SENS DU MOT INSTINCT
jusqu’à la connaissance de Dieu et à la prévision de la vie future. Si nous passons de l’homme à l’animal, c’est par instinct que ce dernier reconnaît son ennemi, distingue au milieu d’un pré l’herbe qui lui convient, prévoit les changements atmosphériques avec la sûreté d’un parfait baromètre, trouve sa route au milieu des airs, et résout infailliblement dans ses constructions des difficultés considérables d’architecture et des problèmes de géométrie.
D’autres fois, le même mot sert à exprimer ces aptitudes originelles de la sensibilité qui déterminent par avance* et pour toute la vie, nos goûts, nos fantaisies, nos aspirations, la nature de nos plaisirs et de douleurs, les objets de nos haines et de nos amours. De même que l’instinct rend les animaux sociables ou sauvages, capables ou non d’affection et de dévouement pour leurs petits, de même il fait éclater les magnificences de l’amour maternel dans des aines vulgaires et corrompues. Il préserve l'un de tout écart et lui rend la vertu facile. Il précipite l’autre dans le vice, en dépit de ses vertueux efforts, et quelquefois il pousse au crime des générations entières, qui se transmettent avec le sang les dispositions mystérieuses de leurs parents.
Plus souvent encore, l’expression qui nous occupe s'emploie pour caractériser ces mouvements que nous exécutons avec tant de rapidité, sans les mesurer, sans en avoir conscience , pour préserver notre corps d’un danger soudain, pour assurer la reprise ou la continuité de fonctions essentielles à la vie, comme la préhension des aliments ou la respiration. Mais c’est surtout chez l’animal que ce mode d'activité apparaît avec une variété et une complication presque infinies, non plus
dans des mouvements rapides et isolés, mais dans ces ensembles de mouvements coordonnés que l’oiseau, l’insecte, le poisson, dans leurs industries tant célébrées, exécutent avec d’aut:;nt plus de perfection qu’ils sont plus dépourvus des facultés qui n’appartiennent qu'à l’homme, la réflexion et l’analyse.
Il parait difficile de ramener à l’unité ces acceptions si variées. Tantôt on oppose l’instinct conçu comme caractéristique de l’animal à l’intelligence réservée comme le propre de l’homme. Tantôt on reconnaît dans l’homme lui-même des actes instinctifs, qu’on distingue soit à l’absence de la réflexion, soit à la rapidité de la réflexion. On en fait un attribut soit de l’intelligence, soit de la sensibilité, soit de l’activité, et cependant ce sont là des facultés distinctes. Assurément, si la langue impose un même nom à tant dé choses, elle obéit à des motifs cachés, et cette confusion réelle ou apparente ne peut être le pur résultat du hasard . Il importe néanmoins de la faire cesser, en marquant , s’il est possible, la loi qui a conduit l’esprit humain à étendre ainsi la signification de ce mot, en montrant les analogies plus ou moins superficielles qui ont encouragé cette extension, et enfin en décomposant les éléments constitutifs de l’idée qu’il exprime, pour distinguer ceux qui sont plus essentiels de ceux qui le sont moins et peuvent être considérés comme simplement accessoires.
Cette confusion , le Dictionnaire de l’Académie la constate sans la dissiper ni l’expliquer *. Les psychologues et les naturalistes ne la dissipent pas toujours, et quelques-uns même, si je puis dire, travaillent encore
i V. note A à la fin du volume.
à l’augmenter. Attribuer un instinct à la plante, comme on l’a fait quelquefois, sous prétexte que les racines de la plante se dirigent là où elles doivent trouver leur nourriture, c’est être bien près de reconnaître aussi la présence de l’instinct dans le cours des planètes et dans les affinités moléculaires. Or, sans vouloir encore discuter la question de savoir où commence et où finit l'instinct, avouons que si on l’étend à des êtres et à des phénomènes si divers, il devient de plus en plus difficile de marquer ses caractères propres, sans les réduire, à bien peu de chose. Ce ne sera plus dès lors que la loi qui préside à l'activité des êtres et qui impose à leur développement une direction, une règle et un but. Mais si confuse que soit la langue, évidemment elle n’admet pas cette signification : elle comprend sous ce mot plus . de caractères, et elle ne l’étend pas à autant de choses.
