LA RESPONSABILITÉ ET LES ANOMALIES DE L'INSTINCT SEXUEL
La physiologie et la psychologie ont fait justice de la volonté libre : « où donc placer la limité, dit Herzen, entre chimiotaxie et sensation, entre attraction et répulsion d'une part et choix d'autre part^ ». « La folie, elle est dans les éléments cosmiques et leurs lois générales et non en nous », s'écrie Mûnsterberg^.
La pénétration dans l'esprit public de la nécessité des actions humaines a déterminé une tendance à la diminution de la poursuite du délit et de la répression du crime, un abaissement de la pénalité, une indulgence sociale en général. Mais la nécessité des actions individuelles ne peut pas s'opposer à la responsabilité de ceux qui les commettent ; tout acte individuel, si nécessaire soit-il, entraîne en effet des réactions du milieu social dont lanécessité est aussi évidente. Les mesures légales, qui renforcent les motifs de ne pas céder aux impulsions nuisibles à la communauté, sont non seulement justifiées mais nécessaires.
En France, les rapports sexuels contre nature ne sont frappés parla loi que s'ils constituent un outrage public à la pudeur ou un attentat à la pudeur ; s'ils sont librement
(1) A. Herzen. Causeries physiolof/iqiies, 1899, p. 125. (Paris, F. Alcan.)
(2) II. Mûnsterberg. Psycholofjy and life, 1899, p. 9.
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consentis et accomplis à l'abri du regard, ils ne courrent aucun risque de répression. Il n'en est pas de même partout. En Allemagne, les actes contre nature commis entre personnes du sexe masculin ou avec des animaux, sont punis d'un emprisonnement ; ils peuvent entraîner la privation des droits civils; en Autriche le coït contre nature en général, c'est-à-dire avec les animaux et les personnes du ynême sexe est considéré comme un crime.
C'est surtout en Allemagne que depuis les publications d'Ulrichs*, s'est éveillée la sympathie pour les invertis et un courant d'opinion pour la restriction de la pénalité relative aux perversions sexuelles. Cette sympathie, estelle justifiée?.
Que l'on considère l'instinct sexuel comme la base de l'évolution morale ou comme une nécessité de la race, on doit convenir que ses perversions qui sont négatives du sexe aussi bien dans ses moyens que dans son but, sont nuisibles et par conséquemment immorales. Elles sont d'autant plus nuisibles et dangereuses , d'autant plus immorales qu'il s'agit de tendances remarquables par leur caractère impulsif; or l'imitation est plus menaçante quand il s'agit de tendances plus irrésistibles.
On est surpris d'entendre mettre en doute l'immoralité des perversions sexuelles. Cependant Moll dit : « ce qui pour l'un est moral parait immoral à un autre et il est possible que l'acte homosexuel soit taxé d'immoralité pour là seule raison que c'est la minorité qui s'y livre ^. » La moralité n'est pas relative à l'individu, elle est relative au milieu. Ce n'est pas parce qu'ils sont en minorité que les invertis sont nuisibles et immoraux, c'est parce qu'ils sont immoraux et nuisibles qu^ils resteront en minorité
(1) K.-H. Uli'ichs a publié une série de travaux depuis 1864, Inclusa (4864), Formalrix vîndicta (1865), Ara spei (1865), Gladius furens (1868), Memnon (1868), Incubus (1869).
(2) Loc. cit., p. 291.
et que la majorité aura intérêt à se défendre contre eux et contre leur exemple.
Plusieurs auteurs allemands se plaignent que la loi pbursuit les rapports homosexuels même lorsqu'il n'y a pas de publicité , sous prétexte qu'ils résultent d'une constitution congénitale dont les réactions sont inéluctables. On peut dire que ceux qui sont ainsi constitués en souffrent d'autant plus que leurs désirs sont souvent plus intenses que ceux des sujets normaux; que leur malheur s'accroît quand ils ont constaté qu'ils ne sont pas isolés et qu'il existe d'autres individus qui ont les mêmes instincts; quand ils ont éprouvé que la satisfaction du désir leur procure un bien-être consécutif, qu'on peut comparer à celui qui suit l'exécution des actes impulsifs chez les obsédés^ pyromanes, dipsomanes, etc. Mais la société n'a pas à tolérer les uns plus que les autres puisqu'ils lui sont également nuisibles àdes titres divers. Sion admet que l'habitude et l'exemple peuvent développer à eux seuls l'inversion, le simple contact des invertis est un danger social.
La société doit-elle s'imposer de ne pouvoir arrêter ceux qui ne peuvent manquer d'être ce qu'ils sont ? La responsabilité n'est pas moins nécessaire que la liberté individuelle à l'évolution sociale : la nécessité des actes, l'absence de libre arbitre ne peut pas leur être opposé, c'est un fait d'ordre tout différent, biologique et non social.
