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CHAPITRE XIII

A la naissance, les cellules de l'écorce cérébrale et les prolongements qui établissent des communications entre elles sont en voie de développement. Ce développement ne se complétera qu'après des mois et des années : c'est dire que Tassociation fait défaut chez le jeune enfant et que le raisonnement et le sentiment n'ont rien à faire dans son éducation. Son éducation doit consister essentiellement dans la discipline des réflexes destinée à régulariser les fonctions de nutrition, l'alimentation, les excrétions. Dans ces dernières années on a mis en valeur la discipline de l'allaitement au profit de. la mère et de l'enfant. La discipline a le même avantage dans toutes les activités de l'enfant. La commodité qu'il en éprouve lui fait reconnaître par la suite d'une manière automatique la nécessité de l'autorité parentale et le profit de l'obéissance auxquelles il s'habitue sans peine. Ce n'est que lorsque la discipline a établi l'obéissance comme la réaction la plus avantageuse que la sympathie filiale peut se développer d'une manière conforme au milieu.

Les enfants ne sont pas des miniatures d'hommes adultes * ; ils en sont très différents par la morphologie et

(1) Nathan Oppenheim. The development of the child, 1898, ch. II, III.

la structure de la plupart de leurs organes, par Tétat rudimentaire de certains organes qui se développeront plus tard et par l'activité d'autres organes destinés à s'atrophier. Il ne faut pas les traiter au point de vue physique ni au point de vue psychique comme des adultes, et il ne faut pas leur attribuer des idées et des jugements d'adultes. Ces réserves sont particulièrement applicables à la direction de l'instinct sexuel.

Comme on l'a fait remarquer % l'ignorance est à la fois force et faiblesse. Elle n/est pas toujours négative de l'activité, tant s'en faut. L'ignorant confiant dans ses jugements, sans scrupule sur leur contenu et sur leur portée, sans timidité dans l'exécution, ne trouve aucun obstacle à la satisfaction de ses désirs. L'ignorance est le terrain le plus favorable au développement du vice. On n'est pas étonné d'entendre déplorer l'absence d'éducation relative h la fonction sexuelle : on peut dire en efiFet qu'actuellement l'enfant ne peut en général rien apprendre que s'il est témoin du vice. Les parents souvent ignorants euxmêmes, laissent aux camarades le soin d'instruire leurs enfants ; et dans cette direction, ce sont les plus pervers qui ont le plus de tendance à parler et à agir. Les enfants sont envoyés sans avertissement dans les écoles où ils s'instruisent par la participation au mal, par de mauvaises conversations, par de mauvaises lectures ; et les conclusions qu'ils tirent des découvertes collectives sont nécessairement erronées et nuisibles. Des notions justes leur inspireraient l'horreur de l'impureté et de ses conséquences pour eux-mêmes, pour ceux à qui ils devront s'associer et pour leur descendance.

La plupart des moralistes et des éducateurs gardent sur cette matière un silence qu'ils croient prudent. Jpu-

(1) Gérard Varet. L'ignorance et Vivre flexion y essai de psychologie objective, 1899. (Paris F. Alcan.)

bert libère la famille de tout devoir et aussi les éducateurs : « Il ne faut pas, dit-il, que les pères ni que les maîtres paraissent se mêler de Tanimalité des jeunes gens. Renvoyez cette sale et importante matière au confesseur qui peut seul la traiter sans souillure pour Télève et pour lui, parce que Dieu intervient et se place entre eux K )) C'est le même pour qui « toute vérité n'est pas bonne à dire, car dite seule et isolée elle peut conduire à l'erreur et à de fausses conséquences ; mais toutes les vérités seraient bonnes à dire si on les disait ensemble et si on avait une égale facilité de les persuader toutes à la fois 2. » Il me semble que sur l'hygiène sexuelle on peut réunir assez de vérités pour qu'elles paraissent, même aux ennemis des vérités isolées, bonnes à dire.

Chez les sujets prédisposés par une hérédité défectueuse ou une débilité congénitale, à une excitabilité morbide, on peut craindre les effets d'une éducation précoce. Mais il faut avoir présent à l'esprit que si une éducation précoce peut présenter des dangers, des surprises précoces sont aussi à craindre.

