CHAPITRE XI
LA PRÉDISPOSITION ET LES AGENTS PROVOCATEURS DANS L'ÉTIOLOGIE DES PERVERSIONS SEXUELLES
La plupart des auteurs, avec Casper, Krafft-Ebing, Moll, Kiernan, admettent que l'inversion sexuelle est congénitale, qu'elle peut se manifester spontanément, en dehors de toute anomalie anatomique et physiologique. On l'a expliquée par un phénomène d'atavisme sous prétexte qu'il existe des animaux inférieurs bisexués (Kiernan) ou qu'à l'origine l'embryon humain est bisexué; on a imaginé un cerveau femelle dans un corps mâle (Magnan, Gley) ; on a invoqué une hérédité* de tendances (Krafft-Ebing) ; enfin l'association des idées provoquées par les circonstances des premières émotions sexuelles a paru pouvoir rendre compte à elle seule de la perversion. La théorie de Mantegazza basée sur une anomalie supposée de la distribution des nerfs des organes génitaux au rectum n'avait guère chance de faire fortune. Dans ces dernières années von Schrenk-Notzing a soutenu que l'inversion n'est ni héréditaire ni congénitale, mais que les héréditaires et les dégénérés offrent une faiblesse d'esprit et une diminution de la résistance aux influences extérieures qui peuvent jouer un rôle dans son développement.
L'hérédité. directe est rare, elle peut être rendue vrai-
semblable par les faits dans lesquels on voit la tendance s'accentuer dans la descendance ; mais ces fait» sont rares et complexes : Texistence de perversions sexuelles chez un idiot issu d'un inverti ne prouve pas du tout la transmission héréditaire de l'inversion.
L'atavisme li'est pas mieux établi par Texistence d'animaux bisexués dont l'organisation est très différente de celle de l'homme. On a admis que, chez un grand nombre d'animaux, la pédérastie se manife^stait à l'état de nature; mais si on fait, comme nous l'avons vu, la critique expérimentale des faits invoqués, on voit que l'inversion ne se manifeste que dans le cas d'isolement sexuel et sous l'influence de conditions diverses qui peuvent tromper le pédéraste actif et diminuer la résistance du passif : un hanneton ou un bombyx mâle, à la suite d'un rapport normal, excite un mâle neuf par l'odeur de femelle qu'il conserve, et il oppose peu de résistance ; cette résistance diminuera encore si on lui fait subir un traumatisme comme la section des antennes. La perversion est subordonnée à des conditions bien déterminées qui excluent la spontanéité instinctive. L'existence de la pédérastie chez la plupart des peuples, et en particulier chez les anciens, ne prouve rien de plus que la pédérastie accidentelle chez les animaux ; il ne faut pas confondre habitude vicieuse et perversion instinctiv.e. Il est facile de prouver l'existence d'habitudes vicieuses chez les Grecs, mais il n'existe pas de documents capables de prouver l'existence chez eux «de l'inversion sexuelle congénitale.
On a invoqué en faveur de la spontanéité instinctive du caractère normal dans une certaine mesure de l'inversion, la soi-disant indécision sexuelle de la puberté; mais pour que cette indécision sexuelle puisse servir d'argument, il faudrait d'abord en prouver l'existence en dehors des conditions capables de pervertir l'instinctj comme l'isolement sexuel.
L'argument atavique, pas plus que Targument embryologique, n'est capable de démontrer l'existence d'une inversion congénitale. Van Beneden et Boveri ont prouvé que les substances nucléaires paternelles et maternelles se distribuent également aux deux premières cellules, elles travaux plus récents de Hœcker, Ruckert, Herla, Zoja, établissent qu'il y a une grande probabilité, que cette égale distribution se continue dans les divisions ultérieures. Le noyau reçoit donc la même quantité de chromatine paternelle et maternelle *.
L'hermaphrodisme embryonnaire paraît être un fait commun, même aux animaux unisexués : l'état unisexué est une différenciation consécutive ; ce n'est qu'assez tard que les organes d'un sexe se développent tandis que ceux de l'autre s'atrophient. On prétend que tous les animaux supérieurs passent par une période hermaphrodite au début de l'évolution *, chez le poussin, d'après Laulanié, l'hermaphrodisme serait constatable entre le septième et le neuvième jour de l'incubation 3.
Mais cette évolution ne prouve pas qu'il y ait à aucune époque du développement une véritable indifférence sexuelle. La tendance à la spécialisation peut exister dès l'époque de la fécondation; les caractères sexuels peuvent n'être pas confinés dans un seul groupe d'organes, mais se rencontrer dans tous les éléments de l'organisme. Que la détermination du sexe puisse précéder même la fécondation, on peut en voir la preuve dans le développement des abeilles et dans la production de plantes mâles ou femelles dans différentes conditions de nutrition*.
(1) Edm.-M. Wilson. The cell in developement and inheritame, 1898, N.-Y., p. 134.
(2) Le Dantec. La sexualité, 1899, p. 71.
(3) Laulanié. Sur l'évolution comparée de la sexualité dans Vindividu et dans l'espèce (C. R., 4885, CI, p. 393.
(4) P. Geddes et A. Thompson. L'évolution du sexe, trad. H. de Varigny, 1892.
Les conditions du développement normal ne donnent pas l'explication de la production de l'inversion sexuelle.
La possibilité de l'acquisition peut se baser sur plusieurs circonstances principales ^
C'est à tort qu'on pourrait croire qu'on se rappelle toutes les circonstances qui ont accompagné dans l'enfance le développement de la fonction sexuelle, un grand nombre de circonstances ont pu déterminer des excitations sans laisser de trace dans le souvenir ; et ces excitations peuvent avoir déterminé des associations qui persistent. L'influence des circonstances extérieures dans la formation et la direction des idées est toute-puissante. L'excitation des sentiments sexuels anormaux peut avoir des causes extérieures très diverses et qui peuvent être oubliées depuis longtemps. L'environnement peut donc agir sur l'évolution anormale du sens génital. La génération est en somme, rappelons-le, le résultat d'un excès de nutrition. Le besoin génésique est dominé par l'état de l'organisme tout entier : toutes les causes d'affaiblissement général peuvent atténuer ce besoin, toutes les causes d'excitation peuvent l'exalter. Aussi toutes les excitations sensorielles, sur quelque sens qu'elles portent, comme tous les excitants diffusibles, sont susceptibles d'exalter le besoin génésique, indépendamment de toutes les associations préalables- capables d'agir sur l'appétit sexuel. Il y a, à cet égard, des variations individuelles considérables. Ce n'est que lorsque l'organisme est dans un état général convenable que les besoins sexuels peuvent être éveillés normalement par des excitations portant directement sur les organes génitaux ou par des excitations sensorielles qui déterminent par association des représentations équivalentes.
(l) Morton Prince. Sexual perversion or vice ? A pathological and therapeutic inquiry {The joium, of nervous and mental diseases, 1898, no 4, p. 248). "
238 l'ixstinct sexuel
Le besoiQgénéBique,a-l-on dit, peutètre considéré comme un besoin d'évacuation; le choix est déterminé parles excitations ou par les représentations qui rendent l'évacuation plus agréable. A l'état physiologique la tension locale des organes spéciaux est subordonnée à la tension générale ; mais dans certaines conditions d'évolution défectueuse ou dans certaines conditions pathologiques, elle peut être indépendante. Un vice d'évolution localisé des centres nerveux ou une irritation locale périphérique peut réaliser la formation d'un centre cérébral irritable, susceptible d'être mis en jeu en dehors des conditions normales. Dans ces conditions d'irritabilité anormale, les associations les plus étranges peuvent s'établir. Le râle de ces associations n'est guère douteux: les premières émotions sexuelles peuvent se lier définitivement dans le souvenir aux circonstances qui tes ont accompagnées.
On a été conduit & admettre que l'éducation peut favoriser la tendance homosexuelle comme elle peut favoriser la folie du doute, les phobies, etc.
Mais de ce que les circonstances extérieures peuvent influencer le développement des perversions sexuelles en général, il ne ressort pas que ces circonstances peuvent à elles seules déterminer la perversion. Un grand nombre d'individus sont soumis aux mêmes conditions extérieures et bien peu succombent de la même manière il leur influence. On sait bien d'ailleurs que les phobies, par exemple, auxquelles on a comparé les perversions sexuelles, sont le plus souvent, en dehors des états neurasthéniques ou hy s léri formes, des stigmates de la dégénérescence.
