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L’INSTINCT ET LES THÉORIES TRANSFORMISTES

m’étonne que personne n’ait argué du cas des insectes neutres contre la théorie des habitudes héréditaires de Lamarck. »

Quels sont donc les principes que M. Darwin substitue à ceux de son précurseur? Chacun les connaît aujourd’hui : c’est le principe de la concurrence vitale et celui de la sélection naturelle.

Tous les animaux sont en concurrence et en lutte * pour vivre. Car en vertu des lois qui président à leur propagation, les subsistances leur feraient infailliblement défaut, si les plus forts ne détruisaient pas les plus faibles, ne fut-ce qu’en accaparant la nourriture , et si le chiffre des populations animales n’était ramené par là, au fur et à mesure des nécessités mêmes à de justes proportions. La lutte est donc constante et la victoire est aux mieux armés. En conséquence, s’il se trouve accidentellement quelque animal mieux pourvu que ceux de son espèce, et dans l’organisation duquel se sera produite par hasard une variation avantageuse, répondant peut-être à une nécessité nouvelle suscitée par une variation du milieu, on conçoit que cet être soit destiné à survivre à ceux qui combattaient avec lui. Il transmettra donc à ses descendants les caractères qui l’ont élu et qui constituaient sa supériorité sur-les autres. C’est là la sélection spécifique ; mais il y. en a une autre encore. Il arrive presque toujours que les mâles luttent entre eux pour la possession des femelles : ici encore ce sont les mieux armés qui l’emportent. Celui donc qui sera doué d’un avantage spécial, vaincra tous ses rivaux. Lui seul se reproduira, et il reproduira dans ses descendants les avantages qui lui ont valu la victoire. C’est là la sélection sexuelle : réunie à la précédente, elle

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forme la sélection naturelle, qui ne produit ses effets que grâce à la concurrence vitale ou à la lutte pour l’existence.

Cette loi tend au perfectionnement des créatures, non point d’une manière absolue , mais relativement aux conditions extérieures. Voilà pourquoi des formes très simples que nous appelons inférieures peuvent indéfiniment subsister, si elles sont convenablement adaptées à des conditions de vie très simples elles-mêmes ; mais dès que la sélection naturelle agit, contrainte qu’elle y est par la concurrence vitale, le type primitif s'altère et disparaît. Puis les mêmes causes tendant à susciter encore des variétés nouvelles, de mieux en mieux accommodées aux nécessités du milieu et de plus en plus capables de survivre dans la lutte, avec le temps les types intermédiaires périssent, et ceux qui se propagent sont de plus en plus distincts les uns des autres. Car plus les êtres organisés diffèrent par leur structure, leur constitution , leurs habitudes , plus est grand le nombre de ceux qui peuvent vivre à côté les uns des autres. Plus les descendants d’une même espèce se diversifieront dans le cours des modifications qu’elle subit, plus ils auront chance de l’emporter. Les petites différences qui distinguent les variétés de la même espèce tendent donc à s’accroître, jusqu’à ce qu’elles égalent les différences plus profondes qui séparent les espèces d’un même genre ou même les genres distincts.

La même théorie doit s’appliquer à la formation des instincts. On ne peut nier qu’il se produise dans les instincts quelques variations qui se transmettent par hérédité. On ne, peut contester davantage que les instincts soient pour les animaux d'une très grande impoiv

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portance et puissent les seconder singulièrement dans la bataille de la vie. Il arrivera donc un jour ou l’autre qu’un animal accomplira par hasard quelque action en dehors de ses actions accoutumées. Si cette action lui est avantageuse, il la répétera, puis transmettra cette habitude nouvelle à ses descendants, qui auront comme lui plus de facilité pour exterminer leurs congénères ou tout au moins pour leur survivre. La sélection peut donc, par des accumulations légères, changer peu à peu dans les générations animales les habitudes et les instincts.