Lorsqu'il y a une quinzaine d'années s, Lasègue donna le nom de cérébraux aux individus qui à la suite d'un traumatisme céphalique présentent des bizarreries de caractère ou bien ce qu'il appelait le délire par accès, on a pu croire qu'il avait découvert des faits nouveaux ; en réalité il n'avait trouvé qu'un nom. Le rapport des perversions instinctives avec les traumatismes cérébraux était bien connu des aliénistes : Prichard*, entre autres, l'avait signalé d'une façon bien expresse ; et il avait même relevé

(1) J. Joubert. Pensées, 9® éd., titre XXTI.

(2) Ibid., titres XI, XVIII.

(3) Lasègue. Les cérébraux (Arch. gén. de médecine, \^^^\ Études médicales^ 1884, t. I, p. 567).

(4) Priciiard. On the différent forms of insanity in relation to jurisprudence^ 1842, p. 61.

FÉHÉ. — L'Instinct sexuel. 17

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que les familles ne s'y trompaient pas. Que ce rappo soit une notion populaire depuis longtemps, c'est un fa qui s'est inscrit dans notre langue.

Le verbe toquer est une ancienne forme de toucher, < est comme lui synonyme de blesser, offenser, frappe] aussi bien au propre qu'au figuré ; il s'applique d'ailleui encore à des traumatismes particuliers de la tête : le béliers, les chevreaux se toquent. La science populair s'est encore fixée dans une autre formule métaphorique L'expression « il a reçu un coup de marteau sur la tête peut servir à constater qu'un individu est touché au cer veau ou toqué, ou que dans telles conditions de choi moral il a eu un ébranlement capable de changer soi fonctionnement cérébral : il a été frappé. Au point de vu( de l'histoire de la psychiatrie, les toqués sont bien légiti mement les ancêtres des cérébraux, et au point de vu< de l'étiologie et de la clinique, ce sont leurs frères.

Le sens de l'expression de « toqués » est plus étendu que celui que Lasègue a attribué à celle de « cérébraux », puisqu'elle comprend les victimes du choc moral comme le constate bien précisément le langage vulgaire ; on se toque d'une idée, d'un sentiment, d'une personne.

C'est donc une notion courante que les chocs moraux aussi bien que les chocs physiques, peuvent provoquerj des troubles mentaux, qui diffèrent de la folie habituelle,; délirante, incohérente, violente, et qui caractérisent les toqués et les cérébraux.

En faisant ailleurs * l'histoire du rôle que jouent les émotions dans l'étiologie des troubles mentaux, j'ai déjà relevé la part importante qu'elles prennent à la production de la folie et des émotivités morbides ; j'ai déjà relevé ^influence particulièrement active qu'elles peuvent avoir

(1) Gh. Féré. la pathologie des émotions, 1892, p. 226,286,325,421 et 424.

Wi

chez les enfants qui, à la suite d'une émotion peuvent rester pouf la vie sujets à une émotivité morbide permanente. Actuellement, je voudrais appeler Taltention sur des faits d'un ordre particulier.

Les petites filles (qui figurent dans les affaires d'attentats aux mœurs sont souvent prédisposées en quelque sorte à ces accidents par des conditions héréditaires ou congénitales particulières, qui se trahissent dans leur physionomie et dans leur allure par une précocité qui, par son contraste avec le développenient général, paraît exercer un attrait particulier sur les débauchés qui viennent à les rencontrer. Mais en dehors de cette catégorie de victimes désignées d'avance, et qui assez souvent ne se plaignent guère d'un accident qui n'a fait chez elle qu'accélérer le développement du vice, si elles n'y sont pas forcées par les circonstances, il en est d'autres qui sont surprises dans la placidité absolue de l'innocence, et chez lesquelles non seulement une tentative coupable, mais un simple contact ou la vue d'une scène imprévue constitue un traumatisme qui ébranle définitivement leur être intellectuel et moral *.

