‹ L'instinct [Texte imprimé]Chapitre 11 sur 44 · EXPLICATION DES CARACTÈRES DE L’INSTINCT · texte numérisé non relu

EXPLICATION DES CARACTÈRES DE L’INSTINCT

que cette comparaison et ce choix, fruits de l’observation et de l’attention individuelle, supposent à leur tour des efforts nécessairement inégaux et variables qui nous font sortir du monde de l’instinct. Incertum est et mœquale quidquid ars tradit, ex œquo venit quod naturel disti'ibuit.

Quand c’est l'instinct qui agit, les besoins, les impressions, les mouvements, tout est si bien approprié, tout conspire avec tant d’à-propos et tant d’ensemble que l’animal atteint le but sans parcourir toutes ces idées intermédiaires, dont la suppression nous explique précisément l’uniformité et l’invariabilité des actes instinctifs. Tantôt le besoin semble naître de lui-même sous l’action de phénomènes physiologiques ; tantôt les circonstances extérieures produisent une sensation : celleci réveille le besoin, et le besoin provoque des sensations nouvelles, d’où résultent aussitôt les mouvements voulus par la nature.

Pourquoi l’habitude, cette seconde nature, peut-elle être comparée à l’instinct ? Parce que le propre de l’habitude est d’habituer peu à peu les organes à des mouvements déterminés. Au fur et à mesure que ces mouvements se répètent, ils deviennent plus faciles, et les idées intermédiaires disparaissent l’une après l’autre, après avoir présidé au travail dont le résultat les rend inutiles. Mais, quand une habitude s’est, comme on dit, enracinée, quand il s’est établi une liaison devenue constante et nécessaire, entre un besoin quel qu’il soit, une sensation quelconque et un mouvement, les actes s’accomplissent, suivant l’expression vulgaire, sans qu’on y pense, et ils ne s’en accomplissent que mieux. A force de répéter ces mouvements, l’organisme s’est créé

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comme un état nouveau, qui lui est devenu naturel, où il se sent plus à son aise, dont il désire le maintien ou le retour : la moindre sollicitation suffit donc pour provoquer la succession des actes qui constituent nos habitudes, et qui se suivant et s’entraînant les uns les autres, deviennent causes immédiates les uns des autres. Le mouvement qui autrefois était subordonné à l’idée d’un besoin est devenu besoin lui-même. Ce qui était moyen est devenu but : le but s’est donc rapproché ; aussi l’atteignons-nous immédiatement et sûrement ; nous touchons presque à l’infaillibilité et à la perfection des actes instinctifs. Que, par hasard, la réflexion vienne à se glisser dans la suite de nos mouvements ; en d’autres termes, qu’une série plus ou moins longue d’idées intermédiaires vienne reculer le but à poursuivre, alors nous sommes comme arrêtés. Si nous parvenons à chasser cette réflexion importune, l’habitude reprend son cours interrompu, les tâtonnements disparaissent, et tout redevient prompt et sûr. Sinon, il faut recommencer un travail tout autre, c’est l’art qui intervient de nouveau.

Cette adaptation qui établit « une relation immédiate entre les besoins et les organes , 1 »elle est acquise dans l’habitude, elle est préordonnée dans l’instinct. Ce que le tisserand fait au bout d’un long apprentissage, quand le maniement de sa navette lui est devenu familier, l’araignée le fait immédiatement, et elle le fait mieux encore en y mettant moins de réflexion ; car faire sa toile est pour elle un acte à peu près aussi nécessaire que peut l’être pour nous la respiration. On peut dire que l’animal , à chaque phase de ces actions,

4 F. Cuvier. Art. instinct, déjà cité.

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est sous l’empire d’un besoin actuel, et qu’il est déterminé par une sensation actuelle et toute spéciale à employer les organes toujours appropriés, que cette sensation et ce besoin mettent en jeu. Quels que soient donc les besoins ultérieurs soit de l’individu, soit de l’espèce, dont les actes d’un animal assurent la satisfaction, il n’y a là de sa part aucun fait de prévision ni de calcul : la chenille ne cherchait qu’à dégorger sa soie, et ne se proposait pas à proprement parler de construire une toile. Encore une fois, le but est immé- * diat et immédiatement atteint. L’absence de réflexion ne nous est donc pas moins expliqué que tous les autres caractères des actes instinctifs.