C’est restreindre, cette difficulté sans la détruire, que de voir dans l’instinct la loi qui préside au développement de toutes les facultés quelles qu’elles soient dans les êtres animés. Tout a ses lois dans la nature, animée ou inanimée , raisonnable ou non. L’imagination poétique a ses lois, la mémoire a les siennes, le raisonnement, le libre arbitre même ont les leurs. C’est la loi de l’intelligence humaine de procéder par une succession d’observations et de jugements qui s’enchaînent d'après les relations nécessaires et déterminées, comme c’est, dit-on, la loi de l’instinct d'agir sans tâtonnement ni calcul. Attribuer à Cinstinct l’ensemble des conditions auxquelles toutes nos facultés sont soumises en se développant, c’est s’exposer à réunir ce qu’il s’agira précisément de distinguer : c’est aggraver l’obscurité de la
langue.
Je ne veuxpas davantage discuter cette autre opinion qui recule bien autrement les limites de l’instinct, et ne voit plus en lui que l’activité sourde et incessante d’un principe unique organisant tout dans l’univers. Tantôt c’est l’âme du monde , tantôt c’est quelque chose de divin; plus souvent c’est un secret ressort poussant tout à la vie. Ici, la science, à tort ou à raison, a systématiquement élargi la signification démesurée du mot : elle l’a rendu plus vague encore et moins précis.
Des naturalistes éminents ont réagi contre cette tendance et ont essaj'é de réduire cette signification trop étendue. Néanmoins il s’en faut encore que tous s’entendent. M. Flourens 1 admet deux sortes d’instincts qu'il trouve dans l’animal et dans l’homme, mais surtout dans l’animal; d’abord les instincts qu’il appelle mécaniques, ce sont les arts innés, les industries des animaux ; puis, ceux qu’il nomme les instincts moraux, penchants instinctifs, goûts innés, dispositions originelles, habitudes toutes faites, antérieures à tout, indépendantes des vues de l’esprit, et qui non-seulement nous engagent dans nos premières déterminations , mais exercent encore sur la suite de nos actions une influence irrésistible et caractéristique. Mais quels sont les rapports de ces deux espèces d’instincts ? d’où vient qu’un même mot sert aux uns et aux autres ? M. Flourens ne le dit pas.
Frédéric Cuvier 2 n’admettait pas d’autres instincts
1 De l'instinct et de l'intelligence des animaux. — De la raison, du génie et de la folie.
2 Dictionnaire des sciences naturelles , Levrault et Lenornmnd, 1822. Art. instinct.
que ceux que M. Flourens appelle instincts mécaniques. « L’idée qu’on se fait généralement de l’instinct, dit-il , est celle d’une force, d’une faculté particulière, cause immédiate des actions auxquelles les animaux sont aveuglément et nécessairement portés. » Pour lui, les appétits ou besoins naturels ne peuvent être confondus avec les instincts; ils sont les occasions, non les causes des actions memes auxquelles iis nous poussent irrésistiblement. Quant aux penchants, ce sont simplement des aptitudes à être frappé de telles ou telles modifications, c’est-à-dire à éprouver tels plaisirs ou telles douleurs.
