L'instinct [Texte imprimé]
Différentes acceptions du mol instinct dans le langage usuel. — Définitions des dictionnaires d’histoire naturelle, de F. Cuvier, de Klourens, etc. — Analyse de l’idée d’instinct. — Questions que soulève l’étude de l’instinct : ses rapports avec les controverses de la science et de la philosophie contemporaines.
Peu de mots ont reçu dans le langage usuel autant d’acceptions différentes que le mot instinct ; et pour qui veut expliquer scientifiquement la nature et les caractères du fait instinctif, c’est déjà une grande difficulté que de désigner le fait lui-même. Il est, en effet, certains termes dont la définition complète et rigoureuse est extrêmement difficile , mais qui ont au moins cet avantage que dès qu’on les prononce, chacun sait immédiatement de quoi il s’agit; nulle confusion n’est possible. Il n’en est pas de même du mot instinct : C£.r pour la commodité de la parole et aussi de la discus-
sion scientifique, l'analogie en a singulièrement étendu le sens; la plupart du temps il n’a plus dans la conversation que la valeur purement approximative d’une simple métaphore. Même en histoire naturelle ou en philosophie, trop volontiers on l’emploie pour désigner ce qui demeure obscur et inexpliqué dans les phénomènes psychologiques, tout ce qui ne peut ou semble ne pouvoir être réduit au raisonnement et à l’expérience.
En effet, tantôt ce mot désigne ce qu’on appelle vaguement une divination de l’intelligence, passant pour suppléer au raisonnement et devancer l’observation même. C'est par instinct , dit-on, que le grand Confié gagnait des batailles et rencontrait du premier coup ces conceptions que son rival Turenne ne trouvait qu’au bout de longs efforts.
Ainsi entendu , l'instinct est, aux yeux de bien des gens, le propre du génie : c’est lui qui tient lieu d’étude; dans la politique, dans la médecine, dans les lettres ou dans les sciences, dans l’art ou dans l’industrie , c’est lui qui doit révéler les vocations par des succès inattendus et décisifs. C’est aussi par instinct que la femme passe pour juger avec finesse et promptitude de mille choses qui échappent à l’œil de l’homme plus scrutateur et plus profond. Chez toute créature humaine, c’est là la faculté qui, dit-on, nous fait interpréter, sans erreur, les signes de la physionomie et du langage, qui de l’aspect d’un fait unique nous fait conclure immédiatement par induction le retour certain de faits semblables ou analogues, qui nous donne la foi dans la véracité de notre intelligence et dans la certitude de la vérité, qui enfin nous fait distinguer le beau du laid, le bien' du mal et nous élève d’un seul bond