Observation XXIII. —W^^ B... a 35 ans, elle est mariée depuis li ans. On ne relève dans sa famille aucun antécédent névropathique. Son père^t sa mère vivent eu bonne santé, ainsi que ses trois frères. Elle a eu deux enfants, un garçon âgé de 13 ans et une fille de 11 ans. La petite fille a eu la danse de Saint-Guy il y a deux ans, à la suite d'une frayeur. Le garçon n'a jamais eu de troubles nerveux caractérisés, mais le père l'accuse d'une timidité morbide.

M™® B.. . est néq à terme bien conformée, et elle n'a jamais eu aucun trouble nerveux dans son enfance, a été propre de bonne heure, a marché et parlé à un temps convenable, elle a été réglée à 13 ans et toujours régulièrement depuis. A partir

(I) Ch. Féré. Contint, à V histoire du choc moral chez les enfants [Bull, de la Soc. de méd. mentale de Belgique, 1894, p. 333).

de Fâge de 15 ans, on a remarqué chez elle des périodes de dépression qui se renouvelaient à propos d'une émjotion, d'une fatigue, d'une indisposition, etc., et sur lesquelles son mari n'a obtenu des éclaircissements que depuis peu d'années. Il avait remarqué que dans ces périodes de tristesse, elle semblait éprouver en face de lui un sentiment de crainte. Il se décida à l'interroger et voici ce qu'il apprit après de longs détours. M™" B... avait à peine 3 ans, lorsqu'elle fut un jour laissée à la garde d'un jardinier, déjà âgé, qui avait toute la confiance de la famille. Après l'avoir caressée comme il en avait l'habitude, cet homme lui prit la main qu'il introduisit dans son pantalon. Bien qu'elle ne pût rien comprendre à ce contact, elle fut prise d'une terreur violente et s'enfuit en poussant des cris. Elle se calma cependant assez vite, et elle croit elle-même avoir oublié ce qui s'était passé ; cependant à partir de cette époque elle avait une répulsion inconsciente pour la société d'un homme seul, et elle n'exceptait pas son père. Elle croit que jusqu'à l'époque de la puberté, le souvenir de cette scène ne s'était jamais représenté à son esprit. A cette époque, à la suite d'une déception à une distribution de prix, il lui vint l'idée qu'elle ne serait jamais, bonne à rien faire comme les autres et pour la première fois elle se souvint de l'ancien attentat; ce souvenir fut tout de suite suivi de l'idée qu'elle n'était pas pure et qu'elle ne devait pas se marier. Elle tourna dans ce cercle d'idées tristes pendant quelques jours ; puis tout se dissipa.

Mais à partir de cette époque, chaque fois qu'elle eut à souffrir d'une émotion pénible, d'un trouble digestif, d'une indisposition quelconque, d'une fatigue, le même cortège d'idées d'indignité se reproduisit avec accompagnement de troubles de dépression générale, d'inappétence, d'insomnie, de refroidissement des extrémités, plus ou moins Intenses et plus ou moins durables. Quelquefois ces accidents durèrent deux semaines ; c'était surtout lorsque la cause occasionnelle coïncidait avec la période menstruelle. C'est dans une de ces crises que, sous l'influence de l'angoisse, elle alla trouver son confesseur, qui eut la prudence de la rassurer, en lui disant qu'il ne savait pas quel mal elle avait pu faire, que d'ailleurs sa volonté n'y avait été pour rien et qu'elle n'avait qu'à ne plus penser à cette

