‹ L'instinct [Texte imprimé]Chapitre 10 sur 44 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

EXPLICATION DES CARACTÈRES DE L’iNSTINCT.

Explication, par la précédente analyse, des caractères de l’instinct : uniformité dans une même espèce. — Nécessité. — Spécialité. — Perfection immédiate. — Absence de réflexion. — Comparaison de l’instinct et de l’habitude.

Si l’analyse que nous venons de présenter est vraie, nous devons être en mesure d’expliquer maintenant les caractères qu’avec tous les philosophes et les natur alistes nous avons reconnus aux actes instinctifs.

Sauf quelques exceptions réelles ou apparentes dont il sera question plus tard, ces actes, avons-nous dit, sont uniformes dans tous les individus d’une même espèce; ils sont nécessaires ; ils sont spéciaux; ils ne comportent point de progrès; ils sont infaillibles ; ils sont immédiatement parfaits; enfin ils sont aveugles et irréfléchis.

Reprenons chacun de ces caractères , et voyons comment ils doivent en effet résulter de la nature même des animaux.

Les instincts sont uniformes dans tous les individus d’une même espèce; mais c’est que l’organisation de tous ces individus est la même. Nous n’entendons engager ici aucune discussion sur l’espèce : nous prenons le mot dans le sens le plus ordinaire. Or, il est

EXPLICATION DES CARACTÈRES DE i/lNSTINCT. ili

évident qu’il existe dans l’animalité des groupes distincts dont les représentants se ressemblent entre eux plus qu’ils ne ressemblent aux autres et qui se perpétuent indéfiniment sous nos yeux. Ces groupes , nous les retrouvons les mêmes à toutes les époques historiques où il nous est permis d’en constater l’existence et la nature. Nous leur trouvons aussi les mêmes instincts. L’identité de l’organisation et l’identité des instincts coïncident donc toujours ; et l’une ne peut jamais aller sans l’autre.

Ces animaux dont les instincts sont identiques n’ont pas choisi et ne pouvaient pas choisir leur genre de vie; mais qui ne voit que la nature une fois pour toutes a choisi pour eux? Tout dans leur organisation est adapté aux travaux qu’ils accomplissent, et ils n’ont absolument aucun moyen d'en accomplir un autre. Le mode de sensation qu’ils éprouvent les laisse indifférents, s’il ne les rend hostiles à tout ce qui ne rentre pas dans leur mode particulier d’existence. Il était donc nécessaire que tel animal, par exemple, fut carnivore, puisque tous les moindres détails de son organisation lui en faisaient un besoin et que c’était pour lui une question de vie ou de mort. Par la même raison, nous comprenons comment les animaux agissent sous l’empire d’une nécessité immédiate à laquelle il ne leur est pas permis de se soustraire ; et nous comprenons ces actions qu’ils paraissent exécuter si souvent sans aucun but et même contre toute utilité. Est-ce que Pâme de l’animal est contrainte, en vertu d’une loi qui lui est propre, à exécuter toute une série prédéterminée de mouvements? Est-ce que, suivant l’expression poétique du grand Cuvier, elle s’en réfère à de vagues idées, sorte de rêve pareil à

112 EXPLICATIONS DES CARACTÈRES DE L’iNSTINCT.

celui du somnambule ? Et faut-il croire que déterminé par les conceptions ou les images de ce rêve inné, Tanimal agisse fatalement, quelles que soient d’ailleurs les circonstances où ii se trouve? Faut-il supposer enfin qu’il n’y a là qu’une simple habitude, et que cette habitude une fois contractée, tous les actes qui la constituent se déroulent machinalement? Ce sont là autant d’hypothèses, qui même ne sont pas toutes très compréhensibles, et auxquelles on pourrait opposer bien des difficultés. Ce qui me semble être non plus une hypothèse, mais un fait, c’est que l’organisation de l’animal se trouve adaptée une fois pour toutes à la généralité des besoins dont la satisfaction est nécessaire à l’individu comme à l’espèce. Par conséquent, une fois la machine montée, il faut nécessairement qu’elle fonctionne. Sans doute, il est des rouages dans cette machine qui peuvent sans inconvénient cesser d’agir et reprendre ensuite leurs fonctions. Il en est d’autres au contraire qui ne sauraient être inactifs sans compromettre l’existence. Ceux-là ne restent donc inactifs dans aucun cas.