Le rôle des circonstances extérieures ne prouve pas qu'il n'y a aucune condition organique en jeu : il montre e la condition organique a besoin d'un teur. Si l'inverti acquiert sous l'influence a physique, c'est qu'il a apporté en naissant à acquérir qui lui est personnelle et qui
manque à ceux qui ont traversé les mêmes circonstances sans faire la même acquisition. Quand on admet qu'une inversion sexuelle peut avoir été provoquée chez un garçon de neuf ans par le fait d'avoir été à cheval siir le genou d'un homme, qu'un autre a tiré des goûts de pédérastie du spectacle d'un accouplement de chiens, on peut bien élever un doute sur le rôle prédominant de la cause extérieure. Nous avons eu à peu près tous dans notre enfance les joies de cette chevauchée et Tétonnement de ce spectacle, et cependant l'inversion sexuelle et la pédérastie restent l'exception : c'est qu'il faut une condition prédisposante. Les mauvais exemples n'agissent pas non plus chez tous. Les excès d'onanisme peuvent modifier la sensibilité sexuelle : von Schrenk-Notzing cite avec raison des individus qui, après avoir éprouvé des sensations sexuelles normales, cessent de les éprouver à la suite d'excès de masturbation : mais les excès de masturbation n'ont pas toujours m même fréquemment cet effet, et d'autres conditions physiques que la dépression résultant des excès de masturbation peuvent produire le même effet, et les excès de masturbation sont déjà souvent la marque d'une tare.
Les tares de l'instinct sexuel se rencontrent souvent chez des individus mal développés et anormaux à d'autres points de vue, chez des névropathes héréditaires ou congénitaux, sous l'influence d'excitations qui n'auraient nul effet chez des sujets normaux. Ces mêmes provocations peuvent avoir le même effet chez des individus en apparence normaux mais en état d'infériorité physiologique accidentelle : on peut alors voir la perversion sexuelle cesser avec la condition physique qui la favorisait. La guérison de ces perversions ne prouve pas du tout que la condition physique en jeu était la seule condition de la perversion puisque cette condition physique est fréquente alors que la perversion est rare. Là encore, nous retrou-
vons la trace d'une prédisposilion qui peut ne trouver aucun appui dans les antécédents personnels ou héréditaires.
On a considéré les cas de fétichisme * comme les plus propres à illustrer le rôle des causes provocatrices et d^s associations ; mais les circonstances qui déterminent le fétichisme en s'associant aux premières impressions sexuelles sont le plus souvent propres à démontrer l'impressionnabilité anormale du sujet. J'ai cité l'observation d'un fétichiste qui s'était spécialisé pour les femmes rousses ; il suivait indifféremment toutes les femmes rousses, jeunes ou vieilles, belles ou laides, élégantes ou sordides. Il attribuait ce goût à ce que la première femme qu'il avait aimée était rousse. Ce malade a été cité depuis à l'appui du rôle exclusif de l'association; mais il était sujet à d'autres troubles nerveux, et il était pourvu de plusieurs stigmates physiques :i\ ne peut pas compter parmi les sujets normaux.
Le rôle des associations dans l'étiologie des perversions sexuelles a été admis dans les formes les plus diverses de perversion : homosexualité, fétichisme, onanisrrie, pédérastie, sadisme, masochisme, etc. 2.
Le rôle exclusif de l'association n'explique pas la précocité sexuelle si fréquente chez les anormaux.
€hez les sujets normaux, il y a un rapport constant entre l'évolution morphologique et physiologique des organes génitaux et celle des besoins, de l'appétit sexuel. Ce rapport est établi par des faits bien constatés : les modifications des organes génitaux, sous l'influence de la puberté, de l'âge, de la castration, coïncident généralement avec des modifications corrélatives des besoins
(1) A. Binet. Élude de psychologie expérimentale^ 1888. — P. Garnier. Les fétichistes, 1896.
(2) A. Niceforo. Le psicopalie sessuali acguisite e i reati sessuali^ Roma, 1897.
sexuels. Toutefois, la castration ne supprime pas nécessairement les besoins sexuels, pas plus chez la femme que chez l'homme ; quelquefois même elle est suivie d'une excitation manifeste. Si après la castration tout continue à se passer comme s'il partait encore des excitations périphériques de l'organe amputé, on peut l'attribuer à ce que ces nerfs peuvent encore être excités dans le tissu de la cicatrice et donner lieu à des sensations spéciales, analogues à celles qu'on observe chez les amputés qui sont quelquefois pour leur vie sujets aux illusions que ron<îonnaît bien*. La ménopause peut, comme la castration, laisser subsister les besoins sexuels, et quelquefois même les exagérer. On pourrait faire intervenir une dégénérescence involutive des organes sexuels susceptible de déterminer des irritations analogues à celles que nous avons admises après la castration. Mais on sait bien que lorsqu'un organe est devenu le siège d'une activité normale ou anormale, sous l'influence d'excitations externes ou internes, cette activité ne disparaît pas toujours par le seul fait de la disparition de la cause d'irritation. Dans les folies dites sympathiques, par exemple, quand la cause excitatrice a disparu, le cerveau est devenu le siège d'une affection tellement propre, comme disaient les anciens, qu'elle est devenue indépendante. On a donné comme preuve de l'indépendance des besoins sexuels de l'état des organes génitaux, la persistance du besoin sexuel après que les organes génitaux ont été satisfaits et sont même dans l'impossibilité de renouveler l'acte sexuel '. Cette persistance peut s'expliquer par la persistance de l'irritation locale provoquée par la congestion liée au fonctionnement de l'organe, aussi bien que par la persistance de l'irritation centrale. On n'a pas du tout établi par ces
(1) Pitres. Élude sur les sensations illusoires des amputes (Ann, ïaéd. psych. 1897, 8» série, t. V, p. 5 et 117).
(2) J. Roux. Psychologie de V instinct sexuel ^ 1898, p. 21. FÉRE. — L'Instinct sexuel. • 14
242 l'Ix\stingt sexuel
faits que les organes génitaux ne soient pas indispensables au besoin sexuel.
L'apparition des besoins sexuels chez l'enfant avant l'âge de la fécondation possible, la précocité sexuelle en général, quelque définition qu'on en donne, peut s'expliquer aussi bien par une anomalie de développement des organes génitaux susceptibles de devenir le siège d'une irritation locale, que par une anomalie de développement cérébral. Chez les idiots, qui montrent quelquefois une précocité sexuelle remarquable, on observe souvent des anomalies morphologiques des organes génitaux : or, les anomalies morphologiques coïncident souvent avec des anomalies histologiques. D'autre part un certain nombre d'invertis se sont fait remarquer par la régularité du développement de leurs organes génitaux, ce qui ne veut pas dire d'ailleurs que la structure de ces organes ait été normale.
Si l'influence des causes extérieures, le plus souvent banales, est insuffisante à elle seule pour produire l'inversion, si d'autre part il est impossible de nier l'existence d'une anomalie alors même qu'il n'existe pas d'anomalie morphologique grossière, on est mal fondé à subordonner l'anomalie congénitale, ou la condition pathologique probablement acquise, qui, dans l'espèce, peuvent Tune et l'autre constituer la condition prédisposante, à la condition extérieure et à l'association.
J'ai recueilli quelques faits qui me paraissent propres à illustrer la valeur respective de la prédisposition et de l'agent provocateur.
Observation XVI. — Hérédité névropathique homosexuelle. — Altraction jalouse pour des mamelles maternelles. — Répulsion pour le sexe masculin provoquée par un choc moral. — Tendances homosexuelles.
M°^c G... a 44 ans. Elle appartient à une famille où les femmes sont souvent nerveuses. Son grand-père paternel est mort
PRÉiilSPOSITION AUX PERVERSIONS SEXUELLES 243
à 92 ans, du cœur, ayant toujours joui d'une santé parfaite ; la grand'mère est morte à 50 ans, d'un cancer des organes génitaux internes. Deux oncles vivent encore et se portent bien, comme son père d'ailleurs, qui a actuellement 72 ans. Le grand-père maternel est mort à 66 ans, d'une affection ancienne du cœur ; la grand'mère est morte dans une maison d'aliénés, à 58 ans, après six mois de séjour. La mère était migraineuse, a eu plusieurs crises de chorée dans son enfance, et une dernière crise de chorée, dans sa grossesse, a été suivie d'un accès maniaque. Elle a actuellement soixante-huit ans et se porte bien. Un oncle maternel se porte bien, n'a jamais été nerveux ; une tante plus jeune que la mère a dû être séquestrée plusieurs fois pour des accès de mélancolie avec idées de suicide. Les parents de M"^° G... ont eu deux autres filles qui sont mortes en bas âge, de convulsions : l'une avait une anomalie du cœur avec cyanose congénitale. Enfin elle a une sœur plus jeune qu'elle de quatre ans, que j'ai eu occasion de voir à plusieurs reprises pour des accidents hystériques et qui est pourvue de chaque côté d'un fibro-cartilage préauriculaire.
