L INSTINCT ET LA VOLONTE LIBRE
berté, c’est-à-dire qu’on peut appeler l’ordre moral ou le règne de l’esprit dans son entier. Mais pouvons-nous nous en rapporter à la conscience et croire sur son simple témoignage à notre prétendue liberté? La conscience que nous avons de nous mêmes ne passe-t-elle pas par une quantité innombrable de degrés, tantôt plus claire, tantôt plus obscure? Quelle foi pouvons-nous avoir dans un témoin dont les dépositions ne sont pas toutes également claires et positives? La distinction que fait cette objection n’est pas fausse. Non, nous nous n'avons pas toujours de nous-mêmes une connaissance également nette : la clarté de cette connaissance augmente quand nous réfléchissons ; quand nous ne réfléchissons pas, elle diminue. Mais quand est-ce que nous nous jugeons libres? N’est-ce point surtout dans le premier cas, puisque c’est alors qu’ont lieu les délibérations hésitantes , mêlées, par une sorte d’anticipation , des troubles du remords et du sentiment de la responsabilité? La conscience réfléchie a donc le droit d’être écoutée quand elle nous affirme que nous sommes libres. La raison d’ailleurs en est simple : c’est que la réflexion et la conscience sont précisément ce qui constitue en nous la liberté.
Un acte nous est proposé. Eclairera-t-il notre raison? Fortifiera-t-il notre énergie? Donnera-t-il à notre sensibilité plus d’enthousiasme et plus d’élan?
l’instinct et la volonté LIÜRE.
Augmentera-t-il en dehors de nous cette raison à laquelle nous devons nous intéresser en quelque endroit qu’elle s’offre à nous ? Cet acte est moral. Par cela seul que nous le jugeons, par cela seul que nous le distinguons d’un acte opposé qui ne serait dans notre existence qu'une agitation stérile ou un inutile phénomène de plus , nous savons ce que c’est que la moralité. Cette distinction ferme le règne de l'instinct, elle ouvre celui de la liberté morale. Plus nous nous bornerons à emprunter au monde phénoménal les moyens nécessaires pour pénétrer profondément dans ce monde de la raison et de la conscience, plus nous serons libres.
Ainsi donc l’idée de la spiritualité , l’idée de la moralité, l’idée de la liberté sont inséparables l'une de l’autre. Croire que d’abord l’homme est libre et ensuite que la loi morale intervient pour limiter cette liberté, c’est une erreur. Qn’est-ce que j'appelle être libre? C’est me conduire d'après moimême. Mais où suis-je le plus moi-même? Est-ce dans l'arbitraire, la fantaisie, le caprice? Ce qui se cache sous ces mots, c’est, une malheureuse inclination à céder aux influences variées du dehors, influences que nous avons d'autant plus de peine à démêler et à combattre qu'elles sont plus intermittentes, plus fugitives et plus obscures. Là où je suis le plus moi-même, c'est quand je me conduis
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d’après ma raison et ma conscience. C’est donc par un seul et même effort que l’homme travaille à être moral et à être libre. Plus il est moral, plus il est libre. Quoi d’étonnant encore une fois, puisque la moralité n’est autre chose que l’effort de l’esprit pour s’affermir lui-même et soulever les limites qui arrêtent son libre développement? Telle est la série des vérités que nous tirons nécessairement du fait de conscience, lequel est absolument propre à l'homme et suffit à lui seul pour assurer la supériorité de sa nature.
Mais en vertu de quelles conditions l’homme exerce-t-il sa liberté? Son libre arbitre n’est-il pas soumis lui-même à certaines lois? et quelles sont ces lois?
Supposons l’esprit en présence de choses qui lui paraissent clairement et infailliblement convenir ou ne pas convenir à son essence. Il se porte vers les unes et il s'éloigne des autres, en vertu d’une sorte de nécessité morale. Dans de pareils cas , l’esprit est-il libre? Oui assurément. C’est là , je le sais, qu'il paraît au premier abord l’être le moins. Au fond, c'est là qu’il l'est le plus. Pourquoi? Parce qualors l'esprit se retrouve et se reconnaît immédiatement dans les choses qui s'offrent à lui. Et comme il ne peut évidemment se renier lui-même, il se complaît dans la possession de ce bien qui est le but et la fin de son activité. Rien d’étranger
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à lui ne pèse donc sur lui ; car la pratique de ce bien auquel il arrive, sans passer par d'autre opération intermédiaire que celle de la conscience, c’est pour ainsi dire l’extension naturelle et le développement continu de sa personnalité. Voilà pourquoi on dit que l'homme a l’instinct du beau et l’instinct du bien, comme on dit qu'il a r instinct de l’immortalité. De même, d’après l’opinion universelle , s’il est des hommes en qui telle ou telle puissance de l’âme se soit développée au point d’absorber l’être tout entier , ceux-là auront souvent l’instinct de ce qui convient à leur nature propre et à leurs tendances, et ils ne pourront pas ne pas agir en conséquence. C’est encore une croyance touchante, et non sans quelque fondement, que la mère véritablement dévouée a l'instinct de ce qui convient à son enfant, et que cet instinct lui inspire irrésistiblement tous ses actes. Il y a dans tout cela une analogie trompeuse avec l'instinct de l’animal; ici et là, l’être nous semble atteindre immédiatement son but et jouir de son bien sans effort. Mais lorsqu’on dit que l’homme porté, par exemple, vers la beauté, ne fait qu’obéir à un instinct, n’oublie-t-on pas que cet élan suppose toute autre chose qu’une sensibilité aveugle et passive. Pour nous , qu’est-ce le beau ? Le reflet de notre propre vie dans l’univers, dans l’univers que notre imagination ordonne selon les lois de notre raison,
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pour lui faire exprimer l’intelligence en même temps que la force et l’amour. Nous ne pouvons donc trouver en dehors de nous la beauté qu’à la condition non-seulement d’en porter implicitement le type dans notre àme , mais d’avoir rendu ce type plus ou moins vivant dans tout notre être par les efforts de la vie morale et par l’épanouissement de la conscience. Qu’on cherche cet instinct prétendu dans ceux qui vivent affaissés sous le poids de la matière! ils ne savent retrouver dans les autres créatures que l'image de ce qui subsiste en eux, c’est-à-dire la moindre partie de l’homme, l’impure sensation, la fausse grandeur et la vaine agitation. Je ne dis pas que ce prétendu instinct ait complètement disparu; mais il s’élève et s’abaisse au fur et à mesure que la vie de la conscience est plus ou moins complète et une. Qui ne voit dès lors l’abîme ’ qui le sépare de l’impulsion organique aveuglément subie par la bête?
L’homme est libre, avons-nous dit, quand il agit selon sa raison , et la raison veut qu’en toutes choses , dans les actions comme dans les idées , il y ait un terme, un but auquel tout se rapporte. Or, dans la conduite de la vie, ce terme nous est donné par la conscience, ce terme c’est nous-mêmes, c’est la partie essentielle et substantielle de notre être vers laquelle nous cherchons à remonter sans cesse. En nous portant à cette fin, nous