aventure mystérieuse. Elle fut quelques mois plus tranquille, et put subir plusieurs contrariétés assez intenses sans que la crise mélancolique avec idées d'indignité se reproduisisît. Elle avait 17 ans quand elle fit cet aveu. Peu à peu les choses reprirent leur cours et trois ans plus tard, lorsqu'il s'agit de mariage, les accidents prirent une nouvelle intensité. Cependant le prêtre qui avait réussi pour un temps à vaincre ses craintes intervint de nouveau spontanément et parvint à la convaincre encore que non seulement 'elle n'avait rien à se reprocher, mais qu'elle n'avait à faire aucun aveu qui ne pouvait servir qu'à provoquer un scandale. Pendant les premières années qui suivirent son mariage, il ne se produisit aucun accès de dépression, les idées d'indignité n'avaient même pas reparu à propos de ses deux accouchements. Ce n'est que deux ans plus tard qu'à propos d'une angine de son fils, elle fut obligée de passer des nuits sans sommeil ; sous l'influence de la fatigue et des préoccupations, le souvenir du jardinier s'imposa de nouveau avec intensité et depuis ce moment les périodes de dépression sont devenues plus durables, quelques-unes se sont prolongées plusieurs mois. Ce sont les accidents qui atteignent ses enfants qui ont l'action la plus manifeste sur la durée et l'intensité des accès. C'est dans un de ceux-là qu'elle se résolut à s'accuser à son mari qui l'interrogeait vainement depuis longtemps. Les consolations qui lui furent prodiguées et la négation de toute culpabilité déterminèrent une nouvelle accalmie de 18 mois. Mais les accès se sont reproduits depuis, et bien que les affirmations de son mari la soulagent manifestement, M"*® B... reste encore pendant plusieurs jours à souffrir d'une dépression des plus pénibles. Ces manifestations se produisent toujours dans des conditions d'affaiblissement physique. Pourra-t-on, en se préoccupant de ces conditions physiques, réussir à détruire les effets du choc? C'est ce que l'avenir montrera seul, mais l'intérêt du fait au point de vue psychologique ne peut pas être altéré par la marche ultérieure.

Observation XXIV. —M"o G... a 29 ans. Elle appartient à une famille arthritique ; son père est goutteux et sa mère a du rhumatisme déformant, son oncle maternel est diabétique. On ne connaît pas d'exemples de névropathies ni de psychopathies

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dans la famille, ni aucun cas téràtologique. M"® G... est unique, son père avait 31 ans et sa mère 29 quand elle est i Elle est venue à terme dans de bonnes conditions et hien c formée ; elle s'est bien développée, a marché et parlé à l' voulu, a été propre de bonne heure et n'a présenté au< trouble névropathique dans ses premières années ; elle a réglée à 12 ans, et l'a toujours été depuis régulièrement et Sc douleurs.

C'est une grande belle flUe, d'une physionomie remarquab ment régulière sans aucune malformation accessible ou conn de sa famille, sauf à chaque oreille une pointe de Darwin bi marquée. Jusqu'à la puberté elle n'avait fait aucune maladie c'est entre 16 et 18 ans qu'elle a eu la rougeole et la scarlatin Mais depuis la deuxième menstruation, elle est plongée dai un état de dépression mélancolique qui subit des atténuatioi et des exaoerbations, mais n'offre jamais de rémissions con plètes. Le début en a été brusque et d'autant plus frappât qu'auparavant elle était gaie, enjouée et d'une intelligenc remarquable.

Elle était au troisième jour de ses règles, le dernier si oi considère son habitude ultérieure, lorsqu'on rapporta à h maison son père qui venait de faire une chute ; il avait un( simple entorse et l'émotion qu'elle éprouva ne fut pas trè« Interlse ; elle avait antérieurement éprouvé des émotions assez fortes^ dans des circonstances plus graves. A partir de ce moment elle conserva, suivant l'expression de sa mère, un air réfléchi et on ne la vit plus sourire, elle répondait correctement et doucement, mais ne prenait guère part spontanément à la conversation ; elle paraissait avoir conservé son intelligence, mais snn institutrice remarquait un défaut d'attention qui ne tarda pas à influencer ses progrès. On pensa que tout ce changement devait être mis sur le compte de l'arrêt des règles qui s'était produit au moment de l'accident ; mais les époques suivantes n'amenèrent qu'une légère recrudescence, et aucune amélioration ne leur succéda. Sa conduite vis-à-vis de ses proches ne subit aucune altération, elle était douce, facile à vivre comme autrefois ; on remarqua seulement qu'elle remplissait ses devoirs religieux avec un soin inaccoutumé, qu'elle mettait

plus de soin à se rendre utile, qu'elle cherchait Toccasion de donner aux pauvres, de rendre des petits services à des personnes dont elle ne paraissait pas se soucier autrefois. Ce ne fut qu'après plusieurs mois, avec bien des prières et bien des larmes, que sa mère put obtenir une confidence.