Gomme je l’ai dit, M. Darwin ne nous apprend pas à quoi tiennent, suivant lui, les instincts des animaux, et le mot d’organisation mentale dont il se sert volontiers est aussi loin que possible d’être clair. Il y aurait sur cette partie de la théorie que nous venons d’exposer des réserves considérables à faire. Nous concevons bien, il est vrai, qu’un très grand nombre d’habitudes, précédées ou suivies de modifications organiques, puissent être héréditaires comme les modifications organiques elles-mêmes dont elles sont inséparables Mais M. Darwin nous cite bien des variations légères d’habitudes qui, imposées par des circonstances accidentelles, une fois par hasard, une fois dans la vie, ne peuvent guère, ce nous semble, avoir modifié telle ou telle partie du corps, de manière à être transmises par voie de génération. De même, que d’instincts qui n’entrent en jeu qu’au moment où l’animal va périr î Et que d’instincts qui n’admettent aucun degré, pour qui cette lente accumulation est impossible , puisque la perfection immédiate et absolue est pour eux mie véritable condition d’existence !

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Dira-t-on que nous ne connaissons pas toute la portée possible de l'hérédité, surtout quand il s’agit du travail si mystérieux des fibres cérébrales ? Mais il serait au moins bizarre de vouloir appuyer sur l’inconnu une théorie si considérable. Rappelons d’ailleurs ce que nous avons recueilli des physiologistes les plus récents sur le véritable rôle du cerveau. On l’a vu, son rôle est un rôle consécutif, et il n’y a pas, à vrai dire, pour les animaux d’organisation mentale indépendante de leur organisation tout entière. Il faut donc revenir à la partie principale de la thèse de M. Darwin ; il faut prendre l’animal dans l’ensemble de son être et dans la complexité de ses facultés. Ressort-il évidemment de l’argumentation que nous avons analysée que les espèces se transforment les unes dans les autres, et que par

conséquent il n’y a point d’instinct spécifique propre-

ment dit?

Tout d’abord, cette loi de la sélection naturelle, c’està-dire de la survivance de ceux qui ont été accidentellement pourvus de quelque avantage, cette loi dont on vante si fort l’importance, en comparaison des lois de l’hérédité et des modifications des habitudes, quelle en est donc au juste la portée? La sélection naturelle nous explique sans doute la disparition des individus inférieurs et des races impropres à la lutte. Mais est-ce bien là ie point* capital ? La thèse de la fixité des espèces, nous le verrons, s’accommode au moins aussi bien que la thèse transformiste, de l’extermination des individus

les plus faibles. Etant donné que la concurrence vitale exige le sacrifice d’un très grand nombre de représentants de la même espèce, et qu’un petit nombre seulement est élu pour la survivance et la propagation, voici,

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ce me semble, la question qui doit se poser. Qu’est-ce qui assure la supériorité des uns sur les autres? Est-ce la fidélité au type spécifique? Est-ce le changement ? Si c’est le changement, la sélection naturelle ne peut rien sans l’hérédité qui transmet et accumule les variations. Mais l’hérédité ne fait que conserver les formes organiques, elle ne les crée pas. En cherchant à la suite de M. Darwin la première origine des transformations et du progrès dans le monde organique, voici ce que nous trouvons : des changements avantageux accidentels, qui se transmettent et s’accumulent peu à peu. Un fait accidentel, voilà donc la base fragile sur laquelle doit reposer tout l’édifice de ce monde organisé où nous sommes si habitués à voir l’action de lois constantes et générales. C’est là évidemment le point central de toute la théorie darwinienne, c’est là aussi qu’il faut chercher le secret de sa faiblesse.

La plupart de ses partisans l'ont senti, et ils cherchent à étayer de ce côté la théorie un peu chancelante. L’un nous dit naïvement qu’on n’y comprendra jamais rien, tant qu’on n’accordera pas aux animaux un certain goût esthétique, un peu d’imagination, le désir du mieux, la fantaisie et la liberté de changer d’état et de condition * . Reconnaissons-leur toutes les facultés qu’on voudra. Les changements dont ils prendront l’initiative n’en resteront pas moins particuliers *et accidentels. Essayera-t-on de les assimiler plus complètement encore à ceux que subit l’espèce humaine ? Mais bien des raisons donnent à croire que dans l’espèce humaine, le progrès s’accomplit en vertu de causes non point