Cette opinion de F. Cuvier tend à dominer de plus en plus chez certains psychologues. Si les Ecossais et M. Jouffroy faisaient souvent du mot instinct le synonyme d’inclination et même de sensibilité en général , il en est qui ne voient là qu’une sorte de métaphore ; quand ils emploient le mot dans sa rigueur, c’est pour désigner soit les actions des animaux qu’ils jugent dépourvus d’intelligence ; soit quelques actes accomplis par l'homme qui n’a pas encore ou qui a perdu l’usage de facultés qui nous sont propres Ainsi, si l’on dit que l'homme a l’instinct de la propriété, on veut dire que c’est là d’abord un besoin de sa nature et qu'il est porté nécessairement à satisfaire ce besoin ; mais il faut bien entendre qu'il le fait par une suite d’intelligents et libres efforts. Ce n’est donc pas là l’instinct proprement dit. Si , au contraire , on parle de l’instinct du castor , on entend non plus seulement le besoin qu'il éprouve de se construire une habitation, mais l’art aveugle dont il fait preuve dans ses travaux, bien qu’il les exécute sans raisonner ni calculer, bien qu’il 11e songe même pas à changer les moyens qu i! emploie pour construire sa digue et sa cabane.
Le Dictionnaire de Nysten, revu par MM. Littré et Ch. Robin, parle à peu près dans le même sens. « L’instinct, disent-ils, est un mods d’activité cérébrale ou penchant intérieur qui porte à exécuter un acte sans avoir notion de son but , à employer des moyens toujours les mêmes, sans jamais chercher à en créer d’autres et à reconnaître les rapports entre eux et le but. »
Voilà donc un certain nombre d’esprits pour lesquels l’instinct se réduit à un mo le d’activité, et qui l’attribuent surtout à l’animal d’une manière plus ou moins exclusive. Toutefois leurs théories n’ont pas encore réformé la langue : elles n*ont même pas convaincu tous les savants. Ne peut-on donc mettre d’accord ces différentes interprétations?
Le mot instinct vient du grec h arXeiv piquer, stimuler intérieurement. La première idée qui se présente à l’esprit, quand on cherche à analyser cette expression, c’est que stimuler c'est pousser à agir, que l’être qui n’agit que par instinct ne se résout pas par lui-même, que par conséquent, il ne s’est pas rendu compte de l’acte qu’il allait accomplir : il agit sans le savoir et sans le vouloir (ov~è y âp rs^vyj O'jxè Çr,T/iffavTa ovts ëo'Aevaâpsvz Troteî) comme déjà le disait Aristote. Or, comme nous ne pouvons généralement rien faire de nous-mêmes et en connaissance de cause sans un certain travail intellectuel, on conçoit tout naturellement que le mode d’action qu’on oppose à celui-ci, et qui est le résultat d’un stimulant, doit avoir précisément pour caractère de n’exiger, de n’admettre aucun travail intellectuel : l’être va où il est poussé, parce qu’il y est poussé. Voilà, si je ne me trompe , ce que le sens commun qui fait la langue
met d’abord sous le mot instinct. Pour lui, l’instinct est tout d’abord, et par dessus tout, un mode d’activité.
Mais l’activité peut-elle jamais se réduire à un mouvement, pour ainsi dire, mécanique? On se résigne diffilement à l’admettre. L’être vivant, l’animal ne ressent-il pas, en agissant, du plaisir et de la douleur? n’éprouvet-il pas un attrait visible pour les actions qu’il exécute? Dès lors n’a-t-il pas une certaine dose de sensibilité qu’il est difficile de séparer des mouvements instinctifs et qui semblent même, dès le premier abord, en assurer l'exécution? Quand l’oiseau fait son nid, vous y remarquez d’abord une industrie inimitable , mais vous y voj r ez en même temps ce que vous vous plaisez à appeler l’amour paternel et maternel, et certainement vous ne séparez pas ces deux choses, vous les confondez toutes
les deux sous le mot d’instinct, et cette confusion
n’est pas arbitraire. Vous ferez de même pour la sociabilité des abeilles et des fourmis, qui nous parait liée indissolublement à tout ce que leurs travaux nous offrent de tîni dans les détails et d’harmonie dans l'ensemble. Vous le ferez enfin pour le chien, chez qui l’attachement et l’obéissance, ainsi que l’attrait pour le gibier et pour tel gibier, ne sauraient être isolés de l’art de la chasse.