M°^^ G... est née à terme, bien constituée et s'est développée d'une façon régulière dans les premiers mois : elle a été propre de bonne heure, a marché et parlé aux époques normales; la dentition a évolué sans accidents. Au moment du sevrage, qui eut lieu au quatorzième mois seulement, on fut frappé de son attitude. On eut beaucoup de peine à lui faire abandonner le sein maternel, bien qu'elle eût depuis longtemps l'habitude d'autres aliments ; elle ne se calmait qu'au contact de la poitrine de sa mère, qu'elle serrait avec une expression singulière. Plusieurs fois par jour il fallait que la mère consentit à se livrer à ses caresses, sous peine de colères violentes. Elle devait mettre ses deux seins à nu et l'enfant les embrassait et les caressait alternativement ; c'était à grand'peine qu'on pouvait la calmer. Au bout de huit mois, la mère étant devenue enceinte, comprit la nécessité de faire cesser cette anomalie ; on n'y arriva qu'à grand'peine et au prix d'explosions telles qu'on les accuse d'avoir provoqué l'avortement au troisième mois. On tâcha néanmoins de conserver le terrain conquis ; mais la tendance continua à se manifester fréquemment ; et
un jour, Tei^fant, qui avait bieo trois ans, entra dans la chambre de sa mère au moment où son mari Taidait à détacher un vêtement ; elle fut prise d'une colère violente criant : « C'est à moi ! c'est à moi ! » et on eut grand'peine à l'emporter et à la calmer. A partir de ce moment elle fut plusieurs mois à refuser d'embrasser son père, et même à se laisser toucher par lui. La mère, étant de nouveau devenue enceinte, restait souvent à la maison, prenait son temps pour l'adoucir ; elle parvint à la faire revenir à de meilleurs sentiments pour son père. Vers le terme de sa gtossesse, sa mère lui ayant annoncé qu*elle allait avoir un petit frère, elle répondit : «Je l'aimerai bien s'il a une nourrice, mais s'il touche à mes nounous, je le tuerai. » La mère était décidée à nourrir son enfant; mais bien convaincue que si sa fille s'en apercevait elle se livrerait à des violences insupportables, elle fil jouer le rôle de nourrice par une femme de chambre et mit la petite fille en pension une partie de la journée. On parvint à dissimuler pendant toute la durée de l'allaitement; elle aimait sa petite sœur, s'en amusait pendant tout le temps qu'elle passait à la maison ; mais de temps en temps, elle était prise de soupçons, et sa mère devait se soumettre à ses caresses pour la rassurer. Elle avait bien près de 8 ans lorsqu'elle manifesta pour la dernière fois ses exigences bizarres.
Peu de temps auparavant une domestique lui avait affirmé que sa petite sœur avait été nourrie comme elle par sa mère; elle entra dans une colère violente et voulut se précipiter sur sa sœur; comme la domestique n'était à la maison que depuis quelques mois, on put la contredire ; mais elle fut surtout convaincue par cette circonstance que sa sœur né manifestait jamais son affection pour sa mère par la recherche des mêmes caresses. Elle reconnaît elle-même que sa passion pour le sein de sa mère a persisté longtemps, jusque vers la puberté, mais qu'à partir de 8 ans, elle la dissimulait par amour-propre, et parce qu'elle souffrait des refus de sa mère. Jusqu'à cette époque aussi elle n'avait jamais pu vaincre sa jalousie vague à l'égard de son père : elle s'efforçait de lui faire oublier, par ses prévenances, la répugnance qu'elle dissimulait mal pour ses caresses. Cette répugnance d'ailleurs n'était pas limitée à son père, elle se montrait pour tous les hommes quel que fût leur
âge ; elle ne faisait exception que pour de tout jeunes garçons et surtout pour ceux qui avaient un aspect plus féminin. Un de ses cousins, qui • avait joui de ce privilège, vit la sympathie dont il était l'objet se changer tout à coup en antipathie dissimulée lorsqu'il commença à présenter des caractères bien marqués de puberté'.
Les confidences de ses camarades de pension lui avaient fait comprendre de bonne heure qu'elle ne sentait pas comme les autres ; elle était étonnée des idées qu'elle entendait exprimer.
Elle a été réglée à 13 ans et demi, sans troubles particuliers du caractère ni de la santé, et d'emblée avec exactitude. La puberté ne paraît pas avoir modifié sa répulsion pour les hommes, mais à mesure qu'elle était mieux renseignée sur la fonction sexuelle, elle était plus consciente et plus frappée de son anomalie. C'est alors qu'elle commença à éprouver pour ^ quelques jeunes filles des sentiments plus vifs et un besoin de contact. Quand il lui arrivait de danser avec ses compagnes préférées, elle remarquait que le frôlement de sa poitrine contre la leur lui procurait une excitation spécialement agréable et qui s'accompagnait d'érection des mamelons. Elle avait 16 ans lorsqu'il lui arrivera pour la première fois de sentir ses parties génitales prendre part à cette excitation et se mouiller à la suite d'un exercice de ce genre. C'est à partir de ce moment qu'elle commença à avoir des rêves voluptueux dans lesquels il s'agissait toujours de jeunes filles. Elle croit qu'à la pension qu'elle ne quitta qu'à dix-sept ans, il n'y avait aucune jeune fille qui pensât comme elle ; elle n'en a jamais connu qui ait paru rechercher les mêmes sensations et à qui elle eût osé faire part des siennes.
Quand elle fut sortie de pension, elle rencontra, dans une famille amie, une jeune fille de son âge qui comprit tout de suite ses tendances, l'attira dans sa chambre et l'initia aux attouchements vulvaires. Elle éprouva une répugnance pour ces attouchements et elle évita de nouvelles occasions. Cependant cette même jeune fille figura souvent par la suite dans ses rêves voluptueux. C'est, affirme-t-elle, la seule circonstance dans laquelle elle ait pratiqué des attouchements génitaux ; mais souvent depuis elle a éprouvé des sensations voluptueuses,
i— •!*■ » — ^ wr w w" " T^r- ■^i»^-''
au contact de jeunes filles et plus souvent de jeunes femmes fortement pigmentées et remarquables par des sécrétions odorantes delà peau. Elle ne sentait aucune attraction pour les jeunes gens, mais elle n'éprouvait guère de répulsion bien marquée que pour les hommes à caractères sexuels accentués, barbus, à la voix grave. Elle avait 19 ans quand on lui proposa pour la première fois un mariage ; plusieurs propositions suivirent, qui furent accueillies par le même refus immédiat, sans autre raison que la répugnance sexuelle. Elle se rendait parfaitement compte de l'anomalie de cette répugnance, qu'elle ne retrouvait chez aucune de ses compagnes et qu'elle cherchait à vaincre sans succès. Elle imaginait bien que le rôle d'une femme est de devenir mère de famille, et elle voulait se marier ; chaque fois qu'une jeune fille de sa connaissance et plus jeune qu'elle se mariait, elle éprouvait un vif dépit, mais elle était incapable d'accepter les propositions qu'on lui faisait, si avantageuses fussent-elles.
Elle avait 22 ans, quand on lui présenta un homme de 28 ans, d'une situation convenable, mais chétif, presque imberbe , et ayant d'ailleurs la réputation d'avoir été élevé à la manière des filles, et sans avoir jamais quitté le jupon maternel. Elle pensa qu'elle ne retrouverait pas une pareille occasion de satisfaire à la fois ce qu'elle croyait la raison et sa famille. Elle accepta d'emblée, et montra même un empressement à hâter la solution définitive qui surprit. Elle n'éprouvait aucune attraction sexuelle, mais elle jugeait que c'était l'homme le plus convenable à l'aider à remplir son devoir. Elle avait pour son mari une estime bien méritée d'ailleurs depuis par une carrière fort honorable.
Les actes sexuels ont toujours été pour elle répugnants et n'ont jamais réussi à provoquer Texcitation qu'elle éprouvait facilement auprès de jeunes femmes. Elle s'est habituée à les subir par devoir, par complaisance, par dévouement à son mari, qu'elle aimait comme un frère et qu'elle aidait de son travail et de ses encouragements. Il lui est arrivé rarement d'éprouver dans ses bras une jouissance sexuelle, et ce n'était que par l'évocation d'images féminines.
Jusqu'aujourd'hui elle a été réglée avec une exactitude absolue
tous les vingt-huit jours, sans douleur et sans aucun trouble quelconque : c'est-à-dire qu'elle n'a jamais eu rien qui indique ni la fécondation ni un commencement de grossesse. (Les éléments manquent pour éliminer l'hypothèse de la stérilité du mari.) Elle a toujours vécu en bonne intelligence avec son mari, et il ne lui arrivait guère de se préoccuper de son état que lorsqu'elle avait eu des rêves de femmes ou lorsqu'il lui arrivait d'avoir des sensations sexuelles au contact de femmes ; elle souffrait alors de n'être pas comme les autres femmes, de n'avoir pas d'enfants. Toutefois ces réflexions n'entraînaient que des chagrins passagers et jamais d'accès mélancoliques durables.
Huit mois environ avant sa première visite, elle avait fait une chute de voiture qui lui avait causé plus de peur que de mal, mais à la suite de laquelle elle éprouva une série de troubles neurasthéniques: céphalée, dyspepsie, insomnie, indécision; puis apparurent des obsessions relatives à sa culpabilité. Elle s'accusait principalement de n'avoir pas, dans son enfance, fait tout ce qu'elle aurait pu pour vaincre la répugnance que lui inspirait son père : c'est là, pense-t-elle, la cause de tousses maux ; elle aurait dû avouer son anomalie et se faire soigner, etc. De temps en temps, elle a des craintes obsédantes de cédera l'idée de suicide. C'est surtout pendant les périodes de digestion pénible que ces obsessions relatives au suicide se manifestent ; mais elles se montrent aussi sous l'influence d'autres conditions physiques, telles que l'abaissement dépression atmosphérique, la fatigue.