1 M« ne Clémence Royer, préface à la traduction de Darwin.

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fortuites et particulières à tel ou tel individu, mais générales et pesant sur tous les hommes d’un même siècle et d’une même race. Ce serait retomber dans la théorie des progrès nécessaires, dont M. Darwin ne veut pas, et cela pour une raison, entre autres, qui est facile à comprendre. Supposez que ces premiers changements, constituant un premier écart vers une variété nouvelle, ne soient pas accidentels. Ils seraient subis par tous les êtres vivant dans des conditions analogues et doués d’une organisation commune. Mais alors tous feraient un progrès en même temps ; les rapports qui existent entre eux resteraient les mêmes. Il ne se manifesterait aucune de ces supériorités qui, avec la concurrence vitale sont absolument nécessaires, pour expliquer la disparition de certains types et l’avènement de types nouveaux. C’est donc être logique que de maintenir contre partisans et adversaires que la première origine des transformations est une différence tout individuelle, soudaine, presque insensible au début, et provenant tout simplement du hasard.

Mais de quelle manière une pareille variation peutelle être avantageuse ? On conçoit qu’un organe existant déjà, ayant son emploi tout marqué dans le genre de vie propre à l’animal, se développe et se fortifie, et qu’il en résulte une supériorité. Ce n’est pas là, à proprement parler , une variation dans le sens où l’entend M. Darwin: un pareil changement, est-il besoin de le dire, contribuerait bien plus à maintenir le type spécifique qu’à l’altérer. Mais comment un premier écart destiné à produire ultérieurement une variété nouvelle peut-il être avantageux ? et comment peut-il donner plus de chances de remporter la victoire ? Dans

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la plus grande partie des cas, il n’est guère aisé de le comprendre. Un des savants les plus favorables à la nouvelle théorie, M. Claparède, le proclame lui-même. « Le premier rudiment d’un œil, dit-il, a déjà un certain degré d’utilité pour l’animal, en lui permettant de distinguer la lumière de l’obscurité ; et ce fait suffit à rendre possible le perfectionnement d’un organe par sélection naturelle. Mais quel sera l'avantage du premier rudiment de l’aile de l’oiseau ou de l’insecte ? L’élection naturelle ne pouvant conserver que les variations utiles à l’organisme chez lequel elles se produisent, il devient extrêmement difficile de se rendre compte de la formation première d’une foule d’organes. Le plus souvent, en effet, les premiers rudiments d’organes ont dû être moins utiles qu’embarrassants pour l’organisme L »

Ils le seraient d’autant plus que tout se tient étroitement dans le corps de l’animal, et que la condition des instincts comme de la vie est justement cet accord préordonné de toutes les parties de l’organisme. La transition entre un état ancien et un état nouveau ne pourrait pas ne pas se prolonger, en vertu de cette nécessité même de remanier tous les organes pour rétablir entre eux cette corrélation sans laquelle la vie n’est pas possible. Or, comment de pareilles transitions, tout au moins dangereuses, ne placeraient-elles pas l’individu dans un état réel d’infériorité relativement à ses congénères ? Ces derniers, armés de toutes pièces pour la lutte, lui laisseraient-ils le temps de se compléter ?

i Revue germanique , tome XVII, page Î40.

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On arrive ainsi, ce semble, à se convaincre que c’est la fidélité au type spécifique qui est la seule cause de la supériorité d’une bête sur une autre. D’abord elle suppose ce concours et cette harmonie de tous les organes, ce qui est un avantage incontestable. « Plus un individu, dit Burdach, porte le cachet de son espèce, plus aussi il a de chance d'arriver au terme normal assigné à la vie de l’espèce dans les caractères de laquelle ce terme entre comme élément constituant. Une taille moyenne; une structure bien proportionnée, une bonne poitrine, un pouls vigoureux, un estomac robuste, ne sont des conditions de longévité que parce qu’ils expriment un développement normal du caractère de l’espèce. Les géants et les nains ont une courte carrière ; une proportion semblable se remarque dans le cas d’énergie ou de faiblesse extraordinaire des facultés de l’esprit. Mais ce qui ne peut pas réaliser le type de son espèce dans les bornes de l’individualité périt nécessairement. Aussi la plupart des monstres meurent-ils au moment de leur naissance, même ceux dans l’organisation desquels on ne découvre aucune cause de mort. » S'il s’agitde luttes pour la possession de femelles et la reproduction, ne peut-on pas dire également que plus l’individu tend à différer de ses congénères, moins il a de chance de trouver à s’apparier. Plus l’homme est homme et plus la femme est femme, dit encore Burdach, plus est vif l’amour qu’ils peuvent éprouver l’un pour l’autre. Un coq sans ergots, un cerf sans bois, un oiseau à la robe moins colorée, ne pourraient pas, dit M. Darwin lui-même, se procurer des compagnes.