A ce propos, on a souvent cité cette observation curieuse de P. Hubert. Il s’agit d’une chenille qui construit un certain hamac très compliqué. S’il prenait une de ces chenilles ayant déjà fait pour son propre compte les deux tiers d’un hamac, et qu’il la plaçât dans un autre hamac dont le premier tiers seul se trouvât fait, la chenille construisait seulement le second tiers, c’est-à-dire qu’elle continuait purement et simplement son ouvrage à elle. Si au contraire, il enlevait une chenille à un réseau filé jusqu’au premier tiers seulement, pour la placer dans un autre achevé jusqu'aux deux tiers, de sorte qu’une partie de son ouvrage se trouvât toute faite

EXPLICATION DES CARACTÈRES DE L’iNSTINCT. 113

par avance, loin d’évaluer à bénéfice cette économie de travail, elle paraissait fort embarrassée ; pour compléter ce réseau d’emprunt, elle ne semblait pouvoir partir que du premier tiers où elle avait laissé le sien, et s’essayait en vain à refaire l’ouvrage déjà achevé.

M. Darwin, qui cite ce fait après Hubert, ne voit là rien qu’une habitude. L’animal, pour lui, fait sa toile ou son hamac absolument comme une personne répète avec une régularité rhythmique une chanson bien connue. « Si, ajoute-t-il, une personne est interrompue quand elle chante ou quand elle récite quelque chose de mémoire, elle est presque toujours obligée de revenir en arrière pour retrouver la suite d’idées qui lui est accoutumée. » Or, suivant lui, la chenille en question ne fait pas autrement.

La comparaison est ingénieuse, et certainement les deux choses ne manquent pas d’analogie, quoiqu’il soit plus juste de voir dans l’habitude un instinct acquis que dans l'instinct une habitude invétérée. Ce qui est évident, si je ne me trompe, c’est que la chenille a une quantité déterminée de soie à dégorger : cette quantité correspond, en général, aux exigences habituelles du travail qui est nécessaire à son existence. Mais, alors même que ce travail se trouverait accidentellement fait par un autre, il n’y en a pas moins pour l’animal une nécessité tout organique à l’exécuter elle-même, et sans en changer les proportions.

C’est ainsi que beaucoup d’oiseaux sont inquiets , quand l’époque de la migration est arrivée, quels que soient les soins dont on les entoure. Chez les bœufs ou les chevaux qui n’ont subi la castration qu’aux approches de la puberté, la direction déjà prise par la vie dans la

114 EXPLICATION DES CARACTÈRES DE l’ïNSTINCT.

région mutilée détermine encore à époques fixes des mouvements et des tentatives que l'animal ne sait pas être désormais superflues.

Si la nécessité des actes instinctifs nous est expliquée, nous ne nous étonnerons pas davantage que ces actes soient spéciaux, et que l’industrie des animaux ne soit dirigée par aucune méthode générale dont ils puissent varier les applications, car les causes déterminantes de cette industrie sont des organes spéciaux , entrant en jeu sous l’influence de sensations particulières. Toutes les fois que l’animal doit agir, ces causes agissent les premières, et d’ailleurs elles sont toujours prêtes à se manifester en un sens déterminé, dès que l’attrait physique le sollicite dans les animaux. Ils n’ont donc besoin d’aucun principe général "qui domine les cas particuliers. La nature les instruit, dit Pascal, à mesure que la nécessité les presse ; et cela même est une conséquence de cette organisation qui, en leur rendant une seule chose nécessaire, les a disposés admirablement pour cette chose, mais ne les a disposés que pour elle.

La cause restant toujours la même, les effets ne changeront donc pas. Le bien, pour l’organisation physique , n’a pas pour condition le progrès, mais la persistance des formes spécifiques constitutives. Elle se renouvelle, il est vrai, mais par l’introduction d’éléments tout semblables et soumis à une même forme. Une fois l’animal en possession de ses organes, les mêmes besoins, les mêmes attraits, se feront toujours sentir; les mêmes moyens seront toujours prêts; les mêmes actions en résulteront.

Si ces actions sont parfaites, c’est donc que l’organi-

EXPLICATION DES CARACTÈRES DE L’iNSTINCT. Ii5

sation est elle-même une œuvre parfaite; car la perfection d’une chose provient de l’adaptation aussi juste que possible de toutes les parties qui la composent à un but quelconque , et tel est le caractère de tous les organismes, si haut ou si bas placés qu’ils soient dans l’échelle des êtres. L’animal est donc généralement infaillible, parce qu’il ne fait que céder aux impulsions d’une nature qui a tout combiné, et que nous ne saurions prendre en défaut.