Mais cette sensibilité et cette activité n’impliquentelles pas, à quelque degré que ce soit, quelque chose qu’on peut comparer, de très loin, à ce que nous appelons l’intelligence? Encore une fois, je ne traite pas cette question, mais le sens commun se la pose et semble la résoudre affirmativement. De ce que l’être qui sent et qui agit instinctivement ne se rend point compte des motifs de son acte, ne connaît pas le but qu’il poursuit,
et ne se préoccupe pas d’ajuster les moj'ens à la fin , en résulte-t-il qu’il ne puisse se représenter d’une façon plus ou moins obscure l’attrait qu’il subit et le mouvement qu’il opère? On voit donc comment certaines idées accessoires sont venues se grouper autour de l’idée principale et faire corps avec elle. Il suit de là que si, en général , l’instinct complet , pour ainsi dire , est un mode particulier d’activité qu’accompagne quelque sensibilité, et, disons provisoirement, faute d'un mot meilleur , un certain état mental d’une nature toute particulière, on a pu souvent prendre la partie pour le tout. L’instinct de l’oiseau, c’est tantôt l’instinct de nidification, tantôt l’instinct maternel, quoique les deux soient en réalité inséparables. Dès lors, si l’on voit que notre sensibilité nous détermine à rechercher telle ou telle satisfaction, bien que les actes qui s’en suivent ne soient pas des actes instinctifs, on donne pourtant le nom d’instinct à cette inclination naturelle, qui ne serait, tout au plus, si on ose le dire, qu’un demi-instinct, puisque cette première impulsion nous abandonne vite à nous-mêmes et à nos propres efforts. Mais on se contente de l’analogie qu’on trouve entre ces inclinations ou affections qui font partie de l’instinct des animaux et ces tendances qu’on dit innées à la nature humaine, irrésistibles, universelles et uniformes, indépendantes de l’in'.dligence et de la volonté.
On a donc étendu le mot d’instinct de l’animal à l’homme, c’est tout d’abord dans le premier qu’on en a reconnu l’existence. Car à un simple coup d’œil, les caractères généraux de nos actions et de celles de l’animal apparaissent avec une opposition bien marquée. Mais outre qu’il est dans la vie humaine, particuliè-
rement dans l’enfance, des instants où les caractères distinctifs de l’humanité paraissent remplacés ou préparés par ceux de la nature animale, nous venons de voir comment une première analogie avait porté à qualifier d'instincts les inclinations naturelles de la sensibilité.
C’est une analogie plus lointaine encore qui transporte l’instinct dans certaines conceptions ou intuitions rapides de l’intelligence de l’homme. On est porté généralement à croire que l’instinct constructeur de tel ou tel animal est accompagné d'une science infuse ainsi qu’on l’a dit quelquefois ; et que les migrations des oiseaux impliquent une sorte de prévision des changements athinosphériques. Pourtant cette prévision n’est le produit d’aucun travail et d’aucun calcul. Aussi quand une lucidité peu ordinaire, résultat d’une forte attention surexcitée par l’intérêt, ou simplement d'une habitude invétérée, semble nous dispenser de raisonnement et nous tenir lieu d’expérience, on fait aisément appel à l’instinct. Mais ici la métaphore est trop évidente et il n’est pas besoin d'insister
Quel doit donc être l’objet d’un travail sur l’instinct ? C’est d’étudier les mouvements réputés aveugles mais certains et infaillibles, qu’une impulsion plus ou moins sentie, et dont il s'agit de déterminer la nature et l’origine, fait exécuter à certains êtres. Mais cet instinct, ainsi entendu, séparé de ce que des analogies plus ou moins trompeuses en ont rapproché, où commence-t-il? où finit— il ? quels en sont les caractères et quelles en sont les causes ? En quoi diffère-t-il de l’intelligence ? où commence l'intelligence, et quels sont les caractères qui l’opposent à l'instinct ? Y a-t-il une transition entre l'un et l'autre ? par suite, comment l'instinct et l'intel-
ligence se distribuent-ils dans les êtres vivants ? Sontils toujours séparés ou toujours réunis ? ou sont-ils quelquefois réunis et dans quel mesure? Enfin, si l’instinct n’est autre chose qu’un certain nombre de précautions qui garantissent la vie des individus, et assurent la perpétuité des espèces, ces précautions et à qui devonsnous les rapporter? Est-ce au hasard, à la force même des choses ou à Dieu ?