A la suite d'une cure d'air et de repos qui a duré près de cinq mois, les accidents neurasthéniques, y compris les obsessions, ont disparu ; mais l'anomalie de l'instinct sexuel n'a subi aucune modification.
Chez cette malade nous voyons que ranomalie instinctive relative au sexe a été précédée par une répulsion que lui inspirait son père. Mais cette répulsion était liée à un sentiment de jalousie dont le caractère morbide n'était guère douteux. Cet attachement jaloux pour les mamelles maternelles peut déjà être considéré comme un stigmate.
ama^i^^mm^^^m ni \m^mmmmm'K^^msm^immfmfl9mm^f!^saaammm
Le choc produit par la vue de son père, soupçonné d'un contact avec ces organes, a été l'occasion d'une répulsion générale pour le sexe opposé, et on a vu consécutivement se développer des tendances homosexuelles. Le spectacle qui a produit le choc est d'une banalité telle qu'on pourrait presque dire qu'aucun enfant ne l'a évité. L'acquisition d'une perversion instinctive sous son influence n'a pu se produire qu'en raison d'une aptitude spéciale à acquérir. Si le rôle de l'excitation extérieure et de l'association est évident, il n'en est pas moins secondaire. Bien que l'examen n'ait pas été complet au point de vue de la recherche des caractères tératologiques, l'interrogatoire a paru démontrer qu'il n'existe pas chez cette femme d'anomalies grossières des formes ; la régularité de la menstruation semble aussi indiquer l'absence de malformations spéciales des organes génitaux : mais ces faits négatifs ne suffisent pas pour permettre de nier des anomalies de structure qui constituent la condition anatomique de la prédisposition morbide. On sait bien que les agénésies et les hétérotopies dans les centres nerveux ne s'accompagnent pas toujours de malformations extérieures.
Observation XVIL — Hérédité psychopathique. — Incontinence d'urine, — Terreur non motivée provoquant la répulsion pour Vautre sexe. — Tendances homosexuelles. — Illusion de recul dans le temps, — Epilepsie, — M. P..., 41 ans, est le fils unique d'un père mort à 74 ans, d'une attaque d'apoplexie cérébrale. Le père avait 63 ans à sa naissance, il s'était marié à 62 ans à une fille de 26 ans, qui est d'ailleurs morte à 31. ans dans une maison d'aliénés et sur la famille de laquelle on ne possède aucun renseignement.
II a été élevé par un oncle de quinze ans moins âgé que son père et qui est mort au même âge, à quelques mois près et de la même manière. Cet oncle était célibataire. Il n'a connu personnellement aucun autre parent.
On ne sait rien de ses premières années, si ce n'est qu'il avait des terreurs nocturnes et de l'incontinence d'urine qui ont
duré jusqu'à 12 ans. Sa mère le réveillait à des heures fixes pour tâcher d'éviter les pertes d'urine ; on n'obtenait ainsi qu'un succès partiel. De temps en temps il arrivait qu'il ne pouvait pas se rendormir; elle le prenait alors près d'elle pour le calmer. Une nuit, il arriva qu'en s'agitant sa main se porta au contact du corps de sa mère dans une région pourvue de poils; ce contact éveilla brusquement l'idée d'un animal. Il se jeta hors du lit avec des cris de terreur, ne voulut plus se laisser coucher que dans son propre lit et ne se calma que longtemps après. En prenant comme point de repère le début de la maladie de sa mère, il est certain qu'il avait moins de 3 ans. A partir de ce moment, quand sa mère et plus tard la nourrice qui était restée à son service, le prenait dans son lit, il faisait tous ses efforts pour qu'on ne le remît plus dans le sien. Il était poursuivi par l'idée de se renseigner sur la cause de cette sensation qui l'avait tant effrayé et sur laquelle il n'avait pas eu d'explication suffisante. Il simulait le sommeil pour surveiller les mouvements de sa nourrice pendant qu'elle faisait sa toilette. Il fut plusieurs mois avant de découvrir « la bête ». Mais la connaissance de son siège ne l'éclairait guère sur sa nature ; ses questions ne firent que rendre plus étroite la surveillance ; il finit par renoncer à obtenir des éclaircissements de son entourage, mais sa préoccupation ne s'effaçait pas. Il avait près de 8 ans lorsqu'un livre d'anatomie commença à le renseigner d'une manière un peu confuse. Et il comprit que toutes les femmes devaient être pourvues du même objet, qu'elles ne l'aimaient pas comme sa nourrice et qu'elles ne le défendraient pas contre le danger. Il commença à manifester de la répugnance pour le contact des femmes; il ne pouvait pas supporter qu'une femme autre que sa nourrice l'appuyât sur ses genoux, tandis qu'il montait spontanément sur ceux des hommes. Les jeunes filles jusqu'à 13, 14 ou 15 ans ne lui produisaient pas la même répulsion, il jouait avec elles sans aucune réticence. Il ne présentait aucun autre trouble nerveux que ^incontinence nocturne qui persistait en s'atténuant, mais il était sans cesse préoccupé de l'origine de sa répulsion pour les femmes. Il risquait de temps en temps une question aux filles de service et à ses camarades qui
ne lui donnèrent que des réponses plus propres à exciter sa curiosité qu'à la satisfaire.
Il avait près de 12 ans quand il arriva à mettre la main sur un traité de maladies vénériennes à l'usage des gens du monde, où il trouva enfin une description qui suffit à l'éclairer, mais non pas à lui enlever sa répugnance. Il commença à refuser de se laisser embrasser par sa nourrice ; son contact lui donnait une angoisse très pénible. L'incontinence avait cessé. Il commença à se masturber avec plusieurs camarades sans qu'il s'établit un lien exclusif. Ce n'est que vers 15 ans qu'il éprouva un sentiment très vif pour un garçon de 17 ans qui était pourvu de caractères sexuels très marqués, musculature bien développée, barbe naissante, voix sonore. Ce sentiment eut pour effet de l'éloigner de tous les autres liens accidentels.
Mais comme ce garçon paraissait, au moins en ce qui le concernait, n'avoir aucune tendance du même genre, il n'eut jamais avec lui que des rapports d'affection très intimes qui ont continué d'ailleurs après la sortie du collège. Il pense que son camarade n'a jamais pu soupçonner ses tendances. Il ne se masturbait qu'à de longs intervalles, mais avait assez souvent des rêves erotiques où ne figuraient que des garçons.
Il avait 22 ans quand son ami s'éloigna de lui par nécessité. C'est seulement à partir de ce moment qu'il a commencé à rechercher l'occasion de voir des hommes à caractères sexuels très marqués dans les gymnases, dans les salles d'armes, dans les bains publics. Il éprouvait à ces spectacles une certaine excitation sexuelle, mais pas telle qu'il ait été poussé à des attouchements ou à des manœuvres provocatrices quelconqlies. Il n'avait reconnu chez personne ses tendances, qu'il n'avait pas même l'espoir de rencontrer. Il se rendait bien compte qu'il n'était pas comme les autres hommes vis-à-vis des femmes; mais n'y pouvait rien et trouvait très ridicule l'aventure de la « bête » et la longue crainte qui s'en était suivie et qui ne jouait aucun rôle, à son avis, dans sa répugnance. Il souffrait de n'être pas comme les autres de ne pouvoir espérer se marier, devenir père de famille. Cependant il s'était acquis une bonne situation dans l'industrie, mais il était dans l'obliga-
tien de résider assez loin d'une ville ; il manquait de toute distraction ; l'idée du mariage l'obsédait. C'est alors, il avait 27 ans, qu'il résolut l'expérience de sa virilité; pour la première fois il tenta un rapport sexuel dans une maison publique à l'occasion d'un voyage d'affaires. Malgré sa décision il épuisa successivement la complaisance de trois filles sans résultat ; une quatrième ne réussit que parce qu'il appela à son secours le souvenir de son ami de collège. Il n'eut d'ailleurs aucune satisfaction, et ce succès incomplet le laissa dans une prostration profonde et tout à fait différente de la fatigue qu'il avait quelquefois éprouvée à la suite de ses plaisirs solitaires ou partagés avec d'autres garçons. Pendant quelques mois il fit à plusieurs semaines d'intervalle de nouveaux essais dont le succès ne fut réalisé qu'au moyen du même stratagème. Chaque nouvelle épreuve l'avait laissé dans un état de prostration plus marquée et plus durable. Il était d'ailleurs devenu sujet depuis ces tentatives à des troubles qu'il n'avait jamais connus jusqu'alors. De temps en temps, il lui arrivait d'avoir uij obscurcissement brusque de la vue ; il continuait à distinguer les objets qui l'entouraient, mais à travers un brouillard ; il entendait bien ce qu'on disait autour de lui, mais aurait été incapable de répondre. Ces obscurcissements ne duraient qu'un instant, mais le laissaient avec une illusion qu'il appelle assez justement d'ailleurs un « recul du passé ». Il lui semblait que les événements récents, du jour surtout, s'étaient éloignés, que le temps écoulé depuis ces événements s'était subitement allongé et qu'il était en retard de tout ce qu'il avait à faire. Il ne parait pas avoir perdu connaissance au cours de ces éblouissements; plusieurs fois il en a été pris dans son bureau et a pu constater en fixant la pendule qu'ils ne duraient que quelques secondes ; cependant, quand les sens avaient repris leur acuité, les faits immédiatement antérieurs lui paraissaient éloignés de plusieurs heures, et bien qu'il fût en mesure de vérifier l'existence d'une illusion il éprouvait le besoin de se presser, de regagner le temps perdu. Ces troubles se sont produits environ une fois par mois pendant les années suivantes.