Dans les mêmes conditions de milieu, les différences de conduite ne peuvent tenir qu'à des différences de constitution physique. Les anormaux cherchent leur satisfaction par des moyens qui leur paraissent parfaitement naturels et raisonnables. Ce n'est que la menace de la loi qui leur inspire des réserves sur l'opportunité de leurs actes^ Ils ne se distinguent pas en cela formellement des normaux. La distinction du malade et du criminel au
(1) Ellis Ethelmer. Fear as on ethic forec {The Westminster Review, 1899, voL 151, p. 300).
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point de vue des mesurée de défense n'a aucune base scientifique. Cette distinction ne peut reposer que sur Topinion généralement admise d'ailleurs, que toute manifestation anormale de l'esprit a pour condition un fonqtionnement anormal des éléments nerveux, lié lui-même à une anomalie de développement ou à un trouble de nutrition. Si la corrélation est nécessaire chez les aliénés, elle n'est pas moins nécessaire chez les individus qui passent pour sains d'esprit. Mais pour être autorisé à maintenir la distinction d'une catégorie de délinquants dispensés, pour cause de troubles d'évolution ou de nutrition du cerveau, de la soumission aux lois, il serait bon de démontrer qu'il existe des délinquants qui agissent indépendamment d'anomalies d'évolution ou de nutrition de leur cerveau. En ce qui concerne les perversions sexuelles, on a cherché à établir des différences au point de vue de la responsabilité entre celles qui auraient une origine périphérique et celles qui auraient une origine centrale*; elles sont difficiles à soutenir. La question du libre arj^itre n'a pas de rapport avec la nécessité des réactions sociales et de la responsabilité individuelle. Le rôle du médecin n'est pas d'excuser les criminels, mais d'utiliser le temps de leur peine à traiter ceux qui sont susceptibles de guérison et à préconiser les mesures d'hygiène capables de restreindre les conditions héréditaires ou accidentelles favorables au développement des anomalies psychiques^.
Les médecins ne discutent pas la nécessité de leur intervention dans la question de la responsabilité, mais
(1) F.-W. Anthony.. The question of responsahility in cases of sexual perversion {Boston med. and surg. journ,, 1898, CXXXIX, p. 288).
(2) Ch. Féré. Dégénérescence et criminalité, 1888, p. 117. — Les épilepsies et les épilep tiques, 1890, p. 599. — La pathologie des émotions, 1892, p. 563). — Les troubles mentaux de la fatigue (La médecine moderne, 1898, p. 625).
ils s'accordent moins bien sur la manière de la résoudre * . Mercier pense qu'un voleur de profession qui devient fou et continue à voler doit être moins puni que s'il était sain d'esprit, mais doit être puni parce qu'il a agi en raison de ses habitudes ^ Il y a là de quoi satisfaire les défenseurs du libre arbitre et ceux de la nécessité sociale. En général on admet que tout trouble de l'esprit ou de l'instinct entraîne l'absence de sanction légale ; cependant on doit bien reconnaître que les aliénés les plus avérés ne sont pas insensibles aux peines ^ qui en somme n'agissent sur tous qu'en renforçant les motifs d'éviter le mal.
Si la satisfaction des instincts ne peut pas être un crime, il n'y a pas de crime : « tous les êtres sont irresponsables * ». Si la nécessité d'une hygiène sociale s'impose : la loi doit avoir pour but d'assurer cette hygiène et de réprimer tout ce qui est nuisible à la société sans distinction d'individualités. La loi sans l'égalité n'est plus la loi. La tendance à l'inégalité a sa source dans la sympathie pour les dégénérés, dont les excès sont bien reconnus ^, et qui est à la fois un symptôme et un facteur de la dégénérescence.
Ce que j'ai voulu montrer c'est qu'il n'y a pas de raison physiologique pour que l'instinct sexuel ne soit pas soumis comme les autres, et que la morale utilitaire comme l'hygiène enseignent la nécessité et la restriction de ses écarts.
(1) The journ. of mental science^ 1899, p. 53.
(2) The journal of mental science^ 1899, p. 65.
(3) Th. D rapes. Are primitive measures justifiable in asylums (The journ, of mental se, 1899, p. 536).
(4) A. Hamon. Déte)'m,inisme et responsabilité, 1898, p. 237.
(5) A. Withe. The cuit of infirmity {The national review, 4899, oct., n° 200, p. 235). — Frank A. Fetter. Social progress and race degeneration [The Forum, oct. 1899, p. 228).
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Indépendamment de l'intérêt de Tespèce, Tamour reste le plus grand remède à tous nos maux * ; mais ce n'est pas seulement le pessimisme qui, avec Leopardi, Schopenhauer, Nietzsche, soutient l'utilité de ses restrictions ; le sentimentalisme avec Michelet convient aussi que (( l'amour est une puissance nullement indisciplinable*».
(1) H. Fierens Gevaert. Jm tristesse contemporaine^ 2» éd. 1899, p. 189. (Paris, F. Alcan.)
(2) J. Michelet. Vamoiu\ 4® éd., 1859, p. 11.