Ainsi donc, toute variation tendant à altérer le type spéficique rendra l’individu généralement inférieur à la

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masse de ses congénères. La concurrence vitale paraît travailler à la consolidation plutôt qu’à l’ébranlement du type spécifique. •

Supposons cependant qu’il se produise accidentellement quelque modification tendant à remplacer le type spécifique existant. Comment se transmettra-t-elle ? Ici, la difficulté devient encore plus considérable. Personne que je sache n’a répondu à cette objection de M. Janet : que le caractère dit avantageux étant accidentel chez l’individu qui le possède, le croisement avec d’autres individus de la même espèce doit amener inévitablement la disparition du caractère. La loi de l’hérédité et même la loi de la sélection naturelle agissent donc d’une manière constante pour arrêter ces premiers écarts et en neutraliser les effets.

On répète souvent que nous ne pouvons constater les mouvements insensibles qui s’accomplissent au sein de la nature, et que nous ne pouvons surtout en marquer la direction. Ne voyons-nous pas au contraire qu’à chaque instant des causes perturbatives travaillent, il est vrai, à faire dévier l’organisation de l’homme et de l’animal, mais que des lois plus constantes luttent contre ces causes, soit par l'anéantissement des formes dégénérées, soit par le retour au type primitif? Ces causes sans cesse agissantes sont extrêmement nombreuses : Causes physiques comme la nature du climat du sol et des eaux, causes physico-morales comme le régime et les habitudes de vie, causes congéniales, comme celles qui donnent la polydactylie ; causes morales enfin comme les passions. Ajoutez-y des procédés bizarres d’éducation telles que ceux des peuplades sauvages qui écrasent le nez ou aplatissent la tète de leurs enfants.

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Tout cela est sans résultat pour la race. On répondra que ces narrations ne sont pas avantageuses? Sans doute, mais l’impossibilité où elles sont de se fixer n’en atteste pas moins les puissants effets de la loi qui tend au maintien des espèces. Cette loi se manifeste encore visiblement dans les races domestiques que nous formons. Nous sommes obligés de respecter les caractères essentiels de chaque espèce , et pour maintenir les caractères particuliers que nous avons communiqués à la race, il nous faut continuer nos soins industrieux et maintenir constamment certaines conditions artificielles, pour préserver les individus des effets de la concurrence. Quand notre action est suspendue, un petit nombre de générations suffit pour les ramener sous l’empire de la loi première, et pour les restituer plus complètement à l’espèce.

Il faut bien croire d’ailleurs que cette loi- n’est pas une chimère, puisque nous ne constatons aucun changement significatif dans les espèces dont nous connaissons l’histoire. Cet argument historique paraît aux yeux de beaucoup de gens bien suranné. Mais enfin, si la science expérimentale ou positive ne se construit qu’avec des faits, la fixité des espèces dans la période actuelle en est bien un très positif. Il y a plus, la paléontologie jusqu’à présent n’a pu tenir un autre langage. Quelques savants ont même cru pouvoir établir ceci : qu’en subissant les révolutions géologiques, les espèces ou bien se c maintiennent dans leur intégrité, ou bien périssent, mais que dans aucun cas elles ne se transforment *.

Les époques de nous connues ne sont rien, objecte-

i Godron, de l'espèce et des races dans les êtres organisés ;

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