Depuis qu'il a renoncé à ses projets de mariage, il s'est astreint à un travail continu pour éviter autant que possible
toute excitation sexuelle. Cependant, il est resté sujet aux rêves erotiques où figurent exclusivement des hommes. Il a éprouvé plusieurs fois une attraction très intense pour des hommes, mais comme il ne pouvait espérer aucune réciprocité, ses velléités étaient restées sans suites.
Au printemps 1895, à la suite de fatigues, ses éblouissements sont devenus plus intenses, il lui est arrivé plusieurs fois de perdre connaissance. Ces pertes de connaissance étaient suivies d'une amnésie rétroactive totale comprenant une période d'une heure ou deux, puis le souvenir revenait avec un recul semblable à celui qui existait seul précédemment.
C'est cette aggravation des accidents qui l'amena à demander un secours à la médecine. Il les attribuait à la continence, qu'il expliquait par la narration des faits qui précèdent.
C'est un homme de haute taille (1™,73), d'une bonne conformation générale apparente. Cependant il a été réformé pour une déformation du thorax qui consiste en une disposition en gouttière de la région sternaîe, avec aplatissement latéral à gauche. Il présente en outre une asymétrie cranio-faciale bien marquée aux dépens aussi du côté gauche, une asymétrie chromatique des iris, une inversion antérieure des deux épididymes et une douzaine de taches pigmentaires sur le tronc. A part l'inversion, les organes génitaux externes sont normaux comme forme et comme volume. Il est bien musclé, bien pourvu de poils et de barbe.
Il présentait une teinte subictérique, un état saburral bien marqué et de la constipation habituelle. L'usage de laxatifs lit disparaître en quelques semaines les troubles gastriques et ramena les éblouissements à leur intensité ancienne. Satisfait de cette amélioration, il négligea de faire suivre cette médication préalable du traitement bromure qui lui avait été conseillé.
A la fin de novembre de la même année il se réveilla une nuit avec une céphalée intense provoquée par l'odeur d'une lampe qui avait fumé. Vers 8 heures du matin, en arrivant à son bureau ri perdit tout à coup complètement connaissance. Il ne revint à lui que deux heures plus tard, dans son lit; il ne se souvenait plus de s'être levé le matin. Il s'était mordu la langue.
PRÉDISPOSITION AUX PERVERSIONS SEXtJELLES 253
avait uriné dans ses vêlements et les contusions qu'il portait sur différentes régions du corps montraient les traces de convulsions violentes. Il s'est soumis depuis à un traitement bromure qui lui a évité de nouveaux accès convulsifs et a éloigné les éblouissemenls ; mais son anomalie sexuelle reste ce qu'elle était.
Nous voyons encore dans cette observation Tinversion sexuelle se manifester à la suite d'une répugnance pour Tautre sexe provoquée par une circonstance banale qui n'aurait aucun effet sur un sujet non prédisposé. Mais la prédisposition s'affirme par des tares physiques et par des troubles fonctionnels préalables comme les terreurs et l'incontinence nocturne : elle est confirmée par l'apparition ultérieure des manifestations épileptiques qui coïncident assez souvent d'ailleurs avec l'inversion sexuelle (Westphal, Tarnowsky, etc.). Ici encore la cause provocatrice est bien subordonnée à l'état constitutionnel.
Plusieurs circonstances étrangères à notre sujet méritent d'être relevées ; d'abord l'épuisement disproportionné à la suite des rapports normaux antipathiques au malade, par rapport à celui qui succède aux manœuvres anormales, plus sympathiques au malade. Les anciens n'ignoraient pas que l'épuisement qui suit les rapports sexuels est plus grand quand on y prend moins de plaisir*.
C'est surtout dans les rêves que l'inversion est bien caractérisée. C'est un fait qui est fréquent et peut être même constant chez les invertis précoces ; il paraît même exister des cas dans lesquels l'inversion est exclusivement limitée aux rêves. M. Hurpy, de Dieppe, m'a communiqué, il y a quelques années, une note sur un individu qui avait horreur des femmes, n'avait jamais réussi au coït normal, ne s'était jamais senti aucune tendance homo-
(1) Tissot. Œuvres, nouv. éd., Lausanne, 1784, t. I (V Onanisme) ^ p. J18.
FÉRÉ. — L'Instinct sexuel. 15
sexuelle à l'état de veille, mais avait la nuit des éjaculations provoquées par des rêves de baisers masculins sans aucune représentation de rapports actifs ou passifs.
L'illusion de la mémoire, l'illusion du recul des événements qu'on observe à la suite des équivalents épileptiques mérite d'être opposée à une autre illusion de la mémoire, la fausse réminiscence que Hughlings Jackson et Grichton Browne ont observée dans l'aura de l'accès d'épilepsie et qu'on observe aussi dans l'aura de l'accès de migraine ^.
Observation XVIII. — Sadisme et hystérie, — Descendance névr apathique. — B..., 37 ans, mégissier. — Son père est âgé de 77 ans et se porte bien, mais il a séjourné aux colonies pendant plusieurs années, et il y a eu des fièvres intermittentes dont il sentait encore de temps en temps les atteintes à Tépoque de son mariage et de la naissance de ses enfants. Il a eu deux frères qui sont morts célibataires, d'affections aiguës. — Sa mère à 68 ans, se porte bien, fait encore son ménage. Elle a un frère bien portant.
B... a eu deux frères nés avant lui et morts de convulsions en bas âge. Lui-même a eu des convulsions à plusieurs reprises jusqu'à l'âge de 8 ans. Il a parlé et marché aux époques normales, et a été propre de bonne heure. Il a eu la rougeole et Ja ■scarlatine. A la suite de la scarlatine, à 10 ans environ, il a eu pendant plusieurs mois des mictions nocturnes involontaires. Il était intelligent pour son âge, avait des prix à Técole. Depuis l'âge de 9 ans, il avait commencé à se masturber à des intervalles éloignés ; il avait rarement pratiqué la masturbation en commun. A 14 ans, à l'époque de la puberté, sa voix muait, dit-il; il avait eu avec une fillette du voisinage une intrigue qui s'était terminée par une aspersion bien ménagée par le père de la fille, qu'il rend responsable de la fièvre typhoïde dont il fut pris quelques jours plus tard. A cette époque il n'y a pas apparence d'anomalie sexuelle.
A la suite de la fièvre typhoïde, on l'envoya à la campagne
(1) Ch. Féré. La fausse réminiscence dans Vaura de la migraine (Journ. de Neurologie, 5 sept. 1898).
liH-
chez son oncle maternel. Un beau-fils de cet oncle à peu près de son âge le provoqua à plusieurs reprises. Un jour qu'ils étaient assis au haut d'un talus dominant la montée assez rude d'une route et qu'ils étaient en train de se livrer à leurs manœuvres réciproques, un lourd chariot vint à monter péniblement traîné par quatre chevaux. Le charretier criait, fouettait, les chevaux tiraient par secousses, écorchaient le sol, et faisaient feu des quatre pieds. Ce spectacle exaltait chez B... l'excitation sexuelle déjà près de son paroxysme ; elle arrivait à son apogée quand un cheval s'abattit tout à coup. B... n'avait jamais éprouvé une sensation génitale aussi intense ; il en resta comme abasourdi et s'endormit presque aussitôt. Depuis cette époque la vue de 'chevaux tirant avec effort sur une montée détermine chez lui un état d'éréthisme génital très marqué ; il recherche les occasions de ce spectacle. 11 connaît les endroits où on peut à de certains jours voir arriver à une montée des chevaux traînant des pierres de taille, et il aspire au moment bù ils vont donner le coup de collier. Lorsqu'il les voit excités par le fouet, s*arc-bouter sur leurs jarrets, il commence à s'exciter : l'érection est permanente, mais il n'arrive à l'orgasme que lorsque les étincelles jaillissent sous les pieds des chevaux ou lorsqu'ils s'abattent. L'éjaculation se produit sans aucune autre provocation. Lorsque la montée s'effectue avec peine, mais sans efforts bruyants, il éprouve une excitation qui l'a poussé plusieurs fois à la masturbation ou à la recherche d'une femme. La vue de chevaux au repos ou à une allure tranquille ne lui produit aucun effet, pas plus celle d'aucun autre animal ; ce qui l'excite, c'est le spectacle de l'effort pénible.