Elle avait 5 ans et quelques mois lorsqu'un jour on la laissa seule avec une bonne pour laquelle elle avait une antipathie invincible et avec laquelle elle ne restait qu'à regret ; dès qu'elle était seule avec elle les jeux cessaient, rien ne pouvait la distraire. Cette fille finit cependant ce jour-là, à force de caresses, à la maintenir sur ses genoux et elle se livra sur elle à des attouchements que l'enfant supporta quelques instants, puis tout à coup elle s'échappa et alla s'enfermer dans une pièce d'où elle ne sortit que lorsqu'elle entendit sa mère rentrer. Le chagrin qu'elle parut éprouver fut attribué à l'antipathie bien connue et on l'oublia d'autant plus facilement que la domestique trouva un prétexte pour partir au bout de quelques jours.

L'enfant semble avoir oublié complètement cette scène qui ne se reproduisit plus dans son esprit pendant des années. Au moment où on rapporte son père blessé, l'idée lui vint tout à coup que c'était le châtiment, qu'elle s'était prêtée à une infamie, qu'elle n'avait plus droit à aucune joie, qu'une vie d'abnégation et de dévouement pouvait seule racheter sa faute.

Depuis cette époque sa mère a tout fait pour provoquer de la part des personnages les plus autorisés, les remontrances et les démonstrations les plus propres à rassurer sa conscience, rien n'a changé. Les conseils médicaux les plus judicieux ont été suivis avec ponctualité sans aucun succès. Le seul changement qu'on ait obtenu, c'est que M^'° G... a pris des habitudes de travail; elle s'occupe sans cesse du ménage, des travaux d'aiguille, de lecture d'œuvres d'histoire ou de piété ; elle entoure sa famille et ses amis des attentions les plus dévouées; mais toute joie lui est interdite, elle se rachète. Elle obéit sans réserve aux désirs de ses parents, soigne sa toilette, fréquente au besoin les lieux de plaisir; il n'y a guère qu'un point sur lequel sa résistance est formelle, c'est le mariage.

Ces deux faits concordent pour montrer qu'un choc

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moral, même lorsque ses effets immédiats ont été à pei près nuls, peut à longue échéance, principalement ; l'époque de la puberté, être ravivé en quelque sorte pa un choc moral d'une nature tout à fait différente, ou pai des conditions de dépression physique et entraîner des troubles qui pour être tardifs n'en sont pas moins permanents.

Les chocs moraux de l'enfance peuvent encore avoir pour effet d'influencer la marche d'affections mentales qui en paraissent indépendantes. Une dame que j'ai observée avec le docteur Bénard avait été victime d'attouchements coupables vers l'âge de cinq ans. Cet attentat qui avait paru ne laisser aucune trace et qui était resté ignoré, manifesta son influence au cours d'une attaque de folie puerpérale pendant laquelle il a provoqué plusieurs tentatives de suicide par empoisonnement et par précipitation dont la dernière a réussi. Il existait dans ce cas une hérédité très chargée.

Les conclusions à tirer de ces faits sont complexes. Le pronostic des chocs moraux de l'enfance doit être tout aussi réservé que celui des chocs traumatiques. Dans l'appréciation des responsabilités matérielles d'un attentat on ne doit pas tenir seulement compte des effets primitifs, mais aussi des chances qui restent à courir. Mais l'enseignement le plus urgent qui s'en dégage c'est que les enfants trop jeunes pour comprendre et se défendre ne doivent pas être perdus de vue par leurs parents.

A mesure qu'ils se développent, il n'est pas douteux qu'il devient plus sage de les prémunir par des avertissements opportuns. Mais c'est justement de cette opportunité qu'il est difficile de donner la formule, en raison de la difficulté d'établir une entente sur cette question entre un adulte et un enfant.