Mais cette perfection est presque toujours atteinte du premier coup : c’est que presque toujours l’organisation de l’animal est achevée si promptement qu’il n’agit que muni de tous ses moyens. Quand l’animal semble tâtonner, ce n’est pas qu’il apprenne peu à peu à se servir de ses forces; c’est que ces forces elles-mêmes se développent peu à peu. Mais comme il ne cherche pas à en varier l’usage, comme l’emploi lui en est tout indiqué par avance et lui en est rendu facile autant que nécessaire, du jour même où il sent qu’il les possède , jamais en réalité il n’a besoin de tâtonnements et d’essais. Car, si compliqués que soient les mouvements, le mécanisme qui y préside ne l’est pas moins; et, chez l’animal, ce mécanisme est bien vite en état de fonctionner.

Quelques animaux, comme le moineau, le pigeon, le lapin , ne marchent pas dès leur naissance. C’est uniquement, dit M. Vulpian i , à cause du développement incomplet des divers organes et en particulier des centres nerveux.

D’après le même physiologiste, ce que nous voyons dans ces animaux ne doit pas nous donner à croire que

1 Leçons sur le système nerveux

116 EXPLICATION DES CARACTÈRES DE i/lNSTINCT.

dans l’homme la locomotion fasse partie de ces mouvements compliqués comme ceux qu’exigent certains arts ou le jeu des instruments de musique, et qui, essayés d’abord avec des efforts énergiques, ne deviennent faciles qu’à la longue. L’homme lui -même marcherait seul dès sa naissance, s’il possédait immédiatement, comme la grande généralité des animaux, « ce mécanisme organisé d’avance, qui entre en jeu dans son ensemble avec toutes les combinaisons d’agents nécessaires, dès que la volonté l’ordonne. » Il n’en est pas autrement de la station.

Seulement, remarquons-le : si chez nous cette locomotion et cette station résultent peu à peu, comme on nous le dit, de l’achèvement et de l’affermissement des organes, si elles n’exigent pas, ce que pourtant les apparences nous portent à croire, une éducation intelligence, par elles-mêmes du moins elles ne conduisent pas à grand’chose. Une fois la machine montée, c’est à nous d’en régler l’usage et d’en modifier l’emploi à notre gré. Entre les premiers moyens d’actions qu’elle nous donne, et le but, quel qu’il soit, où tendront ces actions, il faut toute une série d’intermédiaires qui sont non-seulement nos sensations, nos besoins, mais nos souvenirs, nos prévisions, nos combinaisons d’idées, nos. raisonnements , en un mot notre volonté intelligente. Che^ l’animal, au contraire, la forme même du mécanisme emporte avec elle sa destination et son emploi. Ce mécanisme, en effet, n’est pas uniquement locomoteur, c'est-à-dire fait pour permettre à l’animal de changer de place.. Il est fait pour nager, ou pour voler, ou pour ramper, ou pour fouir, ou pour poser sur des fleurs, ou pour grimper sur des arbres, etc».

EXPLICATION DES CARACTÈRES DE L’iNSTINCT. 117

Mais à ce mécanisme locomoteur est étroitement lié, nous l’avons vu, le mécanisme des armes et des outils : car les deux appareils, la plupart du temps, n’en font qu’un. Enfin, les sens des animaux m’ont pas à comparer les propriétés diverses des corps : les impressions qui les dirigent sont, dès le principe, aussi puissantes que par la suite. Tout est donc prêt à fonctionner, et tout fonctionne avec une perfection qui n’a rien à gagner et rien à perdre.

Nous arrivons ainsi au dernier caractère de l’instinct, qui, avons-nous dit, est aveugle et irréfléchi. Ce dernier caractère, plus négatif qu’aucun autre, est plus facile à constater qu’à expliquer. Cependant nous pouvons voir tout d’abord à quel point il est lié à tous les autres et en parfait accord avec eux. Quand tout est si bien combiné, où serait l’utilité de la réflexion ? Que l’animal subisse une impulsion préordonnée, qu’il la sente et en même temps qu’il y cède, pour lui tout est là. Puisque cette impulsion est toujours prête quand il le faut, pourquoi aurait-il besoin de préparer ses moyens par avance ? tout essai de combinaison calculée lui serait donc superflu, nuisible même, et ne pourrait que rompre, sans être à même de le rétablir, l’équilibre merveilleux d’où résulte l’infaillibilité de son aveugle industrie.

Une combinaison, en effet, qu’implique-t-elle? Nous l’indiquions tout-à-l’heure : une série d’idées inter* médiaires qui, de la conscience claire du besoin, conduisent, pour ainsi dire, jusqu’à l’action destinée à le satisfaire. Mais qui ne voit que chacune de ces idées a dû être choisie après comparaison, et que par conséquent chacune en suppose une infinité d’autres ? Qui ne voit

Page 1