Jusqu'à son départ pour le service militaire, ce genre de perversion instinctive a été le seul qu'il ait éprouvé. Quand il ne rencontrait plus les occasions propices, il lui arrivait, entraîné d'ailleurs le plus souvent par des camarades, de fréquenter des filles et les rapports se sont effectués normalement. Son ancienne excitabilité n'avait pas disparu ; elle se manifestait toujours à chaque occasion dont il pouvait profiter. Quand il eut quitté le service, il reprit ses anciennes habitudes. Il s'est marié à 28 ans avec une femme sans tares
2o6 l'instinct sexuel
nerveuses personnelles ou héréditaires, pour laquelle il avait une affection sincère. Il a eu en quatre ans trois enfants. L'ainé, un garçon, est mort de convulsions au septième mois ; les deux autres, un garçon et une fille, se sont bien portés jusqu'en i898. Au mois de février, le garçon, qui avait alors 6 ans, à la suite d'une, chute dans un escalier, où il ne s'était fait aucun traumatisme local grave, se mit à maigrir très rapidement, et au bout d'une semaine commença à commettre des maladresses et à faire des grimaces inaccoutumées. Le père s'imagina que ces troubles étaient en rapport avec des habitudes vicieuses, et c'était pour s'en assurer qu'il venait consulter. Il appuyait ses soupçons sur ses propres antécédents, reconnaissant qu'il n'avait pas changé malgré son mariage : il ne cherche pas les occasions parce qu'il aime sa femme et qu'il n'a pas de temps à perdre pour nourrir les petits ; mais il est incapable de résister quand elles se rencontrent. L'enfant était au début d'une chorée moyenne qui a évolué en cinq ou six semaines; on n'a pas eu de bonnes raisons pour croire qu'il eût de mauvaises habitudes ni qu'il présentât d'anomalie sexuelle. Cependant la chorée du fils a été la cause déterminante chez le père d'une obsession de culpabilité, puis d'accidents hystériques multiples, attaques de suffocation et de pleurs, hyperesthésie rachidienne, anesthésie et dysesthésies en plaques, sensibilité du testicule gauche. Ces accidents ont cessé de s'aggraver peu de temps après la guérison de l'enfant, puis ils ont diminué lentement. Quatre mois après la guérison de l'enfant nous avons revu le malade, qui présentait encore de la sensibilité testiculaire à gauche et une plaque de dyseslhésie rachidienne. Il n'y a jamais eu d'hémi-anesthésie sensitivo-sensorielle à gauche, ni d'amyosthénie bien marquée de ce côté. Il ne présente pas de difformités grossières, mais plusieurs stigmates qui ne sont pas sans intérêt : double tourbillon des cheveux, apophyses lémuriennes volumineuses, olygodactylie cubitale bilatérale, mais plus marquée à gauche, fossette sacro-coccygienne, épispadias, une vingtaine de naevi pigmentaires et pileux, sur la région dorsale.
Il ne s'agit pas chez cet homme d'un penchant anormal
i^MMMHf
pour les animaux, de bestialité, mais d'une variété de sadisme. Le sadisme, en effet, consiste à trouver un plaisir sexuel à infliger, à faire infliger ou à voir infliger une souffrance ; le plus souvent la souffrance doit être infligée à un être humain, mais la qualité de la victime peut varier.
A première vue on peut penser encore que cette perversion sexuelle reconnaît une cause accidentelle, qu'elle est acquise ; mais l'acquisition a été favorisée par une prédisposition névropathique qui s'afflrme par l'existence de convulsions infantiles, d'une incontinence d'urine post-infectieuse et ultérieurement d'accidents hystériformes, et enfin de troubles névropathiques chez les enfants.
Observation XIX. — Antipathie familiale. — Autofétichisme. — Attaques hystériques. — Agoraphobie. — Descendance névropathique. — M"^® M..., 29 ans. Son père est mort phtisique un an après la naissance de sa fille : il n'avait aucun antécédent nerveux personnel, mais on n'a pas de renseignements sur sa famille. La mère est bien portante, comme ses deux sœurs, vigoureuse, ne s'est jamais couchée que pour ses accouchements, nullement nerveuse. Elle a trois frères, dont le dernier a 34 ans, et qui se portent bien, sont sobres, rangés, sont mariés, ont chacun plusieurs enfants qui ne présentent rien de particulier; un seul en a perdu un du croup. C'est dans l'intervalle de la naissance du dernier frère et de la sienne que le père est devenu phtisique, à 38 ans.
Elle est née, à terme, mais chétive; elle ne pesait que cinq livres; la mère qui avait nourri ses trois autres enfants, ne put lui faire accepter le sein. On attribua ce refus à la faiblesse de l'enfant, qu'on arriva cependant à nourrir artificiellement. La personne qui en prenait soin était très dévouée, mais on ne remarquait pas de sa part de démonstration spéciale de tendresse; elle avait elle-même d'ailleurs plusieurs jeunes enfants. Cependant dès que l'enfant parut faire preuve de reconnaissance, on remarqua qu'elle se laissait difficilement approcher
258 l'ixstixot skxi'kl
par sa mère. qu*elle accueillait par des cris et des mouTemcnts rêpalsifs. Elle accueillait bien, au contraire, non seiilcracut \^ personne qui la soignait, mais aussi ses deux tantes, ot mènu' d'autres femmes^ son père et ses oncles. La mère ohei\Mi«it vainement la cause de cette répulsion : la femme qui soignait Tenfant fut remplacée à son tremème mois; mais son attitude relativement à sa mère ne fut nullement moditlèe. Il ou fut encore ainsi pendant plusieurs mois. La mère ne pouvait l'embrasser que de vive force et elle nVn obtenait aucune caresse. A mesure, que Tenfant comprit mieux la valiMir dos gâteries et des gourmandises, la mère arrivait plus facilement, moyennant récompense, à faire accepter ses caresses, mais ollo n'en obtenait toujours rien. Elle ménageait Tonl^nt, qui, n partir de 2 ans, avait souvent des terreui*s noclurnos el do temps en temps dans la journée des pAlours subites qui lui faisaient craindre dés convulsions. I/eniant avait 4 ans passés lorsqu'un jour la mère, qui souflrait dinicilemont cet état do choses, prit son enfant à partie, lui lit des remontrances et los promesses les plus touchantes; Tenfant parut se décider {\ donner un baiser à sa mère : elle approchait ses lèvres saus pouvoir dissimuler sa répugnance ; tout à coup elle interposa sa main droite entre sa bouche et la joue de sa mère qui la serrait dans ses bras. Ce fut le dos de sa propre main qui roout le baiser de l'enfant qui s'écria : « Je ne peux, jo no poux pas. » La mère dut renoncer à obtenir satisfaction. Kilo avait A diriger non seulement sa maison, mais une industrie importante ; elle réglait tout avec une discipline sévère; la potilo fille se soumettait doucement à toutes les règles do la maison, donnait sans contrainte môme des marques de respect, d'ftlToction, de prévenance envers sa mère, mais elle resta réfractai ro aux caresses.
Peu de temps après la tentative de la mèro ^ laquelle il vient d'être fait allusion, on avait entendu la nuit des bruits de baisers dans la chambre de l'enfant et on se rendit conipte qu'en dormant, elle embrassait le dos do sa main droite ; le môme lait fut constaté de temps en temps. A mesure (pie l'enfant grandissait, on rcmanpiait chez elle une tendauco de plus en plus prononcée à la contradiction soit vis-ù-vis do hoh
l'MiiiMHi'OHi'rHirtr svx ptcnvnnMioNM Hisxmcr.ucs !259
IVi^rnM, Holi vU-/'i-viM (In Hrim^ro; cotto UunlAnce contrastait MhiKiill^rfitttntil. av(M) la ('<(Ui»lliatlon dont ollo falMait preuve dan» NOM riip|MirtN Avt't*' U^n tHran^nrH, onl'atitM ou adultcd, ol avec Ich (lointiMtit|uiii4, KlUi avait H auK ((uand on KVipnrçut que do temps iMi trttupMtillti Mfl rntlrait dauM uun pit^co inhabiti^o ou dans un (Milii du Jardin, tit iprtdlo y ruNtait longtcnipH k cmbraRHcr le doM i\t\ Ma nmiti. Ou la i^urvoiUa otou counlataque cette opéraliou n'aniMunpaKuait d*uu tUat Hin^ulior d'excitation. L'enfant ruu((if(italt pt^udaut tiu cortalu tompH, puis pÀlissait tout & coup rM It^n Imii4t>ri4 o(^HMaiont; ou la voyait onnuito renter comme nlmrttuirdit^ l<t^H plaUaulerioK do hom Mve$ parurent la dcbarraMutip dt^ onltn mai\i(>, cominn on l'appulait, qui n'était en n^alilA ((ut^ mitMix diHrtin\uléo.