L'évolution de l'instinct a fait la fonction sexuelle la plus privée de toutes ; l'éducation du sexe doit être faite

dans la famille. 11 est plus facile de rendre par Téducation les enfants capables de résister à la tentation que de supprimer les causes de la tentation ; mais il faut se garder de provoquer la tentation par des avis donnés mal à propos.

Un enseignement collectif relatif à Tinatinct sexuel serait nécessairement déplorable puisqu'il aurait pour premier efl'et d'afifaiblir à un degré quelconque le caractère privé de la fonction sexuelle. S'il est dangereux en ces matières d'exciter la curiosité individuelle *, il est encore plus dangereux d'exciter la curiosité collective.

Des avis relatifs à la fonction sexuelle paraissent hors de propos tant que l'instinct sexuel n'est pas éveillé. Cependant il n'est pas douteux que les perversions sexuelles sont souvent éveillées avant l'établissement de la fonction, avant la puberté. Sous prétexte qu'ils n'ont pas d'instinct sexuel et qu'ils ne peuvent pas se procurer de véritables sensations sexuelles, on traite souvent les enfants comme s'ils n'avaient pas du tout d'organes sexuels.

L'enfant imite les gestes avant de comprendre la parole ; il reste plus sujet à l'influence de l'exemple qu'à celle du conseil. Il faut lui éviter tout spectacle qui puisse appeler son attention sur une fonction qu'il ignore. Ce n'est pas la crainte qui est la base de l'obéissance légitime et féconde au point de vue de l'évolution ; c'est la sympathie. La sympathie est la force la plus irrésistible dont dispose l'éducation. Cette sympathie, l'enfant ne peut l'acquérir que dans l'atmosphère de calme et de douceur dont seule sait l'entourer la tendresse maternelle. C'est dans cette atmosphère où tout lui sourit et le caresse, qu'il s'imprègne de confiance. C'est par leurs gestes que la bonté et la sincérité sont contagieuses. L'enfant assez

(1) J.-B. Bouvier. Dissertatio in sextum decalogi pj'seceptum et supplementum ad tractdtum de matrimonio, 15* éd., 1858. p. 72. — Debreyne. Mœchialogie^ etc., p. 198»

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confiant pour ne rien cacher parce qu'il aime ceux qui l'aiment, peut être préservé des écarts de la nature, et il peut apprendre de bonne heure la gravité de la fonction sexuelle. Aujourd'hui, dans l'enseignement le plus élémentaire, on apprend le rôle de Toeuf dans la reproduction des plantes et des insectes, on apprend que la gén^rration est suivie de mort dans un bon nombre d'espèce«& ; on est préparé à comprendre par analogie la génération des espèces supérieures et à se laisser pénétrer de l'idée que l'amour n'est pas un jeu. Les écarts accidentels peuvent servir de prétexte aux développements propres à illustrer cette notion. Ces écarts, il ne faut ignorer ni leur existence, ni les circonstances dans lesquelles ils se produisent, ni leurs conséquences.

L'onanisme qui se manifeste fréquemment chez les très jeunes enfants, provoque souvent des troubles importants de la santé générale, et il est souvent le point de départ de perversions sexuelles ultérieures* La prévention de mauvaises habitudes est plus facile que leur guérison. Les parents qui laissent se développer une tendance commettent une lourde faut-e. Elle est souvent provoquée parles nourrices qui trouvent commode de calmer l'agitation par des chatouillements. Des irritations locales, dues à la longueur et à l'étroitesse du prépuce qui laisse accumuler des produits de sécrétion, à la présence d'impuretés par défaut de propreté, peuvent provoquer des réflexes qui aboutissent par la répétition à des habitudes. Une surveillance étroite est nécessaire. Les enfants peuvent apprendre que des mouvements de défense ou de réaction quelconque contre une irritation locale sont malpropres ou inconvenants, et qu'ils ne doivent pas faire seuls ce qu'ils ne se permettent pas de faire devant les autres. Mais lorsque les tendances se sont manifestées, il faut se défier des goûts de solitude. « Le défaut de soins et le désordre aff'ectent d'abord le corps puis l'âme de

rhomme. Les gens soigneux sont délivrés de beaucoup de tentations K » Les habitudes d'hygiène , surveillées avec discrétion, peuvent permettre un contrôle souvent efficace.

