nous paraît conforme à notre nature, vers tout ce qui promet de la fortifier ou de l’agrandir, en un mot, c’est l’amour.

Et maintenant, ces trois puissances ne peuventelles se réduire l’une à l’autre? Qu’est-ce que la volonté sans la raison? Qu’est-ce que la raison elle-même sans l’activité réfléchie? Qu’est-ce que l'une et l’autre sans cet élan primordial qui pousse notre âme à se retrouver en dehors d’elle, « extra se prosilientis animœ eruptiones? »

Quand la philosophie essaie de déterminer les principaux attributs de Dieu, c’est bien là ce quelle reconnaît en lui : raison, puissance et amour, confondus dans l’unité de son être infini. Mais ces attributs, où en trouve-t-elle l’idée, sinon dans la conscience? N’est-ce pas là le propre de la conscience de nous faire saisir, par-dessous les phénomènes que notre activité produit ou subit, cette force personnelle qui travaille à persévérer dans son essence et à conserver son unité ?

428 l’instinct et la volonté libre.

S’il en est ainsi, il semble qu’on peut aisément réduire à un seul les deux sens du mot conscience. Ce mot, dit-on, signifie tantôt la simple connaissance de ce qui se passe en nous, tantôt l’arrêt prononcé par notre jugement sur la valeur morale de nos actes. Mais d’où vient que la langue n'a qu’un même mot pour désigner ces deux facultés? Ne serait-ce pas de ce que ces deux facultés , au fond, n’en forment qu’une?

La conscience psychologique, rappelons-nous-le, ne nous fait pas connaître, à proprement parler, tous les phénomènes qui se passent en nous, mais seulement la part que notre puissance personnelle a dans la production de ces phénomènes. Ce n’est donc autre chose que l'effort spontané et plus ou moins contrarié de notre activité propre, c’est le moi se connaissant directement lui-même et affirmant son unité. La conscience morale, à son tour, qu’exige-t-elle de nous? De fortifier notre raison et de chercher la vérité, d’aimer tout ce qui est esprit, de nous conserver forts et libres, indépendants de tout ce qui est inférieur à notre raison, et, autant que faire se peut, victorieux des obstacles qui la limitent. Lorsque, dans la science, nous ne songeons qu’à construire des hypothèses aventureuses pour le seul plaisir de la nouveauté ou pour satisfaire un ambitieux amour-propre , lorsque dans l’art nous courons après les émotions malsaines ou

l’instinct et la volonté libre.

que par mollesse d’esprit nous traînons dans l’ornière banale de nos devanciers, la conscience nous avertit que nous nous manquons à nous-mêmes, et elle nous blâme. Elle nous signale encore nos défaillances, quand nous cherchons à diminuer ceux qui nous entourent plutôt qu’à nous élever par nous-mêmes, et quand, au lieu d’aimer ce qui pourrait nous agrandir , en sacrifiant ce qui fait obstacle au véritable progrès de nos facultés, nous nous complaisons dans la contemplation paresseuse de nos mérites imaginaires. Elle nous tourmente enfin lorsque nous sommes en contradiction avec nousmêmes, omettant ce que nous eussions voulu faire, faisant ce que nous souhaitions d’éviter , trop dociles esclaves d’habitudes contractées dans des jours d'oubli. Si, au contraire, nous faisons effort pour trouver la vérité , l’aimer et y conformer notre conduite, nous sommes en paix avec nous-mêmes, notre conscience est satisfaite : nous sentons que c’est bien de notre propre vie que nous vivons, et non d’une vie étrangère à nous , se continuant en nous par l’intermédiaire de notre imagination passive et de nos sens. En un mot, la conscience morale veut tout d’abord que nous développions l’indépendance et l’énergie de cette force raisonnable que la conscience psychologique nous fait directement saisir, élaborant les phénomènes de l’animalité pour en faire sortir la vie intelligente.

430 l’instinct et la volonté libre.

Quand la réflexion nous fait ainsi toucher à ce qu’il y a de fondamental dans notre être, elle nous met en communication avec quelque chose qui, sans doute, constitue notre personnalité, grâce à l’effort que nous faisons pour y participer dans une mesure plus ou moins grande; mais pourtant, ce quelque chose, nous jugeons qu’il nous dépasse d’une portée infinie. C’est un point qu’il est inutile de démontrer : les philosophies les plus opposées l’ont proclamé; ceux qui croyaient d'abord ne voir au delà d’eux que le néant n’ont pu s’empêcher, par une singulière contradiction, de réaliser cet au delà et de lui prêter, avec l'infinité, je ne sais quelle puissance mystérieuse : là est la poésie des athées. Le panthéisme accepte pleinement les pages de Fénelon et de Bossuet sur l’universalité de la raison. Enfin le positivisme et toutes les variétés du matérialisme professent qu'il n’y a point deux raisons dans l’univers , et malgré eux ils s’efforcent à chaque instant d’enfermer le nécessaire et l’absolu dans leurs formules. Eh bien ! cette raison « au bout de laquelle nous ne pouvons aller, » c’est elle qui gouverne tous les phénomènes du monde physique; les animaux sont dirigés par elle, sans le savoir il est vrai; mais tous les hommes y participent comme nous, sciemment : comme nous ils s’éclairent et s’échauffent de ses rayons qui , dispersés dans la nature, se concentrent dans notre

l’instinct et la volonté libre.