Kllt^ a M^ v^\i\k> h lro|jr.o aui«,pi^nlhlomont Ica troi!» ou quatre prt^u\i^rt>M ftdH i^t HauA duulour depuis. Quoique» mois plu» tard« «^Ut> {\\\ alit^lutt^ d*uut^ utWralfîltt tWialo du ot^tù droit qui dura pUu^iourw n\ui;<« oi h, laquollt^ HucotWla K quelques semaines dMutï^rvall»^ uuo utHral^io intt^ivostalo droite qui dura à peu pr^A lo \\\\^\\\<^ ti^mpH» (U>H ntWral)îlc»s, dont on no saisit pas la oa\iî*o» avuit^ui aijîH 5*ou oamot^rt^ au point que pendant et dopui^'^ il ut^ ^if^ paHitail ^\m^ih^ do iH>pas sans une quoi^lk\ Elle iV5*lalt d^aiUours la pt^i^ouuo la plus aooommodanie du monde d<^î* quVllo 5*0 UHiUvail on prt^onoo liVMrau^ors ou m<>me de domoî*Uq\i05*. Tu jour qu'oUo s\Malt attaquôo succossivomout à ï«a m^^v ol n\ î*05* U^ùî* 1>>^IV5, Tatut^ Irtuiva piquant de raconter loî* maM\i^ du oouoou r^lalivou^out .^ rinoul>alion do ses ivuts, ol tovnuua ou appolant î^a î^a^^r <^ luadomoi^^oUo Coucou ^», Elle HO lova (\uno\ïîko ou îiVortaul î « Uiou *ùr quo jo ne suis pas wvhv îi\^^wri oV<t maohair qui vow;^ dolOî^to. * Mais subiloinenl ollo lo«Uva À U^ ivuwi^o dauîi «no oH*o oonvwUive aviv con* l\\»>^^u^^ 01 vx^ouVrv^lhm*; pui?^ touts^ coup .<^ bowoho ^'^ jeta sur v'^ waùï d^viio^ quVUo >o mh s\ Iv^isor avxv uno ^orlo do ra^w. Vu ls>u^ do quo\quo> uuuuiOî^.oUo |\Mu %M loîi l^i:^or^ i\\<^^roal : o'do jv^i\^^>vAU o\^\uuo ho^oUN^^ «u^i* au IhuU do quelques miuuU\^ oUo oiaU \vuu>o ; ollo î^o loxa et alla ;^Vufonuer dans $4i
U.^l^\vx ,v\îo oviv^ xvu>u'su\\ U seule x^uVUe *iï jamais e<*e* x>vA vt;aîo,do xî>>t;"x^Ni vNx«\|%>*4eweuu \m> |Hnu xhw^ que ee (VU
un changement à vue. A partir du moment où elle reparut devant les siens, il ne fut plus question de contradiction ; elle affecta avec sa famille une affabilité uniforme qu'elle ne manifestait autrefois qu'avec des étrangers. Elle réprimait les mouvements d'impatience qui lui avaient toujours échappé jusque-là à chaque caresse de sa mère, mais elle ne réussissait pas à lui en accorder aucune.
Elle saisit la première occasion de se marier. Elle épousa à 19 ans un industriel de neuf ans plus âgé qu'elle, pour lequel elle montra une grande affection et son mariage a paru tout de * suite des plus heureux. Depuis son mariage, elle entretient avec sa mère et avec ses frères des relations correctes, mais sans aucune sympathie. Elle n'exprime jamais à son mari son opinion sur sa propre famille, mais il ne lui est pas difficile de deviner que tout ce qui lui vient d'elle lui est antipathique. Elle se surveille pour éviter tout reproche. Elle a eu quatre enfants pendant les six premières années de son mariage. Les deux aines, deux fils, sont morts de convulsions ; les deux derniers, deux filles, qui ont 5 et 4 ans respectivement, ont eu aussi des convulsions à propos de l'éruption des dents. L'aînée a encore de temps en temps des mictions nocturnes; mais la dernière paraît actuellement tout à fait normale. (Renseignements incomplets sur le père et sa famille.)
Elle a allaité ses quatre enfants, et n'avait eu aucun trouble nerveux ou mental pendant les allaitements pas plus d'ailleurs que pendant les grossesses et les accouchements. Depuis le dernier allaitement, elle a même pris un embonpoint notable.
A la suite d'un empoisonnenient par des coquillages au mois de juin 1895, elle présenta des troubles neurasthéniques divers, et au bout de trois semaines, à propos d'un accident de voiture dont elle ne fut témoin qu'à une assez grande distance, elle manifesta de l'angoisse dans la rue, la peur de la mort en état d'impénitence, puis refusa de sortir.
Elle était triste, retirée; son mari la surprit plusieurs fois les lèvres appliquées sur le dos de la main droite ; et il fut d'autant plus frappé du fait qu'il l'avait déjà vu souvent se produire dans une circonstance qui n'avait pas été sans l'inquiéter.
M™<* B..., très émue par les craintes qui étaient venues l'assaillir, fît le récit des faits qui donnaient l'explication des observations faites par sa mère et par son mari. Depuis le jour où sous la pression de sa mère elle avait été sur le point de lui donner un baiser, recueilli par sa propre main, elle avait éprouvé un plaisir singulier à baiser cette main, et exclusivement la face dorsale de la région métacarpienne qui avait reçu le baiser. Elle avait à peu près 8 ans lorsqu'elle commença à éprouver pendant ces caresses des sensations sexuelles et un éréthisme des organes génitaux se terminant par un véritable orgasme qui peu à peu s'est accompagné de sécrétions vulvaires. Quand on a eu connaissance de « sa manie », elle a dissimulé, mais pendant toute son adolescence et jusqu'à son mariage elle n'a cessé de se livrer à cette sorte de masturbation. Bien qu'elle aimât son mari et que ses sens se fussent éveillés à son contact, elle n'a jamais eu de satisfaction complète dans les rapports conjugaux jusqu'au moment où elle eut recours pendant le coït à son ancien stratagème : il fallait qu'elle baisât le dos de sa main droite pour que l'orgasme se produisît. Son mari avait été frappé de la violence avec laquelle elle interposait sa main et du spasme caractéristique qui s'ensuivait. Il n'avait commencé à soupçonner cette manœuvre que depuis qu'il l'avait vue dans sa dépression récente caresser sa main avec une expression choquante.
Plusieurs cures appliquées aux accidents neurasthéniques ont réussi à modifier et à faire disparaître les troubles somatiques, mais l'agoraphobie persiste à un certain degré, et aussi l'idiosyncrasie.
Il n'existe pas de malformation grossière, mais l'examen morphologique est resté incomplet.
Les antécédents héréditaires de cette malade ne paraissent pas présenter de traces de neuropathies ; mais le père était infecté au moment de la conception. C'est un fait qui mérite d'être relevé, bien qu'il soit très anciennement connu des psychiatres qui se sont occupés de l'hérédité morbide et qui ont constaté la fréquence de la phtisie et de la scrofule dans les familles de névropathes*
L'autofétichisme, Tamour d'une partie de son propre individu s'est manifesté à propos d'une circonstance accidentelle : elle semble acquise ; mais en réalité elle repose sur une anomalie préalable bien évidente, la haine charnelle contre sa mère, qui s'est augmentée plus tard d'une antipathie familiale bien manifeste. Le tempérament névropathique s'affirme encore plus tard par l'apparition de troubles nerveux et par les tares névropathiques des enfants.