Toutes ces questions ont par elles-mêmes un intérêt, mais aussi une difficulté qu’il n’est que trop inutile de faire remarquer. Depuis quelques années surtout, elles ont pris une importance capitale, et il est devenu absolument nécessaire que la philosophie les éclaircisse. Les sciences naturelles s’en occupent , mais avec leur méthode particulière, et sans trop résister à la tentation de faire tout rentrer dans leurs admirables cadres. Appuyées sur les innombrables faits dont elles disposent, comment, en effet, n’essayeraient-elles pas d’en tirer la solution des problèmes que nous posons ? Comment n’essayeraient-elles pas de conclure de l’animal à l’homme, et de réduire la psychologie tout entière à la physiologie et à la zoologie ? Je sais qu’on a créé une science nouvelle, assurément fort utile : c’est l’anthropologie, qui étudie tout spécialement l’homme et sa nature , sa place dans la création, son origine, les lois de sa distribution sur la terre, les causes des diversités qui séparent les races et les civilisations qui grandissent ou qui tombent. Cultivée avec un talent incontestable et avec cette passion qui tout au moins fait trouver des vues nombreuses et d’ingénieux aperçus, elle a même suscité des chercheurs zélés qui, groupant leurs hypothèses et leurs observations, semblent vouloir transporter
dans la région du travail intellectuel et de la science cette association que la démocratie moderne essaye de rendre productive dans l’ordre du travail manuel et de l’industrie. Mais l’homme que cette science nouvelle étudie, du moins au sein de cette assemblée, qu'on ne s’y trompe pas, c’est l’homme animal, c’est un mammifère de l’ordre des simiens, pas autre chose *. Aussi, ce n’est pas seulement toute philosophie, c’est même toute psychologie expérimentale qu’elle bannit de son sein et des discussions périodiques où elle se constitue. Quelques uns de ses représentants ont voulu créer pour l’homme un règne à part, au-dessus du règne animal ; ils sont loin d’avoir obtenu la majorité. Or, prétendre faire connaître l’homme en général et commencer par le faire rentrer dans le règne animal, c’est trancher d’avance une question considérable. Aussi que de confusions n’en résulte-t-il pas ?
Pour effacer les différences qu’on avait cru reconnaître entre l’homme et l’animal, tantôt on détruit le libre arbitre du premier, tantôt on reconnaît au second lui-même un libre arbitre semblable au nôtre. On va jusqu’à lui attribuer ce triste privilège du libre arbitre, à savoir l’immoralité , à moins cependant qu’on ne s’écrie : quand donc la bête a-t-elle poussé l’immoralité aussi loin que nous ? Quelquefois on prétend que l’homme n’agit en tout que par instinct. Plus souvent on trouve au grand complet dans l’animal toutes nos facultés intellectuelles, sans en excepter l’imagination
i II est vrai que toute la science anthropologique n’est pas concentrée dans l’enceinte de la société d’anthropologie, et que la minorité qui y professe d’autres opinions est assez respectable. Voyez le rapportde M. de Quatrefdges sur le progiès de l’anthropologie.