Le travail de la puberté, qui éveille de nouvelles émo- **ons et de nouvelles idées, entraîne souvent un trouble ae l'équilibre mental et des curiosités malsaines. Tout malaise entraîne un besoin d'agitation. L'onanisme est plus souvent un symptôme qu'une cause de malaise. Les risques sont d'autant plus grands que les impressions sexuelles plus fortes que toutes les autres peuvent déterminer des associations susceptibles de pervertir à jamais l'instinct sexuel. Les pollutions sont bien faites pour exciter la curiosité. Leur constatation mérite de provoquer des explications au même titre que les premiers signes de menstruation. C'est le moment de ne pas laisser perdre de vue que le contrôle des instincts est le commencement et la fin de l'éducation. Les tendances à la provocation doivent êlre prévenues par des avertissements sur les inconvénients ou les dangers de l'onanisme. J. Page t enseigne que la masturbation ne fait ni plus ni moins de mal que le coït pratiqué dans la même fréquence, dans les mêmes conditions de santé générale, d'âge et de circonstances^. Ce qui revient à dire que chez les adolescents elle n'est pas justifiée et qu'elle est dangereuse parce qu'elle passe facilement à l'état d'habitude, et que cette habitude court de grands risques de mener aux excès les plus désordonnés, parce que le moyen de satisfaction est sans cesse à la disposition du sujet. L'excitation doit être combattue par l'exercice physique et par l'occupation de l'esprit qui provoquent un sommeil profond. On doit éviter le

(1) s. -T. Dutton. Social phases of éducation in the school and tlie home, N. Y., 1899, p. 32.

(2) J. Paget. Clinical lectures and essays^ 1875, p, 284.

séjour au lit sans sommeil, le décubitus dorsal, certains exercices comme Téquitation, les aliments et les boissons excitantes, la constipation et la réplétion de la vessie. Lès habitudes d'onanisme, dont on a peut-être exagéré les inconvénients immédiats, qui sont loin d'être constants, mais sont souvent liés à des conditions individuelles*, ont surtout pour effet une dépression physique ou psychique plus ou moins intense*. Les plus optimistes reconnaissent que la masturbation cause fréquemment la neurasthénie. Ces états de dépression jouent un rôle important dans le développement des névroses chez les sujets prédisposés ^. On les voit constituer un véritable état de confusion mentale, et ils jouent un rôle important dans les folies de l'adolescence, les hébéphrénies. Ils ne sont pas non plus sans conséquences locales ; Gross les accuse de provoquer les pollutions fréquentes, la spermatorrhée, la spermatorrhagie, l'irritabilité du col de la vessie; Ricord, Philips, Lallemand*et d'autres^ les ont accusés de produire des rétrécissements de l'urètre.

La masturbation est aussi nuisible à l'adulte. Chez la femme elle présente des accidents locaux variables suivant la localisation des attouchements (clitoris, vagin, utérus).

Sous le nom d'auto-érotisme, Havelock Ellis® a décrit des phénomènes d'émotion sexuelle spontanée, éveillée en l'absence de stumulus provenant soit directement, soit indirectement d'une autre personne. Cette émotion

^)l^ (1) Deslandes. De l'onanisme et des autres abus vénériens dans

leurs rapports avec la santé, 1835, p. 54.

(2) S. -H. Rowe. The physical nature of child, 1899, p. 130, 139.

(3) Jacobi. On masturbation and hysteria in young children (Ann. journ. of obstetrics, 1876, VIII, p. 395, IX, p. 218.

(4) Lallemand. Des pertes séminales involontaires, I, p. 479.

(5) Gross. A practical treatise on impotence and sterility^ etc., 1887, p. 23.