Observation XX. — Masochisme. — Juvénilisme, — Sénilité précoce. — M. V..., 38 ans, distillateur. La famille de son père paraît tout à fait indemne de tares nerveuses : le grand- père et la grand'mère sont morts âgés, d'affections aiguës; le père a 66 ans et s'est toujours bien porté; deux oncles plus âgés que lui n*ont jamais non plus eu de troubles nerveux. La mère se porte bien aussi ; mais de ce côté la grand'mère et une tante ont eu plusieurs attaques de mélancolie. Il a deux sœurs qui ont présenté à plusieurs reprises des accidents hystériques. Luimême a souffert dans son enfance de troubles nerveux divers : il a eu des convulsions à la première dentition, a été sujet à des terreurs nocturnes et à de l'incontinence d'urine jusqu'à la puberté ; et jusqu'à présent il est sujet de temps en temps, surtout à la suite de fatigues ou de mauvaises digestions, à des réveils angoissants au commencement de la nuit. Au cours de ses études il s'est toujours montré laborieux et intelligent ; il avait deux baccalauréats avant 18 ans. Au lycée, où il était demi-pensionnaire, en raison de son infirmité nocturne, on l'appelait « Mademoiselle V... » à cause de sacomplexion grêle, de la finesse de sa peau, de son expression efféminée. Il ne partageait d'ailleurs jamais les jeux bruyants de ses camarades et aimait la solitude. Il affirme très nettement que tant qu'il fut au collège il n'a jamais éprouvé aucun désir sexuel : il a eu de très rares pollutions nocturnes sans accompagnement de représentations, ni plaisir, qui le fatiguaient, et augmentaient sa répugnance instinctive aux conversations de ses camarades ayant trait aux fonctions génitales. Il ne s'était jamais senti aucune attraction particulière pour les garçons avec lesquels il
mmmmmmmmm
était en contact et la présence de jeunes filles lui causait depuis la puberté une véritable angoisse, surtout celles de jeunes filles qui lui prêtaient volontiers attention à cause de la délicatesse de sa personne et de ses manières. L'angoisse s'accompagnait de rougeurs qui se reproduisaient sous l'influence du souvenir. Il avait 18 ans lorsqu'il eut pour la première fois une excitation sexuelle accompagnée d'une sensation voluptueuse. Il faisait une promenade avec une famille nombreuse dans une sorte de char à bancs trop petit pour permettre à tout le monde d*y rester assis ; plusieurs enfants étaient restés debout entre les rangs de personnes assises. Une jeune fille d'une douzaine d'années s'était trouvée devant lui et peu à peu s'était placée entre ses jambes, lui tournant le dos. Il avait d'abord été très gêné, puis, ne se sentant pas observé s'était rassuré. Le frottement provoqua bientôt l'érection. En piétinant, l'enfant lui marchait sur les pieds, et il remarquait que ces pressions augmentaient la sensation voluptueuse et l'excitation. A la suite d'une secousse de la voiture qui provoqua des pressions plus intenses des pieds, l'éjaculation se produisit. Il éprouva une satisfaction sexuelle complète qui ne fut pas suivie du sentiment pénible qui accompagnait d'ordinaire les pollutions nocturnes. Au retour de la promenade, ce fut une autre enfant qui prit devant lui la place de la jeune fille. C'était une petite de cinq à six ans, qui ne se gênait guère de s'appuyer sur lui et n'épargnait pas ses pieds. L'excitation génitale se reproduisit encore avec un vif sentiment de plaisir, mais sans arriver cette fois jusqu'à l'orgasme. Ce défaut de détente le laissa dans un état d'excitation permanent pour le reste de la journée ; il était sans cesse obsédé par ces sensations délicieuses que lui avait produites la pression des pieds. Depuis, ces obsessions ce sont souvent renouvelées en s'accompagnant d'une sensation de chatouillement et de refroidissement des pieds. A partir de ce moment la vue et le contact des femmes ont cessé de provoquer les sentiments d'anxiété qu'il éprouvait autrefois ; mais elles n'excitaient chez lui aucun besoin sexuel. Les pollutions nocturnes, qui étaient autrefois très rares et ne laissaient après elles aucun souvenir de rêve, s'accompagnaient constamment de représentations de filles jeunes qui lui marchaient sur les
r^gatarj^^-j'BWt.rjjgL-gyr - i '-
•^prï""T - -
irtvsssm^Êi^im^m^'
264 l'ïxstingt sexuel
pieds. Depuis La promenade en char à bancs, il n'avait pas eu Toccasion de voyager en commun en courant les mêmes risques de l'encombrement, et il ne lui était plus arrivé d'éprouver la même excitation réelle. L'anomalie ne s'est manifestée pendant plusieurs années que par l'absence d'attraction pour le sexe opposé et par ces rêves et ces obsessions.
Mais depuis qu'il est arrivé à Paris, à 27 ans, il est souvent exposé, en circulant en omnibus, à être piétiné par les personnes qui passent devant lui. Tout d'abord Texcitation sexuelle ne se produisait que dans les rues pavées, où elle était préparée par l'action mécanique de la trépidation. Peu à peu les mêmes effets se sont manifestés même dans les tramways. Ce furent d'abord les jeunes filles qui déterminaient seules l'effet qu'il ne cherchait pas. Puis toutes les femmes eurent le. même privilège, et il se mit à chercher l'occasion de ces excitations, bien qu'elles fussent toujours insuffisamment prolongées pour déterminer l'orgasme. Souvent ces excitations provoquaient la nuit suivante des rêves qui le fatiguaient de plus en plus.
Un jour qu'il était assis dans un omnibus, il vit que la plateforme était exclusivement tenue par des femmes qui la remplissaient. Il céda sa place à l'une d'elles, moins par complaisance que pour pouvoir se rapprocher des autres. A chaque inégalité du sol, à chaque changement de direction, la succussion faisait osciller les corps et déplacer les pieds. Il éprouva une satisfaction intense : il était bien fixé sur la valeur du piétinement qu'il recherchait spécialement ; au bout de peu de temps l'orgasme se produisit. Il prit l'habitude de se placer dans les voitures publiques le plus près possible de l'entrée et tenir ses pieds en saillie lorsqu'une femme se préparait à passer devant lui. C'était pour lui une déception lorsqu'elles l'évitaient ou lorsqu'elles interrompaient sa satisfaction en s'excusant : il fait remarquer d'ailleurs que cette déception est plus rare qu'on ne pourrait le croire, les femmes ne se gênant guère et s'excusant peu. Quand le piétinement se répète il lui arrive quelquefois d'éprouver complète satisfaction. Il avait un peu plus de 31 ans quand l'idée lui est venue pour la première fois à la suite d'excitations inefficaces, d'avoir des rapports normaux, plutôt, il le reconnaît spontanément, pour satisfaire sa
1>WKDISI>0SITI()N AUX PKUVKUSIONS SKXUKLLKS 265
curiosité que poussé par un instinct normal. La tentative eut lieu dans une maison publique : réjaculation, difficilement obtenue, fut suivie d'une lassitude très pénible et d'un dégoiU irrésistible. Ce dégoût est d'autant plus digne de remarque que la fille que le hasard lui avait livrée avait su lui inspirer par un récit émouvant de" ses malheurs une sympathie et un enthousiasme momentané dont il s'étonne encore. Il ne réussit pas plus tard une nouvelle tentative : désespéré de son insuccès, il se fit marcher sur les pieds par la fille, mais sans résultat. Il semble que ce genre d'excitation ait un eiret spécifique seulement lorsqu'elle est imprévue dans une certaine mesure et lorsqu'elle s elTcctue en public. Depuis cet échec répété il élait attristé par l'idée de n'être pas comme tous les autres hommes, que peut-être on s'en apercevait, et il soupçonnait surtout les femmes ; sujet à des accès de dépression mélancolique, il a abondonné en 1894 ses occupations. Il s'est adonné aux boissons alcooliques, sans grand excès cependant ; mais bientôt il est devenu sujet à des insomnies et a eu plusieurs accès épileptiformes nocturnes. Quand il sut que l'alcool pouvait être la cause de ce nouveau mal, il y renonça brusquement ; cessa en même temps toute relation et se retira à la campagne, où il vit dans la solitude, occupé exclusivement de pratiques religieuses. A l'époque où il a eu ses crises épileptiformes, il avait 34 ans. Sa petite taille, sa voix eunuchoïde, sa peau glabre, ses cheveux blonds pouvaient le faire prendre à distance pour un tout jeune homme. Cependant il était bien proportionné, ne présentait pas de déformations, sauf une palmure de deux et trois orteils aux deux pieds. Ses organes génitaux présentaient un volume moyen, sans déformation ; les aisselles et le pubis étaient assez fournis de poils, mais tout le corps était glabre, et la face n'était pourvue que de quelques poils au menton. Depuis qu'il est tombé dans la mélancolie, il a pris l'aspect d'un vieillard, il s'est voûté, sa peau s'est flétrie et ridée, son regard est devenu terne.
Dans ce fait comme dans les autres nous avons affaire k un névropathe chez lequel la sénilité précoce succédant à la juvénilité persistante montre bien la tare congénitale.
L'association du plaisir sexuel à des sensations douloureuses, l'algophilie, n'a pu encore être provoquée par une circonstance accidentelle que grâce à la prédisposition névropathique. La banalité des causes déterminantes, de même que l'association de l'obsession qui n'est pas rare d'ailleurs dans les perversions sexuelles *, suffirait à démontrer l'importance de la prédisposition; et la précocité même des manifestations devait déjà mettre en éveil.
La prédisposition, qui ne s'explique guère que par une malformation évidente ou latente, ne constitue qu'une aptitude à acquérir. Ce n'est que cette aptitude qui est héréditaire, congénitale ou développementale. L'anomalie qui ne peut être acquise qu'en conséquence de cette aptitude à acquérir n'en est pas moins liée au vice de conformation héréditaire, congénital ou développemental. L'anomalie acquise dans ces conditions ne diffère pas pratiquement d'une anomalie héréditaire, congénitale ou développementale ; on ne peut guère la distinguer des perversions précoces dont l'origine accidentelle ne peut être découverte. Les perversions soi-disant acquises de l'enfance ont ordinairement la même fixité que celles qui peuvent passer pour congénitales.
Si je pense qu'il y a lieu de restreindre le rôle des causes extérieures en général et de l'association, ce n'est pas que je le veuille nier : on peut admettre que bon nombre de prédisposés échappent faute d'agent provocateur approprié. J'ai déjà insisté ailleurs sur la valeur des émotions dans l'étiologie des troubles mentaux ^ et j'ai relevé en particulier l'influence qu'elles peuvent avoir
(1) H. Berbez. Obsession avec conscience, aberration du sens génital {Gaz hebd. de méd. et chir.^ 1890, p. 222).
(2) Ch. Féré. La pathologie des émotions, 1892, p. 226, 286, 325, 421, 424. — Contrib. à Vétude du choc moral chez les enfants {Bidlde la Soc. de méd. mentale de Belgique, 1894). — Note sur la réminiscence dans l'aura de l'attaque d'épilepsie {Jomm. méd. de Bruxelles, 1897, n° 22).