et le goût esthétique. Ceux même qui ont contribué à populariser en France -les idées de AS. Darwin, proclament que c’est là le premier • postulat cle son système : ce qui détermine, disent-ils, la métamorphose lentement progressive des espèces, ce. qui produit successivement des formes de plus en plus parfaites, jusqu’à l’homme, dernier terme de la série, c’est un développement qui n’a rien de fatal, rien d’absolument nécessaire, c'est le libre usage que chaque individu fait de ses facultés vitales ou mentales « Et, ajoute-t-on, regarder les animaux comme des automates sans liberté, c’est nier implicitement le principe de M. Darwin L » Un peu plus, et l'homme seul dans la nature ne pourra rien à sa destinée.
Cette confusion, comment ne pas la rapprocher de celle qui déplace si singulièrement les idées les mieux arrêtées jadis dans la métaphysique ou la morale. L’homme n'est pas libre, dit-on, il n’est donc pas responsable même de ses erreurs. Mais cette responsabilité qu’on enlève à l’individu, voici qu’on la transporte à la société 1 2 .' Quand un homme a commis un vol, un assassinat, ce n’est pas à lui que la société doit faire le procès, c’est à elle-même : car elle doit se frapper la poitrine et se demander pourquoi elle n’a pas pu garantir cet homme des dangers qui l’ont conduit au crime. Conclusion périlleuse pour ceux qui se disent si souvent les régénérateurs du libéralisme. Car la responsabilité et le pouvoir ne sa séparant guères, c’est à la société
1 M. Darwin. De l'origine des espèces. Traduction, notes et préface de & eU * CL Royer.
2 Büchncr, Science et nature.
désormais que devrait appartenir avec le soin de nous élever et de nous moraliser, le pouvoir nécessaire pour nous préserver des écarts individuels.
Mais revenons à la distinction de l’homme et de l’animal. Bien des théories et des découvertes récentes paraissent favoriser ceux qui voudraient la faire évanouir. La science qui avait déjà reconstitué tant d’espèces perdues, en soupçonne aujourd’hui qui n’ont laissé aucun vestige, et elle fait remonter de plus en plus loin l'apparition de l’homme sur la terre. Non-seulement elle nous montre au-dessous de nos races civilisées les peuplades sauvages qui n’ont pas encore disparu de la surface du globe, mais elle retrouve dans nos lacs et nos cavernes des restes grossiers d’un art primitif. Elle croit donc pouvoir reformer par la pensée cette chaîne ininterrompue, dont les dernières espèces animales et les premières races humaines ont dû former les anneaux successifs. Vienne alors la théorie de M, Darwin, qui prétend que les espèces animales peuvent dériver les unes des autres ! Qu’on nous montre comme un travail incessant et universel où des types nouveaux s’essayant, et, pour ainsi dire s’ébauchant sans cesse, la nature même des choses condamne à la destruction ses plus informes essais, pour raffermir de plus en plus ceux où elle réussit à réaliser des conditions meilleures de vitalité ! On conçoit que si cette théorie est la vraie, bien des questions, jusque-là débattues, se trouvent sinon pleinement résolues, du moins bien simplifiées; car tout se ramène aux seules lois de l’animalité, surtout si l’instinct et l’intelligence ne sont plus séparés que par des nuances légères et de simples différences de degré ; si ce sont là deux variétés d’état mental qui
résultent d’organismes inégaux mais voisins, et qui peuvent provenir l’une de l’autre, comme les organismes eux-mêmes ont pu provenir les uns des autres. La confusion de l’instinct et de l’intelligence amenant la confusion de l’ordre naturel et de l’ordre moral serait ainsi la base fondamentale du naturalisme nouveau.
Il n’en est que plus intéressant de constituer une sorte de psychologie comparée, où l’on tenterait de résoudre la question de l’instinct telle que nous venons de la poser ; c’est ce que nous allons essayer dans le cours de cet ouvrage.