âme comme en un vivant foyer. Là où se trouve la raison, et avec la raison la liberté, et avec la liberté l’élan passionné de l'amour, l’homme retrouve ce qui fait le fond de son être. Partout où il voit les moindres lueurs de ces divines qualités, il doit les développer et les épurer comme s’il s’agissait encore de lui. Et, en réalité, n’est-ce pas encore de lui qu’il s’agit? La raison est une. Fortifier la raison d’autrui c’est fortifier la nôtre. Aimer autrui, c’est nous aimer, à la condition, bien entendu, que nous aimions en esprit et en vérité, négligeant les apparences et les illusions éphémères, cherchant partout ce que la conscience nous fait estimer au dedans de nous comme étant seul d’un prix infini. Nous sommes portés à aimer même la nature, à exprimer de ses phénomènes tout ce quils renferment de raison, et nous nous sentons obligés à disposer le globe terrestre, suivant l’expression de l'Ecriture, dans l’ordre et dans la justice. Combien alors ne devons-nous pas nous intéresser dans nos semblables au développement de ces puissances communes qui font la véritable égalité de tous les hommes et assurent la fraternité du genre humain 1

Mais si cette raison, à laquelle participent, avec ou sans conscience, toutes les créatures, les dépasse toutes infiniment, cette raison ne supposet-elle pas quelque part un être infini? En un mot

432 l’instinct et la volonté libre.

cette raison n’est-elle pas Dieu? Saûs nul doute, c’est Dieu que je trouve au fond de moi-même, quand je puis m’y recueillir tout entier, à travers le monde phénoménal où trop souvent mon être se brise et se dissémine en mille fragments épars. Quand l’âme de Marc-Aurèle, après avoir éprouvé la vanité de toutes les grandeurs, se repliait sur elle-même, elle sentait profondément combien est vide ce tourbillon qui emporte les hommes et les choses. Ni la religion de sa naissance , ni la philosophie de son temps, au point où elle était tombée, ne lui laissaient d’autre espérance que celle de la dissolution et du repos immobile enfin dans la mort. Mais sa sainteté, son héroïsme, son austère mélancolie attestent bien qu’il le pressentait et le cherchait au fond de son cœur, ce Dieu que lui voilaient encore les derniers lambeaux des systèmes antiques. Peu de temps après, un autre esprit qui avait recueilli mieux que lui les grandes aspirations du génie grec, et qui s’était senti porté par elles, à travers les déceptions amères de la vie , jusqu'à une religion plus sublime encore, saint Augustin, eût pu lui donner le mot de la grande énigme. « Mon âme est inquiète, » disait-il, « jusqu’à ce que, Seigneur, tu me recueilles tout entier, en reprenant vers toi tous les points de ma vie tristement dispersée : donec me, Domine, totum quod sum a dispersione et deformitate hac , recoUigas in te. » Moralité ,

l’instinct et la volonté libre.

charité, sainteté, piété, toutes ces vertus se trouvent donc confondues dans les grandes âmes ; et tout cela c’est la conscience qui nous le donne , la conscience qui encore une fois est la connaissance de notre activité spirituelle, luttant contre la matière et transformant l’animalité.

Que de fois, dans les polémiques récentes sur la nature de Jésus, n'a-t-on pas répété celle phrase, sans peut-être en mesurer toute la portée : Jésus est l etre en qui la conscience de l’humanité est arrivée à la plus haute expression d’elle-même! Rien de plus vrai, rien de plus profond. Oui, cela est visible dans celle figure , abstraite et impersonnelle, dira-t-on, mais en réalité si vivante; la lucidité de la raison, l’ardeur de l’amour, la liberté de la volonté, ces vertus que nous ne possédons que partiellement et au prix de pénibles efforts , elles sont en lui dans toute leur plénitude, et avec elles la vie de la conscience se déploie sans aucune tension, dans la plus sublime et la plus touchante sérénité. En lui s’est doncsurtout réalisé ce que, dans le langage de Kant, l’illustre Ampère appelait le moi nouménal. En nous, le noumène paraît le plus souvent étouffé sous la multiplicité conlradicloire des phénomènes et sous les déterminations empruntées au monde sensible qui, de toutes parts, limitent notre intelligence. Mais au fond, ce noumène est-il quelque chose d’insaisissable? Le mol l’indique, dira-t-on,

434 1,’jNSTINCT ET LA VOLONTÉ LIBRE.

c’est un être de raison. Mais si la raison est « une faculté active, opérative et non simplement contemplative (1), » si nous ne trouvons les lois de la raison que par l'intermédiaire de la conscience, et si la conscience est l’esprit lui-même qui se connaît en agissant, connaît tout ce qui inllue sur lui, tout ce qui lui résiste ou le limite, ne peut-on dire que ce moi nouménal, nous le constatons infailliblement par la plus positive des expériences? Ajoutons que cette expérience, en nous faisant pour ainsi dire toucher la partie divine de notre être, nous donne encore ce qu’on appelle communément l’instinct de l’immortalité. Que peut-être pour nous le pressentiment de la vie future, sinon l'espoir et pour mieux dire la certitude morale que la vie phénoménale cessant avec l’existence terrestre, la vie nouménale émergera enfin pleinement dans l’autre monde, où nous serons encore plus rapprochés et plus participants de la nature divine ?

En résumé, que nous donne la conscience? Elle nous donne avec la connaissance de notre nature spirituelle la notion de la moralité et celle de la li-

(t) Expressions de M. Caro, le premier h qui nous ayons entendu développer cette vérité, dans son enseignement de l'Ecole normale. Nous regrettons que M. Caro n’ait pas encore donné au public la théorie de la raison qu’il a souvent exposée dans ses cours. Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, nous eussions pu lui emprunter plus encore.

Page 1