(6) Havelock Ellis. Studies in Psychology of sex.^ t. IL

autochtone se manifeste généralement par la masturbation. EUis reconnaît que les phénomènes auto-érotiques sont anormaux parce qu'ils s'écartent de la fin naturelle, mais qu'en l'absence de moyens naturels de satisfaction ils sont inévitables et que l'indulgence s'impose. Cette manière de comprendre l'auto-érotisme qui amène à considérer la masturbation comme normale me paraît s'appliquer strictement aux animaux qui n'ont pas su soumettre leurs réflexes et leurs instincts. Mais elle ne s'applique pas à l'homme qui n'est arrivé à son développement actuel que parce qu'il a adapté ses réactions aux nécessités du milieu. Vitium hominis natura pecoins, a dit saint Augustin : ce qui est vice en l'homme est naturel à la bête. L'homme qui est incapable de résister à un instinct à la fois nuisible à l'individu et à l'espèce, montre qu'il n'a pas profité de l'expérience de l'espèce. La fréquence d'une pratique et son innocuité relative ne prouvent pas sa légitimité. Ceux qui ne séparent pas l'utilité de la morale et qui ne sont pas convaincus que la masturbation puisse être conseillée au nom de l'hygiène ne peuvent pas manquer de considérer les phénomènes de l'auto-érotisme comme des phénomènes de dissolution.

On ne guérit pas le vice par le vice. C'est dans l'abstinence que la masturbation doit trouver le remède, et non dans la prostitution ou dans l'adultère. J. Paget déclare qu'il n'est pas plus disposé à prescrire les rapports illégitimes qu'à prescrire le vol ou le mensonge ; Ribbing se refuse aussi à les conseiller. Pour l'individu continent, les pollutions nocturnes constituent une sauvegarde contre la turbulence sexuelle morale et intellectuelle; elles peuvent augmenter de fréquence chez ceux qui prennent peu d'exercice, dorment beaucoup, ont une diète trop abondante, usent de café, de tabac ou d'alcool, et se laissent aller à des rêveries ou à des lectures erotiques.

3fli LIXl^TISCT- SKXIKI

Il ne Tant pas oublier que l'habitude a une gn'aDilo influence sur le raraolêre e( sur le conlriik iiulivîduel : it faul développer l'amour de raelivilê, de la wrilê et do la compassion. Le vice n'entre pas dans un esprit oi'cupô : l'oisireté au contraire abaisse la moralité. L'habilude de laisser aux jeunes gens plus de loisir el de tiberti' les rend plus incapables de coiitràle sur eux-mêmes. Le loisir ue peut être une source de bênétiees que pour ceux qui ont à cœur leur dêTeloppement intellectuel el mural : pour les autres il a bien plus de ebance d'élre une eause de déficit. Il faut chercher k éloigner des jeunes gens Ih tentation jusqu'à l'âge où ils soûl capables de comprendre In valeur des délits sexuels; mais on ne peut apprendre i» résister à la tentation qu'à ceux qui ne sont pas hahîUiés à dissimuler et à tout sacrifier à leur satisfaction, él qui restent sans pitîè pourceux qui sont exposés à i>n souffrir. On ne peut pas contester que nombre d'individus peuvent vivre au sein de la perversion, sans être contaminés; ils montrent bien que la moralité sexuelle est subordonnée ii la moralité en général.

La litlérature moderne et, en particulier, la liuérnture Scandinave, a cherché à appeler l'Inlérèl sur quelques personnages d'une précocité sexuelle anormulo; miiis olli' n'a pas fourni d'arguments de nature à faire accepter ces exceptions comme des bases de prescriplions d'hygiène relativemeat àla satisfaction des instincts sexuels chou les jeunes gens. Affirmer que les jeunes gens abstinonls sont atteints d'anomalies physiques ou psychiques et que la plupart des individus bien portants se conduisent autrenimil, c'est constater chez ces derniers un défaut d'éductitlon ; mais ce n'est pas prouver qu'ils agissent pour le mieux de leur intérêt personnel et de l'intérél social. Ia-.s mariages précoces au-dessous de vingt ans procurent une nmrlulili'r plus grande même chez l'homme.

A la maturilé, le besoin sexuel se mnnlfcslu itouvnut

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