Mais essayons de nous mieux représenter encore ces vérités. Nous venons de comparer à l’instinct l’habitude d’un ouvrier qui exécute machinalement son tra*vail, mais il n’y a là, on le comprend, qu'une pure analogie ; l’habitude n’est pas l’instinct. Quelle réunion, quelle synthèse d’éléments faudrait-il donc pour donner à l’homme un instinct qui fût de tout point identique à ceux des animaux ?

Toute industrie, tout art (danse, musique, escrime, etc.), exigent comme on sait, une éducation souvent pénible et laborieuse. Pourquoi? Parce que d’abord il faut apprendre l’emploi d’un instrument particulier . Pour manier cet instrument, le pied ou la main doit exécuter des mouvements qui ne lui sont pas encore familiers. Mais, de plus, ces mouvements d’un organe doivent être facilités par des mouvements consécutifs, par des attitudes et des poses du corps tout entier, et, comme ils brisent le rbythme ordinaire de la respiration, il faut encore que le jeu de cette dernière fonction se modifie pour s’accorder

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avec eux. Les sens eux-mêmes doivent s’habituer à mieux percevoir, en concentrant leur attention sur elles, les choses quelles qu’elles soient qui intéressent l’art en question ; mais il y a plus, il faut souvent que tel ou tel sens acquière des perceptions nouvelles, ou, tout au moins, des perceptions plus fines, plus délicates et plus distinctes. Qui ne sait , par exemple , que l’oreille d’un musicien est comme un piano intérieur, dont l’accompagnement est nécessaire à l’artiste, et qui doit être monté et accordé par des exercices longtemps répétés ? Eh bien ! ces perceptions acquises, ces attitudes, ces poses, ces mouvements étudiés, ce mode savant de respiration, faites que tout cela soit donné, soit imposé dès la naissance par une conformation particulière de l’organisme , faites que l’instrument lui-même soit une partie intégrante de l’ouvrier. Vous substituez l’instinct à l’habitude. En effet, le besoin de vivre et le besoin d’employer ses facultés spéciales se confondent; le mécanisme dont l’être dispose étant tout monté, la réflexion et la combinaison ne seront plus mélées à ces mouvements. Elles auront disparu complètement de la vie de l’individu, si sa Vie se réduit tout entière à ces mouvements particuliers.

Ainsi au lieu de ce danseur de nos théâtres, produit d’un art minutieux et pénible, donnez-moi une créature dont le pied soit naturellement conformé comme le pied du danshur semble l’être, quand nous le voyons muni de sa chaussure élastique. Une pareille disposition du pied entraînerait nécessairement une disposition correspondante des os et des muscles de la jambe, puis du reste du corps. Les poumons seraient eux-mêmes organisés en conséquence, et ainsi de suite. Vous n’auriez

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nullement besoin de donner au cerveau je ne sais quel pouvoir mystérieux dépendant de son poids, de sa disposition chimique ou de sa structure, pour expliquer un instinct qui résiderait plutôt dans les jambes que dans la tête. Ce cerveau sans doute serait proportionné dans son volume et dans sa forme à l’organisation du corps entier. Il serait proportionné aux exigences des organes sensoriels qui se ramifieraient en lui etqu’il centraliserait. Mais une fois qu’il aurait assuré le mécanisme des mouvements et qu’il aurait rendu l’individu accessible aux impressions et aux sensations variées intéressant cés mouvements eux-mêmes, qu’aurait-on de plus, si je puis dire, à lui demander pour avoir absolument tout ce qu’on trouve dans les actes instinctifs des animaux?

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